‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 11 sur 43 · Miracle est un terme équivoque. Ou il se prend · texte numérisé non relu

Miracle est un terme équivoque. Ou il se prend

* Voy. la Réponse au prenner verset dos Réfl, phi/, et théol. de M. Arnauld, ch. 5.

HUITIEME MEDITATION. j05

pour marquer un effet qui ne dépend point des lois générales connues aux hommes, ou plus généralement, pour un effet qui ne dépend d'aucunes lois ni connues ni inconnues. Si tu prends le terme de miracle dans le premier sens, il en arrive infiniment plus qu'on ne croit ; mais il en arrive beaucoup moins si tu le prends dans le second sens.

27. Afin que tu conçoives ceci distinctement, souvienstoi que c'est Dieu qui fait tout par la force toute-puissante de sa volonté, qu'il n'y a que lui qui agisse par son efficace propre, et qu'il ne communique sa puissance aux créatures qu'en les établissant par des lois générales, causes occasionnelles pour produire certains effets. Par exemple Dieu t'a donné la puissance de remuer le bras, en ce qu'il a établi, par une des lois de l'union de l'âme avec le corps, que les esprits animaux se répandraient dans tes muscles dépendamment de tes volontés. Dieu a voulu et ne cesse point de vouloir que cela soit ainsi. Or toutes les volontés de Dieu sont efficaces. C'est donc lui seul qui remue ton bras par l'efficace de sa volonté, mais en conséquence de tes désirs par eux-mêmes inefficaces. Il a établi les lois naturelles de l'union de Tâme et du corps qu'il suit constamment, et par elles il te communique la puissance que tu as sur ton corps^ et à ton corps celle qu'il a maintenant sur ton esprit; tu dois être pleinement convaincu de tout ceci après tout ce que je t'ai dit.

28. Or Dieu a communiqué sa puissance à des intelligences que tu ne vois point, et cela par des lois qui te sont inconnues*. Car tu sais bien que Dieu a soumis aux anges le monde présent, et qu'il m'a donné à moi, comme homme, toute puissance dans le ciel et sur la terre, non-seulement sur le monde présent, mais en-

t Mécf. T7.

core sur le monde futur\ Car c'est par les anges que Dieu a donné la loi et les biens que la loi promettait à ses observateurs; et c'est par moi qu'il a fait la nouvelle alliance et qu'il a donné aux hommes toutes sortes de biens. Ainsi tous les effets extraordinaires qui ne sont que des suites de mes désirs ou de ceux des intelligences, sont des miracles à l'égard des hommes, mais ce ne sont point absolument des miracles. Ce sont des miracles dans le premier sens, mais non pas dans le second, puisqu'ils ne sont point produits de Dieu par des volontés particulières, mais en conséquence des lois générales que Dieu a établies, en me communiquant, et aux intelligences, sa puissance pour exécuter son ouvrage, par les causes secondes , d'une manière simple, régulière, constante, et qui porte le caractère de sa sagesse et de son immutabilité.

29. Or ni moi ni les anges ne désirons point sans de grandes raisons de produire des effets qui troublent l'ordre de la nature et qui surprennent le monde. Nous travaillons tous au même ouvrage; je construis mon Église, et les anges sont mes ministres'; mes désirs répandent la grâce dans les âmes et l'action des anges ôte ou diminue les obstacles que les démons et la nature déréglée apportent à l'efficace de ma grâce. J'agis immédiatement dans les esprits, par la lumière que j'y répands, et dans les cœurs par les sentiments spirituels dont je les touche afin de les porter au bien. Mes ministres n'agissent que sur les corps, auxquels les esprits ont plusieurs rapports, et ma mère et les saints intercèdent auprès de moi pour ceux qui les invoquent. Mais c'est l'ordre qui règle tous nos désirs. J'entends l'ordre immuable et nécessaire, que je renferme comme

