Si la matière était incréée. Dieu ne pourrait la
mouvoir ni en former aucune chose; car Dieu ne peut remuer la matière ni Tarranger avec sagesse sans la connaître. Or, Dieu ne peut la connaître s'il ne lui donne Têtre; car Dieu ne peut tirer ses connaissances que de lui-même ; rien ne peut agir en lui ni l'éclairer. Si Dieu ne voyait donc point en lui-même, et par la connaissance qu'il a de ses volontés, l'existence de la matière, elle lui serait éternellement inconnue. Il ne pourrait donc pas l'arranger avec ordre ni en former aucun ouvrage. Or, tes philosophes demeurent d'accord, aussi bien que toi, que Dieu peut remuer les corps. Ainsi, quoiqu'ils n'aient point d'idée claire de puissance ou d'efficace ; quoiqu'ils ne voient nulle liaison entre la volonté de Dieu et la production des créatures, ils doivent reconnaître que Dieu a créé la matière, s'ils ne veulent le rendre impuissant et ignorant, ce qui est corrompre l'idée qu'on a de lui et nier son existence.
6. Si tu avais, mon cher disciple, une idée claire ' d'efficace ou de puissance, tu verrais clairement que la matière serait immobile, si elle était incréée, parce que les corps ne sont capables de mouvement que parce que celui qui leur donne l'être le peut faire successivement en différents lieux aussi bien que dans le même. Car ne t'imagine pas que Dieu fasse les corps, et qu'ensuite il leur communique une force mouvante pour les mettre en mouvement ^. Repasse dans ton esprit les vérités que je t'ai déjà démontrées. La force mouvante des corps ne consiste que dans l'efficace de la volonté de celui qui leur donne l'être incessamment et successivement en différents lieux. La création et la conservation ne sont qu'une môme action. Les corps sont, parce que Dieu veut qu'ils soient; ils con-
» Méd. V,
tinuent d'être, parce que Dieu continue de vouloir cju'ils soient. Car si Dieu cessait de vouloir qu'ils fussent, ils cesseraient d'être; autrement ils seraient indépendants ; Dieu ne pourrait même les anéantir, le néant ne pouvant être l'objet d'une volonté positive de Dieu. Enfin, ils sont en mouvement, parce que Dieu ve.ut qu'ils soient successivement en différents endroits. De sorte que, si Dieu ne donnait point l'être à la matière, il ne pourrait point la mouvoir; puisque, pour donner l'être de telle ou telle manière, il faut premièrement pouvoir donner l'être.
7. Mais comme les hommes s'imaginent qu'ils ont véritablement la puissance de remuer les corps, et qu'ils n'ont point celle de les produire, ils jugent que mouvoir et créer sont des effets de deux puissances bien différentes ; que celle de mouvoir n'est pas fort grande, mais que celle de créer est infinie. Et certains philosophes, qui prétendent raffiner sur les sentiments des autres, jugent témérairement que Dieu a la puissance de remuer les corps, sans avoir celle de leur donner l'être ; ce qui est la plus fausse de toutes les opinions. Tu dois être pleinement convaincu de tout ceci, si tu as bien compris que, hors de Dieu *, il n'y a point de puissance véritable, et que toute efficace, quelque petite qu'on la suppose, est quelque chose de divin et d'infini.
8. 11 y a encore une raison qui porte les hommes à croire que la matière est incréée; c'est que quand ils pensent à l'étendue ils ne peuvent s'empêcher de la regarder comme un être nécessaire. En effet, ils con- 4*oivent que le monde a été créé dans des espaces immenses, que ces espaces n'ont jamais commencé, et que Dieu môme ne peut les détruire ; de sorte que,
t Mé(L V.
114 MÉDITATIONS CURÉTIËNNES.
confondant la matière avec ces espaces, parce qu'effectivemenl la matière n'est rien autre chose que de l'espace ou de l'étendue, ils regardent la matière comme un être éternel.
9. Mais tu dois distinguer deux espèces d'étendue : l'une intelligible, l'autre matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire *; c'est l'immensilé de l'Être divin, en tant qu'inQniment partielpable par la créature corporelle, en tant que représentatif d'une matière immense ; c'est, en un mot, l'idée intelligible d'une inQnité de mondes possibles; c'est ce que ton esprit contemple lorsque tu penses à l'infîni. C'est par celte étendue intelligible que tu connais ce monde visible ; car le monde que Dieu a créé est invisible par lui-même. La matière ne peut agir dans ton esprit ni se représenter à lui; elle n'est intelligible que par son idée, qui est l'étendue intelligible * ; elle n'est visible et sensible que, parce qu'à la présence des corps, Dieu représente à l'esprit l'étendne intelligible, et la lui rend sensible par les différentes couleurs ou les autres sensations, qui iie sont que des modifications de ton être. Car il n'y a que Dieu qui agisse dans les esprits, il n'y a que lui qui puisse les éclairer et les toucher.
