II
fais de mon esprit à ces âmes épurées qui ne vivent que d'oraison. Ce sont des biens qui se doivent sentir, et qui ne se peuvent exprimer à ceux qui ne les ont jamais goûtés ; ils passent tout sentiment et ne tombent point sous l'imagination. La parole peut produire dans l'esprit des idées nouvelles, mais elle ne peut jamais exciter de sentiments nouveaux; elle peut seulement réveiller le souvenir de ceux dont on a été touché. De sorte que si tu veux iconnaître les fruits excellents de l'oraison, il est nécessaire que tu en goûtes. Appliquetoi donc à l'oraison, fais âe ton esprit et de ton cœur l'usage que tu en dois faire, méprise tous les objets sensibles; ils ne sont pas dignes de ton attention. N'aime aucune créature; Dieu n'a fait ton cœur que pour lui. Si les objets qui t'environnent peuvent t'éclairer et te rendre raisonnable, tourne-toi vers eux, j'y consens. Si quelque créature peut agir en toi et te rendre heureux, aime-la. Mais si je suis seul ta lumière, si Dieu seul est ton bien, pourquoi penses-tu aux corps, pourquoi cours-tu après des objets qui sont au-dessous de toi et incapables d'agir en toi?
18. Si tu ne savais pas, mon fils, que Dieu seul agit en toi, et que toutes les créatures ne sont que des êtres impuissants ou des causes occasionnelles de ce qui se passe en ton âme, tu pourrais peut-être penser à elles et les aimer à proportion du bien qu'elles pourraient te faire ; mais comment peux- tu t'en occuper et les aimer, sachant que la véritable cause de ton bonheur en a de la jalousie? Dieu n'agit point en toi que tu ne t'approchesude ces objets. Je le veux : approche-toi d'eux par le corps, mais de Dieu par l'esprit. Sers-toi de tes sens pour régler les mouvements de ton corps par rapport aux objets qui t'environnent ; c'est là leur usage naturel. Mais vis par la raison ; sers-toi de ton esprit pour régler les mouvements de ton cœur vers la cause vérita-
b\e de ton bonheur. Ce que je te dis ne paraît déraisonmble qu'à ceux qui se confondent avec leur corps, qui ne distinguent point entre aimer et s'approcher, craindre et fuir, négliger et demeurer immobile : en un mot, entre les mouvements de Tàme, qui ne doivent tendre que vers Dieu, et les mouvements du corps, par lesquels ou peut s'approcher des objets sensibles. Ah, mon fils! que l'oraison t'est nécessaire, afin que tu te conduises selon ces principes, afin que tu rendes à Dieu tes devoirs, que tu marches toujours en sa présence, et'que tu règles sur lk)rdre tous les mouvements de ton esprit et de ton cœur I Ne manque pas de la pratiquer, et tu verras, par le soin que je prendrai de toi, que la peine que tu y trouveras d'abord sera bien récompensée dans la suite.
19. mon véritable et unique maître, apprenez-moi donc à faire oraison; aidez-moi à faire taire mes sens et mes passions, ou élevez votre voix, afin que malgré le bruit confus qu'ils excitent en moi j'entende clairement vos réponses. Mon esprit travaille par son attention, mais souvent ses efforts sont inutiles; mon imagination, inquiète et chagrine de ce que je m'applique à des sujets où elle n'entend rien, vient à la traverse et dissipe toutes mes idées avant qu'elles aient passé jusqu'au cœur et qu'elles y aient excité des afi'ections salutaires. Verbe fait chair, ô raison des intelligences qui avez pris un corps afin de rendre la vérité sensible à des hommes charnels ! accommodez- vous à ma faiblesse, et parlez-moi d'abord un langage qui n'efi'raie point toutes les puissances de mon âme. Vous savez que je veux invinciblement être heureux; donnez-moi donc dans l'oraison l'avant-goût des vrais biens, afin que je les dé* sire; donnez-moi du dégoût pour les faux biens, afin qu'ils me fassent horreur; soutenez par la douceur de votre grâce l'attention de mon esprit, qui se rebute
«08 MÉDITATIONS CHRÉTIEINNES.
d*un travail désolant et qui paraît ingrat à tous ceux dont la foi est médiocre.