1 Voy. la Réponse à la Dissertation de M. Arnauld, et le dernier Éclaircissement du Traité de la Nature et de la Grâce, — Hebr, 2, 5; Mnfth' 28, 18. — « Eph. k, 16. Ps. 90, 11, 1?,

sagesse éternelle ; Tordre qui est môme la règle des volontés de mon père et qu'il aime d'un amour substantiel et nécessaire. Car ne t'imagine pas que mon père, par des volontés particulières, détermine toutes mes volontés ni celles des anges et des saints. J'aireçu comme homme toute puissance dans le ciel et sur la terre, et par conséquent j'ai la liberté de choisir les matériaux qui me sont propres et* d'exécuter comme il me plaît l'ouvrage que Dieu m*a donné à faire : mais Tordre immuable est ma règle et ma loi inviolable ; je puis tout, mais je ne puis rien vouloir qui lui soit contraire. Dieu veut Tordre immuable et nécessaire d'une volonté immuable et nécessaire. On ne peut concevoir TÊtre infiniment parfait sans amour pour Tordre; et si on le suppose créateur de quelques esprits, on ne peut le concevoir sans la volonté que ces esprits se conforment à Tordre. De sorte que c'est Tordre en général qui est la règle de nos désirs, et non point certaines volontés particulières par lesquelles Dieu règle notre action et rend inutile lapuissance qu'il nous a donnée. Car la puissance des créatures ne consiste que dans la liberté de vouloir, puisqu'elles n'ont en elles-mêmes aucune efficace. Ainsi tout ce que nous faisons de miraculeux, Dieu Texécute en conséquence des lois générales qu'il a établies et qui te sont inconnues. Dieu n'agit par des volontés particulières que lorsque Tordre le permet ou le demande ; ce qui est extrêmement rare, pour Içs raisons que je t'ai dites. L'ordre, mon fils, règlç donc nos désirs ou notre action ; mais comme tu n'as point de connaissance parfaite ni de Tordre ni de Touvrage spirituel que nous construisons, il ne t'est pas possible de comprendre les raisons de notre conduite. Demeure ferme dans ce que tu conçois, tâche de t'en nourrir et de t'en entretenir et par là de te rendre digne que je continue de t'instruire.

JOS MEDITATIONS CUUETIliNNliS.

30. Je VOUS rends grâces, mon unique maître, de toutes les lumières que vous me donnez. Hélas ! quand sera-ce que je pourrai contempler la beauté de la maison de Dieu et admirer la sagesse de votre conduite dans la construction de votre ouvrage! Si la sagesse de Salomon surprit la reine de Saba ; si la vue du temple et de Tordre merveilleux qu'on y observait la remplit d'étonnement ; en un mot, si ce qui n'était que la figure du temple spirituel que vous construisez à la gloire de votre père enlevait l'esprit d'une reine si sage et si éclairée, que dois-je penser de la réalité même? Quand sera-ce que je m'écrierai comme cette illustre princesse dans les mouvements d'une sainte joie : Verus est sermo quem audivi in terra meâ super sermonibus tuis et sapientiâ tua, et non credebam narrantibus mihi donec tpsa vent, et vidioculis meis, et probaviquod média pars mihi nuntiata non fuerit. Major est sapientiâ et opéra tua guàm rumor quem audivi. Beati viri tui et beati servi tui gui stant coram te semper^ et audiunt sapientiam tuam. Sit Dominus tuus benedictus cui complacuistij et posuit te super thronum Israël *.

» 3 lieg. 10,

De la puissance de Dieu. Que la création est possible : deux cause*! de l'erreur de certains philosophes sur ce sujet : la première, qu'on n'a point d'idée claire de puissance ; la seconde, que l'étendue intelligible est éternelle et infinie^ mais que l'étendue matérielle est créée. Que les esprits ne sont point des modifications particulières de la raison universelle; que n'ayant point d'idée claire de notre âme, nous ne pouvons éclaircir les difficultés qui la regardent.

i. Verbe éternel! votre substance intelligible est infinie, nul esprit uni ne la peut comprendre ; mais tout esprit peut et doit s'en nourrir. Car j'ai appris que vous êtes seul la nourriture, la vie, la raison de toutes les intelligences. Vous êtes même le Verbe ou la raison du Père aussi bien que la nôtre, quoique d'une manière fort différente. Ainsi, bien que je ne puisse comprendre la sagesse infinie que Dieu suit dans sa conduite, j'en puis toujours apprendre quelque chose en vous consultant. J'ai maintenant une difficulté qui qui m'embarrasse et que je vous prie de m'éclaircir. Gomment se peut-il faire que vous ayez tiré du néant cette masse de matière qui semble n'avoir point de bornes, et de laquelle vous avez formé ce monde visible? Y a-t-il quelque rapport entre le néant et la substance matérielle, et de rien se peut-il jamais faire quelque chose ? On dit que nous tirons du néant notre origine. Mais, bien loin 4e comprendre cette vérité, je ne vois rien qui la rende vraisemblable ; car le néant et

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