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sensibilité étrange, s'approcher de mon sacrement sans amour.
6. Une des raisons pour lesquelles j'ai donné aux hommes ce pain céleste est donc pour leur marquer sensiblement que je suis le pain qui nourrit actuellement la substance de leur âme, et par là les porter à m'aimer de toutes leurs forces; mais que ce n'est pas là, mon fils, la principale ! Je ne pense point tant à marquer le passé qu'à figurer le futur. Écoute-moi. Les biens et passés et présents ne sont que des ombres et des figures des biens à venir. Je suis nécessairement la nourriture et la vie de toutes les intelligences; mais je ne me suis encore communiqué aux hommes que d'une manière fort imparfaite.
7. L'homme, avant son péché, pouvait à la vérité vivre de la raison, il pouvait manger librement du fruit qui donne l'immortalité ; mais ce fruit n'avait point alors certains attraits sensibles qui font qu'on n'en veut point manger d'autres. Dès que l'homme est tombé dans le péché, l'accès à l'arbre de vie lui a été exactement défendu à lui et à sa postérité ; et si quelques personnes se sont nourries de la sagesse ^ et ont consulté sérieusement la raison, sache, mon fils, qu'ils ne l'ont fait que d'une manière fort imparfaite, ou qu'ils n'ont mérité cette grâce que par la force de leur foi'; car on ne passe à Tinlelligence des vérités capa* blés de nourrir Tesprit que par le mérite et le secours d'une foi humble et soumise. Ainsi je ne me suis communiqué aux hommes que d'une manière imparfaite, soit dans le désert, soit même dans le paradis terrestre. Mais dans le ciel je me donnerai tout entier à eux. Mes enfants vivront uniquement et paisiblement de nu substance ; ils ne pourront plus manger d'autres fruits
1 Prov. 3, 18.
s Esa, 7, ; apud 70» v. AiiC.
DIX'SEPTIÈME MÉDITATION. 2dl
que de ceux que je produis; je ne serai plus à leur égard une manne * dont la vertu est cachée ; ils trouveront en moi une douceur inexplicable, car je renferme dans la simplicité de mon être une variété intinie d'attraits et de biens. Ceux qui ont mangé de la manne dans le désert sont morts ^ mais ceux qui se nourriront de ma substance vivront éternellement. Les Juifs ont mangé l'agneau avec des herbes amëres^, debout et à la hâte, comme des gens qui sont dans la crainte et pénétrés de douleur. Mais les chrétiens dans le ciel seront assis à ma table *• Ils ^mangeront de l'Agneau même de Dieu ; ils auront part à la victime ; ils se nourriront avec Dieu d'une même substance, et jouiront à leur manière * d'une même félicité. Voilà, mon fils, ton espérance, voilà ta fin, voilà l'objet de tes désirs. C'est aussi cela principalement que j'ai voulu figurer par l'eucharistie, que Dieu reçoit comme sacrifice et toi comme sacrement ; car si maintenant tu manges réellement mon corps et bois mon sang, tu ne dois pas douter que tu ne te nourrisses dans le ciel de ma substance. Je te marque donc par l'eucharistie que je suis réellement la raison et la nourriture de l'homme^, maisje te figure encore par ce mystère bien d'autres communications de mon être. Je te fais espérer un bonheur dont tu ne peux te former une trop grande idée. Je t'en donne même un gage bien sûr. Ainsi ce mystère doit exciter dans ton cœur des désirs et des mouvements qui te tiennent toujours en action, jusqu'à ce que tu jouisses des biens que je t'ai promis.
ï Sap, 16, 20, 21.
* Joan, 6, 49, 5J.
^ Exod, 12.
* Luc, 22, 30; Apoc. 19, T.
« Matth. 25, U.
* Joafu (», 55.
S3Î MÉDITATIONS CURÉTIENNËS.
8. Peux-tu après cela, mou fils, penser aux corps qui t'environnent et te nourrir des plaisirs sensibles, toi qui ne dois vivre que de ma substance, et qui as de fermes assurances de jouir un jour de tous mes plaisirs? Seras-tu semblable au fils d'un souverain, qui pleure pour un jouet et qui préfère une pomme à sa couronne? Pense, mon fils, pense sérieusement à ta •dignité, à tes qualités, à tes espérances ; ne vis présentement que de Tavant-goût des biens éternels, et méprise tous ces objets puérils qui partagent ton cœur avec moi et qui t'arrêteat dans ta course vers le vrai bien.
