II
110 MÉDITATIONS CDRËTIENNES.
l'être sont deux termes que mon esprit ne peut joindre, et entre lesquels il ne peut découvrir aucun rapport.
2. Il n'y a point aussi, mon cher fils, de rapport entre le néant et l'être, et ce n'est point du néant que lu tires ton origine. C'est moi qui suis le principe de toutes choses, et c'est par la puissance infinie de Dieu que les créatures reçoivent leur existence. Tu voudrais bien comprendre comment la volonté de mon Père a tant d'efficace, qu'elle donne et conserve l'être à toutes choses. Mais c'est en vain que tu te tourmentes pour le savoir. Ne t*ai-je pas déjà dit que lu ne devais me consulter que sur ce que je renferme en qualilé de sagesse éternelle et de raison universelle des esprits? Lorsque lu m'as interrogé sur la conduite de Dieu, ne t ai-je pas répondu à proportion que je te trouvais capable de porter ces grandes vérités? Tu me demandais alors ce que je te devais donner en qualité ce sagesse et de raison universelle des esprits. Mais tu veux savoir pourquoi une chose existe de cela seul que Dieu le veut. Tu me demandes une idée claire et distincte de cette efficace infinie qui donne et conserve l'être à toutes choses. Je n'ai point maintenant de réponse à te faire qui soit capable de te contenter; la demande est indiscrète. Tu me consultes sur la puissance de Dieu ; consulte-moi sur sa sagesse, si tu veux que je le satisfasse maintenant. Je ne donne point aux hommes d'idée distincte qui réponde au mot de puissance ou d'efficace, parce que Dieu n'a point donné de puissance véritable aux créatures, et que je ne dois ponner des idées que pour faire connaître les ouvrages de Dieu et la sagesse de sa conduite. Les hommes remuent leurs bras par une puissance qui ne leur appartient pas et qui doit leur être inconnue. Tu ne découvriras jamais de rapportenlre la volontédesintelligences et les moindres effets; car, môme si tu crois que Dieu
ait ce qu'il veut, ce n'est point que tu voies clairement ju'il y a une raison nécessaire entre la volonté de Dieu ti les effets, puisque tu ne sais pas même ce que c'esi que la volonté de Dieu, mais c'est qu'il est évident que Dieu ne serait pas tout-puissant si ses volontés absolues deaieuraient inefûccaes.
3. Que les philosophes sont stupides et ridicules ! Us s'imaginent que la création est impossible, parce qu'ils ne conçoivent pas que la puissance de Dieu soit assez grande pour faire de rien quelque chose. Mais conçoivent-ils bien que la puissance de Dieu soit capable de remuer un fétu ? S'ils y prennent garde, ils ne con çoivent pas plus clairement l'un que l'autre, puisqu'ils n'ont point d'idée claire d'efficace ou de puissance; de sorte que, s'ils suivaient leur faux principe, ils devraient assurer que Dieu n'est pas même assez puissant pour donner le mouvement à la matière. Mais cette fausse conclusion les engagerait dans des sentiments si impertinents et si impies, qu'ils deviendraient bientôt l'objet du mépris et de l'indignation des personnes même les moins éclairées; car ils se trouveraient bientôt réduits à soutenir qu'il n'y a point de mouvement ou de changement dans le monde, ou bien que tous ces changements n'ont point de cause qui les produise, ni de sagesse qui les règle.
4. Mais, puisque tu souhaites quelques preuves que la matière n'est point incréée, je vais te le démontrer, sans te donner d'idée claire ni de puissance ni d'efficace. N'attends pas néanmoins de preuve positive, qui répande dans ton esprit la lumière et l'évidence; cela ne se peut sans le secours des idées claires. Attendstoi à des preuves négatives, mais assez fortes pour te persuader invinciblement de la vérité dont tu es en doute.