II. SI
temple que mon Père m'a ordonné de construire en son honneur. Je veux faire ce temple le plus ample et le plus parfait qui se puisse, autant que la perfection et la grandeur se peuvent accommoder Tune avec l'autre, et ayant égard à bien des règles et des circonstances qu'il n'est pas nécessaire que je te dise présentement. Ainsi, mon fils, je m'appliquerai à toi d'une manière particulière, si tu contribues aussi d'une manière particulière à la grandeur et à la perfection de mon ouvrage. Car je ne fais pas toutes choses immédiatement par moi-même; je me sers des instruments que la nature et la grâce me fournissent. Écoute-moi attentivement, de peur de prendre le change et de tomber dans l'erreur.
4. Sache donc, mon fils, que je fais servir la nature et la grâce à mes desseins, qu'avant que d'agir, je suppose la nature, que j'en considère l'ordre, et que pour l'ordinaire, sans rien changer de ses lois, je m'en sers pour exécuter mon ouvrage. Par exemple, quoique je puisse éclairer les esprits immédiatement par moimême, comme sagesse éternelle et cause véritable de tout ceq ui se produit, et que je le puisse encore comme cause occasionnelle qui détermine infailliblement l'efficace des volontés divines; néanmoins j'ai envoyé des prédicateurs et des apôtres * , et j'ai établi dans mon Église des témoins de la foi que tu es obligé de croire. Je pourrais convertir tous les hérétiques en les éclairant intérieurement. Mais la simplicité de mes voies, l'ordre que je dois suivre ne me le permet pas. Ma conduite doit porter le caractère de mes qualités. Je suis Dieu ^, je dois donc agir en Dieu par des voies simples, générales, uniformes et constantes. Je suis homme : je dois donc agir en homme et me servir des
^ Ephes.h, 11.
' Traité de la Nature et de la Grâce, premier discours.
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moyens humains; je dois respecter la conduite de mon Père et la simplicité de ses voie^, et ne pas lui demander sans raison un miracle. Je dois donc faire servir la nature à la grâce, lorsque rien ne m'oblige à en user autrement.
5. Mais, mon fils, si je fais servir la nature à la grâce, je fais bien plus servir la grâce même à la grâce. Ce n*est que par accident que la nature sert à la grâce ; mais la grâce sert à la grâce et par accident et par son mérite. La naturç ne mérite jamais la grâce intérieure ; elle ne peut mériter que des grâces relatives, mais le bon usage de la grâce mérite des grâces intérieures aussi bien que des grâces relatives. Par grâces relatives, entends celles qui ont rapport à Tédification des fidèles, et qui par elles-mêmes ne sanctifient point ceux qui les reçoivent.
6, Par exemple, un particulier qui, par ses dispositions naturelles, est plus propre qu'aucun autre à exécuter quelqu'un de mes desseins, mérite par là que je Ty emploie, et que je lui donne les grâces relatives, comme le don des langues, des miracles ou d'autres dons qui étaient si fréquents lorsqu'ils étaient nécessaires à l'établissement de mon Église ; mais il ne mérite pas de grâces intérieures par ses dispositions naturelles, car, tout homme étant corrompu par le péché, nul homme n'est disposé à recevoir la grâce intérieure. Un homme qui a l'imagination vive et de bons poumons, a quelques dispositions à prêcher l'Évangile ; je puis donc le choisir, et l'élever, même comme Judas, à la grâce relative de l'apostolat en vue de ces dispositions. Mais depuis le péché, il n'y a point dans l'homme de dispositions à la grâce que celles que la grâce même y met. L'homme ne peut donc mériter lagrâce intérieure par les dispositions que la nature lui donne, ou par celles qu'il se donne à lui-même par les forces du libre arbi-
•2 44 MEDITATIONS CHBE TIENNES.
tre. Mais le juste, par les dispositions qu'il acquiert avec la grâce, peut se mettre en tel état, que j'aurai pour lui plus d'égards que pour plusieurs autres.
