‹ Œuvres de M. Villemain (volume 5)Chapitre 16 sur 23 · SAINT HILAIRE · texte numérisé non relu

SAINT HILAIRE

On ne pouvait espérer dans l'Occident cette succession de grands génies dont s'honore l'Église orientale. La décadence de Rome et de l'Italie , la civilisation récente et toute latine de la Gaule et de l'Espagne n'offraient pas à l'imagination autant de secours que les lettres grecques mêlées à l'Évangile. On peut même le remarquer, la prédication de la loi nouvelle n'avait compté , chez les peuples latins , aucun homme supérieur jusqu'à Tertullien de Carthage ; et dans le siècle qui suivit, Lactance, surnommé le Cicéron chrétien, avait été plus remarquable par le soin du langage que par l'élévation d'esprit et l'éloquence. Ses ouvrages, composés vers la fin du iue siècle, appartiennent à cette longue controverse contre le paganisme antérieure à l'époque dont nous traçons le tableau.

Constantin victorieux , en portant vers l'Orient son trône et l'étendard de sa foi , semblait décourager l'essor du génie dans l'Occident ; mais le culte chrétien avait pénétré trop avant dans les âmes, pour ne pas se fortifier de lui-même. Dans le nombre de ses sectateurs multipliés chaque jour, il rencontra des génies qui s'éveillèrent à sa voix; et les Églises de Gaule, d'Espagne et de Mauritanie se vantèrent de leurs orateurs , comme celles de la Grèce et de l'Asie. La doctrine d'Arius, qui parcourait tout le monde chrétien , trouva dans l'Occident des prosélytes et des adversaires. Ce fut le même combat sur une autre arène.

Une petite ville de la Gaule eut son Athanase.

Saint Hilaire , que l'on a nommé le Rhône de V éloquence latine , naquit dans la ville de Poitiers, d'une famille païenne et gauloise. Il étudia d'abord , sans sortir de son pays , alors rempli d'écoles. Il se maria, et suivit quelque temps la vie que l'on menait dans ces municipes de la Narbonnaise et de l'Aquitaine , qui , ménagés par le gouvernement , riches et encore à l'abri des barbares, avaient adopté les mœurs de leurs maîtres, et cultivaient les lettres latines, avec un vif attrait de curiosité.

Dans ce studieux loisir, les esprits élevés, qui n'étaient distraits par aucun soin public , se trouvaient naturellement portés à réfléchir sur eux-mêmes. Ils tournaient leurs regards vers le culte nouveau; et ils arrivaient quelquefois au christianisme , comme à un système de philosophie. Tel fut le progrès d'idées que suivit saint Hilaire. Il a fait lui-même, pour ainsi dire, la confession de son esprit , en montrant comment il est passé du mépris des plaisirs sensuels à la recherche de la Divinité; de cette recherche à la croyance d'un seul Dieu; de cette croyance à celle d'un divin médiateur et d'une âme immortelle.

L'écrit où il donne ces détails sur lui-même , œuvre de controverse savante et méthodique , ne date évidemment que de son épiscopat, qui suivit de plusieurs années sa conversion. '« Je suis régénéré depuis longtemps, « dit-il , et évêque depuis peu. » Le baptême avait dû le conduire au sacerdoce. C'était la condition de cette époque, et la puissance du culte nouveau, qu'il eût nécessairement pour ministres les plus croyants et les plus habiles de ses prosélytes , comme dans une guerre civile les plus ardents et les plus habiles deviennent les chefs. Mais il faut entendre Hilaire raconter ses souvenirs, et faire dans sa propre histoire l'analyse du plus noble tra-

