SAINT AMBROISE
Ce fut aussi la Gaule qui vit naître Ambroise , mais dans une famille romaine. Son père , un des premiers dignitaires de l'empire , était préfet de la Gaule méridionale. Il tenait à Trêves ou à Lyon le siège de son gouvernement, qui s'étendait sur une partie de l'Espagne et de la Mauritanie.
Né dans le palais du prétoire, vers l'an 340, Ambroise, dont la mère et la sœur étaient attachées au christianisme , eut son enfance entourée de pieuses promesses et presque de fabuleux augures. On raconta de lui , comme de Platon , que, dormant un jour exposé à l'air dans son berceau *, un essaim d'abeilles était venu voler sur son visage, et que même quelques-unes se glissèrent, sans le blesser, dans sa bouche entr'ouverte. La nourrice fut effrayée. Le père , qui se promenait près de l'enfant avec sa femme et sa fille aînée , ne voulut pas , diton , interrompre le prodige ; et , quand il vit l'essaim d'abeilles s'envoler au plus haut des airs, il s'écria : « Cet enfant, s'il vit, sera quelque chose de grand ! »
Ambroise reçut d'abord dans les Gaules l'éducation la plus lettrée , selon le goût du siècle. Son père étant venu à mourir, il fut, très-jeune encore, conduit à Rome avec sa mère , sa sœur et un frère qu'il aimait tendrement, et dont il a célébré la mémoire. La maison de sa mère , veuve opulente d'un des grands officiers de l'empire, était fréquentée par les prêtres de l'Église de Rome; le jeune Ambroise remarquait l'empressement avec
• Vita sancti Ambrosii a Paulino ejus notario conscripta.
lequel sa mère et sa sœur baisaient la main de ses hôtes respectés; car cet usage servile, inconnu dans l'Orient , régnait dès lors en Italie. Ambroise , avec la naïveté et peut-être la malice de son âge , venait quelquefois vers sa mère et sa sœur leur présenter sa main, disant qu'elles devaient aussi la baiser1, parce qu'il était sûr de devenir un jour évêque. Cependant il se livrait assidûment à l'étude des lettres grecques , de la philosophie et du droit civil. Il suivit le barreau , plaida des causes avec tant d'éclat , que le préfet du prétoire le choisit pour conseil. Son frère Satyrus entra dans la même carrière. Sa sœur avait reçu le voile religieux des mains du pontife Libère.
La naissance et les talents d'Àmbroise l'appelèrent aux emplois publics ; et le préfet Probus , qui gouvernait en Italie sous Valentinien, le nomma procurateur de la Ligurie et de la province iEmilia. Probus, en lui déléguant cette charge , se servit d'une expression remarquable pour caractériser la justice et la douceur dont il lui faisait un devoir: «Allez, dit-il, et agissez non « comme un juge , mais comme un évêque. » Ce conseil parut plus tard une prédiction.
Arrivé dans Milan , capitale de la province , Ambroise se fit admirer par ses vertus , et devint si cher au peuple, que son éloignement eût paru le plus grand malheur. Milan était divisé en catholiques et en ariens. L'archevêque Auxence, qui tenait toujours à l'arianisme, malgré des professions de foi plus ou moins équivoques selon le temps, vint à mourir. Les évêques de la province étaient réunis pour lui nommer un successeur, que le peuple devait confirmer par son suffrage ; mais dans le concile et dans le peuple , les deux partis , égaux en
• Sanct. Ambrosii Oper. t. II , p. 996.
force, se disputaient l'élection avec une animosité qui pouvait devenir sanglante.
Ambroise parut dans l'église pour apaiser le désordre. 11 parlait au peuple avec beaucoup d'éloquence, lorsque, dit-on , un enfant s'écria : « Ambroise évêque ! » Dans la superstition du temps , cette voix de l'innocence parut un présage certain , et fut suivie par les acclamations des deux partis , qui se trouvaient fort embarrassés pour faire un autre choix , et qui s'accordèrent avec enthousiasme.
Ambroise refusa, voulut fuir, employa même, diton , des moyens bizarres pour faire douter de sa vertu. Longtemps après il se plaignait, dans ses écrits, qu'on lui avait imposé le sacerdoce malgré ses efforts, et qu'on l'avait arraché du prétoire , pour le traîner à l'autel.