9. mon Sauveur, qui pourra compirendre la stupidité de l'esprit humain? qui pourra pénétrer le dérèglement de son cœur? Quand vous me parlez, je suis semblable à un enfant qui entend raison ; j'ai honte de moi-même et de la bassesse de mes inclinations. Mais dès que je ne suis plus en votre présence, je retombe en enfance; une bagatelle m'arrête, je m'amuse à perdre le temps par lequel je puis gagner l'éternité. Insensibilité eflroyable î L'enfer est prêt à me dévorer. Mon Seigneur, qu'il n'y ait point d'enfer! Mais je puis perdre des biens dignes de la magnificence d'un Dieu, des biens mérités par le sang d'un Dieu, des biens qui font la félicilé de Dieu même ; je puis perdre ces biens, mais pour une éternité, et je suis sans inquiétude. Toujours semblable à un enfant, je prends de la boue et des tuiles cassées ; je m'amuse à bâtir une hutte qui ne peut contenir que la moindre et la dernière partie de mon être. €ette hutte va se renverser avant qu'elle soit faite ; je le sens même en la faisant ; je sais du moins que tout fondra sous mes pieds à ma mort. Et cependant, ferme dans mes grands desseins, je me fais un plaisirdem'aveugler,demeséduire, dem'endurcir.MisérablequejesuisI «Quel est le prince content de sa fortune et de sa gloire ?
Et moi je vivrai content, lorsque je me serai fait l'établissement que je désire ? Mais plus je vivrai content, plus je craindrai la mort ; je ne puis donc vivre content que je ne pense point à la mort. Mais la cruelle s'approche, la voici, et je suis dans l'éternité. Seigneur, où sera ma demeure, ma nourriture, mes plaisirs? Jésus, que ceux-là sont heureux à qui vous parlez sans cesse ; ils se regardent ici-bas comme des voyageurs ; ils vivent sous des tentes comme Abraham, Isaac et Jacob *. Pleins d'espérance, fermes sur votre promesse, ils méprisent généreusement les biens qui passent. Ils se font un établissement dans la cité sainte, dont les fondements sont inébranlables, et dont Dieu même est l'architecte et le fondateur. mon unique maître, éclairez-moi sans cesse; rompez, mon Sauveur, les liens qui me tiennent captif. Vous me promettez les vrais biens ; vous me donnez par votre sacrement un gage de votre promesse. Mais j'ai l'esprit si petit et si faible, le cœur si bas et si corrompu, que le moindre éclat des beautés sensibles m'éblouit et m'agite ; et alors le souvenir de vos promesses ei toutes les pensées solides que vous m'inspirez s'effacent entièrement de mon esprit.
dO. C'est, mon fils, que ta charité est faible et languissante, et que tu ne prends pas assez de soins de la fortifier; un homme qui manque de nourriture manque de "vigueur et de générosité ; mais lorsqu'il a le cerveau plein d'esprits, et les veines de sang, il est prêt à former de généreux desseins. Le sacrement de mon corps et de mon sang est la nourriture de ton esprit. Tu manques de cœur, tu as encore de viles et de basses inclinations : viens h moi prendre de la générosité et de la force. Ce sacrement ne marque pas seulement que je suis ta raison, ctque dans le ciel je serai ta vie,ta nourriture, ta félicité;
1 Ucbr, 11,9,10
234 MÉDITATIONS CURÉTIEiNNES.
il soutient aussi le courage dans le chemin qui conduit aux vrais biens qu'il figure et qu'il promet. Si j'ai caché ma substance et mon esprit sous les apparences de la nourriture ordinaire, c'est pour te convaincre d'une manière sensible que mon sacrement est à ton âme ce que le pain et le vin sont à ton corps. Je suis en effet le véritable pain du ciel. Je suis le pain vivant et vivifiant dont celui qui s'en nourrira n'en désirera jamais d'autre ; il n'aura que du dégoût et de l'horreur pour les plaisirs dont les voluptueux se nourrissent. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Et comme je vis pour mon Père, celui qui me man-' géra vivra pour moi . Mais en vérité, en vérité, je te dis que si tu ne manges ma chair et ne bois mon sang, tu n'auras point la vie en toi ; tu mourras dans le désert comme ceux qui ont mangé la manne; tu n entreras point dans la terre promise, tu ne vivras point étei^nellement *. H. Mais prends garde, mon fils, il faut de grandes préparations pour me recevoir utilement. Le pain et le vin ne rendent pas la vie aux morts, ils ne rendent pas même toujours la santé à ceux qui sont malades; mais ils fortifient extrêmement ceux qui sont faibles et pressés de la faim : il en est de même de mon corps et de mon sang. Ils fortifient extrêmement ceux qui ont une santé parfaite, et qui n'ont point d'autre maladie que leur faiblesse et leur langueur. Que ceux donc qui ont de la santé, je veux dire une bonne volonté, un cœur droit, faim etsoif pour la justice,quoique faibles, fatigués, languissants, mangent très-souvent du pain et du vin que je leur ai préparés. Ils se rétabliront bientôt et marche-* rontà grands pas dans le chemin qui conduite l'immortalité. Que ceux qui sont affligés de quelque maladie et qui ne sentent point en eux-mêmes cette faim pressante et
* Joan. G.