20. Courage, mon fils, reconnais ta faiblesse pour faire le bien ; et lorsque tu sens que Ion corps corrompu par le péché t'appesantit l'esprit, invoque-moi comme ton Sauveur. Ta prière rend honneur à mes qualités, et je me fais un plaisir de t'exaucer. Mais prends garde ; d'où vient que lu reconnais ta faiblesse, et que tu as recours à moi? N'est-ce pas que tu as voulu faire essai de tes forces? Continue donc, mon fils, de faire effort, afin que s'il est sans effet, tu t'humilies et tu implores mon assistance ; et que s'il est accompagné de ma grâce, il te fasse avancer dans la vertu. Je t'avertis néanmoins que je ne te donnerai pas toujours une grâce de sentiment assez vive pour t'attirer à faii*e oraison, si de ton côté tu ne fais servir la nature à la grâce. Ainsi n'oublie pas de te faire une loi d'employer à cet exercice une certaine heure du jour, et le reste du temps ne laisse pas remplir ton esprit et ton cœur de désirs et de soins superflus. Tu ne goûteras jamais l'oraison, si tu t'abandonnes à tes passions ; parce que le plaisir donnant le branle aux mouvements du cœur, il faudrait que je te donnasse tous les jours des grâces extraordinaires et miraculeuses de sentiment pour te porter à l'oraison, si dans le même temps ton ccBur était en mouvement vers l'objet de quelque passion violente. Veille donc et prie; car il faut veiller pour prier. Il faut veiller non seulement pour prier utilement, mais encore pour prier règlement. Il faut se préparer avant que de prier, autrement c'est tenter Dieu *; c'est lui demander qu'il fasse des miracles, et qu'il trouble la simplicité de ses voies et l'uniformité de sa conduite.
« Eccl. 18, 2^5.
Jésus-CJirist a des désirs passagers et des désirs stables et permanents. Les premiers influencent la grâce actuelle, et les seconds l'habituelle. C'est de ceux-ci que dépend Tefficace des sacrements de la nouvelle alliance, qui donnent la charité par laquelle on a droit aux biens promis par lalliance. Différence entre Tamour actuel et Tamour habituel. En quoi consiste la justification. De la contrition et de Tattrition. Effets du sacrement de pénitence, et ce qu'il faut faire pour s'y préparer.
ma lumière et ma raison, je me présente devant vous pour recevoir ma nourriture ordinaire et les règles de ma conduite. Que puis-je faire encore pour avoir bonne part aux influences que vous répandez comme chef de l'Église dans les membres qui la composent? Faut-il vous invoquer sans cesse, et n'y a-t-il point encore d'autres moyens que ceux que vous m'avez prescrits par lesquels je puisse obtenir ce que je souhaite ?
1. Oui, mon fils, il y en a d'autres ; mais ceux que je t'ai exposes sont les plus nécessaires. Tu peux par Tusage des sacrements, pap des œuvres de charité, par des actions de pénitence, obtenir beaucoup de grâces, mais d'une manière difl'érente que par l'invocation et la prière. Afin que tu conçoives clairement ce que je vais te dire, écoute-moi sérieusement.
2. Tu sais bien que Dieu ne donne jamais aux hommes ses grâces, je parle des grâces qui en tous sens sont pures grâces, si je ne le porte à cela par mes
210 MÉUIÏAIIONS CURÉTIENNES.
désirs, qui sont les causes occasionnelles qui le déterminent comme cause véritable à agir selon les lois générales qu'il a établies, ainsi que je t'ai déjà dit tant de fois; or j'ai des désirs de deux sortes. Les uns sont actuels, passagers, particuliers; les autres sont stables, permanents, généraux. Les derniers consistent dans une disposition ferme et constante de ma volonté à l'égard de certains effets, qui tendent à la sanctification de mon Église et à l'exécution de mon ouvrage.
3. Les désirs actuels distribuent d'ordinaire la grâce actuelle, et les désirs stables et permanents la grâce habituelle. Lorsque tu m'invoques avec foi, tu excites en moi des désirs actuels ; tu reçois aussi les secours dont tu as besoin. Mais lorsque tu t'approches des sacrements avec les dispositions nécessaires, tu reçois: la grâce habituelle, parce qu'en tout temps j'ai un désir stable, permanent, général, que tous ceux qui s'approchent des sacrements reçoivent la grâce justifiante, lorsqu'ils ne mettent point d'opposition à leur efficace. C'est pour cela que tous les sacrements de la nouvelle alliance opèrent la grâce, et que ce sont les canaux par lesquels elle coule sans cesse du chef de l'Église dans les membres qui la composent. Mais entencjs ceci de la grâce habituelle et justifiante, qui donne droit aux secours que Dieu a promis aux justes pour persévérer dans le bien, et non point de ces mêmes secours; car un enfant, un malade, un homme que je suppose hors d'état de faire usage de sa liberté, peut néanmoins recevoir par les sacrements la grâce habituelle, ou une augmentation de cette grâce sans le secours actuel des grâces de sentiment.
