Lorsque tu sens ta conscience chargée de quel
que péché, c'est moi, comme ta raison, qui te fais déjà sentir ce poids, et qui excite, pour ton bien, les remords qui te troublent et qui t'inquiètent. Pense donc d'abord à la sainteté de Dieu, crains sa justice, et disloi souvent à toi-même, que c'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant! La mort est incertaine, et l'éternité la suit. Souviens-toi • ensuite que je suis le sauveur des pécheurs, et que tu as en ma personne un puissant intercesseur auprès de Dieu. Pleure, gémis, humilie-toi, méprise- toi dans l'état misérable où le péché t'a réduit, et invoque-moi avec confiance et avec joie : tu honoreras mes qualités, et je me ferai un plaisir de te délivrer des maux qui t'accablent. Je récompenserai ta foi, et tu seras convaincu que j'ai véritablement la qualité que tu me donnes. Yiensdonc dans le mouvement d'amour que je l'inspire pour récompenser ta confiance; viens te prosterner à mes pieds en la personne du prêtre, et me confesser tes désordres avec humilité, sincérité, repentance. Sers-toi du mouvement actuel que je te donne pour obtenir, par l'efficace du sacrement, la charité justifiante, l'amour dominant de l'ordre et de la justice que tu as perdu. Ne remets point ta conversion, n'endurcis point ton cœur, ne te rends point plus criminel par une indifférence mortelle et par une nonchalance fort périlleuse. Écoute-moi dans la personne du prêtre, comme ton juge aussi bien que ton sauveur; ne résiste point à la pénitence qu'il t'impose; compare les peines qu'il l'ordonne avec celles dont il te délivre et avec la grâce inestimable qu'il te communique par le sacrement ; grâce qui te met au nombre des enfants de Dieu et qui te donne droit aux biens éternels. Ne pense pas à chercher d'autres prêtres plus indulgents, car je ne te ferai peut-être pas demain la grâce que je te ferais aujourd'hui. Je suis d'autant plus indulgent
2 24 MEDITATIONS CQRETIENNES.
que mes minisires sont sévères ; et les pécheurs, qui veulent trouver des prêtres indulgents, ne trouveront pas toujours en ma personne un sauveur incessamment appliqué à les délivrer de leurs misères. Enfin, mon (ils, lorsque, tu as reçu l'absolution, n'oublie pas aussitôt tes offenses et ma bonté. Souviens-toi que tu as été délivré des peines éternelles et que tu as été lavé dans mon sang. Conserve avec soin ta charité; ne laisse point éteindre l'esprit qui t'anime; les rechutes sont dangereuses; il faut plus de grâces, et j'en donne moins. Veille, prie, évite les occasions du péché, et n'attends pas à te relever que ta chute t'ait donné la mort ou t'ait rendu insensible à la perte que tu as faite. Prends pour directeur une personne qui ait de l'expérience, de la piété, de la science; examine bien pour faire un bon choix, mais ne change plus. Tu ne changes pas volontiers ton médecin lorsque tu es persuadé qu'il connaît bien ton tempérament et tes infirmités. Prends garde, néanmoins, à ne pas le croire sur sa parole s'il te donne des conseils opposés aux miens. Lorsque je te parle clairement dans le plus secret de ta raison, tu ne dois plus consulter personne : ton confesseur est sujet à l'erreur, il te peut tromper; il a de la complaisance, il est sensible à l'amitié, il te peut flatter. Préfère néanmoins à ton sentiment celui de ton directeur, lorsque tu peux le suivre sans remords et sans inquiétude : tu dois mé préférer à ton directeur; mais, dans le doute, tu ne dois jamais te préférer à personne.
