Pourquoi juges-tu que tu es la cause de tes idées
1 Sap. 5, 6.
« Joan. 1, 9.
Sais-tu bien seulement ce que c'est qu'une idée? Sais-tu de quoi elle est faite? Sais-tu même si elle est faite? Rentre-t-elle dans le néant dès que tu n'y penses plus, ou bien si elle s'éloigne de toi? La fais-tu renaître, ou la rappelles-tu, lorsque, désirant de la revoir, elle se représente à toi? Si tu la rappelles, par quelle puissance l'obliges-tu de revenir? Et si tu la produis de nouveau, par quelle puissance, par quelle adresse, sur quel modèle la rends-tu si semblable à elle-même?
7. Voici seulement ce qu'il y a de certain. Tu veux penser, par exemple, à un carré, et l'idée de ce carré se présente à toi : tout le reste t'est encore incertain. Tu peux donc juger que tes volontés sont ordinairement accompagnées de certaines idées, tu en es convaincu par le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi. Mais par quelle raison jugeras-tu que tu en es véritablement la cause? Prends garde! de quoi for> meras-tu l'idée du carré? la formeras-tu du néant ou des corps qui t'environnent? Si du néant, tu peux donc créer. Mais sur quel modèle? Mais d'où as-tu ce mo dèle?Mais si tu as un modèle que tu n'as 4)as fait, va quoi te servira ton idée que tu prétends avoir faile? Le modèle suffira, car c*est véritablement ton modèle, et non ton idée, qui t'éclaire et que tu consultes. Laisse donc là ton idée prétendue, et reconnais que l'auteur de tes modèles est l'auteur de les connaissances.
8. Tu penses, peut-être, que tu reçois ou que tu formes des corps qui t'environnent les idées que tu en as? Mais n'écoute pas tes sens. Consulte ce que tu reconnais en toi de plus éclairé et de moins sujet à l'erreur. Penses-tu que ces corps soient visibles par eux-mêmes ; qu'ils puissent agir en toi, et se représenter à toi? Penses-tu qu'une figure puisse produire une idée, et un mouvement local un sentiment agréable ou désagréable.
10 MÉDITATIONS CHBÉTIENNES.
9. Le corps le plus capable d'agir en toi esl apparemment celui auquel ton esprit est immédiatement uni : car si ceux qui t'environnent agissent en toi, ils n'agissent que par lui. Dis-moi donc quelle est sa figure, sa grosseur, sa situation? Est-ce cette glande qu'on Bii^peWepinéale, ou quelque autre partie voisine? Si ton corps ou la partie principale que tu animes dans ton corps ne peut se représenter à toi, comment cette partie pourra-t-elle par elle-même te représenter les corps qui t'environnent?
iO. Mais peut-être diras-tu que c'est toi-même qui t'appliques aux corps de dehors; que tu te répands sui^ eux; que tu les pénètres, ou celui qui en a reçu l'impression, et que tu en extrais tes idées : car il n'y a point de chimères que tu ne formes, d'extravagances que tu ne soutiennes, de galimatias que tu ne sois prêt de dire pour défendre l'honneur de tes puissances imaginaires. Courage donc! répands- toi jusque dans les cieux par tes rayons visuels : ou si tu crains de te dissiper dans ces grands espaces, et de quitter le corps que tu animes, reçois avec soin l'impression ou l'éclat des étoiles; multiplie tes facultés et range-les par ordre pour la recevoir; divise-toi encore toi-même en deux parties, dont l'une spiritualise les images de ces corps introduites et conduites jusqu'à elle par le premier des sens, et l'autre les reçoive parfaitement transformées en idées. Courage! te voilà ta lumière à toi-même par ton adresse et par ta puissance : tu n'as besoin que de la présence des corps pour les voir. Te voilà philosophe parfait : car tu n'as point recours à Dieu pour expliquer les choses les plus difficiles. Mais, pauvre et superbe esprit, ton imagination te séduit. Ne sens-tu pas la faiblesse et la vanité de tes puissances? ne vois-tu pas que ces deux intellects tant vantés ne sont que de pures fictions, et que les philosophes ne les ont iraa-
ginés que pour flatter leur orgueil et couvrir leur ignorance ?
