SAINT ÉPIPHANE
Le christianisme avait porté sa puissance dans toutes les parties du monde romain ; il avait ses anachorètes et ses monastères dans les déserts et sur les montagnes , ses évêques dans toutes les villes , dans les bourgades même ; car à cette époque la grande force du culte nouveau et le signe de sa victoire , c'était le nombre des églises épiscopales , c'est-à-dire des cités chrétiennes ayant un chef et un conseil de prêtres. Souvent le titre d'évèque se donnait là où le diocèse n'existait pas encore; et il était comme le gage anticipé d'une chrétienté future. De là ces conciles si nombreux, lors même qu'ils ne réunissaient que les évêques d'une portion de l'empire. On sait le spectacle que présenta Carthage au commencement du ve siècle : d'une part , deux cent quatre-vingt-six évêques orthodoxes , de l'autre , un nombre presque égal d'évêques donatistes pour la seule province d'Afrique.
Ces îles nombreuses répandues sur la Méditerranée , la plupart si florissantes au temps de la liberté grecque , et quelques-unes encore industrieuses et riches sous la domination romaine , n'avaient pas moins d'églises épiscopales que de villes , ou de ports un peu fréquentés. Les chefs de ces églises prenaient part aux synodes d'Orient ou d'Occident; et plusieurs y parurent avec éclat. Le plus célèbre fut Épiphane , évêque de Salamine, capitale de l'île de Chypre, qui comptait plusieurs villes importantes, dont chacune avait également son évêque.
Né vers 310, en Palestine , d'une famille israélite de pauvres laboureurs, et mort dans les premières années
du ve siècle , sa longue vie le rendit témoin de toutes les vicissitudes religieuses qui agitèrent l'empire depuis Constantin jusqu'aux fils de Théodose. Orphelin dès l'enfance, il fut élevé dans la religion juive par les soins d'un docteur de la loi qui le recueillit dans sa maison. Privé de ce bienfaiteur à l'âge de seize ans , maître d'une fortune considérable , sans autre famille qu'une sœur , il éprouva bientôt le trouble religieux que tant d'âmes ressentaient alors.
Un jour, sortant à cheval d'Éleuthéropole , la ville de fondation romaine qu'il habitait en Judée, il rencontre un voyageur à pied qui se dépouillait de son manteau pour le donner à un pauvre. Touché de cette vue : « Qui es-tu? » dit-il à l'étranger ; cette question, dans l'esprit du temps, avait surtout un sens religieux. Aussi reçut-il pour réponse : «< Dis-moi quelle est ta foi , et je te dirai la « mienne? — Je suis juif, reprit Épiphane. — Comment « donc, étant juif, répond l'étranger, interroges-tu un « chrétien ? Je suis chrétien ; tu n'as rien de plus à en- « tendre de moi. — Mais, dit le jeune homme, pour- « quoi ne deviendrais-je pas chrétien aussi? — Le défaut « de volonté est le seul obstacle , répond l'étranger. Tu « peux vouloir. »
Épiphane , saisi de ces paroles , revint à la ville avec cet étranger, qui était un religieux du désert. Il le conduit à sa maison, lui montre ses richesses, et lui témoigne le désir d'embrasser le christianisme et la vie monastique. «Tu ne peux, mon fils, dit l'étranger, « avec ces biens terrestres , entrer dans un cloître ; « mais dote et marie ta sœur ; ensuite tu pourras te faire '< religieux. >» Peu de temps après , Épiphane et sa sœur furent baptisés par l'évêque de la ville. Épiphane vendit ses biens , dota sa sœur, qui se fit religieuse , et ne gardant qu'un peu d'or pour acheter des livres, dis-
TABLEAU DE l'ÊLOQ. CHH. 18
tribua le reste de sa fortune aux pauvres ; puis il entra dans un monastère sous la conduite du religieux dont la parole l'avait converti. Il y eut pour maître Hilarion qui, dans sa jeunesse, au sortir des écoles d'Alexandrie, avait été disciple du solitaire Antoine , et qui mérita que saint Jérôme ait écrit sa vie près des lieux et des hommes témoins de sa vertu.
Assujettis aux privations les plus rudes, par les rigueurs de la pénitence, et par l'aridité du sol brûlant qu'ils habitaient, exposés aux insultes des Arabes qui parcouraient le désert, ces premiers cénobites de Judée avaient besoin de grands efforts de patience. Au milieu de cette vie d'alarmes et de souffrances , ils s'occupaient cependant des lettres, copiaient des manuscrits en langues grecque, hébraïque ou syriaque, et mêlaient à la méditation des livres saints l'histoire de l'Église et des sectes qui la déchiraient.
Épiphane étudia surtout cette histoire , qui se confondait avec les controverses que soutenaient chaque jour les chefs de la foi chrétienne : et il se préparait dès lors au grand ouvrage qui a le plus recommandé son nom. Sans avoir été affilié à aucune secte , il connut les symboles et les livres des hérésies diverses , et tous les rêves de cet illuminisme oriental , qui fut accusé de si grands égarements. Il se représente même comme ayant été en butte à des séductions coupables de la part de la secte gnostique, qu'il a peinte sous les plus affreuses couleurs. Sa vie austère et sa science le préservèrent de toute erreur, et lui acquirent une renommée que des récits merveilleux vinrent accroître. Une légende contemporaine suppose autour de lui des visions surnaturelles , des possédés guéris , une ambassade du roi de Perse , pour l'attirer à sa cour, et lui confier sa fille obsédée d'un mauvais génie. Elle décrit cette ambassade, et l'appareil de ce lointain voyage. Elle n'en indique pas l'époque; mais
si , comme on le doit présumer, ce fut avant l'expédition de Julien , quelques traits du langage attribué à Épiphane méritent d'être rappelés, s'adressant au prince qui régna sur la Perse pendant un demi-siècle et fut également ennemi des chrétiens et de Rome. Selon ce récit , Épiphane , quittant la cour du roi , après avoir guéri la princesse , refusa tous les présents qui lui étaient offerts, ne prit qu'un peu de pain de la table royale , et laissa ces paroles pour adieu à Sapor : « Demeure en paix sur « ton trône, n'excitant aucun trouble contre Rome. Car, « si tu es l'ennemi des Romains , tu seras l'ennemi du «< Crucifié. » Ces paroles indiquent à quel point le christianisme traité avec faveur s'identifiait à l'empire. Mais une dernière épreuve lui restait à subir : et la tentative de Julien allait bientôt , de Milan jusqu'à Jérusalem , remuer partout les haines et tourner l'Église contre César.
