‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 2 sur 43 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

Sagesse éternelle, je ne suis point ma lumière à moi-même; et les corps qui m'environnent ne peuvent m'éclairer; les intelligences mômes, ne contenant point dans leur être la raison qui les rend sages, ne peuvent communiquer cette raison à mon esprit. Vous êtes seule la lumière des anges et des hommes; vous êtes seule la raison universelle des esprits ; vous êtes même la sagesse du Père*, sagesse éternelle, immuable, nécessaire, qui rendez sages les créatures et même le Créateur, quoique d'une manière bien différente. mon véritable et unique maître, montrez-vous à moi, faites-moi voir la lumière en votre lumière. Je ne m'adresse qu'à vous; je ne veux consulter que vous. Parlez, Yerbe éternel, parole du Père, parole qui a toujours été dite, qui se dit, et qui se dira toujours; parlez, et parlez assez haut pour vous faire entendre malgré le bruit confus que mes sens et mes passions excitent sans cesse dans mon esprit.

Mais, ô Jésus, je vous prie de ne parler en moi que pour votre gloire, et de ne me faire connaître que vos grandeurs; car tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu même sont renfermés en vous 2. Celui qui vous connaît connaît votre Père ^, et celui qui vous

1 Prov. 8.

2 Col, 2, 3.

3 Jomi. 14, 9, et 17, 3.

6 PRTÈUE.

connaît et votre Père est parfaitement heureux. Faitesmoi donc connaître, ô Jésus, ce que vous êtes, et comment toutes choses subsistent en vous^ Pénétrez mon esprit de l'éclat de votre lumière; brûlez mon cœur de Tardeur de votre amour, et donnez-moi dans le cours de cet ouvrage, que je compose uniquement pour votre gloire, des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot dignes de vous, et telles qu'elles puissent augmenter en moi, et dans ceux qui voudront bien méditer avec moi, la connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits.

1 Col. 1, IG, 17, 18, 19, 20.

PREMIKRE MÉDITATION

r^fîscorpfi n(^ nous éclairent pas, et nous ne sommes point à nousmêmes notre raison et notre lumière.

i. Il me semble que le plus grand bien que je possède présentement, c'est ma raison, et que si j'étais à moi-môme la cause de naes lumières et de mes connaissances, je serais en même temps la cause de la perfection de mon être. Je pourrais même être la cause de ma félicité : car comme c'est le plaisir et la joie qui me rendent heureux et content, je trouve tant de satisfaction lorsque la lumière de la vérité se répand dans mon esprit, que celui qui m'éclaire est celui-là même qui me rend heureux.

2. Je sens que la lumière se répand dans mon esprit à proportion que je le désire, et que je fais pour cela un certain effort que j'appelle attention. Cet effort, qui certainement est de moi, est donc cause de la produc lion de mes idées : ainsi je suis à moi-même ma raison et ma lumière. Et puisque les nouvelles découvertes produisent en moi du plaisir et de la joie, je suis la véritable cause de ma perfection et de mon 'bonheur.

3. Mais prends garde, mon esprit, ne te trompes-tu point? La lumière se répand en toi, lorsque tu le désires, et tu en conclus que tu la produis. Mais penses-tu que les souhaits soient capables de produire quelque chose? Le vois-tu clairement? Y a-t-il une liaison nécessaire enlre les désirs et leur accomplissement?

8 MÉDFTAÏIONS CflRÉTIENNES.

4. Tu cours un peu trop vite. Il y a peut-être un soleil^ pour les esprits, comme tu en vois un pour les corps. Il y a peut-être une lumière^ et une sagesse éternelle, une raison universelle, immuable, nécessaire, qui éclaire tous les hommes et qui les rend raisonnables. Si c'était une telle lumière qui t'éclairât, si celui qui renferme les idées de tous les êtres t'aimait tant que de se vouloir bien communiquer à toi à proportion de tes désirs, ne serais-tu pas bien misérable de tirer de sa bonté des raisons de ton ingratitude? Ne serais-tu pas bien déraisonnable de juger que tes souhaits sont la cause véritable de tes lumières, à cause de la fidélité et de l'exactitude avec laquelle cette souveraine raison te donnerait ce que tu souhaites dans le moment que tu le souhaites?

5. Dès que tu veux penser à quelque objet, l'idée de cet objet se présente à ton esprit : mais c*est peut -être

me faveur que tu dois reconnaître d'autant plus volontiers qu'elle t'est plus promptement accordée, c'est peut-être que les volontés de ton Dieu, qui sont immuables et toujours efficaces, s'accordent avec les tiennes, et qu'en cela elles font ce que tu veux et ce que lu penses faire. Tu fais véritablement un e/foi^t pour te représenter tes idées : ou plutôt tu veux, malgré la peine et la résistance que tu trouves, te les représenter. Mais cet eff'orf que tu fais est accompagné d'un sentiment par lequel Dieu te marque ton impuissance et te fait mériter ses dons. Vois-tu clairement que cet effort soit une marque certaine de l'efficace de tes volontés? Prends-y garde ! cet effort est souvent inefficace, et tu ne vois point clairement qu'il soit efficace par luimême.

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