40. L'autre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé; bien loin que tu l'aperçoives comoje un être nécessaire ', il n'y a que la foi qui t'apprenne son existence. Ce monde a commencé et il peut cesser dêtre ; il a certaines bornes qu'il peut ne point avoir. Tu penses le voir, et il est invisible, et tu lui attribues ce que tu aperçois lorsque tu ne vois rien qui lui appartienne. Prends donc garde à ne pas juger té-
* Voy. Entretiens sur la Métaphysiquej ent. 8, n. 8.
* Voy. le deuxième Entretien sur la mort,
' Recherche de la Vérité f éclaircissement sur t existence des corps.
VKiérairement de ce que lu ne vois en aucune manière. 1. 'étendue intelligible te paraît éternelle, nécessaire, infinie; crois ce que tu vois. Mais ne crois pas que le monde soit éternel, ni que la matière qui le compose soit immense, éternelle, nécessaire; n'attribue pas à la créature ce qui n'appartient qu'au Créateur, et ne confonds pas ma substance, que Dieu engendre par la nécessité de son être, avec mon ouvrage, que je produis avec le Père et le Saint-Esprit par une action entièrement libre.
41.0 mon unique maître! voilà, ce me semble, mes doutes éclaircis. J'attribuais au monde matériel ce que je découvrais dans le monde intelligible, et je trouvais assez raisonnables les sentiments téméraires et impies qu'ont quelques philosophes sur Tefûcace de vos volontés. J'avoue que je jugeais sans raison de la puissance de Dieu, puisque j'en jugeais sans idée. Mais, je vous .prie, n'avais-je pas quelque sujet de croire que l'étendue est éternelle? Ne doit-on pas juger des choses par leurs idées? en peut-on juger autrement? Et, puisque je ne puis m'empôcher de regarder l'élendue intelligible comme immense, éternelle, nécessaire, n'avais-je pas sujet de penser que l'étendue matérielle a tous les mômes attributs?
12. 11 faut, mon cher disciple, juger des choses par leurs idées; on ne doit en juger que par là ; mais cela regarde leurs attributs essentiels et nullement les circonstances de leur existence. L'idée que tu as de rétendue te la représente divisible, mobile, impénétrable. Juge sans crainte qu'elle a essentiellement ces propriétés; mais ne juge pas qu'elle soit ni immense, ni élernelle. Elle peut n'être point du tout ou avoir des bornes fort étroites. Tu n'as pas raison de croire qu'il y ait seulement un pied d'étendue matérielle, quoique tu aies présente à l'esprit une immensité infinie d'éten-
lllS MÉDITATIONS CllRÉTIENNES.
due intelligible ; bien loin que tu en doives juger que le monde est infini, comme font quelques philosophes. Ne juge pas non plus que le monde est élernel, à cause que tu regardes l'étendue intelligible comme un être nécessaire dont la durée n'a point de commencement et ne peut avoir de fin ; car, quoique tu doives juger de l'essence des êtres par les idées qui les représentent, tii ne dois jamais juger par elles de leur existence.
13. Qu'il est dangereux, mon fils, principalement dans la métaphysique, de ne comprendre les choses qu'à demi î On croit souvent en savoir assez pour en juger, lors môme qu'on n'y comprend rien; et les moindres erreurs, dans cette partie de la philosophie, sont d'une conséquence infinie. Le misérable Spinosa a jugé que la création était impossible, et par là dans quels égarements n'est-il poiût tombé? Plus on raisonne juste, plus on s'égare, lorsqu'on suit un faux principe. Un homme qui raisonne mal peut se redresser et reprendre par hasard et par préjugé les routes communes. Mais un homme exact et téméraire suit constamment Terreur et se perd sans ressource, jamais l'erreur ne conduisant par elle-même à la vérité.
14. mon Jésus ! ne m'abandonnez jamais; que votre lumière conduise tous mes pas et règle toutes mes réflexions. Laissez-moi plutôt dans la simplicité de mon ignorance^ soumis à Tautorilé de votre parole et sous la conduite de ma Mère votre chère Épouse, que de me faire part de cette lumière qui éblouit et qui enfle les esprits lorsqu'ils manquent de charité et d'humilité. Les vérités métaphysiques sont sublimes et délicates, et il est difficile à des hommes pétris de chair et de sang de s'arrêter fermes à la contemplation de ces vérités. Leur imagination les séduit, et prenant pour des principes incontestables des sentiments qui flattent quelqu'une de leurs passions, imprudents, té-
méraires, impies, ils se font des systèmes qui renversent les fondements de la foi. mon Sauveur I faites-moi toujours bien distinguer le vrai du vraisemblable, et fortifiez mon attention afin que je ne consente jamais à rien, avant que j'y sois forcé par Tévidence de votre lumière ou par l'autorité de votre parole I Mon corps appesantit mon esprit lorsqu'il s'élève aux vérités abstraites. 11 ne trouve point de prise dans des pensées qui n'ont rien de sensible ; et fatigué par ses efforts, il se repose et tâche de se consoler par une possession imaginaire delà vérité. Soutenez-moi dans mesrecher' ches. Formez en moi des désirs assez grands pour mériter d'être exaucés ; ou du moins, si mon amour pour la vérité n'est ni assez ardent ni assez pur pour la mériter, ne souffrez pas que, séduit par l'erreur, je vive content et sans inquiétude.