4. Afin que tu te formes quelque idée de la manière dont j'agis, considère en ma personne un architecte qui veut élever à la gloire de son prince un ample et somptueux édifice. L'esprit plein de son grand dessein et
S£1ZIÉMË MÉDITATION. !2 1 1
des moyens de l'exécuter, il donne ses ordres pour faire apporter les matériaux nécessaires. Il construit ses machines et veille sans cesse, afin que son ouvrage s'avance et que tout contribue à l'exécution de son dessein. Tu peux donc reconnaître dans cet architecte des désirs semblables aux miens. Car il a des désirs actuels et passagers par rapport aux besoins particuliers et passagers de son ouvrage, ou des matériaux qui se présentent à ses yeux, et des désirs permanents à l'égard des besoins généraux et continuels. Il désire sans cesse que les machines qu'il a préparées fassent leur effet; que les rivières, qui lui conduisent les matériaux, ne tarissent point; que rien ne se démonte de ce qu'il peut déjà y avoir de construit.
5. Si l'âme de l'homme poyivait selon ses désirs donner au corps la forme et l'accroissement, comme je fais à l'Église qui est mon corps >, elle aurait sans doute une suite de pensées et de désirs, qui te peuvent encore donner une idée assez juste de l'action par laquelle j'exécute mon ouvrage. Ce serait par des désirs actuels et particuliers que l'âme ferait tous ces mouvements qu'on appelle volontaires, et qui doivent changer la situation du corps par rapport aux objets qui se succèdent les uns aux autres. Mais ce serait par des désirs permanents qu'elle ferait la digestion, et qu'elle donnerait au cœur et aux poumons les mouvements qu'on appelle naturels et involontaires, parce qu'en tout temps ces mouvements sont nécessaires à la formation et à la conservation du corps. En recherchant ainsi les divers désirs d'un architecte ^ qui exécute quelque grand dessein, ou d'une âme à qui Dieu aurait donné la puissance de se faire un corps et de le
' Eph. lil 15, IC. 5, 30 ; Col. 2, 19, etc.
« I Cor, 3, 16; Apoc. 3, 12.
conserver *, tu peux te former quelque idée générale de l'action par laquelle je construis maintenant mon ouvrage. Voici en deux mots la conduite que j'ai tenue.
6. Lorsque j'étais sur la terre, j'avais déjà résolu le dessein que j'exécute dans le ciel. J'enseignais dans cette vue mes apôtres et mes disciples par mes paroles et par mes exemples. Après ma résurrection, je leur ai donné mes ordres pendant les quarante jours qui ont précédé mon triomphe et mon ascension *. Et après que je suis entré dans le Saint des saints, que j'ai été assis à la droite de mon Père, que j'ai été établi souverain prêtre des vrais biens selon l'ordre de Melchisédech ; j'ai commencé tout de bon l'exécution de mon ouvrage; j'ai envoyé le Saint-Esprit 3; j'ai fait mes libéralités ; j'ai mis tout en mquvement.pour me fournir les matériaux propres à mes desseins. Alors toutes les nations de la terre m'ont été abandonnées ♦ afin que rien manquât à mon ouvrage. Alors, bien loin d'empêcher que mes apôtres ne prêchassent aux gentils *, je les y ai excités par des révélations et par des miracles ^. Je suis même venu en personne pour ôter à la synagogue un zélé défenseur ^ et en faire l'apôtre des nations. Les Juifs étaient trop opposés à mes desseins; le désir de mon ouvrage me pressait trop, et je ne pouvais différer davantage la construction du temple que mon Père doit habiter.
7. J'ai donc maintenant un grand peuple à gouverner et à défendre. Toutes les nations de la terre sont
1 Eph. 4, 15, 16. 5, 30, etc.
^Ad, 1, 3.
s Ib. 2.
* Ps. 2, 8; Hebr. 5, 5.
* Âct. 10, 5.
« Ib. 9.
•ï Ib, 13.
soumises à mes lois, et combattent généreusement sous mes enseignes contre le monde et Tenfer. Il faut que je les éclaire contre des ennemis invisibles, que je les soutienne contre la puissance du fort armé, que je leur donne le courage de mépriser le monde et de se surmonter eux-mômes. J'ai prévu, mon fils, toutes ces choses. Ainsi, avant que de monter au lieu oh je suis présentement *, j'ai réglé l'ordre que tu vois dans l'Église pour en conserver la foi et la discipline, et j*ai établi sept sacrements pour y entretenir et augmenter la sainteté. Car par les sacrements je consacre mes membres; je les vivifie, je les sanctifie, je leur donne la force de vaincre leurs passions, et je les conduis à la gloire qui leur est préparée dans le ciel.