vail de l'esprit humain. C'est le début de son traité sur le dogme de la Trinité. C'est une première profession de foi qui éclaire toute sa vie parce que , avec l'élévation spéculative, on y sent l'énergie d'âme qu'il déployacontre la force et contre le malheur. « Si on croit , dit-il , que le meilleur et le plus complet emploi de la vie est le repos et l'abondance , il faut reconnaître aussi que cette condition nous sera commune avec l'universalité des animaux privés de raison. Tous, en effet, quand la nature leur offre abondance et sécurité, jouissent sans souci de la possession. Mais la plupart des mortels , ce me semble , lorsqu'ils repoussent loin d'eux et flétrissent dans les autres cette vie grossière et bestiale, obéissent, sous l'inspiration de la nature, à la pensée qu'il est indigne de l'homme de se croire né pour le ventre et pour la paresse , plutôt que pour les grandes entreprises et les belles études, et de supposer que cette vie même où nous sommes envoyés n'a pas pour but quelque progrès dans l'éternité. Car alors il ne faut pas la réputer un présent de Dieu , cette vie qui torturée d'angoisses et fatiguée d'ennuis , ne ferait que se consumer en elle-même , depuis l'ignorance du premier âge jusqu'à l'imbécillité de la décrépitude. Aussi, me semble-t-il encore , les hommes se sont portés en principe et en action vers quelque œuvre de patience , d'abstinence , de sociabilité , parce qu'ils jugeaient que la vie ne saurait nous être donnée par un Dieu immortel pour cette unique fin de nous acheminer à la mort, la bonté d'un tel bienfaiteur ne pouvant nous avoir accordé le sentiment de l'existence pour y attacher seulement la douloureuse nécessité de mourir. Je jugeais également raisonnable et salutaire la pensée de ces hommes qu'il faut garder sa conscience pure de toute faute , et quant aux peines de la vie, y pourvoir avec sagesse ,

Atî QUATRIÈME SIÈCLE. 299

« les éviter avec précaution , ou les porter avec patience. »

Affermi dans ces premiers instincts moraux , dans l'intelligence de ces lois , qu'il y a stupidité brutale à ne pas comprendre , et ravalement au-dessous de la brute à ne pas suivre quand on les a comprises , il sentit que son âme avait hâte de s'élever à Dieu , auteur de ce bienfait et source de cette lumière. Le Dieu qu'il conçoit sous ce magnifique attribut de créateur du bien et de la vérité , il ne peut le reconnaître dans la foule et la succession des divinités qu'avait adorées le vulgaire. 11 ne le reconnaît pas non plus dans le Dieu que quelques-uns supposent insouciant des choses humaines ; il repousse l'opinion de ceux qui , ne croyant à aucun Dieu , adoraient seulement une force aveugle et fortuite de la nature ; enfin , toutes les formes de l'idolâtrie , soit qu'elle ait pour objet les astres ou les simulacres des animaux , tout ce qui rabaisse le Seigneur de l'univers et le père de tous les êtres, et l'enferme dans une prison de métal ou de pierre , révolte également sa raison. De là donc une première conviction qu'il résume en ces mots1 : «Mon es- « prit tenait pour certain que l'être divin et éternel devait « être unique et indistinct, par la nécessité de ne laisser « rien hors de lui qui fût supérieur à lui , et qu'ainsi la «< toute-puissance et l'éternité ne pouvaient appartenir « qu'à un seul, la toute-puissance n'ayant pas de degré, « l'éternité n'admettant pas de date , et Dieu devant être « toute durée et toute puissance. Comme je méditais « en moi-même ces choses et d'autres semblables , mes «< yeux tombèrent sur les livres que la religion des Hé- « breux m'offrait comme écrits par Moïse et par les pro- « phètes. J'y trouvai ce témoignage que le Dieu créateur

1 Sanct. Hilarii Oper. p. 7G8.

« se rendait à lui-même : « Je suis celui qui suis ; » et en- « core : « Tu diras au fils d'Israël : Celui qui est m'a en- « voyé vers vous. » J'admirai cette parfaite définition de « Dieu qui rendait la notion incompréhensible de la na- « ture divine par l'expression la mieux appropriée à « l'humaine intelligence. Rien ne se conçoit, en effet , « comme plus essentiel à Dieu que d'être , parce que « celui qui est l'existence même ne peut avoir ni fin , ni « commencement, et que dans la continuité d'une inalté- « rable béatitude, il n'a pu et ne pourra jamais ne pas être. » Voilà sans doute un beau langage , une noble idée de la divinité apparaissant à la méditation du philosophe comme une condition préexistante et nécessaire des vérités morales que l'homme porte en lui-même. Hilaire semble d'abord peu tenté d'ajouter à cette définition sublime dont l'autorité divine lui est démontrée par son propre cœur. « La parfaite science, dit-il1, est de connaître Dieu « à la fois comme impossible à ignorer et comme impos- « sible à décrire. Il faut le croire , le sentir, l'adorer et « n'en parler que par les hommages qu'on lui rend. » Mais cette retenue était difficile à garder devant les textes de l'Évangile et les diverses hérésies des premiers siècles. Le docteur chrétien s'avance donc à travers les interprétations des sectes jusqu'aux profondeurs de l'idée de Dieu. Combattant avec une infatigable persévérance Arius et toutes les variantes de l'arianisme , il tend , comme Athanase , à la plus parfaite unité de la nature divine manifestée dans son Yerbe ; mais en même temps l'idée de Dieu existe pour lui à une hauteur d'abstraction sublime. «Dieu qui est la vie, dit-il, ne se « forme pas d'éléments composés et périssables. Dieu , « qui est la puissance , n'est pas mêlé d'éléments faibles.