11. Interroge ta raison, consùlle ta conscience, rentre en toi-même. As-tu quelque idée ou quelque sentiment intérieur de ces deux puissances et de ces autres facultés que tu donnes si libéralement? Tu dois les sentir, si tu te les attribues : tu dois les connaître, si tu t'en sers. Veux-tu juger sans examen : veux-tu saùs raison te distinguer de toi-même? Il ne faut dire que ce qu'on voit clairement; il ne faut s'attribuer que ce qu'on sent intérieurement. Autrement on devine au hasard, on s'élève en idée, on se grossit de vent, et l'orgueil et Tamour-propre fait de l'être de l'homme un composé fantastique de grandeurs et de puissances imaginaires.
i2. Je te prie donc, quelle action produis-tu lorsqu'ayantles yeux ouverts tu vois ce qui t'environne? Astu sentiment intérieur de l'action de ton intellect agissant? Quoi! tu ne sais et tu ne sens rien de ce que tu fais? Mais n'est-ce pas là une preuve évidente que tu ne fais rien ?Tu exprimé^ du carré que tu vois ou de son image corporelle l'idée qui le représente, et tu ne connais ni ne sens l'action, par laquelle tu fais cette expression merveilleuse? Qui t'apprend donc que tu agis dans cette opération ?
13. Mais, je te demande, quand t'aviseras-tu de faire tes expressions ? car les images corporelles des objets, supposé qu'il y ait dételles images, ne sont point intelligibles: elles ne peuvent se représenter à toi. Agiras-tu sur ce qui t'est inconnu ? Mais qui t'avertira d'agir, qui réglera ton action ? Multiplie donc encore tes facultés, si tu veux défendre ton pouvoir et ton indépendance.
fi. Lorsque lu vois proche de toi un carré ou un cercle en différentes situations, les projections qui se
l'I MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.
font de ces figures sur ton nerf optique sont toutes différentes, et par .conséquent, les images corporelles qui s'en forment dans ton cerveau ne peuvent pas être les mômes : elles doivent ressembler à des parallélogrammes ou à des ellipses de toutes façons, et cependant tu ne vois toujours qu'un même carré ou un même cercle *. Par quelle adresse exprimes-tu des idées semblables à ces figures, et tout à fait dissemblables aux images dont tu assures toutefois que tu les exprimes?
15. Au contraire, lorsque tu vois sur un tableau certaines figures, tu t'en représentes qui leur sont tout dissemblables; lorsque tu vois des ellipses, tu te représentes des cercles, et tu formes des idées intellectuelles de carré sur des images corporelles de parallélogrammes. Comment te laisses-tu tromper par tes propres puissances, malgré toutes tes connaissances et tous les efforts de ta volonté? Et comment exprimes-tu des idées qui ne ressemblent ni aux images dont tu les exprimes, ni même à l'objet qui envoie ces images prétendues?
16. Puisque ces puissances te trompent, ne t'en glorifie pas ; et puisqu'elles sont contraires à tes volontés, ne les appelle point tes puissances. Elles ne sont point en ton pouvoir, si elles agissent en toi malgré toi. Ce n'est point toi qui agis par elles, puisqu'elles résistent à ton action, puisqu'elles agissent contre tes efforts, ou puisqu'elles agissent sans que tu y penses.
17. Tu demeureras peut-être d'accord que les idées des objets qui t'environnent se produisent en toi par une puissance que tu ne connais pas et qui ne t'ap* partient pas, pourvu que l*on t'accorde aussi que cette puissance ne produise tes idées que de ta propre subs-
' Voy. le deuxième Entretien sur la Métaphysique,
1>UEM1ËHE MEDITATION. là
tance ; car lu veux trouver en toi toutes choses; et si tu sens bien que tu ne les renfermes pas toutes actuellement, tu prétends du moins les renfermer en puissance et dans leurs idées.
18. Mais, je te prie, peut-on tirer d'un être aussi limité que tu es, les idées de tous les êtres ; d'un être d'une seule espèce, les idées de toutes les espèces ; d'un être imparfait et déréglé, les idées que lu as de la perfection et de Tordre ? Trouveras-tu dans la mutabilité de ta nature des vérités nécessaires, dans l'inconstance de tes volontés des lois incapables de changement, dans un esprit de quelques jours, des vérités et des lois éternelles?
19. Tu pénètres les cieux, tu perces les abîmes ; tu découvres le mouvement et la situation des astres, tu devines la qualité et la formation des métaux : tu te répands même au delà des cieux, car tu passes les bornes du monde que tu considères, et cependant lu t'imagines que tu renfermes en toi-même tout ce que tu vois. Quoi I penses-tu être assez grand pour renfermer en toi les espaces immenses que tu aperçois ? Penses-tu que ton être puisse recevoir des modifications qui te représentent actuellement l'infini? Penses-lu même avoir assez d'étendue pour contenir en toi l'idée de tout ce que tu peux concevoir dans ce qu'on appelle un atome ; car tu conçois clairement que la plus petite partie de la matière que tu imagines, se pouvant diviser à l'infini, elle renferme en puissance une infinité de figures et de rapports tous différents*
20. Je t'accorde cependant que tu puisses recevoir actuellement en toi des modifications infinies, mais, quand tu penses à des espaces immenses^ tu ne vois vois pas seulement des modifications infinies, tu vois une substance infinie : tu ne la vois donc pas en toi.
âl . Réponds-moi. Tu vois clairement que l'hyperbole