‹ Œuvres de Malebranche: collationnée sur les meilleurs textes et précédé d'une introduction (volume 2)Chapitre 34 sur 43 · IL · texte numérisé non relu

IL

23. Il y a, mon flls, encore bien des manières de travailler à mon ouvrage, à Tédification de mon Église. Il ne faut pas seulement guérir ceux qui se portent mal, il faut aussi conserver la santé de ceux qui se portent bien. Il faut môme augmenter leurs forces et les soutenir contre les tentations par ton exemple, par tes discours, par tes prières ferventes et continuelles. Il faut que lu t'appliques à leur ôter les sujets de chute et de scandale. Ils ne voient point à leurs pieds; on doit ranger les pierres qui se trouvent dans le chemin des aveugles. Il faut donc que tu vieilles pour eux lorsqu'ils dorment, que tu pleures pour eux lorsqu'ils se réjouissent, que tu combattes pour eux lorsqu'ils se laissent surprendre à leurs ennemis; niais il faut encore que tu combattes avec ceux qui combattent, que tu pleures avec ceux qui pleurent, et que tu sois de toutes les bonnes œuvres que font mes enfants ; toujours appliqué à augmenter l'étendue de mon temple par la conversion des pécheurs et à i'embelUr par la sanctification des justes ; toujours brûlant de zèle pour la gloire de la maison de Dieu, de celte maison spirituelle dont je suis le fondement inébranlable, méprisant tout, négligeant tout ce qui doit périr et travaillant pour l'éternité. Quelle consolation ne dois-tu point avoir I ton ouvrage subsistera éternellement. Une âme te doit son bonheur éternel; sans toi ma grâce lui était inutile; elle serait dans les enfers. Quel amour, quelle liaison, quelle reconnaissance de sa part! Pensestu pouvoir périr Tayant sauvée ? Penses-lu qu'elle te puisse oublier ou que moi je le puisse, qui tiens de ton travail une partie de mon héritage, un membre de mon corps, un ornement de mon temple, une âme qui chantera élernellement les louanges de celui dont je ne cherché que la gloire ? Va, mon fils, si tu travailles à mon ouvrage, si tu fais mes afi'aires, ne crains point.

je ferai les tiennes; ne crains point, te dis-je : ta crainte me déshonore; elle m'accuse de négligence, d'infidélilé, d'ingratitude; je suis le sauveur des pécheurs , abandonnerais-je mes enfants et mes ministres ?

24. mon Sauveur I que ceux-là sont heureux qui sont du nombre de vos enfants et de vos ministres! que l'honneur du sacerdoce est grandi Prêtres du Seigneur, n'oubliez pas votre qualité, votre dignité, votre ministère. Vous avez entre vos mains le salut des hommes ; ne vivez pas dans l'oisiveté. Vous donnez la mort éternelle à ceux qui périssent par votre négligence ; Dieu s'en vengera sur vous. Rachetez donc le temps perdu ; arrachez au démon et à ses ministres les âmes qui appartiennent à Jésus-Christ par tant de titres : il vous a faits les dispensateurs des sacrés mystères. Vous avez en votre pouvoir et la source de la grâce et les canaux qui la répandent ; sauvez donc les pécheurs, sanctifiez les justes, travaillez à l'ouvrage du Seigneur, au temple éternel, à Védi/ication du corps du Christ; assurez votre salut, votre couronne, votre gloire, envoyant au ciel des âmes qui louent le Seigneur et qui ne vous oublient jamais. Sauveur des pécheurs! je vous reconnais en cette qualité pour mon Sauveur. Hélas! qui suis-je, moi, pour contribuer à la perfection de votre ouvrage ? Je pense à mes désordres ; je sens actuellement ma faiblesse et ma misère ; je crains, mais je veux vaincre ma crainte; je veux me confier en votre secours, car je sais que je ne puis travailler sous vous que par les forces que vous me donnerez. Nourrissez-moi bien de votre substance, animez-moi de votre esprit, éclairez-moi, fortifiez-moi et employez-moi : je suis entre vos mains comme un instrument qui ne tire sa force et son action que du mouvement de votre grâce.

Jésus-Christ s'applique particulièrement à ceux qui vivent dans rhumilité et la pénitence, parce qu'ils entrent dans ses desseins et reçoivent facilement la forme qu'il veut leur donner, pour en faire des ornements de son Église.

i. Jésus, que l'édifice que vous construisez sera saint et magnifique ; il sera digne de la sainteté et de la majesté de votre Père. 11 a toujours été l'objet de ses désirs ; il sera éternellement le sujet de sa complaisance. Dieu n'a fait le monde présent, ce monde qui passe et qui se renverse, que pour le monde futur, la céleste Jérusalem, dont les fondements sont inébranlables, pour ce temple spirituel que Dieu habitera avec honneur. Quand je pense que vous possédez tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu, je n'ai que du mépris pour la magnificence du temple des Juifs, bien que construit par le plus sage des rois, et pour l'appareil de leur tabernacle, ouvrage néanmoins des plus fameux et des plus habiles ouvriers qui furent jamais. Dieu a choisi dans le désert Béséléel et Ooliab. Il les a remplis de sagesse et d'intelligence^, et doues d'une habileté incroyable pour exécuter tous ses desseins dans la construction du tabernacle^. Il a encore élevé Salomon au-dessus d'eux et au-dessus de tous les sages du monde ^; il voulait faire par lui quelque

« Exod, 31 et 35.

* 3Reg, k.

chose de plus magnifique. Mais, Seigneur, vous n'avez point reçu Tesprit de Dieu avec mesure *, votre Père vous a communiqué toule sa sagesse, vous subsistez dans son Verbe 2. Quelle doit donc être la beauté et la magnificence de votre ouvrage I II fallait que Salomon fût le plus sage des hommes, parce qu'il devait construire l'ombre et la figure du temple élernel. Quelle sera donc la beauté de ce temple I Jésus, il sera digne de votre sagesse. Mais de plus, il répondra aux désirs extrêmes que vous avez pour la gloire de votre Père. }\ répondra à l'amour que vous portez aux' hommes, à vos enfants, à vos membres, à l'Église votre chère épouse. Qu'heureux sont ceux qui habitent dans votre maison ^ I . ils en voient la magnificence ; mais ils en admirent la sainteté, le sacrifice, le culte continuel selon l'ordre irrévocable de Melchisédech* Ils vous loueront vous et votre Père dans l'unité du Saint-Esprit durant des siècles infinis. Pourraient-ils cesser de louer, eux qui ne cesseront jamais de contempler^ d'admirer, d'adorer et d'aimer? Jésus! quand sera-ce que j'aurai enfin libre accès au Saint des saints, et que je verrai à découvert vos sacrés mystères? Quand sera-ce que lavé dans le sang de l'Agneau, plein de confiance et de joie, je serai en la présence du Dieu vivant, tout environné de ses splendeurs et de sa gloire? Je me nourris jour et nuit de mes larmes, quand je pense à la grandeur de mes espérances, quand je pense que j'entrerai un jour dans la maison de Dieu et que j'y verrai son tabernacle ^. céleste Jérusalem I comment peut-on vivre content et chanter des cantiques de réjouissance dans le lieu de son

*£cc/. 4, 47.

sjoan. :t, 34. * