II
98 MÉDITATIONS CERÉTIENNES.
que l'Église ordonne des prières publiques pour obtenir la pluie dans un temps de sécheresse et de stérilité? N'est-ce pas tenter Dieu, lui demander sans sujet un miracle, l'obliger de troubler Tordre et la simplicité de ses voies, opposer en un mot sa bonté à sa sagesse, que de vouloir qu'il se presse de répandre la pluie, avant que les lois qu'il a établies, et qu'il suit constamment, l'y obligent ? J'avoue que cela m'embarrasse encore.
•10. Tu t'embarrasses, mon fils, faute de comprendre distinctement ce que je t'ai déjà dit. Comprends donc que mon père m'aime invinciblement, et que Tordre immuable et nécessaire que je renferme comme sagesse éternelle est, à l'égard de Dieu même;^ une loi inviolable. Or Tordre demande que toutes les actions méritoires soient récompensées. Les prières ne peuvent donc jamais être inutiles à ceux qui les font avec foi. Tout un peuple se trouve réduit à l'extrémité, si Dieu ne répand la pluie et ne fait un miracle en sa faveur; penses-tu qu'alors ce soit tenter Dieu que d'implorer son assistance ? Sache, jnon fils, que c'est tenter Dieu que de lui demander un miracle, lorsque sans miracle on peut se délivrer de quelque mal ; car Tordre ne permet pas que Dieu trouble l'uniformité et la simplicité de sa conduite, sans une nécessité pressante. Mais ce n'est point tenter Dieu que de lui demander en général un miracle, lorsque sans miracle on ne peut éviter de périr, ou d'être attaqué par des tentations très-dangereuses. J'appelle néanmoins miracle, non-seulement tout ce que Dieu fait par des volontés particulières, mais encore tout ce qui n'est point une suite nécessaire des lois naturelles qui te sont connues et dont les effets sont communs.
11. Mais quoique tu puisses demander à Dieu la pluie ou le beau temps, ne lui demande que rarement
des choses qu*il ne t'est pas permis d'aimer, ni de regarder comme ton bien. Car je veux que tu aimes mon père selon toute la capacité qu'il t'a donnée pour aimer lé bien. Que les Juifs regardent comme de vrais biens les fruits de la terre : c'est là leur bénédiction. Mais pour toi demande-moi les vrais biens et la grâce de les mériter. Demande-moi que je t'accorde l'honneur de souffrir pour la vérité, que je te donne part à ma croix et à mes douleurs, ou du moins que je te donne assez de patience pour souffrir, sans murmure, tous les maux de la vie présente.
12. L'Église ordonne des prières publiques pour obtenir la pluie du ciel. Mais cela regarde tout un peuple, dont il y en a beaucoup qui ne peuvent supporter les maux extrêmes, et entre lesquels il y a bien des pécheurs qui ne méritent pas de plus grandes grâces. Cette conduite apprend aux hommes que Dieu seul est le maître. Elle est proportionnée au plus grand nombre des chrétiens, qui sans doute ont quelque chose de l'esprit juif. Enfin il est rare que l'Église ordonne de semblables prières. Elle demande sans cesse les vrais biens pour ses enfants ; mais ce n'est que dans la nécessité, et par rapport aux biens étemels qu'elle leur souhaite les biens qui passent.
13. mon unique maître, que dois-je donc penser de la conduite de ceux qui, sans avoir égard à l'ordre de la nature, s'imaginent qu'en toutes occasions vous devez les proléger d'une manière particulière ? est-ce la grandeur de leur foi, ou une confiance forte et téméraire, qui leur fait mépriser les moyens humains? ce sont souvent des personnes de piété : mais leur piété est-elle éclairée ? dois-je entrer dans leurs sentiments, et régler sur eux ma conduite ?
i 4. Ne condamne personne en particulier, mais ne suis jamais de conduite extraordinaire. La piété de
ceux qui prétendent être sous une protection de Dieu toute particulière, et tout extraordinaire, peut souvent être sincère ; mais communément elle n'est ni sage ni éclairée. Elle est presque toujours remplie d'amourpropre, et d'un orgueil secret; car l'orgueil et Tamourpropre rapportent à soi toutes choses, Dieu même et tous ses attributs, sa puissance, sa bonté, sa providence. Il semble même aux hommes que Dieu n'est bon qu'autant qu'il s'applique à leur faire du bien ; et qu'il ne doit point s'arrêter aux règles de sa sagesse, lorsqu'il s'agit de les secourir. Mais souviens-toi que Dieu suit constamment les lois générales qu'il a trèssagement établies; et que, si tu veux qu'il te protège, tu dois te soumettre à ces mêmes lois.
15. Remarque la conduite de l'Apôtre des nations*, je lui avais promis, lorsqu'on le conduisait à Rome, que personne ne périrait par la tempête ; cependant il agissait, comme si son salut ne dépendait que de ses soins et de sa vigilance. Et moi-même, qui ai toujours été l'objet principal de la providence divine, j'ai fui la fureur d'Hérode * et des Juifs en plusieurs occasions, comme si j'avais manqué de confiance en la protection de mon père. C'est tenter Dieu que de mépriser les voies naturelles et les moyens humains. Il faut toujours s'en servir lorsqu'ils sont permis ; et celui qui sans une inspiration particulière les néglige et se vante d'avoir Dieu pour protecteur, est un téméraire et un présomptueux, ou peut-être un fanatique et un insensé.
16. Que les hommes sont vains et ridicules de s'imaginer que Dieu troublera sans raison l'ordre et la simplicité de ses voies pour s'accommoder à leur fantaisie I et qu'ils sont imprudents et téméraires dans la confiance qu'ils ont en moi ! On peut, mon fils, se confier
* Ad. 27, 31, 32.
« Mntth. 2, 13; Joan. 7, 1; fit 10, 39.
sur la justice de sa cause; on peut attendre sa guérison du ciel. Oui sans doute, puisque c'est Dieu qui fait tout. Mais, si l'on veut guérir, il faut prendre les remèdes, lorsqu'on les croit éprouvés. Si Ton veut gagner son procès, il faut rechercher les pièces justificatives de son bon droit, et ne pas s'imaginer que Dieu fera des miracles en notre faveur.
17. Il est vrai que Dieu est bon, et qu'il fait de plus grands biens, que n*est la santé ou le gain d'un procès, à ceux qui dans la simplicité de leur cœur, abandonnent à sa conduite le soin de leurs affaires et de leur santé, à cause qu'ils appréhendent que les soins de la vie ne les détournent de meilleures applications. Mais je ne parle pas de ceux qui méprisent et sacrifient les biens de la terre, et qui méritent par là, non l'abondance des richesses, mais l'abondance de la grâce qui conduit aux vrais biens ; je parle du commun des hommes, qui, pleins d'un orgueil insupportable et de l'amour d'eux-mêmes, s'attendent que Dieu pense à leurs afiaires, et s'en prennent à lui des malheurs qui leur amvent, lorsque de leur côté ils vivent dans l'oisiveté et dans la paresse.
18. Mais l'aveuglement le plus terrible, c'est qu'ils négligent môme la grande affaire de leur salut, et s'en reposent entièrement sur la bonté de Dieu. Ils disent que c'est là mon afTaire, qu'ils attendent tout de mes soins, et que, s'ils sont du nombre des prédestinés, Dieu saura bien les sanctifier, sans qu'ils s'en inquiètent, et qu'ils s'en troublent. Le salut, disent-ils, n'est nullement le prix de celui qui court, mais le bienfait de celui qui fait miséricorde . Dire que Dieu ne nous sauve point sans nous, c'est offenser sa puissance ; et c'est se défier de sa bonté et manquer de foi, que de douter que Dieu nous aime en Celui qui rend dignes de sa complaisance les êtres les plus méprisables. Dieu
veut sauver tous les hommes, personne ne peut résister à ses volontés : vivons , disent-ils, en assurance. On honore par la confiance tous les attributs divins.
19. Écoute, mon fils, Dieu veut sauver tous les hommes, mais par les voies les plus simples, par les voies qui portent le plus le caractère de ses attributs ; et il n'y aura que ceux-là de sauvés, qui entreront dans l'ordre de ses voies. Je ne dois pas maintenant te parler de l'ordre de la grâce, je t'en entretiendrai quelque jour*. Je veux seulement te faire comprendre qu'on peut, et qu'on doit faire servir la nature à la grâce*; et que souvent on se damne, parce qu'on s'imagine que ces deux ordres n'ont ensemble aucun rapport.