De retour en Judée , Épiphane fonda un monastère dans un désert aride, que le travail des religieux rendit fertile. Les sages de Syrie venaient l'y consulter. Il reçut entre autres la visite d'un philosophe grec d'Édesse , la ville préférée d'Éphraïm. Après trois jours d'entretien avec Épiphane, le philosophe ne songea plus à le quitter. Il envoya chercher ses livres à Édesse ; et le débat s'établit entre les deux amis opposant leurs auteurs , et comparant les monuments de leurs croyances sur l'origine du monde et les préceptes de la morale , Hésiode et Moïse, Platon et les prophètes. Le philosophe résistait au raisonnement ; mais un miracle de charité le vainquit. Un jour qu'on avait amené au monastère un possédé chargé de fers, dont les cris et la violence effrayaient les spectateurs. « Jeune homme , dit simplement Épiphane à ce « malheureux , veux-tu que j'ôte tes chaînes? » Et réalisant aussitôt cette promesse, qui remplissait de joie le
pauvre captif, il prononce sur lui l'exorcisme, et le rend à la raison, en lui redonnant la liberté. Le philosophe, qui discutait depuis un an , céda devant cette œuvre , reçut le baptême , et se fit religieux dans le monastère où il avait trouvé l'hospitalité et la vérité.
Selon le génie des fondateurs monastiques de ces anciens temps, Épiphane voyant un coin du désert défriché , et la maison nouvelle établie , était pressé de chercher ailleurs soit un autre et plus difficile travail, soit une solitude plus profonde. 11 voulait visiter l'Egypte , connaître Athanase et la Thébaïde, ces deux merveilles de la puissance chrétienne dans ce siècle. Laissant à sa place pour chef du monastère le philosophe converti par ses paroles , et s'arrachant avec peine à l'affection et aux regrets de ses religieux, il partit furtivement, vénéra les lieux saints en passant par Jérusalem , et du port de Joppé toucha en trois jours Alexandrie, où il entendit Athanase revenu d'un de ses exils. Puis il s'avança vers la Thébaïde , cherchant les solitaires encore plus que les docteurs. De là , il revint dans les villes , parcourut les autres déserts , et demeura sept années dans les parties de l'Egypte qui n'étaient fréquentées que par des pâtres et des troupeaux errants. De cet asile sans doute il vit passer le règne de Julien, cette époque d'une persécution indécise , où la puissance impériale , sans proscrire elle-même , excitait par son ardeur pour l'ancien culte les proscriptions populaires. Nulle part cette épreuve ne trouvait le christianisme plus affermi qu'en Egypte, grâce à la hardiesse du peuple d'Alexandrie , à l'autorité d'Athanase présent ou banni , et à la puissance des solitaires dans leurs retraites plus rigoureuses qu'aucun lieu d'exil. Épiphane alors même gagnait à son culte des prosélytes nouveaux. On lui attribuait aussi de miraculeux exorcismes , qui semblent l'effet d'une grande puissance morale exercée
sur les âmes par l'ascendant d'une foi vive et d'une extrême douceur.
Le peuple redisait le nom d'Épiphane ; les évêques d'Egypte s'entretenaient dans leurs réunions de la vertu de cet apôtre étranger, et voulaient le faire élire évêque. Ce fut un avertissement pour lui de s'éloigner et de fuir vers sa patrie. Revenu d'abord dans le monastère où il avait été initié à la vie religieuse et à la science, il n'y trouvait plus son ancien maître.
Hilarion vieillissant , las de la foule qui se pressait autour de lui , et se plaignant de retomber dans le siècle au milieu du cloître , était passé en Egypte vers la fin du règne de Constance. Il était parti, malgré les efforts d'un grand nombre de chrétiens de Judée , accourus pour le retenir. Inflexible à toutes les prières , il avait lassé leur résistance ; et, suivi de tout un peuple jusqu'à Bétulie , il avait gagné la province de Péluse; et de là visité le grand désert, et la montagne naguère habitée par Antoine, et consacrée par sa mort. Puis, comme instruit par cet exemple , il avait renvoyé les religieux de Judée venus avec lui , et s'était enfoncé dans la solitude , sous une loi si rigoureuse de privation et de silence qu'il avait cru commencer alors pour la première fois de se dévouer à Dieu.
Il vécut d'abord ignoré , pendant que l'avènement de Julien ranimaitles cultes ennemis du christianisme, qui nulle part ne furent plus implacables qu'aux lieux mêmes où le christianisme était né. La persécution ne pénétrait pas dans le désert. Mais Hilarion , troublé par l'empressement des habitants de l'oasis voisine, qui croyaient devoir à sa présence la fin d'un fléau , revint près d'Alexandrie. Là, il apprit que son monastère de Judée avait été dévasté par les idolâtres de Gaza, que sa tête était proscrite et que des émissaires le cherchaient.
