Je sais toutes choses, mon fils, mais je ne pense
160 MÉDITATIONS CHRËTIENNES.
pas actuellement à toutes choses. Cela est fort différent, ne le confonds pas. Tu sais que 2 fois 2 font 4, quoique tu n'y penses pas toujours ; tu ne serais pas fort content d'y penser sans cesse. Un esprit fini serait nécessairement ignorant s^il pensait toujours aux mêmes choses. Gela n'a pas besoin de preuve. On sait une vérité, on la possède, lorsque par son travail où autrement on a acquis droit sur elle, et qu'elle se présente à l'esprit dès qu'on le souhaite. Ainsi je n'ignore rien. Car il n'y a rien à quoi je veuille penser qui ne se découvre aussitôt à mon esprit sans travail et sans application de ma part. Je possède véritablement tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Mais occupé comme je suis à l'objet qui fait mon bonheur, objet infini ; moi qui suis fini, je ne dois pas toujours vouloir penser actuellement à des choses qui ne me sont pas nécessaires pour exécuter mes desseins. J'achèverai mon Église quoique la malice des chrétiens qui vivent présentement me résiste. Et, si je ne trouve plus de matériaux propres à mon édifice dans le pays que tu habites, j'enverrai des prédicateurs jusque dans l'autre monde, et là je ferai des miracles que je ne dois pas selon Tordre faire dans des lieux où la vérité de mon Évangile est suffisamment démontrée. Ces miracles me fourniront plus de matériaux que je n'en ai besoin, et ma grâce y fructifiera bien davantage que dans ton pays, où il te semble que tout le monde ait résolu de me combattre.
29. Mais, que je pense ou ne pense pas actuellement aux circonstances infinies de la combinaison de la nature et de la grâce, lesquelles peuvent rendre inutiles les secours que je donne aux justes, qu'en peuton raisonnablement conclure contre ma charité pour les hommes ? Ne leur ai-je pas donné, par tout ce que j^ai fait pour eux, des marques assez éclatantes de mon
amour, et ne doivent-ils pas croire que j'ai des raisons que je dois préférer à leurs désirs? Ce n'est point, encore un coup, la connaissance de déterminations futures des volontés libres, qui doit régler l'action par laquelle je répands la grâce. Je dois régler mes désirs ou mon action sur l'ouvrage que je construis. Je les dois régler sur le besoin des justes, et non pas sur leur négligence. Ils se laissent vaincre : ce n'est pas ma faute. Ils pouvaient combattre, ils eussent été victorieux. J'agis comme je dois agir en consultant le Verbe en tant que Verbe, en tant que raison, en tant que sagesse éternelle, consultant l'ordre dont tu n'as qu'une connaissance fort imparfaite. Si je réglais mes dons uniquement sur la connaissance des événements libres, Tordre de la grâce ne serait plus digne de la sagesse infinie de Dieu. Il n'est pas nécessaire que je te le prouve, et ton attention est déjà trop fatiguée. Ma conduite dans la construction de mon ouvrage doit porter le caractère d'une cause occasionnelle et d'un esprit fini, qui par le droit de sa nature ne pénètre point les cœurs, et ne pense point actuellement à tous les événements qui dépendent de causes libres, afin que Dieu seul ait toute la gloire de mon ouvrage, et qu'on admire éternellement la sagesse infinie de celui qui fait toutes cboses par les moyens les plus simples.
mon Sauveur ! la sagesse de Dieu passe infiniment toutes nos vues. Malheur à ceux qui critiquent votre conduite; je veux m'y soumettre sans l'examiner ; vous n'avez que trop fait pour les hommes, quoiqu'ils se plaignent souvent de vous, ce sont des ingrats et des insolents, et je reconnais que j'ai fait un si mauvais usage de votre grâce, que quand vous me laisseriez sans secours, je n'aurais aucun sujet de me plaindre de votre conduite.
De la grâce en général. Des grâces de lumière et de sentiment qui produisent et qui conservent la charité. En particulier des causes occasionnelles des grâces de lumière.
i. sagesse divine, Verbe éternel du Père. tout-puissant, vous voulez bien faire vos délices de converser parmi les hommes * ; vous apprenez aux souverains à régner; vous inspirez aux législateurs les lois qu'ils établissent, mais les petits et les grands ont la liberté de vous consulter ; vous êtes la raison universellie des esprits, et les anges, les hommes et les démons même, reçoivent de vous tout ce qu'ils ont de lumière et de connaissances. Le ciel, à la vérité, est le lieu principal de votre demeure et de vos faveurs ; mais il ne renferme point la substance intelligible de votre être, ihne donne point de bornes à votre bonté ; vous éclairez toute la terre ; nous pouvons tous nous réjouir à votre lumière et nous nourrir de votre substance; vous percez même les abîmes, vous pénétrez jusqu'aux enfers, et là, votre lumière, qui dans le ciel fait le bonheur des saints et sur la terre l'espérance des justes, produit un feu qui dévore et qui désespère les démons et les damnés. Le soleil éclaire inégalement selon les saisons; la nuit le cache à nos yeux, il s'éclipse souvent et se couvre de taches ; mais, Père des lumières, vous êtes
' Prov. 8.