• Sanct. Hilarii Oper. p. 793.

< Dieu, qui est la lumière, ne renferme en soi rien d'obscur. Dieu, qui est tout esprit, ne résulte pas de substances inégales. Tout en lui est d'une même nature. Ce qui en lui est esprit est lumière , puissance et vie ; ce qui est vie en lui est lumière , puissance et esprit. Tout en lui est un et parfait; tout en lui est Dieu vivant. » Et ailleurs1 : « Dieu est simple et doit être compris par notre foi , annoncé par notre amour. Il ne peut être atteint par nos sens ; mais seulement adoré. Il n'est pas composé de parties diverses, de telle sorte qu'en lui il y ait après l'hésitation la volonté, après le silence la parole, après le repos l'action. Il n'est pas soumis aux lois de la nature , celui de qui toute nature a reçu la loi ; il n'éprouve en rien faiblesse ni diminution de puissance , celui qui est au delà de toutes les limites de puissance , selon cette parole du Seigneur : « Mon Père, toutes choses te sont possibles.» Hilaire s'écarte cependant de cette haute spéculation pour s'engager dans les innombrables subtilités dont la théologie contentieuse du siècle avait surchargé l'idée de la divinité. Par là l'œuvre est moins élevée que le génie de l'auteur. Mais quand il sort de cette controverse, quand il n'est pas assujetti à réfuter la pensée des autres , il a de belles inspirations de philosophie et d'éloquence. Devant les profondeurs de la nature divine et pour s'encourager à les croire sans les comprendre , il se propose à lui-même les merveilles non moins inexplicables du monde matériel , du monde qui nous entoure. Seulement , dans le nombre des choses qu'il désigne à ce titre , il en est que le temps et le génie de l'homme ont dévoilées , et qu'on ne peut plus alléguer comme des mystères naturels que la raison doit subir.

1 Sanct. Hilarii Oper. p. 1031.

Mais si l'un des termes de comparaison a reculé quelque peu , il n'a pas disparu. Après ces prodiges que le monde physique a livrés successivement à nos regards perfectionnés , et ces fragments de lois immuables qu'il nous a Laissé lire , il est d'autres prodiges, et quelquefois tout près de nous, dont nous ne surprendrons jamais les causes et les lois secrètes. Souvent l'analyse même fait surgir devant l'inventeur un autre et plus impénétrable mystère. Avec la découverte même s'accroît l'inconnu. Les causes premières que croit saisir la science ne sont que des causes secondes, des modes d'action, des contrecoups lointains du principe suprême. L'esprit humain est une mer qui monte et s'étend toujours , mais qui n'atteindra jamais les dernières hauteurs. De là cette résignation nécessaire de l'intelligence et ce recours à la foi qui fait dire à Hilaire, après d'impuissants efforts pour définir l'essence divine : «0 Dieu1, tu nous pré- « sentes dans ce monde bien des vérités de cet ordre , « dont la cause est ignorée et dont l'effet ne saurait être « méconnu . Il est religieux de croire là où il est naturel d'i- « gnorer. Lorsque j'ai élevé vers ton ciel la faible lumière « de mes regards , j'ai cru tout d'abord que ce ciel était « à toi. En voyant ce cours régulier des astres, ces étoiles « du septentrion , cette étoile du soir, avec leurs offices «divers et marqués, j'ai compris Dieu par ces choses « que je ne comprenais pas elles-mêmes. Quand j'ai vu « l'élévation merveilleuse de ton Océan , sans connaître « le réservoir de ses eaux , ni la cause de cette vicissitude « régulière qui les enfle et qui les abaisse, saisissant par «la foi une cause inaccessible à la vue, je t'ai trouvé « dans les choses mêmes que j'ignore. Quand j'ai fixé « mon esprit sur ce sol terrestre , qui , par une vertu se-