Fuyant alors vers le désert d' Ammon , il y avait erré près d'une année ; puis , désespérant de rester inconnu dans l'Orient , il s'était avancé vers la côte de Libye et embarqué pour la Sicile. D'abord ignoré, bientôt reconnu à des œuvres que la foi populaire transformait en miracles , il fut rejoint par un de ses disciples qui , de la Judée , le cherchait dans le monde ; et il partit avec lui pour la Dalmatie. Retiré quelque temps près d'Épidaure, non loin de Salone , où Dioclétien s'était reposé de l'empire , il avait vu les habitants , sous la terreur d'une inondation menaçante de l'Adriatique, accourir à lui pour qu'il préservât leur rivage ; et quand les flots de la mer furent apaisés , tout ce peuple l'avait béni comme un sauveur. Alors il s'était encore éloigné , et s'étant jeté de nuit dans une barque, il avait gagné un navire en mer, et était venu chercher une dernière retraite dans l'île de Chypre. Là, dans un lieu désert, à deux milles de la ville de Paphos , alors presque en ruine , il croyait vivre obscur ; mais ceux qui souffraient l'eurent bientôt découvert ; et de toute part on venait à lui pour être consolé ou guéri. Sa retraite fut connue dans l'Orient , et lui même renvoya son disciple en Judée pour saluer les religieux ses frères et visiter son ancien monastère.
Êpiphane, après s'être quelque temps arrêté dans cette première école de sa jeunesse , l'avait quittée pour revoir le monastère qu'il avait fondé avant son voyage d'Egypte, et qu'il retrouva florissant et agrandi sous l'autorité du philosophe d'Édesse. Il y rentra non plus comme religieux , mais comme hôte , suivant un usage de ces temps. Dans la civilisation prodigieusement inégale du monde romain , entre les excès du luxe et de la barbarie, les couvents étaient déjà , comme ils le furent après la chute de l'empire , des asiles que rien n'eût remplacés , ouverts à l'étude autant qu'à la pénitence. Là ,
souvent un homme apportant les sciences du paganisme qu'il avait abjuré , continuait d'en recueillir les monuments; là, s'étudiait encore la philosophie antique pour fournir des armes à la foi nouvelle. Et, dans ce mélange du travail et de la prière , se formaient surtout les hom mes que le suffrage des églises portait ensuite à l'épiscopat. Épiphane ne pouvait échapper, dans cette retraite, à l'épreuve qu'il avait voulu fuir en quittant l'Egypte. Bientôt il apprit que les évêques de Palestine le désignaient pour un des évêchés de la province. Mais , au premier avis qu'il en reçut , il gagne le port de Césarée , et s'embarque pour l'île de Chypre , où il avait maintenant l'assurance de retrouver son ancien maître.
Cependant , celui qu'il venait chercher avait songé à s'éloigner de nouveau , à retourner dans les plus arides solitudes d'Egypte ; puis il avait préféré dans l'île même de Chypre une autre retraite moins accessible et plus sauvage. C'était une vallée haute, resserrée entre des roches à pic , des eaux jaillissantes et les cimes d'un bois épais, un de ces sites gracieux et terribles , tels que l'imagination des solitaires savait les choisir. Il était là retiré près des débris d'un temple antique : et la nuit , dans le murmure des vents engouffrés sous les voûtes en ruine et les portiques déserts , dans ces bruits prolongés autour du sanctuaire dévasté des faux dieux , il croyait entendre les voix des démons , et leurs clameurs pour interrompre sa prière et troubler sa veille ; et il se félicitait1, disait-il , d'avoir ses ennemis près de lui.
A peine abordé sur le rivage de Chypre, Épiphane, conduit par le nom du pieux solitaire , découvrit sa retraite.
Après cette séparation si longue, les révolutions de l'em-
' Sancti Hieronymi Oper. t. IV, p. 89.
pire, le danger du christianisme sous Julien, et sa récente victoire, bien des souvenirs devaient animer l'entretien de ces deux hommes. Nous avons ici encore un exemple de l'alliance intime et du besoin mutuel qui rapprochaient les solitaires et les chefs d'églises , les âmes contemplatives nourries au désert et les âmes éloquentes mêlées aux débats des sectes et aux passions du monde. Épi phane sans doute n'eut pas le grand génie d' Athanase; mais son autorité dans l'Eglise , son ascendant à Jérusalem et à Rome prouvèrent qu'il était né pour ce gouvernement épiscopal dont il redoutait le fardeau. Le solitaire de l'île de Chypre fut pour lui ce qu'Antoine avait été pour Athanase, un encouragement à la vie active et militante , un soutien pour la foi. Après deux mois passés en entretiens et en prières, Épiphane voulait partir, retourner d'abord à Ascalon, puis dans un désert de Syrie , pour s'y consacrer à la pénitence loin des dignités de l'Église. « Non, lui dit le « solitaire , il faut aller à Salamine ; c'est là que tu dois « trouver ta place. Ne résiste pas à mes paroles , de peur « de rencontrer la tempête. » Épiphane, sans être persuadé , gagna le bord de la mer ; et entre deux vaisseaux à l'ancre , dont l'un devait longer la côte jusqu'à Salamine , et l'autre était destiné pour Ascalon , il choisit le dernier. Mais le navire , battu des vents , fut rejeté , dit la légende , dans le port de Salamine , dont le siège épiscopal était vacant, et où les autres évêques de l'île étaient réunis pour nommer à cette dignité. Ils songeaient au plus ancien d'entre eux , qui n'avait pour évêché qu'une pauvre bourgade; mais ce vieillard refusait, et il annonçait que le ciel leur enverrait l'homme digne d'être élu. Sortis alors sur la place publique , et y rencontrant Épiphane , ils l'entourent et le conduisent à l'église. Et là , le vieux évêque lui conféra les degrés du sacerdoce et l'épiscopat ; et , malgré sa répugnance , il
accepta la vocation que le solitaire lui avait prédite , et dont il avait déjà les vertus et la science.