8. Car tu dois savoir, mon fils, que les sacrements que j'ai institués ne sont pas semblables à ceux de la synagogue. La première alliance ne promettait point les vrais biens ^, et les sacrements de cette alliance ' n'étaient que des signes extérieurs par lesquels le peuple de Dieu, figure de l'Église, se pouvait discerner des nations idolâtres. Mais les sacrements que j'ai établis ne sont pas seulement des signes et des cérémonies par lesquels mes enfants se discernent des enfants de ténèbres ; ce sont aussi des sources de grâces*. Comme la nouvelle alliance promet les vrais bieùs; il fallait que ces sacrements y donnassent droit en répandant en l'âme la grâce justifiante, laquelle fournit aussi dans les besoins les secours nécessaires pour la conserver. Ainsi il faut que j'aie toujours un désir ferme, constant, irrévocable, que tous ceux en général qui s'approchent des sacrements avec les dispositions nécessaires, reçoivent la grâce ou une augmentation
t Ad, 1, 3.
s Lev. 26.
s Hebr, 7, 19 ; GoL 3 et 4 ; Rom. 4, 11. 2, 25.
214 M£1)ITAT10NS CHRETIENNES.
de là grâce habituelle, qui les mette en état de mériter les vrais biens que Dieu a promis aux hommes dans la nouvelle alliance qu'il a contractée avec eux par ma médiation.
9. Juge donc maintenant, mon cher fils^ de ce que tu dois faire, et si tu peux négliger l'usage des sacrements que j'ai établis pour ta sanctification. Veux-tu condamner ma conduite en laissant inutiles les moyens que je t'ai fournis pour ton salut ? Penses-tu être assez fort, et ta charité assez ardente, pour vaincre tes passions? Ahl tu ne te connais pas, ni toi, ni les ennemis que tu dois combattre. Mais je veux que tu aies raison de ne rien craindre : as-tu raison de ne pas travailler à augmenter ta charité, et à t'unir à moi de la manière ^ la plus étroite qui se puisse? As-tu peur d'être trop^-^ grand dans le ciel, d*avoir une gloire trop éclatante, d'être trop proche de la majesté et de la sainteté de^ Dieu, de jouir éternellement d'une félicité trop doac^ et trop agréable ? Qui peut donc t'empêcher de Rapprocher de moi dans les sacrements, sachant que ta m'y trouveras prêt à te faire du bien? Je suis là, raoa fils, une source qui coule sans cesse.; viens donc' désaltérer ta soif. Bois à longs traits une eau qui éteint les ardeurs de la concupiscence, et qui deviendra en toi une fontaine qui rejaillira jusqu'à la vie éternelle.
10. mon Sauveur, pardonnez à mon ignorance, à ma stupidité, à mon insensibilité. Je ne connaissais point l'efficace de vos sacrements ; et parce qu'en les recevant je ne sentais rien d'extraordinaire, je les négligeais comme des éléments vides de grâces et sans vertu. C'était la foi qui devait régler mes sentiments, il est vrai. Il me semble aussi qu'elle les a toujours ré* glés. Mais elle n'a guère réglé ma conduite. J'ai cru, du moins confusément, tout ce qu'elle propose à
^ SETZIEME MEDITATION. 215
Croire, mais je n'ai pas fait ce qu'elle ordonne de faire. J'ai toujours été si stupide et si insensible pour tout ce qui regarde mon salut, que ce n'est que depuis que vous parlez à mon cœur que je me sens ému de mes désordres , et tout prêt à mener une autre vie. En effet, vous me parlez d'une manière si vive, que je sens bien que je vous suis cher, et que mes maux yous touchent inûniment plus que moi-même. Maintenant que vous êtes dans la gloire, devriez-vous penser aux hommes ? Ne devriez-vous pas être appliqué tout entier h contempler les perfections infinies de votre Père et à jouir de votre bonheur? Cependant vous pensez à nous, vous compatissez à nos misères*, vous sentez nos maux. Il semble même à ceux qui jugent de la ca« pacité des esprits par ce qu'ils éprouvent en euxmêmes, que toute votre application tende à nous sau- -ver. Car vous avez à tous moments mille désirs pour secourir ceux qui vous invoquent. Vous êtes averti de tous les besoins de vos membres, et vous avez soin d'y pourvoir. Enfin vous conservez soigneusement dans votre âme des dispositions habituelles qui influent la grâce en plusieurs manières dans ceux qui s'approchent des sacrements. Seigneur I qu'il faut être aveugle pour s'égarer, vous ayant pour guide; qu'il faut être misérable pour périr, vous ayant pour sauveur; qu'il faut être ingrat, abandonné» désespéré, pour vous connaître et vous offenser! mon unique maître, continuez de me parler de vos sacrements, et de l'usage que j'en dois faire pour obtenir et pour conserver la grâce sans laquelle je ne puis rien faire qui soit agréable aux yeux de Dieu.