1 Sanct. Hilarii Oper. p. 1140.

« crête , dissout dans son sein les germes qu'il reçoit , les « vivifie par la destruction , multiplie leur existence et « la grandit autant qu'il la multiplie , je n'ai rien vu là « que je puisse expliquer par mon propre raisonnement. « Mais mon ignorance môme me sert à te comprendre , « Ne pouvant expliquer l'action de la nature, je te devine « et te reconnais d'autant mieux dans le bienfait que je « reçois d'elle. L'ignorance où je suis de moi-même « m'inspire encore le même sentiment. Je t'admire d'au- « tant plus que je te connais moins. Le mouvement , la « méthode , la vie de ma pensée , même en ne les com- « prenant pas , je les sens ; et ce sentiment , je te le dois , « ô mon Dieu , moi à qui tu donnes , avec la conscience « de l'initiative naturelle qui est en moi , la perception « de la nature qui me charme. »

Il est remarquable sans doute que cette méditation religieuse d'Hilaire le conduise à la doctrine si clairement exprimée de l'activité spontanée de l'âme et des perceptions acquises par les sens. Ainsi se retrouvait la philosophie dans la religion. Les contemporains y cherchaient autre chose : ils aimaient surtout ce mélange d'abstractions et de grandes images, sous lesquelles le docteur d'Occident adorait le même Dieu qu'Athanase , et à son exemple combattait le théisme des platoniciens , des juifs et d'Arius.

Pendant qu'une partie du monde chrétien répétait que le Christ était né dans le temps , et par cette distinction semblait ramener l'Évangile à la mission d'un homme inspiré, saint Hilaire terminait son œuvre de controverse et de foi par une ardente prière. « 0 Dieu « tout-puissant, disait-il1, tant que j'aurai l'intelligence « que tu m'as donnée, je te confesserai éternel , en tant

1 Sanct. Hilarii Oper. p. 1141.

« que Dieu, mais éternel comme Père. Je ne m'empor- « terai pas à ce degré de présomption et d'incrédulité de «« placer les impressions de ma faiblesse au-dessus du « dogme religieux de ton infinité , et de la révélation « qui m'est faite de ton éternelle durée. Je ne croirai pas « que tu aies jamais existé sans ta sagesse , sans ta vertu, « sans ton Verbe, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sa nais- « sance est antérieure à l'éternité même, s'il y a quelque « chose qui précède l'éternité. Il y a du moins quelque « chose qui précède le moment où l'éternité a été sentie.» Ici, comme dans Augustin, à la subtilité même du raisonnement et de l'expression se mêle une puissance de foi qui inspirait Hilaire et qui se soutint dans .toutes les épreuves de sa vie. Ni périls, ni tentations ne manquèrent pour donner au symbole de Nicée tout l'éclat de la persécution. L'arianisme souvent armé de la violence qu'il souffrit plus tard , et persécuteur avant d'être opprimé, marqua une dernière époque du martyre; et cette époque fut la gloire d'Hilaire.

Hilaire ne fut pas seulement le contradicteur habile et opiniâtre de l'arianisme. Son avènement à l'épiscopat s'était rencontré avec l'époque du plus grand effort tenté par la puissance impériale en faveur de cette secte déjà très-nombreuse. Il porta la peine de la résistance qu'il opposait à des doctrines appuyées de l'autorité arbitraire ; et c'est dans l'exil qu'il acheva l'ouvrage célèbre où il les réfute.

Nous avons retracé la persécution que souffrit Athanase en Orient. Son nom et son symbole ne furent pas moins rigoureusement poursuivis en Occident, aussitôt que Constance vainqueur eut réuni sous le même pouvoir tout l'empire romain. Du milieu de cette cour asiatique qu'il avait transportée d'Antioche et de Constantinople en Italie , il assembla des conciles pour faire juger

près de lui le débat religieux qui partageait le monde. Arius avait allumé un feu qui de longtemps ne devait s'éteindre. Le génie de la controverse avait soufflé d'Alexandrie sur le midi de l'Europe. On s'occupait des plus subtiles spéculations de la théologie à Trêves et à Béziers , comme dans le lieu même où l'activité de l'esprit grec les avait fait naître. Un concile, assemblé dans la ville d'Arles sous les yeux de l'empereur, prononça la condamnation d'Athanase, avec le consentement péniblement arraché d'un légat du pontife de Rome. Quelques évêques opposants sont exilés; et Constance , pour obtenir une décision plus éclatante , convoque un nouveau concile à Milan , dans la ville que la politique impériale élevait comme une rivale de Rome et un poste avancé sur les provinces d'au delà des Alpes. Athanase y fut condamné, et plusieurs évêques ses partisans bannis avec violence. Hilaire ne fut pas atteint, parce qu'il n'assistait pas à ce concile.