i5. ma force et ma lumière I puis-je obtenir de vous de savoir ce que je suis, et ce que c'est que cette substance que je sens en moi capable de connaître la vérité et d'aimer le bien ? Je suis, mais depuis quel temps? Suis-je éternel, cesserai-je d'être? Je suis, mais que suis-je? Je pense, mais comment? Je sens que je veux, mais quoi, je ne connais point clairement ce que c'est que vouloir. Quand je pense aux corps, je vois bien ce dont ils sont capables ; je les compare entre eux et j'en découvre les rapports. Mais quelque eff'ort que je fasse pour me représenter à moi-même, je ne puis découvrir ce que je suis. Lorsque je souff*re quelque douleur, je le sais : mais avant que de la souffrir, je ne comprenais pas que ma substance en fût capable; et dans le temps même que je la souff're, je ne comprends ni ce que c'est, ni quel rapport elle peut avoir, ni avec moi, ni avec ce qui m'environne ? En un mot, je ne suis que ténèbresà moi-même, ma substance nie paraît inintelligible; et si vous ne m'éclairez de
118 MÉDITATIONS CURETIENNES.
voire lumière, Tamouc que j ai pour la vérité me précipitera dans quelque erreur. Car je me sens porté à croire que ma substance est éternelle, que je fais partie de l'Être divin, et que toutes mes diverses pensées ne sont que des modifications particulières de la Raison universelle.
16. Ah ! mon fils, que tu conduis mal tes pensées! et que tu serais téméraire, si tu entrais le moins du monde dans des sentiments si impies et si bizarres I Le mé* chant esprit qui les a publiés croyait la création impossible, et c'est ce faux principe qui l'a engagé dans ces erreurs. Mais, pour toi, ne t'ai-je pas démontré qu'il est nécessaire d'attribuer à Dieu une puissance infinie, quoiqu'on n'en ait point d'idée claire ? Ne crois» mon fils, que ce que tu conçois clairement, et ne quitte jamais les sentiments commun^ pour quelques raisons vraisemblables. Tu me demandes maintenant des lumières que je ne suis pas résolu de te communiquer. Mais, pour te contenter, je veux bien te rendre raison pourquoi je ne le donne point ce que tu me demandes. Écoute-moi.
il. Tu peux connaître les choses en deux manières, ou par sentiment ou par idée. Le sentiment n'éclaire point l'esprit, mais les idées répandent tant de lumières qu'il ne tient qu'à ceux qui les contemplent de découvrir toutes les propriétés des objets qu'elles représentent. La raison pour laquelle tu connais si clairement l'étendue, et toutes les modifications dont elle est capable, c'est que tu en as une idée claire, si tu peux comparer des grandeurs entre elles, et en oiesurer exactement les rapports ; si tu sais que le carré de la diagonale d'un carré est double de ce carré, et que cette diagonale est incommensurable avec ses côtés, c'est que tu as une idée claire de l'étendue, et qu'en la contemplant tu peux en découvrir les rapports. Or, tu
une idée claire de retendue, parce que je te découvre •l'étendue intelligible que je renferme comme je t'ai déjà dit, et sur laquelle l'étendue matérielle est formée. ^u ne peux pas manquer de lumière, lorsque tu vois «na substance qui seule éclaire toutes les intelligences. Et si tu recherchais avec quelque attention les rapports de l'étendue, tu en découvrirais un si grand nombre, et tu verrais qu'il en resterait encore tant d'autres à découvrir, que tu demeurerais pleinement convaincu que si tu es dans l'ignorance d'un nombre infini de vérités géométriques, cela ne vient nullement •du défaut de ton idée, mais uniquement de la faiblesse •ci de la petitesse de ton esprit. Ainsi les idées pures éclairent parfaitement l'esprit, et par elles on peut satisfaire sa curiosité à l'égard des objets qu'elles représentent.