toujours éclatant et lumineux; vous êtes toujours prêt à dissiper les ténèbres de l'esprit; vous n'êtes point sujet au changement, ni à des révolutions qui produisent successivement et les jours et les nuits ^. Vous m'avez appris ces vérités, et je me fais un plaisir d'y penser souvent *. Mais, hélas ! que je suis aveugle, tout environné et tout pénétré que je suis de votre lumière, je me trouve souvent dans des ténèbres épaisses. Seigneur, faites que je voie, ouvrez- moi les yeux, apprenez-moi à marcher sûrement dans la voie qui conduit à la vie. Je ne puis rien sans le secours de votre grâce, mais que dois-je faire pour l'obtenir, comment puis-je la conserver, quel est l'usage que j'en dois faire, afin qu'elle opère en moi tout l'effet pour lequel vous me la donnez? Expliquez-moi, mon unique maître, mais dans le détail et d'une manière convaincante et sensible, les vérités par lesquelles je dois régler ma conduite, afin que j'entre dans le grand dessein que vous exécutez à la gloire de votre Père, et que je mérite d'avoir quelque part à l'héritage que vous préparez à vos élus.
2. Tu me donnes de la joie, mon cher fils, par la prière que tu me fais. Ceux qui m'invoquent me font honneur, et ceux qui m'invoquent dans le dessein 4'honorer mon Père, et pour s'instruire de leurs devoirs, me touchent vivement et tous les esprits bienheureux 2. Tout est en joie dans le ciel, lorsqu'un pécheur se convertit, parce que ceux qui aiment l'ordre se réjouissent, lorsqu'ils apprennent que les hommes tâchent de s'y conformer*. Ne te sens-tu pas toi-même comme surpris de joie, lorsqu'on te raconte les actions
« Jac. I, 17.
« Méd. I et //.
' Psal. 49, 15, 23.
^ Lhc. 15, 7, 10.
164 MÉDITATIONS CORÉTIËNNES.
héroïques des gens de bien? L'amour, quoique faible et imparfait, que lu as pour Tordre, s'étend alors jusques à ces âmes généreuses; tu les aimes, tu les honores, tu voudrais même leur donner des marques de ton estime et les ^secourir dans leurs misères. Juge donc par là, mon fils, de Tamour que j'ai pour loi, et si tu dois craindre que, de mon côté, je manque à te donner toutes les lumières que tu désires et qui te sont nécessaires.
3. Je veux néanmoins que tu saches que maintenant tu ne peux sans travail et sans peine comprendre clairement les vérités que je vais l'expliquer. L'homme devenu pécheur est condamné à gagner sa vie à la sueur de son front *. Ne l'entends pas, mon fils, simplement de la vie du corps; ton corps n'est pas ton être propre. Les riches ne travaillent pas pour gagner cette misérable vie. Entends, de la vie et de la nourriture de l'âme, l'arrêt irrévocable que Dieu a prononcé contre le pécheur ; entends-le de la vérité qui est le pain dont l'esprit se nourrit et s'engraisse : car tu ne peux, sans le travail de la méditation, te nourrir des vérités qui doivent régler ta conduite et te préserver de la mort ; lu ne peux les comprendre clairement sans une grande attention. Or, maintenant, toute attention qui a rapport aux vrais biens est pénible et désagréable, parce que depuis le péché le corps appesantit l'esprit". Il l'interrompt sans cesse pour l'appliquer aux objets qui flattent les sens et les passions ; il jette le trouble et la confusion dans toutes les idées de l'âme, et Ton ne peut sans une vigilance et une action continuelle discerner les vérités pures qui donnent à l'âme la force et la santé, de certaines vérités sensibles par lesquelles l'homme se conduit, pour se conserver une vie pleine de mi-
1 Gen. 3, v. 19.
« i>op. 9, 15.
sères, el se faire quelque établissement dans le lieu de son exil.