Préposé à la conduite d'une église , Épiphane voulut défendre et expliquer sa foi avec plus de précision et d'étendue qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il écrivit un ouvrage sous le titre à'Anchora, pour désigner la base inébranlable à laquelle il s'attachait sur la mer des opinions humaines. Cet ouvrage en suscitait un autre où l'évêque de Chypre a surtout montré son érudition théologique et la vigueur de son esprit. C'est l'histoire des hérésies, histoire déjà si complexe au 11e siècle, lorsque Irénée entreprit de l'écrire bien avant la grande scission d'Arius. Le catalogue dressé par le martyr de Lyon s'était bien accru depuis cette époque ; mais une grande idée donne encore plus d'étendue à l'ouvrage, c'est que les hérésies ont précédé l'avènement même de la religion , parce que l'existence de la religion a précédé son avènement visible. Le christianisme promis a commencé avec le monde que le christianisme accompli est venu régénérer. Ainsi, la loi naturelle serait non-seulement la base de la morale, mais la religion elle-même dans sa première forme, et renfermant déjà toute sa croissance future ; et la vérité, née avec le premier homme et rendue visible dans le Christ , s'élève avant et après toutes les erreurs. C'est là, sans doute, une vue haute qui appartenait à la croyance de l'Église plutôt qu'au génie de l'écrivain : elle lui permet de tout comprendre dans son sujet , et d'y ramener jusqu'aux écoles philosophiques de la Grèce. 11 le fait sous une forme , il est vrai , bien rapide et bien inexacte. C'est surtout dans l'histoire des sectes chrétiennes orientales qu'Épiphane , par son origine et par ses études , par sa connaissance des langues et des coutumes , a jeté de grands traits de lumière. Souvent aussi , il reproduit de précieux fragments sur les
questions qui divisaient les esprits , depuis les interprétations subtiles d'Origène jusqu'aux égarements des Manichéens. Quelquefois il introduit dans son récit un débat fictif ou réel , et nous fait entendre les acteurs mêmes de ces grandes controverses. A l'occasion d'une erreur dangereuse ou bizarre , des choses sublimes sont dites. Voici , par exemple , comment un défenseur d'Origène explique la supériorité de la nature humaine : « Le Dieu créateur l , lorsqu'il eut ordonné le monde , «< comme une grande cité , le constituant par sa parole, « qu'il eut réglé l'harmonieux concert des éléments, et tout « rempli d'êtres divers , dont l'ensemble offrît la beauté « parfaite, après avoir animé toutes les formes de la « nature, les astres dans le ciel , les oiseaux dans l'air, « les quadrupèdes sur la terre , les poissons dans l'onde , « introduisit enfin dans l'univers l'homme , auquel il «< avait préparé cette belle demeure , et dont il faisait sa « visible image : et il le plaça de sa propre main , tel que « la statue au milieu des splendeurs du temple. Il savait « que tout ce qui serait fait par sa main divine était né- « cessairement immortel ; car l'être immortel communi- « que l'immortalité , comme la malignité enfante le mal , « et l'injustice les choses injustes. L'homme est donc « immortel : et c'est à cette fin que Dieu l'a fait lui- « même , tandis que les autres animaux il a ordonné à « l'air, à la terre , à l'eau de les produire. »
Il y a là sans doute une belle réponse à la préférence que Julien avait voulu donner aux traditions platoniques sur le récit de la Bible; ou plutôt la grandeur de ces traditions , l'idée que Dieu n'avait pu créer par luimême rien que d'immortel , et qu'il avait laissé à des puissances inférieures les créations périssables , semble
1 Sanct. Epiph. Oper. 1. 1 , p. 540.
elle-même inspirée par la Genèse à laquelle Julien prétendait l'opposer. Sur cette donnée première, le livre d'Épiphane renferme d'admirables pensées touchant la nature de l'âme , la destination de la mort et l'avenir de l'homme ; puis à travers l'examen abstrait et historique des soixante sectes qu'il déclare issues du christianisme et femmes infidèles , partout il rétablit la suite et le détail du dogme chrétien dans sa pureté la plus ancienne et la plus sévère. Ce grand travail, rempli pour nous de choses obscures ou incomplètes , est une mine précieuse pour la sagacité conjecturale de l'érudition moderne. Quelquefois peut-être il constate les soupçons populaires plutôt que la réalité ; mais en cela même il est une image vivante de cette seconde Babel de l'Orient que formait la diversité des sectes tour à tour bruyantes ou mystérieuses, qui naissaient delà foi chrétienne altérée , de la philosophie grecque devenue mystique , et de quelques débris des cultes antiques de la Perse ou de l'Inde. On sent par le contraste, à la vue de tant d'opinions bizarres , ce qu'il y avait de salutaire dans les débats solennels des conciles et la tradition de l'Église romaine. Ëpiphane le marque bien par l'éloge qu'il donne à Constantin d'avoir réuni le concile de Nicée et fixé la fête de Pâques ; et il ne veut par son ouvrage que maintenir et défendre en tout l'unité de la discipline et de la foi.
Comparé aux orateurs du christianisme oriental, il n'approche pas de leur génie ; il n'eut rien de leur puissance sur la foule ; il ne régna pas comme eux sur le peuple d'une grande ville. Mais à un vaste savoir, aux épreuves du désert et du monde , à l'expérience de lointains voyages il joignait une forte imagination qui, contrainte et retenue dans l'aride exactitude de la controverse, éclate librement dans quelques homélies que
nous croyons son ouvrage, malgré le doute d'un savant éditeur.