18. Mais il n'en est pas de même des idées sensibles; les sens te trompent toujours, et le sentiment intérieur que tu as de toi-même n'est jamais accompagné de lumière. Tu me demandes que je t'apprenne ce que c'est que ta substance, ta pensée, ton désir, ta douleur. Tu ne peux connaître clairement ces choses, jusqu'à ce que je te fasse contempler l'idée de ton être, en le découvrant ce qui est en moi qui te représente. Car, hors de moi, rien n'est intelligible. Tune peux être ta lumière à toi-même, ni quelque intelligence que ce puisse être à nulle autre intelligence. Tu connais que tu es, et que lu es pensant, aimant, souffrant ; parce que tu as sentiment intérieur de ton être et de ses modifications, sentiment confus qui te frappe, mais, encore un coup, sentiment sans lumière qui ne peut l'éclairer ; sentiment qui ne peut t'apprendre ce que tu es, ni servir àrésoudreles difllcultésqui t'embarrassent.
19. Or, je ne dois point, mon fils, te donner maintenant une idée claire de ta substance, pour deux raisons
principales. Premièrement parce que si tu voyais clairement ce que lu es, tu ne pourrais plus être uni si étroitement avec ton corps. Tu ne le regarderais plus comme une partie de toi-même. Malheureux, comme tu es présentement, tu ne veillerais plus à la conservation de ta vie. Enfin tu n'aurais plus de victime à sacrifier à Dieu ; car au lieu que par les misères qui accompagnent la vie et par la mort qui la finit, tu t'offres toi-même en sacrifice à ma justice, à cause que tu regardes ton corps comme ton être propre, tu te croirais au contraire par la mort délivré de tous maux. Ainsi, étant pécheur, il est à propos que tu te prennes pour le corps auquel tu es uni, afin que tu sacrifies ton être propre par le supplice dû à tous les pécheurs.
20. Secondemerrt parce que l'idée d'une âme est un objet si grand et si capable de ravir les esprits de sa beauté, que si tu avais l'idée de ton âtne, tu ne pourrais plus penser à autre chose. Car si l'idée de l'étendue, qui ne représente que des corps, toucjie si fort les physiciens et les géomètres, qu'ils oublient souvent tous leurs devoirs pour la contempler; si un mathématicien a tant de joie, lorsqu'il compare des grandeurs entre elles pour en découvrir les rapports, qu'il sacrifie souvent ses plaisirs et sa santé pour trouver les propriétés de quelque ligne, quelle application ne donneraient point les hommes à la recherche des propriétés de leur être propre et d'un être infiniment plus noble que les corps? Quelle joie n'auraient-ils point à comparer entre elles, par une vue claire de l'esprit, tant de modifications différentes dont le seul sentiment, quoique faible et confus, les occupe si étrangement?
21. Car il faut que tu saches que l'âme contient en elle-même tout ce que tu vois de beau dans le monde,
NEUVIEME MËDITATION. 12 t
et que lu attril)ues aux objets qui t'environnent*. Ces couleurs, ces odeurs, ces saveurs et une iiifinilé d'autres sentiments dont tu n'as jamais été touché, ne sont que des modifications de ta substance. Cette harmonie qui t'enlève n'est point dans l'air qui te frappe l'oreille ; et ces plaisirs infinis, dont les plus voluptueux n'ont qu'un faible sentiment, sont renfermés dans la capacité de ton âme. Or, si tu avais une idée claire de toimême, si tu voyais en moi cet esprit-archétype sur lequel tu as été formé, tu découvrirais tant de beautés et tant de vérités en le contemplant, que tu négligerais tous tes devoirs. Tu découvrirais avec une extrême joie que tu serais capable de jouir d'une infinité de plaisirs; tu connaîtrais clairement leur nature; tu les comparerais sans cesse entre eux, et tu découvrirais des vérités qui te paraîtraient si dignes de ton application, qu'absorbé dans la contemplation de ton être, plein de toi-même, de ta grandeur, de ta noblesse, de ta beauté, tu ne pourrais plus penser â autre chose. Mais, mon fils. Dieu ne t'a pas fait pour ne penser qu'r^ toi. Il t'a fait pour lui. Ainsi je ne te découvrirai point ridée de ton être, que dans le temps heureux, auquel la vue de l'essence même de ton Dieu effacera toutes tes beautés, et te fera mépriser tout ce que tu es pour ne penser qu'à la contempler.
22. Or, tant que tu n'auras point l'idée de ton âme présente à l'esprit, tous les eflbrts que tu feras pour te connaître te seront inutiles. Je ne te répondrai jamais directement, quelque prière que tu me fasses. Car je ne puis te répondre ou l'éclairer, qu'en te faisant voir dans ma substance, toujours lumière, ce que tu souhaites de savoir. Je dis que je ne puis te répondre directement sur ce qui regarde la nature et les propriétés
« Recherche de la Vérité, liv. 1.