7. J'aime, mon fils, généralement tous les justes. Ce sont les membres de mon corps; ils sont formés de ma chair et de mes os ; et personne ne hait ça propre chair* ; il la nourrit au contraire et l'entretien avec soin. Mais j'ai une application particulière à ceux qui entrent dans mes desseins, qui contribuent par leurs travaux à l'édifice que je construis, et qui apportent sur le fondement que j'ai posé 2, de l'or, de l'argent, des pierres précieuses ou du bois même et de la paille, à proportion de leurs forces ^ 5 je perdrai au contraire ceux qui profanent la sainteté de mon temple^. Celui qui est un sujet de chute et de scandale à quelqu*un de mes enfants, il vaudrait mieux pour lui qui! on lui mît une pierre au cou et qu*on le jetât au fond de la mer, 11 s'oppose à mes desseins, il détruit ce que j'édifie, il empêche ou relarde l'œuvre de Dieu, et cause la damnation de tous les réiprouvés qui naissent pendant ce retardement. L'ardeur qui me presse d'achever et d'embellir mon ouvrage, fait naître en moi mille désirs différents qui te seront extrêmement avantageux, si lu secondes mes intentions et fais servir à mes desseins les talents que la grâce et la nature t'ont donnés. Ainsi observe les règles que je ^vais te prescrire.
8. Lorsque tu converses parmi le monde, aie soin de l'édifier par tes manières et par ta modestie. La plupart des hommes sont plus touchés des manières qui frappent les sens que des discours qu'on ne conçoit que par l'attention de l'esprit. On s'instruit avec plai"
» Ephes, 5, 29, 30.
2ICo/\ 3, 12.
3ICo/\ 17.
* MaWi. 18, G.
•sir par ses sens, mais toute attention de Tesprit est pénible et désagréable. Évite surtout les manières qui ont quelque chose de fier et de cavalier, principalement dans les discours qui ont rapport à la religion. Il faut s'humilier devant les hommes, mais en la présence du Dieu vivant il faut être ventre à terre. Si tu attires les regards et l'estime des autres, que ce soit pour les porter à Dieu ; car l'esprit de l'homme n'est pa« fait pour s'occuper de toi, ni son cœur pour s'arrêter à toi. Sois donc humble et modeste; prends la pos.ture d'un homme qni adore; n'aie rien de fier, afin que ceux qui sont tournés vers toi se retournent comme toi vers celui que tu adores, qui seul mérite d'être adoré.
9. Avant que de parler, tâche de connaître la force ei la capacité de ceux qui t'écoutent Respecte les -consciences faibles et délicates; il y en a un très-grand nombre. Prends garde que, par ton indiscrétion, tu ne sois un sujet de scandale à des personnes que j'ai lavées -et purifiées dans mon sang *. Il y a bien des vérités 4.1ont tout le monde n'est pas capable. Souvent il n'y a pas grand danger à se taire, mais à parler il y en a heaucoup plus qu'on ne s'imagine.
10, On compte, mon fils, la vérité pour rien. Ainsi, lorsque la nécessité de la défendre t'oblige à rompre le silence, prends garde à toi. Celui qui l'attaque s'imaginera que tu en veux à sa personne. Il ne lui viendra pas seulement dans l'esprit, que c'est l'amour de la religion et de la morale qui t'anime : car on ne donne point aux autres ce qu'on ne sent point en soi. Tu dois avoir égard à sa faiblesse pour ne pas blesser la charité. Appuie donc d'abord ce qu'il dit de bon ; car afin qu'il reçoive le bien que tu veux lui faire, il faut auparavant que tu dédommages son amour-propre. Lors-
2 40 MÉDITATIONS CQRÉTIEMNES.
qu'un malade aime son mal, il faut le tromper pour le guérir. Tout le monde aime ses opinions; mais Ton chérit particulièrement les préjugés qui favorisent ses passions. Pense donc que tu veux éclairer un aveugle qui se plaît dans son aveuglement, qui dort fort en repos dans les ténèbres, et qui ne peut souffrir une lumière qui le trouble et qui l'inquiète cruellement.