Ce ne sont plus des démonstrations purement dogmatiques ou de simples exhortations morales. On dirait plutôt les fragments d'un poëme lyrique , ou la parole soudaine d'un apôtre au milieu des monuments et sur le lieu même du christianisme naissant. Il y a là sans doute le souvenir et la trace des premières années d'Épiphane : c'est le langage du juif chrétien transplanté dans la Grèce. Ce caractère nous frappe dès la première homélie pour le dimanche des Rameaux. L'orateur ne se borne pas à célébrer un religieux anniversaire, à en tirer une leçon pour le peuple qui l'écoute. Il est à Jérusalem, il voit entrer le Sauveur ; il chante l'hymne d'espérance ; il conduit la fête. Il assiste au triomphe plutôt qu'il n'en rappelle le souvenir.
La part de l'imagination est plus grande encore dans l'homélie sur la sépulture du Christ. Les paroles : « 11 est « descendu aux enfers, » sont devenues l'inspiration d'un chant épique qui semble d'abord moins conforme à la sévérité du dogme qu'aux espérances charitables d'un pieux enthousiasme. Toutes les douleurs cessent ; et les lieux mêmes des supplices sont détruits. On dirait la fiction d'un poëte de nos jours devancée par un Père de l'Église orientale. Il n'en est rien cependant. Épiphane n'a voulu célébrer que la délivrance des justes de l'ancienne loi. Mais l'ardeur de ses expressions l'emporte plus loin ; et la poésie paraît plus que le dogme. Les images resplendissantes dont il entoure la venue du Christ, l'appareil des saintes milices, leurs hautains défis, leurs ordres menaçants aux puissances infernales , tout cela ne peut se comparer qu'au langage mystique et guerrier de Milton. Est-ce imitation directe, tradition commune ou rencontre de génie ? Qui connaît
Milton doit croire que cet érudit créateur, ce peintre original à travers tant de souvenirs , avait compris les Pères de l'Église grecque dans ses immenses lectures, et que sa théologie sectaire et curieuse n'avait pas négligé le savant Épiphane ; et lorsqu'il décrit la victoire de l'armée céleste s'avançant jusqu'au bord extrême des deux, penchée sur l'abîme, et du bruit de ses armes le pénétrant tout entier , ou lorsqu'il fait retentir, avant la défaite, dans le camp des anges révoltés , la voix solitaire de l'intrépide Abdiel, on croirait que dans ces créations si grandes il y a quelque souvenir de l'évêque de Salamine ; et on regrettera qu'ailleurs encore il n'ait pas voulu reproduire et surpasser cette poésie de la prédication chrétienne aux premiers temps. Oui, si après son grand poëme achevé Milton ne tomba pas d'abord épuisé de génie, si même sous la moisson appauvrie et tardive de son Paradis reconquis la cendre est tiède encore, que n'a-t-il ranimé ses derniers vers à l'inspiration de l'Israélite devenu chrétien et Grec , tempérant la menace des prophètes par une loi plus douce , et montrant l'enfer vaincu et comme anéanti sous la présence divine? Voici cette page d'homélie, ce récit merveilleux que la poésie seule pourrait agrandir :
« Lorsque ces demeures fermées et sans soleil *, ces « cachots, ces cavernes eurent été tout à coup saisis par « l'éclatante venue du Seigneur avec sa divine armée , « Gabriel marchait en tête, comme celui qui a coutume « de porter aux hommes les heureuses nouvelles ; et sa « voix forte, telle que le rugissement d'un lion, adresse « cet ordre aux puissances ennemies : « Enlevez les « portes, vous qui êtes les commandants. » Et du même « coup, un chef s'écrie : «< Levez-vous, portes éternelles.»
1 Sanct. Epiph. Oper. 1. 1, p. 2ÏQ.
« Les Vertus dirent à leur tour : « Retirez-vous, gar- « diens pervers. » Et les Puissances s'écriaient : « Brisez- « vous, chaînes indissolubles. » Puis une autre voix : « Soyez confondus de honte , implacables ennemis. » «; Puis une autre : « Tremblez, injustes tyrans. » Alors , « comme par l'éclat de l'invincible armée du roi tout- <« puissant, un frisson, un désordre, une terreur lamen- « table tomba sur les ennemis du Seigneur ; et pour « ceux qui étaient dans les enfers , à la présence inat- « tendue du Christ, il se fit soudain un refoulement des « ténèbres sur l'abîme , et il semblait qu'une pluie d'é- « clairs aveuglait d'en haut les puissances infernales qui «v entendaient retentir comme autant de coups de ton- « nerre ces paroles des anges et ces cris de l'armée : « Enlevez les portes à l'avant-garde , et ne les ouvrez « pas; enlevez-les du sol , arrachez-les de leurs gonds ; « transportez-les pour qu'elles ne se referment jamais. « Ce n'est pas que le Seigneur ici présent n'ait la puis- « sance, s'il le veut, de franchir vos portes fermées; « mais il vous ordonne, comme à des esclaves rebelles, « d'enlever ces portes , de les démonter, de les briser. « Il ordonne , non pas à la tourbe , mais à ceux qui « commandent parmi vous, et il dit : « Enlevez les portes, « vous qui êtes les chefs. Voici le Christ. Aplanissez la « voie à celui qui s'élève sur l'abaissement des enfers. « Son nom est le Seigneur. Il a passé à travers les portes « de la mort ; elles sont pour vous une entrée. 11 vient « en faire une issue. Ne tardez pas. Si vous résistez, « nous ordonnons aux portes de se lever d'elles-mêmes. « Levez-vous, portes éternelles. » En même temps les « puissances ennemies s'écrièrent. En même temps les « portes éclatèrent , les chaînes se brisèrent , les fonde- « ments des cachots s'ébranlèrent ; et les puissances en- « nemies se renversèrent , s' embarrassant l'une l'autre ,