4. Tu me demandes, mon fils, que je t'explique en détail les moyens par lesquels les hommes peuvent obtenir le secours de la grâce. Cette demande est bien générale. Avant que d'y répondre clairement et sans équivoque, il faut que j'attache aux termes qui l'expriment des idées particulières. Le mot de grâce signifie plusieurs choses différentes; mais, quand il n'y en aurait que d'une espèce : comme parmi les hommes il se trouve des justes et des pécheurs, on peut dire qu'il y a et en même temps qu'il n'y a pas de moyens d'obtenir la grâce; car les justes peuvent ce que ne peuvent pas les pécheurs. La grâce n'est pas donnée selon les mérites * ; elle doit prévenir nos volontés. Les pécheurs ne peuvent donc point la mériter ou s'en rendre dignes ; ils ne peuvent par eux-mêmes l'obtenir.Mais la prière continuelle du juste peut beaucoup*; car ceux qui demeurent unis avec moi par Ja charité obtiendront ce qu'ils demandent '. Ainsi, tu vois déjà en partie la nécessité qu'il y a de définir les termes et de résoudre par parties ta question indéterminée, afin que mes réponses ne te donnent point quelque occasion de tomber dans l'erreur.
5. La principale grâce, celle qui rend juste et agréable à Dieu, c'est la charité ou Tamour de l'ordre, amour qui doit régner dans le cœur et auquel on doit sacrifier tous les autres amours ; car Dieu ne regarde pas comme justes tous ceux qui ont quelque amour de l'ordre, puisqu'il n'y a point d'homme qui soit privéde cet amour. Personne n'est juste devant Dieu *, si l'a-
« Rom. 9.
« Jac. 5, 16.
* Joan. 16, 7.
* Matt/i, 10, 37.
mour qu'il a pour l'ordre ne règne absolument et ue souffre point d'égal ; et personne n'est parfaitement juste tant que l'amour qu'il a pour Tordre n'est pas uniquement le princij)e de tous les mouvements de son cœur, ce qui ne se trouve que dans l'autre vie. Or, l'amour de l'ordre, la charité ardente et dominante S ne se peut acquérir parles forces du libre arbitre; c'est une grâce que l'homme ne peut obtenir que par le secours de la grâce. C'est une grâce habituelle, qui ne se peut obtenir que par le secours de la grâce actuelle, ou par le baptême, à l'égard des enfants, qui certainement n'ont nul pouvoir de 3e le procurer. Et tu souhaites de savoir quels sont les moyens par lesqucilis on peut obtenir les secoui^ nécessaires pour acquérir cette grâce excellente, qui nous rend agréables aux yeux de Dieu.
6. AHu que tu te satisfasses pleinement sur ce que tu souhaites de connaître, au lieu de me consulter, tourne-toi vers toi-même, et consulte le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi. Quand tu commences à aimer quelque objet, que sens-tu en toi qui donne la naissance à ce nouveau mouvement d'amour? N'est-ce pas ou que tu découvres, par une vue claire de l'esprit, ou que tu juges, par le sentiment confus de quelque plaisir, que cet objet est un bien à ton égard? Si tu aimes les vrais biens, les biens de l'esprit, n'est-ce pas que tu reconnais clairement qu'ils sont aimables? Si tu aimes les corps, n'est-ce pas à cause que, dans leur approche, tu te sens touché de quelque plaisir? Consulte ta mémoire pour y découvrir le principe de toutes les inclinations qui te dominent ou qui t'ont dominé, et tu reconnaîtras qu'elles
* Si non ex Deo charitas sed ex hominibus, vicerunt Pelagûini : si auteni ex Deo, vicimus Pelagianos. Aug,, De graU et Kbero arb.t
doivent toutes leur naissance à la lumière ou au sentiment, ou à l'un et à l'autre de ces principes de toutes les déterminations des volontés. Ainsi, les deux grâces actuelles, qui servent à produire dans le cœur de rhommé la grâce habituelle ou la charité dominante, se réduisent, en général, ou à des grâces de lumière, ou à des grâces de sentiment, ou plutôt à des grâces de lumière et de sentiment jointes ensemble. Il est maintenant question de t'expliquer quels sont les moyens par lesquels tu peux obtenir ces sortes de grâces.
7. Tu sais bien, mon fils, qu'il n'y a que Dieu qui agisse immédiatement dans les esprits * ; que c'est lui seul qui les éclaire par la lumière qu'il répand en eux, et qui les anime et les agite par les divers sentiments dont il modifie leur substance. Il est donc nécessaire, pour obtenir le secours de la grâce, de savoir quels sont les moyens par lesquels on fait en sorte que Dieu agisse dans les esprits. Or, il n'y a, en général, que deux de ces moyens. Le premier, c'est la nécessité de l'ordre; car Dieu ne manque jamais à exécuter ce que l'ordre demande. Le second moyen, ce sont les causes occasionnelles que Dieu a établies pour exécuter sçs desseins; car l'efficace de la volonté de Dieu, dans Tordre de la nature et dans celui de la grâce, doit être déterminée par l'action de quelque cause occasionnelle, ainsi que je t'ai déjà dit et que je t'expliquerai plus au long.