Ambroise , qui n'était encore que catéchumène , reçut le baptême, et huit jours après fut fait évêque de Milan. Il montra dans cette dignité toutes les vertus de sa vie passée. Saint Basile lui écrivit du fond de l'Orient pour le féliciter. Un éloquent témoin nous a décrit la vie d'Ambroise à Milan. Toute la journée l'évêque était accablé de mille soins; il jugeait les affaires d'une foule de chrétiens , surveillait les hôpitaux , s'occupait des pauvres, accueillait tout le monde avec douceur; à peine dérobait-il quelques moments pour la lecture et la méditation. Tous les dimanches, et quelquefois plusieurs jours de suite, il prêchait dans la basilique de Milan. Sa voix était faible , mais on admirait son langage ingénieux et figuré. On accourait pour l'entendre; des religieuses d'Afrique passaient la mer pour venir prendre le voile des mains de l'archevêque de Milan.
Ces devoirs pieux inspirèrent à saint Ambroise plus d'un écrit ascétique, où la pureté d'une âme tendre se
révèle , au milieu des ornements souvent affectés du langage; mais le plus beau titre de sa gloire fut le caractère qu'il porta dans la politique, alors mêlée sans cesse à la religion. Homme d'État, avant d'être évêque, Ambroise en garda le génie , et plus d'une fois le fit paraître, moins par ambition que par nécessité.
Yalentinien, en mourant, lui avait recommandé la jeunesse de ses deux fils , qui se partageaient l'empire d'Occident. L'aîné de ces princes, Gratien, élève du poëte Ausone , prit la Gaule et l'Angleterre. Valentinien II conserva, sous la tutelle de Justine sa mère, l'Italie, rillyrie et l'Afrique. Ambroise leur donnait de sages conseils , pour le maintien de la paix et la prospérité de l'empire. Il était cber à Gratien; mais Justine, ayant adopté l'arianisme, le haïssait par esprit de secte, autant que par jalousie de pouvoir.
Ces querelles de cour furent tout à coup suspendues par une révolution. Maxime, qui commandait l'armée d'Angleterre pour Gratien , se révolta contre ce prince , et vint l'attaquer dans les Gaules. Gratien, abandonné par ses troupes, fut tué dans sa fuite, on ne sait par quelle main , mais sans doute par l'ordre et au profit de Maxime. A cette nouvelle , la cour de Milan était plongée dans l'effroi. On s'attendait à voir Maxime passer les Alpes et envahir l'Occident. Justine, effrayée, n'espéra que dans le zèle d'Ambroise ; elle lui remit entre les bras l'empereur enfant , et le conjura de le défendre, en éloignant la guerre. Ambroise n'hésita point. Arrivé au camp de Maxime, il lui persuada de ne point envahir l'Italie. Un an plus tard , ce chef ambitieux , dans le dépit d'avoir différé son entreprise , se plaignit que l'archevêque de Milan l'avait ensorcelé par ses paroles.
Tandis que la cour du jeune Valentinien respirait à peine d'une alarme si vive , de nouvelles querelles de
religion agitaient les esprits. Le paganisme, qui désormais était moins un culte qu'un parti, fit un dernier effort soutenu par l'éloquence de Symmaque , sénateur et préfet de Rome. Il demandait le rétablissement de l'autel de la Victoire , supprimé par Gratien.
Nous avons ailleurs retracé ce débat mémorable , où saint Ambroise plaida pour le christianisme , et protégea les réclamations du pontife de Rome ; car l'Église alors , au lieu d'être une monarchie théocratique , semblait une aristocratie d'évêques, où dominaient les plus éloquents et les plus habiles. A peine Ambroise venait-il de repousser ce faible effort du paganisme , qu'il eut à combattre pour les privilèges de son propre culte , attaqué bien plus vivement par une secte chrétienne. L'impératrice Justine, peut-être pour humilier l'homme dont elle avait imploré le secours , lui ordonna de céder aux ariens la basilique Portia, hors des murs de Milan. L'évêque refusa. L'impératrice , irritée , envoya des officiers pour s'emparer d'une des églises de la ville. Ambroise, dans l'enthousiasme de son zèle, répondit que jamais le temple ne pouvait être livré par le prêtre.