25. Je vous rends grâce, mon sauveur et mon unique maître, des remèdes excellents que vous apportez à nos maux et des instructions salutaires que vaus me donnez pour m'en servir utilement. Hélas ! en combien de manières appliquez -vous aux pécheurs le prix de votre sang ! et que ne faites-vous point pour me facili-
SEIZIEME MEDITATION. its
ter le chemin qui me doit readre éternellement heureux! Seigneur, que notre salut vous est cher! mais que rhomme est ingrat, qu'il est insensible! Il ne sent point ses maux, il ne reconnaît point vos bienfaits! Semblable à un malade insensé qui insulte aux médecins et qui, tout moribond qu'il est, s'imagine avoir assez de force pour vaquer à ses affaires, il ne sent point. Seigneur, son impuissance pour le bien et méprise fièrement les ordonnances que vous lui prescrivez. sage médecin de mon àmel je veux suivre humblement vos conseils et me servir de vos remèdes avec tous les sentiments possibles de reconnaissance ! Lavez-moi, purifiez-moi dans votre sang, rendez-moi la vie par votre mort ; ne permettez point que je m'égare et que je retombe dans mes désordres; donnez-moi enfin un conducteur fidèle qui me conduise dans vos voies, qui me soutienne dans mes faiblesses, et qui me relève promptement et charitablement de mes chutes !
Raisons de l'institution de l'eucharistie. Effets de ce sacrement.
Préparations à le recevoir.
i . Me voici à vos pieds, mon unique maître, pressé d'un désir extrême de vous entendre parler sur le plus auguste de vos sacrements. Surpris de refficace du baptême, de la confirmation et de la pénitence, que vous m'avez expliqués plus au long, mon esprit s'est trouvé transporté de joie à la pensée de l'Eucharistie. Je me suis imaginé que si vous faites tant de bien aux hommes avec un peu d'eau, une goutte d'huile et quelques paroles remplies de votre Esprit, que le sacrement qui contient effectivement votre corps, votre sang, votre âme et votre personne sacrée, devait être un principe de grâce si fécond et si divin, que désormais rien ne me pouvait manquer si je savais en profiter. O mon Sauveur, augmentez ma joie, satisfaites à naes justes désirs,^ne refusez pas de m'expliquer le mystère qlie vous avez établi pour nous combler de vos faveurs.
2. Tu as raison, mon fils, de croire que l'Eucharistie est une source de grâces tout extraordinaire et toute divine. Les autres sacrements sont plutôt des canaux que des sources ; ils répandent la grâce, mais ils n'en contiennent pas le principe et l'auteur. Ils justifient ceux qui les reçoivent, mais ils ne sont pas établis pour donner à l'âme toute la force et la perfection dont
elle est capable. J'ai institué le baptême pour donner des enTants à mon Église; la conGrmation pour leur soutenir le courage contre les attaques de Tennemi; la pénitence pour les rétablir en grâce ; Textrême-onction pour les délivrer de leurs infirmités ; Tordre et le mariage pour le bien de mon Eglise en général, pour donner à mes ministres droit à la grâce de leur ministère. Car les personnes mariées doivent, comme ministres selon Tordre de la nature, m'offrir et me préparer à leur manière des matériaux que mes ministres, selon un ordre plus saint et plus relevé puissent bénir, consacrer, sanctifler. Ainsi les autres sacrements ne donnent ordinairement aux chrétiens que ce qui leur est nécessaire pour conserver leur qualité , mais les justes reçoivent par TEucharistie toute la force et toute la perfection dont ils sont capables. Je vais, mon fils, Texposer les raisons principales de l'institution de ce sacrement. Écoute-moi avec beaucoup d'attention.
3. Tu agis presque toujours comme si ton corps faisait partie de ton être propre, et que ta nourriture et ta vie fût ce pain matériel dont tu te nourris, et que tu pusses trouver ton bonheur parmi les objets qui frappent tes sens. Séduit et aveuglé par le corps auquel tu es uni, tu penses naturellement que ses biens et ses maux te sont communs. Tu te trompes, mon fils, dès que tu cesses de rentrer en toi-même pour m'écouter. Ce toi à qui je parle, et qui m'entend, est une substance spirituelle qui peut sans ton corps subsister tout entière. Cette substance est unie à un corps, et fait avec lui ce qu'on appelle un homme; mais ce que tu vois de l'homme n'est pas l'homme. N'oublie jamais ces paroles pleines de sens que tu as apprises étant encore enfant. L'homme est un composé de deux substances, de ce toi qui conçoit ce que je te dis, et de ton corps, substance terrestre, animale, insensible. Or ton corps
s 28 MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.