11. Il y a, mon fils, sept sacrements : le baptême, la confirmation, la pénitence, l'eucharistie, l'extrême'
« Hebr. ht 15 ; Act, 9, 5.
onction, l'ordre et le mariage. Je donne à Thomme un être tout nouveau par le baptême. Je lui communique mon esprit avec abondance par la confirmation. S'il tombe dans le péché, je le relève par la pénitence. Je le nourris d'une nourriture toute divine par l'eucharistie. Je le délivre de ses infirmités par l'extrêmeonction. Je donne par l'ordre à mon Église des évêques, des prêtres, des ministres pour la conduire en mon nom et par ma puissance. Et j'unis l'homme avec la femme par le lien indissoluble du mariage, pour figurer sans cesse l'amour que j'aurai éternellement pour l'Église mon épouse, et afin que les chrétiens me fournissent les matériaux nécessaires à mou dessein, avec une intention d'autant plus pure et plus sainte, que l'union des corps est impure et brutale dans les autres hommes. Je ne veux pas, mon fils, te parler en détail des sacrements que tu as déjà reçus, ni de ceux qu'on ne reçoit que rarement : je m'arrêterai seulement à la pénitence et à l'eucharistie, comme étant les seuls dont l'usage t'est plus nécessaire pour te purifier de tes péchés, et pour fortifier ta charité contre les efforts continuels de la concupiscence.
42. Afin que tu conçoives bien l'effet principal du sacrement de pénitence, il faut que je t'explique la différence qu'il y a entre l'état de grâce et celui de péché, et comment on passe de l'un à l'autre. Tu sais bien que l'homme est en état de grâce, lorsque la charité domine dans son cœur; et qu'il est en état de péché lorsque la concupiscence règne en lui; mais cela, mon fils, est si général que tu n'en peux rien conclure de l'eff'et des sacrements. Écoute-moi, et consulte en même temps le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi.
43. La volonté de l'homme peut aimer un objet en deux manières diff'érenles, d'un amour actuel et d'un
amour habituel. L'amour actuel est un mouvement par lequel l'âme est transportée vers le bien. Cet amour est naturel et nécessaire avant le consentement libre de la volonté ; et il est libre, raisonnable et méritoire du moins d'une récompense médiocre et com* mune, lorsque l'esprit n est point porté invinciblement à consentir à ce mouvement naturel, et qu'il y consent avec choix et par raison. Mais il est méritoire d'un bonheur extraordinaire, lorsqu'on sacrifie à cet amour raisonnable quelque amour naturel que le sentiment du bien a produit dans l'âme. Lorsque l'esprit se conduit par raison, il mérite de jouir des droits dus à la nature raisonnable ; mais pour mériter un état plus heureux, il ne suffit pas de se conduire par raison, il faut offrir à Dieu quelque sacrifice. Il faut ou soufi'rir quelque mal en l'honneur du vrai bien, ou du moins se priver pour l'amour de lui de quelque bien dont on pourrait librement jouir si on le voulait. C'est pour cela que Dieu défendit aux premiers hommes de manger d'un fruit beau à voir et agréable au goût. C'est pour cela que la concupiscence même est très-utile à mes desseins. Car elle fournit aux hommes la matière de divers sacrifices, et plusieurs sujets de mérite et de récompense *.
14. L'amour habituel n'est point un mouvement de l'âme, mais un poids, une inclination, une disposition à se mouvoir. Cet amour ne peut s'exprimer que par des termes généraux et métaphoriques. Car, comme l'homme n'a point d'idées distinctes de l'âme , il n'est pas possible de lui marquer distinctement en quoi consiste la nature de ses habitudes. Certainement on ne peut pas expliquer clairement les manières ou les attributs des êtres dont on n'a point d'idée claire. Si
1 Rech, de la Vérité, chap. 7 de la seconde partie du liv. III, et dans V Éclaircissement sur ce même chapitre.