« et s'entre-criant le désespoir et la fuite. Elles frisson- « naient; elles tressaillaient; elles couraient égarées; « elles s'arrêtaient ; elles tremblaient , et elles di- « saient : « Quel est ce Roi de gloire , quel est ce puis- « sant qui accomplit de si grandes merveilles? quel est « ce Roi de gloire qui fait dans les enfers ce que n'ont « jamais vu les enfers? quel est celui qui brise notre « force et notre audace , et retire d'ici ceux qui dormaient « depuis le commencement des âges ? » Les Vertus du « Seigneur répondaient : «Vous voulez savoir, méchants, « quel est ce Roi de gloire, c'est le Dieu fort et invincible ; « c'est celui qui vous a chassés des voûtes célestes , et « vous a précipités , faibles et injustes tyrans ; c'est « celui qui vous a proscrits et vous mène en triomphe « à sa suite ; c'est celui qui vous a vaincus , condamnés « aux ténèbres et jetés dans l'abîme. Ainsi , ne tardez « pas à nous amener les malheureux que vous avez tenus « captifs jusqu'à ce jour. Votre empire est détruit. »
Là , dans l'ardente illusion de l'orateur , l'enfer est en proie aux vainqueurs. Milton s'est plu à décrire les passe-temps farouches des anges tombés , les montagnes déracinées qu'ils se lancent et l'abîme ébranlé par leurs jeux. L'orateur chrétien ravage l'enfer dans une pensée plus consolante. « Les Puissances célestes, dit-il , se hâ- « taient; les unes arrachaient la prison de ses fonde- « ments ; les autres poursuivaient les puissances en- « nemies qui s'enfonçaient dans les retraites les plus « profondes. Us fouillaient les donjons, les cavernes. Les « uns amenaient quelque captif au Seigneur ; les autres « chargeaient de chaînes quelque tyran. Les autres déli- « vraient ceux qui étaient liés depuis le commencement « des siècles. Les uns commandaient ; les autres obéis- « saient à la hâte. Ceux-ci précédaient le Seigneur; « ceux-là le suivaient comme un roi vainqueur , comme
« un Dieu. Lorsque le Seigneur allait pénétrer au plus « profond de l'abîme , Adam lui-même , celui qui , né le « premier , était plus avant dans la mort , entendit le « bruit des pas du Seigneur venant visiter les captifs , et « aussitôt , se tournant vers ceux qui étaient enchaînés « avec lui , il dit : « J'entends les pas de quelqu'un qui « s'avance vers nous. S'il daigne descendre ici , nous « sommes délivrés ; si nous le voyons seulement , nous « sommes rachetés. » Comme Adam parlait ainsi à ceux « qui souffraient , le Seigneur entra victorieux portant « les armes de la croix. Dès qu'Adam notre père le vit, « frappant sa poitrine de stupeur , il s'écria : « Dieu , « Notre Seigneur avec tous les anges. » Jésus répondit : « Et avec ton âme.»» Et le prenant par la main, il lui dit : « Réveille-toi du sommeil , lève-toi de la mort à la lu- « mière du Christ. »»
Ici l'évêque , comme plus d'un grand poëte des temps modernes , succombe à l'œuvre impossible de faire parler la Divinité ; et le sublime lui manque là où il fallait aujdelà du sublime.
Le recueil des écrits d'Épiphane ne renferme que peu de prédications au peuple de son église. L'autorité de sa parole était grande cependant , et au loin reconnue. Pendant la longue durée de son épiscopat, l'île de Chypre reçut souvent les voyageurs que le zèle de la foi , la première ardeur des pèlerinages en terre sainte et les fréquentes calamités de l'Italie poussaient vers l'Orient. Salamine , rebâtie par l'empire sur les ruines qu'un tremblement de terre avait faites, fut une station célèbre entre Rome et Jérusalem. On se détournait pour y descendre. Quelquefois aussi Épiphane sortit de son île pour assister à des conciles ou revoir son ancienne patrie. Parlant les langues hébraïque et syriaque comme la langue grecque , seule entendue dans
l'île de Chypre, sachant à la fois l'égyptien vulgaire et le latin, il semblait un apôtre envoyé à toutes les Églises du monde romain. La première occasion qui le rappela vers la Judée fut le schisme d'Antioche , où deux évêques élus sous l'influence de partis divers , au nom de la même foi, se disputaient le siège épiscopal , tandis que la secte nouvelle d'Apollinaire, puissante dans la ville , avait aussi son évêque. Épiphane intervint pour apaiser ce schisme et combattre la doctrine d'Apollinaire , qui , zélé défenseur du christianisme sous Julien , était accusé d'en altérer le principe, en ne reconnaissant pas l'union de la nature humaine avec la Divinité. Entre les deux évêques orthodoxes , Mélèce et Paulin , Épiphane , tout en respectant la vertu du premier , s'attachait à la cause de Paulin , qui, repoussé par une grande partie des évêques orientaux , avait pour lui la communion du pontife de Rome. Sans doute alors il connut saint Jérôme, que Paulin venait d'ordonner prêtre , et qui passait du désert aux débats d'Antioche. Le schisme ayant persisté par le choix de Flavien comme successeur de Mélèce , et un concile étant convoqué à Rome par lettres impériales, Épiphane partit pour l'Italie avec Paulin , dont il voulait défendre les droits , et Jérôme , uni dans la même cause , et qui des solitudes de Syrie avait adressé plusieurs lettres au pontife.
Les deux évêques arrivaient à Rome déjà célèbres par leurs écrits ou leurs luttes ; et Jérôme , en reparaissant après une longue absence dans cette ville , dont il s'était éloigné sous le coup de la calomnie , les prenait à témoin des scrupules sévères qu'il s'imposait. Quoique nul souvenir de ce voyage ne se trouve dans les écrits qui nous sont restés d'Épiphane , la pensée conçoit quelle vue Rome était pour cette âme nourrie de tous les grands spectacles de la religion en Orient.