La persécution s'étendait cependant. Après avoir fait censurer la doctrine d'Athanase par tant de réunions épiscopales, l'empereur avait l'ardent désir de voir ce jugement confirmé par l'autorité prédominante qu'on reconnaissait aux évêques de la ville éternelle. C'est la remarque et l'expression d'un auteur païen du temps, dont le témoignage vient à l'appui de l'antique suprématie de l'Église romaine et de la fermeté du pontife. Suivant son récit1, d'accord avec les monuments du christianisme, le pape Libère, que sa vertu rendait cher au peuple , fut enlevé de nuit par les soldats de Constance qui, ne pouvant le vaincre, l'exilait.

Ce fut alors qu'animé par ce grand exemple , Hilaire entra dans le débat qui agitait le christianisme vainqueur.

» Ammianî Marcell. lib. XV, cap. vu.

Il a lui-même exprimé, dans quelques fragments de mémoires, les pensées dont il était assailli , les tentations de sa faiblesse et le motif de sa résolution. En même temps, il adressait à l'empereur une première supplique où respirent déjà toutes les prétentions de l'indépendance religieuse, mais sans aucune trace de la violence à laquelle il s'emporta dans la suite. Son langage est modeste et respectueux, quoique sa pensée soit haute. Ce qu'il demande, ce que les partisans de la foi de Nicée demandaient alors, ce qu'ils oublièrent vainqueurs, c'est la tolérance. Cette demande, il en fait un conseil de justice autant que de prudence ; et il s'élève sans effort à cette noble idée de la liberté religieuse que les chrétiens opprimés et les païens déchus invoquèrent tour à tour, mais que l'Église appuyée sur l'empire parut d'abord méconnaître. «Vous travaillez, dit-il, vous gouvernez «l'État par de sages maximes; vous veillez jour et « nuit, afin que tous ceux qui sont sous votre empire « jouissent du bienfait de la liberté. La connaissance de « Dieu * est pour l'homme un don qu'il lui accorde , « plutôt qu'une charge qu'il lui impose. Inspirant par « l'admiration des merveilles célestes le respect de ses « divins commandements , il dédaigne toute volonté qui « serait contrainte par la force à l'adorer. Si un pareil « moyen était employé à l'appui de la vraie foi , la sagesse « épiscopale s'y opposerait et dirait : Dieu est le Seigneur « de tous ; il n'a pas besoin d'un hommage forcé ; il ne « veut pas d'une profession de foi arrachée; il ne faut « pas le tromper, mais le servir; c'est pour nous plutôt « que pour lui qu'il faut l'adorer. Je ne puis accueillir « que celui qui vient volontairement ; écouter, que celui « qui prie ; et marquer du signe , que celui qui professe

1 Sanct. Hilarii Oper. p. 1221.

« la foi. Il faut adorer Dieu dans la simplicité , l'aimer de « cœur, le vénérer avec crainte, et conserver son culte « dans la probité de notre libre arbitre. »

On peut rapprocher ce langage de celui que plus tard le philosophe Thémiste adressait à l'empereur Jovien , pour le remercier d'un édit de tolérance qui venait rassurer les partisans du polythéisme. Les paroles de Thémiste respirent cette élévation que donne la vérité d'un principe. C'est le même raisonnement que celui d'Hilaire ; c'est également le respect de la liberté de l'âme dans les choses religieuses, fondé sur l'idée même de la grandeur divine. 11 était digne du christianisme d'adopter d'avance cette noble interprétation; et il était beau qu'un évêque, dans l'ardeur même de sa foi, eût donné l'exemple et trouvé le motif de la tolérance religieuse.