20. Le mauvais temps, une maladie, ou quelque raison d'amour-propre empêchent un débauché d'aller chercher l'objet de sa passion ; sa concupiscence n'étant point actuellement excitée, tel degré de grâce qui n'aurait aucun effet considérable dans d'autres circonstances, est alors capable de le convertir. Tel persévère en grâce jusqu'à la morl qui a vécu soixante ans dans le péché, et tel a vécu soixante ans en état de grâce qui n'y persévère pas jusqu'à la moft. Ainsi la grâce de la conversion et même celle de la persévérance, dépendent de la combinaison de l'ordre de la grâce avec celui de la nature. C'est la même chose de toutes les autres grâces; car toute grâce opère d'autant plus dans les cœurs qu'elle y trouve moins d'obstacles, et maintenant il y a beaucoup d'obstacles qui sont des suites nécessaires des lois naturelles. Tel aurait supporté sa pauvreté en patience s'il n'avait point trouvé en prise l'argent de son voisin; et tel était assez touché de Dieu pour restituer un vol, si, dans le moment de la grâce,
1 Méd. XII, XllU XIV, etc.
* Traité de la Nature et de la Grâce, deuxième partie du second discours.
HUTTIÈMB MÉDITATION. 103
la présence d'un enfant n'avait réveillé l'amour paternel, ou quelqu'autre objet une autre passion endormie.
Si. Or, si le salut dépend de la combinaison de la grâce avec la nature, il faut que les hommes s'appliquent à faire servir Tune à l'autre, afin que Dieu leur donnant* peu de grâces, il opère néanmoins beaucoup en eux; afin que Dieu construise, pour ainsi dire, son ouvrage à moins de frais ; en un mot afin qu'il agisse par les voies les plus simples, ou de la manière la plus sage, la plus uniforme, la plus régulière. Car, enfin, quoique Dieu veuille sauver tous les hommes, il ne sauvera effectivement que ceux qui pourront être sauvés, Dieu agissant comme il doit agir selon les règles incompréhensibles de sa sagesse.
22. Le dessein de Dieu dans son Église, c'est défaire un ouvrage digne de lui. Il veut que son Église soit ample, car il veut que tous les hommes soient sauvés\ Il veut qu'elle soit belle, car la sanctification des hommes est ce qu'il souhaite le plus^. Dieu aime donc la grandeur etla beauté de son ouvrage, mais il aime davantage les règles de sa sagesse. Il veut sauver tous les hommes, mais il ne sauvera que ceux qu'il peut sauver, agissant comme il doit agir. C'est aux hommes à suivre ses voies. Dieu ne changera pas pour eux l'ordre, l'uniformité, la régularité de sa conduite. Il faut que l'action d'un Dieu porte le caractère des attributs divins.
23. Ainsi, mon cher disciple, tâche de faire servir la nature à la grâce si tu veux assurer ton salut. Évite avec soin tous les objets qui excitent les passions; fuis les plaisirs des sens, tu ne peux les goûter sans en devenir esclave, et tu peux les mépriser avant que de les avoir goûtés. Évite la compagnie des débauchés; crains
» I Ttm. 2, 4.
5 I Thess. 6, 3.
104 MËDITATIONS CHRETIENNES.
celle des grands; fuis les esprits cohtagieux elles faux savants. Parle peu ; écoute peu les hommes ; rentre souvent en toi-même ; prie sans cesse ; et, afln que tu sois constant et fidèle dans tes exercices de piété, ne t'attends point que je t'excite incessamment à les faire; mais fais-toi une loi inviolable de retraite et de prières à certaines heures du jour, afin que le son de l'heure venue suffise pour réveiller tes bonnes habitudes, tes habitudes te disposent à la prière, et qu'ainsi faisant servir la nature à la grâce, du moins les pensées de prier te viennent en l'esprit par les lois générales et ordinaires et sans que Dieu agisse en toi d'une manière particulière .
24. Je comprends bien, mon souverain maître, que pour venir à bout de ses desseins, quels qu'ils puissent être, il ne faut pas s'attendre que Dieu fasse des miracles en notre faveur \ Agir par des volontés particulières me paraît présentement si peu digne d'un être immuable et d'une intelligence qui n'a point de bornes, que je suis surpris que les miracles soient si communs. Je suis porté à croire que toutes ces histoires extraordinaires ne sont que Teffet de la faiblesse des imaginations superstitieuses, ou du moins que tout ce qui nous paraît miraculeux ne l'est pas.
25. D'ordinaire, mon fils, ce qui paraît miraculeux est efTectivement tel qu'il paraît; mais tout ce qui est miraculeux n'est que rarement l'effet d'une volonté particulière de Dieu. C'est presque toujours l'effet de quelque loi générale qui t'est inconnue, et que Dieu, par une volonté particulière, a établie pour produire des effets qui tendent au bien et à la perfection de son ouvrage.