Le peuple , attaché à la communion d' Ambroise , se soulevait de toutes parts. Des soldats furent envoyés à la basilique Portia pour s'en emparer, et y tendre des voiles qui furent déchirés par le peuple. Dans ce désordre , un prêtre arien , rencontré par les catholiques , allait être impitoyablement massacré ; Ambroise , en ce moment à l'autel , les yeux en pleurs , demanda , par une fervente prière , que le sang d'aucun homme ne fut versé pour sa cause. En même temps, il envoya ses prêtres, qui sauvèrent la vie du malheureux arien.
Pendant plusieurs jours , cette espèce de guerre civile se prolongea dans Milan. Une foule de marchands de la ville étaient arrêtés ; et c'était vers le temps de Pâques ,
époque où l'on était dans l'usage de délivrer les prisonniers. Sans cesse on allait du palais de Valentinien à la basilique d'Ambroise ; celui-ci répondait au tribun de l'empereur : « Si vous voulez ce qui est à moi *, des ter- « res, de l'argent, je ne le refuserai pas, quoique tous « mes biens soient la propriété des pauvres ; mais les « choses de Dieu ne sont pas soumises au pouvoir impé- « rial. Voulez-vous me jeter dans les fers , me traîner à « la mort? C'est une joie pour moi. Je ne me ferai point « un rempart de la foule du peuple ; je n'embrasserai « pas les autels , en demandant la vie ; il me sera plus « doux d'être immolé pour leur défense. » Des soldats furent envoyés pour se saisir de la basilique de Milan ; mais , à la vue d'Ambroise , ils se réunirent au peuple. Ambroise parla sur les tentations de Job , auquel il comparait son péril. Puis il se justifia du reproche de sédition et de tyrannie , que ne lui avaient pas épargné les officiers de l'empereur. « La tyrannie du prêtre, dit-il, c'est « sa faiblesse. Maxime ne dirait pas que je suis le tyran « de Valentinien ; car il se plaint que mon ambassade « fut comme une barrière qui l'empêcha de pénétrer en « Italie. »
Vaincue par l'obstination d'Ambroise, l'impératrice céda; les soldats furent éloignés; on ouvrit les prisons. Ambroise triomphait; et, dans l'exemple d'un homme si vertueux, on pouvait déjà prévoir les excès funestes de la domination ecclésiastique. Le jeune Valentinien , sentant avec dépit toute sa faiblesse , ne put s'empêcher de dire à ses officiers : « Si Ambroise l'ordonnait , vous « me livreriez à lui , les mains liées. »
Quelques mois après , cependant , l'impératrice essaya d'élever contre Ambroise un docteur arien qui prit le
1 Sanct. Ambrosii Oper. t. II , p. 854.
nom d'évêque de Milan. Ambroise fut menacé d'exil , et des soldats envoyés de nouveau contre les Églises chrétiennes. Ce fut alors qu'Ambroise introduisit dans la basilique de Milan l'usage des chants et des hymnes , dès longtemps pratiqué dans l'Orient. Cette nouveauté séduisante augmentait l'enthousiasme du peuple. Cette foule passait la nuit dans le temple pour veiller autour d'Ambroise, et pour le défendre. Au lever du jour, elle faisait retentir la basilique de religieux accents. Ambroise parlait ; et tout le monde promettait de mourir avec lui.
La cour de Milan ne pouvait rien contre cet ascendant d'un homme. Un nouveau péril la menaçait d'ailleurs; Maxime, jaloux d'affermir et d'augmenter sa puissance, par la perte de Valentinien, avait rompu tout traité, et marchait sur l'Italie. 11 fallut recourir encore à l'éloquence d'Ambroise. 11 a lui-même rendu compte de cette mission dans une lettre à Valentinien. Arrivé dans la ville de Trêves , où résidait Maxime avec sa cour et son armée, l'évèque fut reçu d'abord par un eunuque du palais, qui lui dit que l'empereur ne pouvait l'écouter qu'en plein conseil. Ambroise se plaignit de cette condition, comme injurieuse à l'épiscopat; mais il fallut céder. On l'introduisit dans le conseil du prince, qui se leva pour l'embrasser. La colère de Maxime n'en était pas moins vive contre Ambroise, qu'il accusait de vouloir le tromper. Ambroise se défendit dans un langage plein de noblesse, et redemanda le corps de l'infortuné Gratien. «Valentinien1, lui dit-il, t'a renvoyé ton frère vivant; « rends -lui du moins les restes inanimés du sien. Tu « crains que le retour de ses dépouilles mortelles ne re- « nouvelle la colère des soldats ; c'est là ton prétexte.