Ces libres avis furent impuissants contre la passion qui dominait Constance. Mais en même temps cet empereur, aveugle dans sa politique comme dans sa religion , appelait 'au partage de l'empire Julien naguère opprimé par lui. Il hésita plusieurs nuits dans l'agitation d'un doute violent. Mais le danger des provinces romaines de la Gaule incessamment exposées aux incursions des peuplades germaniques, l'emporta sur ses autres craintes ; et présentant lui-même aux légions le nouveau César qu'il avait longtemps éloigné de leurs yeux, il lui donna la pourpre, au bruit de leurs applaudissements déjà trop significatifs. Julien partait aussitôt pour la province qu'il devait gouverner au nom de Constance; et quand il entrait dans la ville de Vienne, au milieu de la foule qui se pressait sur son passage, une vieille femme aveugle s'écriait : « Celui-ci relèvera les temples des « dieux. » Il en semblait bien éloigné cependant. Tout en lui , excepté ses études solitaires et ses récents souvenirs d'Athènes , attestait le respect de la foi chrétienne.

II en suivait publiquement les pratiques ; mais , par un instinct secret , il se trouva dès le premier jour l'espérance et l'appui de la secte qui divisait l'Église. A quelques lieues de son camp , les plus zélés partisans de l'arianisme tenaient un nouveau concile où, prononçant une nouvelle censure d'Àthanase , ils étendaient la même peine à ses principaux défenseurs et frappaient en particulier d'anathème Hilaire présent à leurs débats. A peine cette sentence était-elle rendue que , sur d'autres accusations adressées à l'empereur, Hilaire était relégué en Phrygie. C'était la politique qu'avait suivie Constantin exilant à Trêves Athanase , dont il était gêné à Alexandrie, et transplantant les doctrines qu'il voulait détruire.

Hilaire venait alors d'attacher à l'Église chrétienne un de ces hommes qui , sans l'illustrer par des écrits , lui apportaient l'appui d'une volonté invincible et de vertus puissamment populaires : Martin de Tours, vétéran de l'armée romaine , où il avait servi des l'âge de quinze ans et d'où il sortait après vingt campagnes. Hilaire, qui jugea d'un regard le génie de cet homme élevé dans les camps pour l'Église , lui confère d'abord le plus humble degré du saint ministère , et le laisse même faire encore une campagne en Pannonie, où il était né , d'une famille idolâtre, et où il voulait retourner pour voir sa mère. Il revint bientôt, selon sa promesse ; mais il ne retrouva pas le maître qu'il s'était choisi. Hilaire était parti pour le lieu de son bannissement, à l'autre extrémité de l'empire. Il habita plusieurs années les provinces de l'Asie romaine , visitant les principales villes de ce monde oriental encore si rempli de luxe et de richesses. 11 gémissait d'y trouver l'arianisme plus puissant encore que dans l'Occident; et, selon l'ardeur de sa foi, cette dissidence lui semblait l'abolition du christianisme même.

« Excepté quelques hommes , écrivait-il , les dix proie vinces d'Asie où je suis ignorent vraiment Dieu. » Ces hommes l'accueillaient avec empressement; mais il trouvait presque leur foi indécise et faible en comparaison de la sienne. « Je crains , disait-il , les hérésies qui à toutes « les époques pullulent en Orient. » Il redoublait donc d'efforts autour de lui ; et en même temps qu'il ranimait la foi de Nicée dans le lieu même où elle avait été d'abord si puissante, il écrivait, pour entretenir le zèle des évêques d'Occident, l'histoire des conciles qui avaient consacré cette foi. A ce prix, son exil ne lui pesait pas. « Soyons toujours bannis , écrivait-il , pourvu que la vé- « rite soit prêchée. » Du fond de l'Asie Mineure , il était en communication avec toutes les Églises des Gaules , et cela sans mélange de vues intéressées , sans passion politique, pour le seul triomphe d'un dogme religieux. Cet évêque, exilé à Laodicée, ne laissait pas seulement dans les Gaules une Église et des amis fidèles : il y avait sa femme et sa fille , à laquelle il écrit avec une expression touchante. Mais l'ardeur religieuse , la passion de la croyance dominaient surtout cette âme forte. Après quatre ans d'exil , une grande espérance lui est offerte. Un concile est convoqué à Séleucie et réunit plus de deux cents évêques de tous les points de l'Orient ; Hilaire y est appelé. 11 va se trouver en présence de ces théologiens orientaux qui , par la flexibilité de leur langage , répondaient à toutes les subtilités de l'esprit grec. Il espère le triomphe du dogme et de l'expression qui n'assimile pas, mais qui unit à la nature divine le Verbe émané d'elle. Mais cette espérance est trompée : entre les partis qui divisaient le concile, l'arianisme prévalut; et Hilaire resta seul avec quelques évêques égyptiens que la pensée d'Athanase soutenait dans leur foi. Vaincu sans être découragé, Hilaire quitte Séleucie