11. Si tu reconnais qu'on soit en humeur pour disputer, tais-toi. Cela ne sert qu'à exciter les passions^ et principalement l'orgueil, qui est la plus dangereuse. Chacun veut alors faire voir qu'il a de l'espril, et s'attirer l'estime des autres, aux dépens de la vérité. Ceux qui haïssent la vérité parce qu'elle les blesse^ sont souvent plus en état de la recevoir, que ceux qui parlent cavalièrement de toutes choses, parce que la vérité ne les touche point. Ceux qui sont insensibles sont ordinairement les plus malades.
12. Que si tu juges qu'on ait quelque amour pour la vérité, et qu'on désire de la connaître, voici la conduite que pour l'ordinaire tu dois tenir, interroge^ mais en disciple, afin que l'amour- propre renouvelle et fortifie l'attention. Approuve ce qu'il y a de bon dans les réponses qu'on te rend, sans faire d'abord attention au reste. Découvre la vérité de manière qu'on s'imagine soi-même la découvrir, fais en sorte qu'avec toi tout le monde ait de l'esprit. Attribue aux autres des pensées solides, qu'ils n'expriment qu'à demi, et qu'ils n'ont peut-être pas. Afin que l'homme aime la vérité, il faut qu'elle lui appartienne, et qu'elle le tou* che ; il faut qu'il la regarde comme une production da son esprit.
13. Lorsque tu sens que la vérité est bien établie dans les esprits par la force de son évidence et par tes surprises charitables, fais en sorte qu'elle aille jusqu'au cœur, qu'elle l'anime, qu'elle le purifie, qu'elle
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le règle par le secours de ma grâce, car sans elle tu ne peux rien. L'homme plante et arrose ; mais c'est moi qui donne l'accroissement. Excite donc d'abord en toi-même les mouvements que la vérité y doit faire naître, et expose ensuite tes sentiments sans te contraindre. Il fautjque tu sois pénétré pour toucher les autres; mais je ne manquerai pas de te secourir et de te pénétrer de mon amoni*, si tû ne converses dans le monde que dans le dessein de l'édifier et de travailler à mon ouvrage.
i4. Lorsque tu te trouves avec des personnes qui ont un fort grand amour pour la vérité, alors il ne faut plus tant prendre de mesures. Leur amour leur donnera de l'attention, et l'attention fera naître en eux la lumière. Ne crains point de les nourrir d'une viande trop solide ; ils sauront bien la digérer. Expose-leur tes principes; quelque abstraits qu'ils soient, ils y atteindront, ils les examineront, ils en jugeront. Si tu te trompes, ils t'éclaireront. On ne trompe pas facilement ceux qui ont beaucoup d'amour et de respect pour la vérité. Ils ne croient jamais les hommes à leur parole, ils ne se rendent qu'à h raison. Ils ne suivent, mon fils, que la luinière et l'évidence ; ils nese soumettent qu'à l'autorité de la foi. C'est là leur règle, aussi bien qu'à toi. Ils ne s'arrêtent point aux manières ; ils n'ont point d'égards à leurs intérêts ; ils font taire leurs sens et leurs passions, et m'écoulent avec respect. Point d'entêtement, point de préjugés, rien chez eux qui sente la dispute et le parti. Communique donc le plus que tu pourras avec ces personnes pour recevoir par leur moyen l'intelligence des vérités que tu crois déjà par la foi, et pour leur faire part des biens que je t'ai donnés. Ne sois point avare de mes libéralités ; fais-les servir à mes desseins, et je te comblerai de faveurs au delà de tes espérances.