a sa nourriture, et toi la tienne. Il trouve parmi les corps de quoi conserver sa vie et sa perfection, qui ne consistent que dans une circulation parfaite des humeurs et dans une juste conformation de ses membres. Mais toi, mon cher fils, tu ne trouveras point, je ne dis pas dans les corps, mais parmi les Intelligences les plus parfaites, de substance intelligible capable de te nourrir, de te perfectionner, de t'éclairer. La substance spirituelle de ton être ne peut se nourrir que de la substance intelligible de la raison. Je te l'ai dit cent fois ; tu le crois, tu en es môme pleinement convaincu. Mais c'est quand tu y penses, et tu n'y penses point assez.
4. Que si tu n'y penses point assez, mon cher fils, toi qui as mérité par ton attention d'apprendre cette vérité, ces philosophes grossiers qui s'imaginent recevoir de leurs sens tout ce qu'ils ont de connaissances; ces philosophes superbes qui se croient être à eux-mêmes leur maître et leur raison ; le commun des hommes qui ne fait pas seulement attention de quel côté vient la lumière qui le frappe, y pensera-t-il? Ne vois-tu pas que les hommes, semblables aux bêtes les plus stupide» et les plus insensibles, mangent ce que je leur présente sans me reconnaître pour leur bienfaiteur; et que pourvu que ce que je leur donne soit conforme à leur nature ou leur flatte le goût, ils s'en repaissent sans s'enquérir de ce que c'est. N'est-ce pas là se nourrir brutalement de la raison et se servir de la lumière sans penser qu'elle vient du soleil ? Lorsqu'on présente aux ivrognes du vin qui les réjouit, ils demandent quel est le pays qui le produit. Lorsqu'on met sur une table quelque mets inconnu, chacun désire d'en savoir le nom et peut- ê ire la manière de l'apprêter. Mais personne ne se met en peine de savoir quelle est la sub* stance qui nourrit l'espril. Bien loin de rechercher avec
DIX-SEPTIÈME MÉDITATION. 22î>
empressement quelle est la nature de cette substance, dès que tu en as voulu parler, t'en souviens-tu? des esprits ingrats et stupides t'ont interrompu comme si tu proposais des questions inutiles ; ils t'ont traité de visionnaire ; tu n'as fait qu'exciter leur raillerie.
5. Cependant, mon fils, les plus ingrats et les plus stupides aiment naturellement ce qui les nourrit. Ils s'en occupent avec plaisir; ils le recherchent avec soin. £i cela est juste et naturel, car il est juste et naturel d'aimer ce qui peut faire du bien. Si les objets sensibles pouvaient nourrir ta propre substance, tu pourrais y penser, les aimer, les rechercher. Mais les corps qui t'environnent ne peuvent rien sur ton être propre, ni même sur le corps que tu animes. Je veux bien néanmoins que tu t'en approches par le mouvement local; mais je ne puis pas te permettre de t y unir par le mouvement de ton amour. Car tu ne dois aimer que ta nourriture propre, que ta vie, ta raison, la cause de ta perfection et de ton bonheur. Certainement tu ne dois aimer que Dieu, puisque tu es indispensablement obligé à l'aimer de toutes tes forces. Ainsi, mon fils^ si les hommes étaient convaincus d'une manière sensible et palpable que je suis leur raison, la nourriture de leur esprit, le principe de leur vie et de leur perfection, ils auraient sans doute le plus puissant et le plus juste motif qu'il y ait de s'unir à moi de toutes les puissances de leur âme. Or j'ai voulu leur fournir ce motif. Car voyant qu'ils ne pouvaient pas facilement rentrer en eux-mêmes, je me suis servi de la foi qui parle h l'esprit par les sens. Je leur ai appris par l'institution du sacrement de mon corps et de mon sang, que je suis véritablement leur nourriture, qu'il ne tient qu'à eux de vivre de ma substance ; et que si les voluptueux aiment les viandes dont ils nourrissent leur corps, on ne peut sans ingratitude, sansaveuglement, sans une in-