pour venir à Constantinople , où était alors l'empereur Constance , qui , visitant tour à tour ses capitales d'occident et d'orient, promenait de l'Adige au Bosphore ses camps et ses conciles. Là il réclame contre sa condamnation dans un mémoire libre et respectueux qu'il présente lui-même au prince, et où il invoque le témoignage du César Julien , dont l'ambition dormait encore dans sa puissance empruntée. Il se plaignait des formules nouvelles que l'on imposait aux chrétiens ; il redemandait la foi de l'Évangile; il offrait de la soutenir contre les Ariens; il réclamait la tolérance pour ceux qui ne partageaient pas la croyance de l'empereur, et déplorait les persécutions exercées contre les partisans d'Athanase.

Cette prière n'ayant pas réussi, saint Hilaire lança contre l'empereur une sorte de manifeste , monument curieux de la licence où s'emportait l'épiscopat contre le pouvoir temporel. L'impétueux évêque donne sans détour à Constance le nom d'Antéchrist. Il regrette le temps de Néron et de Décius. « Nous combattrions , « dit-il , ouvertement et avec confiance , contre des « bourreaux et des meurtriers ; ton peuple , comprenant « une persécution publique , nous suivrait comme ses « chefs. Mais maintenant nous combattons contre un « persécuteur qui trompe , contre un ennemi qui flatte, « contre l'Antéchrist Constance qui ne frappe pas , mais « caresse ; ne proscrit pas nos têtes , mais nous enrichit « pour nous perdre ; qui ne nous pousse pas à la liberté « chrétienne par des cachots , mais nous honore dans « son palais pour nous asservir, etc.

»< Il ne combat pas , de peur d'être vaincu ; mais il «< flatte pour dominer. Il ne confesse le Christ que pour « le nier ; il cherche l'unité , pour empêcher la paix ; « il comprime les hérésies , pour qu'il n'y ait plus de

« chrétiens; il honore les prêtres , pour qu'il n'y ait plus « d'évêques; il bâtit des églises, pour détruire la foi.... >• Saint Hilaire , s'autorisarît de la liberté de Jean devant Hérode et des Machabées devant le roi Antiochus , poursuivait ainsi : « Je te déclare, ô Constance, ce que j'au- « rais dit à Néron , ce que Déeius et Maximin auraient « entendu de ma bouche : Tu combats contre Dieu , tu « es acharné contre l'Église , tu persécutes les saints , tu « détestes les prédicateurs du Christ , tu détruis la reli- « gion ; tu es le tyran , non des choses humaines , mais « des choses divines. Voilà ce qui t'est commun avec « ces empereurs païens. Voici ce qui t'appartient en « propre : Tu affectes un christianisme menteur, et tu es « le nouvel ennemi du Christ; tu sers de précurseur à « l'Antéchrist, et tu commences ses mystères d'iniquité ; « tu fabriques des professions de foi, et tu vis contre la u foi ; tu mets le trouble dans ce qui est ancien ; tu « souilles ce qui est nouveau. »

Malgré ces invectives , Hilaire revint s'asseoir sur le siège épiscopal de Poitiers. Il vit passer le règne de Julien , qui s'était élancé du fond de la Gaule pour occuper, ou plutôt traverser l'empire , et aller mourir aux bords de l'Euphrate.

La foi nouvelle, un moment comprimée par cette vaine représentation du paganisme qu'avait essayée le jeune empereur, ressaisit le monde avec un surcroît de puissance. Cette énergie du martyre, qui depuis un siècle n'avait plus à s'exercer, se trouvait ravivée, sans péril, par l'apparition impuissante des vieilles fables de la Grèce. Même sous Julien , des assemblées d'évêques avaient eu lieu sur tous les points de l'empire. Deux ans après le jour où , dans la cité de Parisii *, Julien , réveillé par

1 Sanct. Hilarii Oper. p. 1353.

les cris des soldats qui le nommaient empereur, avait adoré Jupiter et cru voir le génie de l'empire qui lui promettait son assistance , en lui annonçant qu'elle serait de courte durée ; dans cette même ville , il s'était tenu secrètement une assemblée d'évêques , dirigés par saint Hilaire, qui leur communiquait des lettres d'Orient, pour animer leur foi.