' Sanct. Ambrosii Oper. t. II , p. 889.
« Ah ! celui qu'ils ont abandonné pendant sa vie , le dé- « fendront-ils après sa mort? Comment crains-tu dans « le tombeau celui que tu as fais tuer, quand tu pouvais « le sauver? J'ai tué mon ennemi ! dis-tu. Non , il n'était « pas ton ennemi : toi seul étais le sien. C'est l'usurpa- « teur qui commence la guerre, et l'empereur défend « ses droits. Peux-tu donc refuser de rendre la dépouille « de celui que tu ne devais pas faire périr? Que Valcn- « tinien obtienne au moins les cendres de son frère, pour « garant de la paix ! Comment peux-tu soutenir que tu « n'a pas ordonné de tuer Gratien, lorsque tu défends « de l'ensevelir? Pourra- t-on croire que tu n'as pas en- « vie le jour à celui auquel tu envies même un tom- « beau? »
Blessé de ce discours , Maxime prit cependant un autre prétexte pour repousser la prière d'Ambroise. Ce tyran avait à sa cour plusieurs évêques qui avaient obtenu de lui la mort des priscillianistes condamnés par un concile; Ambroise refusa de communiquer avec ces prêtres sanguinaires; et le tyran affecta de s'en offenser, comme d'un outrage.
Ambroise repartit sans succès, et devança de bien peu l'invasion de Maxime. Tout fuyait. Yalentinien et sa mère s'étaient embarqués , pour aller en Orient invoquer le secours de Théodose. Maxime parvint sans ob* stacle jusqu'à Rome, et rétablit dant le sénat l'autel de la Victoire; mais l'année suivante, en 370, sa fortune fut renversée par les armes de Théodose. Ambroise ne parut que pour intercéder en faveur des vaincus, tandis que Théodose rétablissait partout le pouvoir de Valentinien, dont il avait épousé la sœur.
Celte intervention du pieux évêque ne fut pas toujours aussi sagement inspirée que le voudrait notre respect pour sa vertu. Malgré la générosité naturelle d'Am-
broise , l'idée de la tolérance , telle que nous la concevons aujourd'hui, n'entrait pas dans son âme. Il abhorrait la violence et le sang , mais il n'admettait pas la liberté des croyances contraires à l'orthodoxie chrétienne; et son zèle souffrait impatiemment ce que le génie du pouvoir civil inspirait à Théodose , pour conserver quelques droits aux cultes déchus. Après les longues persécutions qu'avait supportées le christianisme , les alternatives de triomphe et d'oppression qu'il avait traversées , il était impossible qu'on ne vît pas éclater des violenees et des troubles sur quelques points de l'empire. Les chrétiens, dont la résistance s'était bornée longtemps au courage de mourir maîtres du pouvoir, n'avaient plus la même modération.
Après la défaite de Maxime, et sous la victoire de Théodose, l'agitation communiquée au monde romain durait encore. De cruelles représailles étaient exercées sur les idolâtres et les juifs rapprochés par une égale inimitié contre le culte vainqueur. En Palestine, une synagogue fut incendiée par les chrétiens ; vers la même époque, des moines qui se rendaient en chantant des psaumes au tombeau des Machabées pour invoquer ces martyrs de la loi mosaïque , insultés par quelques hommes de la secte des Yalentiniens, détruisirent le temple et le bois sacré où ces fanatiques célébraient leurs mystères. Le chef militaire des provinces romaines d'Orient fit rapport à l'empereur. Théodose, par ce besoin d'ordre et.de justice régulière qu'un homme de guerre habile apporte dans la paix, prescrit de punir les incendiaires, de faire rétablir la synagogue par l'évêque, et de réprimer les religieux. C'est à la nouvelle de cette résolution qu'Ambroise, de la ville d'Aquilée, où il était alors, adresse au prince, sous une forme respectueuse, la réclamation la plus vive , et comme le manifeste de l'Église,
désormais trop puissante pour se résigner à l'égalité avec les autres cultes.