TABLEAU DE L'ÉLOQ. CHIi. 19
Accueilli par l'hospitalité de Paula , veuve illustre d'un consulaire , et une des nobles romaines qui formaient ce sénat de femmes dont parle Jérôme , par opposition ironique peut-être au paganisme opiniâtre d'une partie du sénat romain , l'évoque de Chypre voyait enfin triompher au Capitole cette foi qu'il avait confessée chez les barbares et admirée dans la Thébaïde. Le christianisme avait encore en présence à Rome tous les cultes anciens; mais il était vainqueur et uni dans sa victoire , sauf ces divisions intérieures qui partageaient l'Église de Milan , et remplissaient de troubles les Églises d'Orient. De nombreuses basiliques étaient ouvertes au peuple ; les maisons de beaucoup de riches patriciens , au lieu de cette fastueuse clientèle qui remplissait autrefois leurs portiques , recevaient les indigents et les infirmes , ceux qu'à une autre époque , on envoyait mourir dans les îles désertes. Après le salaire des suffrages vendus dans les comices, après le pain distribué par les empereurs au milieu des jeux du cirque, il y avait maintenant le libre partage que par l'aumône la richesse faisait avec le malheur.
A ce premier bienfait apparent du christianisme se mêlait dans l'ordre moral une autre révolution bien autrement importante et salutaire. C'était avec le respect nouveau attaché à la dignité de l'homme, la puissance de compassion dont les âmes étaient saisies ; et cependant la société chrétienne , d'abord conservée si pure par la proscription , n'échappait pas , en s'agrandissant , à toutes les contagions qui l'entouraient. De même que dans quelques familles sénatoriales , avec une tradition païenne fidèlement retenue , se conservaient des habitudes graves , qui semblaient rappeler l'ancienne république , et des mœurs rigides en contradiction avec le polythéisme , qu'elles invoquaient ; ainsi , dans le sein même des réunions chrétiennes et jusque dans le sa-
cerdoce, plus d'un scandale affligeait les regards et étonnait des témoins étrangers que l'Orient avait accoutumés à l'ascétisme de ses solitaires.
Jérôme , que le pontife Damase avait accueilli et qu'il employa bientôt pour correspondre avec les évêques , n'épargnait pas d'amères censures à cette Rome d'où la calomnie l'avait autrefois exilé. Épiphane , d'une vertu plus calme , fut admiré , sans exciter l'envie , et eut sur quelques âmes une influence respectée. Suivant une légende qui paraît contemporaine , il fut reçu dans le palais des fils de Théodose, et jouit d'une grande autorité près d'eux. Mais ce récit ne s'accorde pas avec l'âge de ces princes encore enfants à cette époque; et, pour l'admettre , il faudrait supposer un second voyage d'Épiphane à Rome , quelques années plus tard. La date certaine de ce premier séjour nous le montre quittant Rome, après un hiver passé, pour retourner en Orient avec Paulin , et laissant Jérôme au milieu de ses grands travaux et des haines soulevées par son austère franchise. Rentré à Salamine et puissant sur tous les diocèses de l'île par sa renommée et l'appui de l'empire, il attirait dans les monastères qu'il avait fondés beaucoup de néophytes d'Orient et d'Occident. Jérôme , dans sa traversée pour revenir à Rethléhem, s'arrêta près de lui , au sortir des orages de Rome ; et ils renouvelèrent cette savante amitié qui ne fut troublée d'aucun nuage, et qui ramena plusieurs fois Épiphane dans son ancienne patrie , près du solitaire qui ne s'en éloignait plus. Mais , auparavant, il eut à rendre à Paula l'hospitalité qu'il avait reçue d'elle. Lasse de Rome , malgré le bien qu'elle y faisait, et aspirant à ce merveilleux Orient d'où s'était levée la foi chrétienne, et où brillait toujours cette mystique lumière de la Thébaïde , Paula eût voulu , dès le départ des deux évêques , s'embarquer et les suivre en
Asie. Retenue par les prières de sa famille et par des bienfaits à répandre , elle supporta quelque temps encore le séjour de son palais de Rome. Enfin , l'éloignement de Jérôme poursuivi par des haines injustes vint ajouter au vœu que lui avaient inspiré les entretiens d'Épiphane. Abandonnant à ses enfants les richesses de son antique maison, seule avec sa fille Eustochie, dont la ferveur égalait la sienne , elle s'embarqua pour l'Orient : et après s'être arrêtée , comme pour un dernier adieu , dans l'île où avait été captive Flavia Domitilla , une des premières et des plus nobles victimes de la foi chrétienne, elle quitta l'Europe et toucha l'île de Chypre. Retenue là dix jours par Épiphane , loin de prendre du repos , elle visita tous les monastères de la province de Salamine, laissant à chacun d'eux de riches présents; puis elle repartit pour Séleucie, gagna par terre Antioche , où elle revit Paulin , traversa toute la Syrie , la Phénicie, entra dans la Judée, en visita toutes les villes, tous les lieux célèbres, toutes les pierres sacrées, depuis la maison du centenier Corneille jusqu'à la grotte de Bethléhem ; et de là passant en Egypte , comme sur une autre terre de merveilles chrétiennes , elle parcourut les sables de Nitrie et les autres solitudes , interrogeant les plus saints vieillards qui les habitaient. Elle fut tentée du désert; mais elle préféra la Judée; et de Péluse, rapidement portée sur le Nil et sur la mer jusqu'au port de Gaza, elle revint à Bethléhem , où l'attendait l'austère bénédiction de Jérôme.