Bientôt la religion remonta sur le trône avec Jovien ; le sacerdoce reprit son ambition temporelle ; les querelles des catholiques et des ariens , suspendues quelque temps par une crainte commune , recommencèrent avec violence. Saint Hilaire était , dans les Gaules , le défenseur de la doctrine d'Athanase , dans laquelle il s'était fortifié pendant son séjour en Orient. Le souvenir même du règne de Julien poussait les esprits vers cette doctrine, qui semblait le plus haut degré du christianisme. Jovien l'avait embrassée , et Yalentinien , qui lui succéda dans l'Occident, l'adopta. On vit alors beaucoup d'évêques ariens pallier leur profession de foi , pour complaire à la cour.

Milan avait depuis longtemps pour évêque Auxence , qui avait été prêtre de l'Église d'Alexandrie , et qui , sous les princes ariens, avait professé l'arianisme. Saint Hilaire , le voyant encore en crédit sous le catholique Valentinien, l'attaqua publiquement par ses écrits. L'évêque de Milan obtint en sa faveur un édit du prince. Hilaire fut traduit devant le questeur, comme accusé de mettre le trouble dans l'Église de Milan ; c'est alors que l'éloquent orateur s'écriait dans une adresse au peuple et aux évêques :

« Il faut avoir pitié de la misère de notre siècle l, et « gémir sur les folles opinions d'un temps où l'on croit

' Sanct. Hilarii Oper. p. 1267.

« que les hommes peuvent protéger Dieu , et où Ton « travaille à défendre Jésus-Christ par les intrigues du « siècle. Je vous le demande , évêques qui vous croyez « tels , de quels suffrages se sont servis les apôtres pour « la prédication de l'Évangile? Sur quelle puissance « s'appuyaient-ils pour prêcher Jésus-Christ , et pour « faire passer presque toutes les nations du culte des « idoles au culte du vrai Dieu ? Cherchaient-ils quelque « crédit emprunté à la cour, lorsqu'ils chantaient un « hymne à Dieu dans un cachot , au milieu des fers , « après les tourments? Était-ce par les édits du prince « que Paul , donné en spectacle dans le cirque , formait « une église à Jésus-Christ? Se défendait-il par l'appui « de Néron , de Vespasien , de Décius , de ceux dont la « haine a fait fleurir l'Évangile? Lorsque les apôtres se « nourrissaient du travail de leurs mains , qu'ils s'assem- « blaient en secret dans des chambres hautes , qu'ils par- « couraient les villes, les bourgades et toutes les nations, « malgré les sénatus-consultes et les édits des rois, faut- « il croire qu'ils n'avaient pas les clefs du ciel? ou , plu- « tôt, n'est-ce pas alors que la vertu de Dieu se mani- « festa contre la haine des hommes , alors que la « prédication de l'Évangile devint d'autant plus puis- « santé qu'elle était plus entravée? Mais aujourd'hui , ô « douleur ! les protections terrestres recommandent la « foi divine ; le Christ semble dépouillé de sa vertu , tan- « dis que l'on intrigue en son nom ; l'Église menace « de l'exil et du cachot : elle veut se faire croire par « force , elle que l'on croyait jadis malgré les exils et les « cachots. »

Ces regrets éloquents , inspirés à l'impétueux Hilaire par les intrigues des ariens, pouvaient malheureusement s'appliquer aussi à la domination des catholiques. La controverse étouffait la charité , et les deux partis in-

voquaient tour à tour la force à l'appui de leur croyance. Repoussé de Milan, sans autre persécution , Hilaire revint à Poitiers , où l'exercice des vertus et de la charité le consola de sa défaite. Son Église, sans avoir rien de la richesse des basiliques d'Orient, avait emprunté quelque chose de leur pompe religieuse. Il avait rapporté des villes grecques d'Asie l'usage du chant mêlé aux prières publiques, le matin et le soir. Lui-même composa pour ce chant de pieuses paroles ; et il se félicitait de voir, par cet innocent artifice , l'église attirant la foule plus que ne faisait le théâtre. Souvent aussi il expliquait au peuple la sublime morale des psaumes qu'il appelle le céleste entretien de l'espérance humaine , et sur lesquels il a laissé , comme Athanase , un savant commentaire. Au milieu de ces soins, il mourut quelques années après son retour, ne s'occupant plus de controverse , mais inflexible dans sa croyance, et , comme il arrive aux esprits ardents et libres , disgracié même sous le pouvoir du prince qui pensait comme lui.

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