« Bienheureux empereur, écrit-il1, je suis habituelle- « ment tourmenté de sollicitudes; mais jamais je n'ai « senti préoccupation aussi vive qu'en ce jour, où je vois « que j'ai à me prémunir contre le danger de prendre « part à un sacrilège. Je vous prie d'écouter patiemment « mes paroles; car si je suis indigne que vous m'écou- « tiez, je suis indigne d'offrir le saint sacrifice pour vous, « et de recevoir la confidence de vos vœux et de vos « prières. N'entendrez-vous pas dans sa propre cause « celui que vous avez entendu dans la cause de tant d'au- « très? Mais il ne serait pas impérial de refuser la liberté « de la parole ; et il ne serait pas sacerdotal de taire de- « vaut vous ce qu'on pense. »
Alors, avec un mélange singulier de respect et de véhémence, sans nier le désordre commis, il en réclame l'impunité; il s'indigne à la pensée qu'une réparation soit accordée à ceux contre lesquels la représaille était légitime. La synagogue reconstruite lui semblerait un triomphe sur la foi, un monument bâti avec les dépouilles opimes des chrétiens, comme ces temples élevés jadis aux idoles avec le butin fait sur les Cimbres.
Dans tout ce langage, on reconnaît une passion sincère qui n'est plus comprise d'un siècle où le respect pour la pratique de chaque culte est une vérité religieuse. Quelque pressante que soit la prière d'Ambroise, il ne s'y borne pas; et il annonce, si elle n'est pas exaucée, l'intention de s'adresser à l'empereur devant le peuple. « En vous écrivant, dit-il, j'ai fait ce qui était le plus « respectueux; j'ai voulu de préférence me faire entendre « de vous dans votre palais , de peur que si cela était
5 Sanct. Ambrosii Oper. t. II , p. 946,
«< nécessaire , vous n'eussiez à m'entendre dans l'é- « glise. »
Théodose ne céda pas d'abord à cette lettre ; et Ambroise, revenu d'Aquilée, et célébrant l'office devant l'empereur, lorsqu'il parla sur l'Évangile du jour, fit une allusion manifeste à la grâce qu'il avait demandée; puis laissant l'allusion pour l'appel direct, il adjura Théodose d'embrasser dans son affection l'Église tout entière. On ne peut lire sans un vif intérêt la lettre où le pieux évêque raconte à sa sœur ce qu'il a dit, et la promesse obtenue par sa persévérance. Rien ne montre mieux le pouvoir de la foi nouvelle et l'état de l'empire. Évidemment tout cédait à la religion, et elle dominait jusque sur la loi civile. Mais si cette puissance était excessive sur quelques points, dans d'autres épreuves qu'amenait le pouvoir absolu d'un chef militaire, elle était protectrice, et suppléait ce qui manquait d'ailleurs; une occasion d'exercer cet ascendant se rencontra pendant le séjour de Théodose en Occident.
Ce fut alors qu'Ambroise, aussi hardi envers le conquérant, qu'il l'avait été pendant la faible minorité de Valentinien , osa le punir du meurtre de Thessalonique. Moins heureux que Flavien , Ambroise ne réussit pas à prévenir le sanguinaire courroux de l'empereur. Il s'était éloigné de lui, se croyant sûr du pardon de Thessalonique ; et il apprit tout à coup le massacre de sept mille habitants.
Dans sa douleur, il évita la présence du prince , et lui écrivit avec autant de modération que de force : « 11 a « été commis dans la ville de Thessalonique un attenlat « sans exemple dans l'histoire. Je n'ai pu le détourner, « mais d'avance j'ai dit combien il était horrible; et toi— « même en avais ainsi jugé, en faisant de tardifs efforts « pour révoquer tes premiers ordres. Au premier mo-
« ment où il a été connu, un synode d'évêques gaulois « était assemblé. 11 n'en est aucun qui l'ait appris de « sang-froid, aucun qui n'en ait gémi. Dans la commu- « nion d'Ambroise, ton action n'a trouvé personne pour « l'absoudre1. »
L'évêque continuait en rappelant le crime et la pénitence do David; il invitait Théodose au même repentir, en lui annonçant qu'il ne pourrait désormais être admis dans le temple ; et qu'il ne devait pas s'y présenter. « Je « te le conseille, disait-il, je t'en prie, je t'en conjure; « c'est une trop grande douleur pour moi, que toi , qui « donnais l'exemple d'une rare piété , qui montrais le « modèle le plus élevé de clémence , qui souvent ne lais- « sais pas succomber les coupables, tu ne t'affliges pas « d'avoir laissé périr tant d'innocents. » Puis, il ajoutait avec une admirable dignité qui ne ressemble pas aux prétentions de suprématie de Grégoire VII, mais àlapieuse douleur d'un chrétien auquel le sang fait horreur : « Je « n'ai contre toi nulle haine; mais tu me fais éprouver « une crainte; je n'oserais pas offrir le divin sacrifice, si « tu voulais y assister. Le sang d'un seul homme injus- « tement versé me le défendrait , le sang de tant de vic- « times innocentes me le permet-il? Je ne le crois pas ; « je t'écris de ma main ces paroles que tu liras seul. »
Théodose ne s'en rendit pas moins à l'église de Milan, et fut arrêté sur le seuil du temple par Ambroise , qui lui en défendit l'entrée. Les écrivains ecclésiastiques ont placé dans sa bouche un discours moins évangélique et moins simple que sa lettre à Théodose'2. Il ne se trouve pas dans ses ouvrages; quoi qu'il en soit, rien n'est plus authentique et plus mémorable que cette exclusion
1 «Non crat facli tui absolutio in Ambrosii communione. »
(Sanct. Ambrosii Oper. t. II , p. 83G.) ■Sanct, Ambrosii Oper. I. 11 , p. 850.