8. Le premier moyen est absolument inutile aux pécheurs; car ils ne peuvent faire en sorte que l'ordre et la justice demandent que Dieu leur fasse grâce. Certainement on ne peut, par les forces du libre arbitre, faire la moindre action qui soit méritoire des vrais
« 2. Cor. 3,, 5.
168 MEDITATIONS CDRETIENNES.
biens. Tous les pécheurs peuvent, à la vérité, mériter quelque récompense, parce qu'il n'y en a point, quelque corrompus qu'ils soient, qui n'aient quelque idée et même quelque amour pour Tordre *; mais ils ne. peuvent rien mériter qui conduise à la possession des vrais biens, parce que l'amour naturel qu'ils ont pour l'ordre est trop faible pour vaincre l'amour-propref^ et le sacrifier à la vérité et à la justice. Ainsi, les pécheurs ne pouvant mériter la grâce, ils ne peuvent obliger Dieu, par l'amour invincible qu'il a pour Tordre et pour la justice, à leur donner les secours dont ils ont besoin.
9. Mais comme les justes sont animés de la charité, ils sont en état de mériter. Ils peuvent, par la force invincible de la justice, et en conséquence des promesses que je leur ai faites, obliger Dieu à augmenter leur grâce ; ils le peuvent en faisant bon usage de celle qu'ils ont reçue. Néanmoins, si Dieu ne donnait aux justes précisément que ce qu'ils méritent par la nécessité de Tordre; bien loin de croître en charité, ils ne persévéreraient pas longtemps dans la justice : tant est grande la faiblesse que le péché leur a causée. Il est nécessaire, mon fils, que je prie sans cesse pour les élus, et que j'aie pour eux un soin particulier; car, quoique Dieu ne les abandonne jamais le premier^ ils tombent souvent et périraient sans des secours extraordinaires et en tout sens de pure grâce ^. De sorte qu'on peut dire que Dieu abandonne les justes, lorsqu'il ne leur donne précisément que les secours qui leur sont nécessaires pour vaincre leurs ennemis ; parce que les hommes ne sont pas longtemps à me manquer de fidélité. Ainsi, le premier moyen n'est pas
* Voy. le Traité de Morale, première partie, ch. 3. ' C'est en ce sens qu'il faut prendre quelques passages des Pères qui disent que Dieu abandonne quelquefois les justes.
d'un fort grand usage à Tégard des hommes, dans l'état misérable où ils sont réduits. Mais, pour le second moyen, qui consiste dans la cause occasionnelle que Dieu a établie pour déterminer l'efficace de ses lois ou de ses volontés générales, ii est d'un très- grand usage à l'égard de tous ceux qui croient en moi, qui m'invoquent, qui suivent mes conseils, qui fréquentent les sacrements que j'ai institués. Je t'expliquerai tout ceci ; mais reprends et repasse dans ton esprit ce que je t'ai déjà dit.
10. La lumière et le sentiment sont en général les deux principes des déterminations des volontés. Afin que tu aimes l'ordre, il faut que tu en voies la beauté et que tu la goûtes. Tu ne peux ni voir ni goûter cette beauté si Dieu ne t'éclaire de quelque lumière et ne te modifie ou ne te touche de quelque plaisir ; et, afin que Dieu agisse en toi et te donne la connaissance et le goût de la beauté de Tordre^ il faut que tu détermines l'efficace de sa volonté par la cause occasionnelle qu'il a établie pour te sanctifier et pour former son ouvrage d'une manière sage, uniforme, constante, et qui porte le caractère de ses attributs. C'est moi qui suis cette cause occasionnelle ; ce n'est que par moi que Ton va au Père;^ quiconque m'invoque sera sauvé. Tout ceci est vrai,, ms^is encore si général et si indéterminé que tu aurais tort d*en être pleinement satisfait.
11 . En effet, mon fils, consulte le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi ; ne sens-tu pas que ta penses à ce que tu veux ? Lorsque tu souhaites de résoudre un problème de géométrie ou de pousser quelque principe de métaphysique, ne vois-tu pas que la lumière se répand en toi à proportion de tes désirs ? Tu peux donc conclure que si tes volontés ne sont pas Içs causes véritables de tes connaissances, que du