Épiphane ne tarda point à visiter ses anciens amis de Rome transplantés en Judée ; mais malgré le respect qui devait s'attacher à lui sur sa terre natale et dans les lieux où avait commencé la sainteté de sa vie , il y trouva des haines et des luttes. Les dissidences du christianisme venaient alors se produire à Jérusalem , comme pour es-
sayer leurs forces dans son plus antique sanctuaire. Le docte Ruffin y défendait les opinions d'Origène ; Jérôme y combattait quelques doctrines erronées d'Italie. L'hérésiarque Pelage y viendra lui-même du fond de l'Occident. L'évêque de Chypre , dans une lettre en grec que traduisit Jérôme , censura vivement Origène , dont le solitaire de Bethléhem avait jusque-là beaucoup admiré le puissant génie. Ruffin s'offensa de ce blâme, et Jean , évêque de Jérusalem, prit parti pour lui contre Épiphane , dont la présence excitait, dans les solennités, le respectueux empressement du peuple. Le débat s'aigrit, l'évêque de Jérusalem interdit la parole à Épiphane ; puis un jour, prêchant devant lui sur l'erreur de ceux qui attribuaient une forme matérielle à Dieu , il le désigna de la voix et du geste comme partageant cette hérésie; une courte réponse d'Épiphane fit éclater des acclamations et des rires qui marquent , avec l'ascendant de sa parole, la liberté parfois tumultueuse et toute populaire de l'ancienne Église. Épiphane céda cependant ; et il vint à Bethléhem , chercher près de Jérôme le repos et l'union. Mais de là même devait sortir un nouveau débat. Jérôme, en restant comme religieux et comme prêtre soumis à la règle la plus austère, s'abstenait par un humble scrupule , d'exercer la plus sainte fonction du sacerdoce ; et son couvent de Bethléhem manquait souvent d'un prêtre à l'autel. Jérôme avait près de lui son frère , venu très-jeune de Rome , plein du même zèle que lui et digne de se consacrer tout entier à la foi. Épiphane consentit à l'ordonner prêtre, non pas à Bethléhem , qui dépendait de Jérusalem , mais sur le territoire d'Éleutheropolis , dans le monastère que luimême avait habité , et où il croyait conserver une libre juridiction. L'évêque de Jérusalem s'en offensa comme d'une atteinte à ses droits.
De retour dans l'île de Chypre , Épiphane répondit par une lettre très-modérée aux plaintes de l'évêque de Jérusalem ; et on peut croire qu'il revit encore la Judée, où l'attiraient tant de souvenirs et l'amitié du Religieux de Bethléhem.
Dans sa vieillesse , il fut appelé deux fois à Constantinople, d'abord près de Théodose, dont il secondait avec ardeur la politique dans l'établissement de l'unité religieuse; puis, sous l'empire d'Arcadius, au concile qui se réunissait contre Chrysostome. Épiphane parut même d'abord se ranger parmi les adversaires de ce grand évêque , non qu'il pût faire cause commune avec des passions aveugles , ou descendre à un sentiment de jalousie indigne de sa vertu ; mais censeur de quelques opinions d'Origène, il s'inquiétait de l'appui que Chrysostome donnait à des moines égyptiens, défenseurs de ces opinions. On supposa même que dans le palais d'Arcadius il avait conseillé le bannissement de l'archevêque. Chrysostome lui en écrivit ce peu de mots : « Sage Épiphane, est-il vrai « que tu as consenti à mon exil ? — Athlète du Christ , >» répondit le vieillard, m sois éprouvé et triomphe. » S'apercevant combien de passions mondaines se mêlaient au zèle religieux qu'il avait partagé, Épiphane s'éloignait des adversaires de Chrysostome. Et lorsque les évêques qui avaient voulu s'appuyer de son nom lé reconduisirent au port, où il allait s'embarquer pour son île de Chypre : « Je vous laisse , leur dit-il , la ville , le palais « et le théâtre ; » et, avec cet adieu expressif, il quitta sans retour ceux dont la fausse piété condamnait Chrysostome.
Le vaisseau ne le conduisit pas vivant jusqu'à l'île de Chypre. Accablé de vieillesse, il était immobile, rappelant à deux prêtres fidèles dont il était accompagné les épreuves de sa vie , ses luttes contre les sectes di-
verses. Une tempête s'étant élevée vers le soir, il resta longtemps dans l'abattement et dans le silence , le livre des Évangiles placé sur son cœur. Puis s'étant ranimé , il fît apporter des charbons et de l'encens , le fit brûler par ses prêtres , pria longtemps avec eux , leur dit adieu en les embrassant , et expira lorsque la tempête s'apaisait. Ses restes, ramenés à Salamine, y furent ensevelis avec de grands honneurs ; et son nom demeura célèbre dans l'Orient et consacré dans les deux Églises.
Avec lui et avec Cyrille d'Alexandrie , dont la vie se prolonge dans le ve siècle , nous voyons se fermer cette grande époque de l'Église d'Orient qui , plus hâtive et plus éclatante que l'Église occidentale , eut un déclin de génie bien plus rapide , sans les retours de grandeur et le progrès de puissance accordés à Rome.
Après Épiphane et Cyrille en effet, et autour d'eux, tout faiblit dans le christianisme oriental , avant même que les barbares aient envahi le territoire qu'il occupait; et malgré lalangue conservée, une civilisation et, pour ainsi dire , une controverse toujours en activité , l'Église grecque tombe un siècle même avant Mahomet. Et toutefois, dans sa langueur, le christianisme oriental rendit encore un grand service au monde. Sous le torrent de la conquête arabe et dans les limites rétrécies de l'empire grec , il a maintenu les races anciennes ; il a gardé pour l'avenir ce que le souffle de l'Europe ranime aujourd'hui.