de l'Église imposée par un pontife, au monarque couvert du sang de ses sujets. L'ambition a souvent abusé de cet exemple. Mais si l'on se reporte au temps de Théodose, à cette époque où la souveraineté despotique et militaire n'agissait que par le glaive , on bénira la mémoire du vertueux pontife, dont la voix pouvait seule s'élever dans l'esclavage du monde. Peut-être seulement Ambroise laissa-t-il trop facilement croire à Théodose que quelques mois de retraite et de prières pouvaient expier un si grand crime.
Théodose retourna dans l'Orient; et Valentinien se trouva seul maître de l'Occident , au milieu de chefs barbares appelés à sa cour. Les conseils d'Ambroise ne purent sauver le jeune empereur de l'ambition d'Arbogaste , qui le fit périr, et mit à sa place le faible Eugène. Ambroise, fidèle à la mémoire de Valentinien, prononça d'éloquents regrets sur sa tombe , en attendant la vengeance de Théodose , qui ne tarda pas à renverser Arbogaste, et à réunir sous sa main les deux moitiés de l'empire. C'est dans ce haut degré de gloire que Théodose , pour la seconde fois libérateur de l'Italie , mourut à Milan. Ambroise célébra sa mémoire devant le peuple , tandis que l'on préparait la pompe funèbre qui devait ramener ses restes à Constantinople.
Rien de plus grand qu'un tel spectacle ; Théodose avait rendu la paix et la gloire aux Romains; il avait vaincu les barbares, et relevé l'empire; il avait achevé l'ouvrage de Constantin, et le surpassait en génie. Toutefois, le discours d'Ambroise ne répond pas à de telles pensées : déjà l'esprit superstitieux du moyen âge semble peser sur le christianisme. L'orateur raconte longuement que des clous de la croix ont servi à forger le mors ! du che-
1 Sanct. Àmbrosii Oper. t. II , p, 099.
val de Théodose et à orner son diadème. Mais il rappelle avec une noble simplicité le souvenir de Thessalonique.
«J'ai aimé cet homme1, dit-il, parce qu'il cherchait « plus les réprimandes que les flatteries. Il a pleuré, dans «l'assemblée des fidèles, le crime que la fraude des « autres lui avait fait commettre ; empereur, il n'a pas «rougi de faire une publique pénitence, et depuis il « n'a pas cessé de pleurer sa faute. Ayant remporté une « grande victoire, dans la pensée qu'il avait péri desen- « nemis sur le champ de bataille , il s'est abstenu de « l'approche des autels. »
Ambroise ne survécut pas longtemps à Théodose. Sa mémoire, que les légendes du temps ont entourée de miracles , resta vénérée dans l'Occident. Nous n'avons cité de lui que les traits de cette éloquence inspirée par les mouvements de l'àme; en effet, son âme était grande et pure, et semblait s'élever par le sentiment du devoir et du péril; mais lorsqu'il est destitué de ce noble appui, la recherche et le faux goût remplissent ses ouvrages : son génie est étouffé par son siècle, quand il n'est pas soutenu par sa vertu.
' Sanct. Ambrosii Oper. t. II, p. 701.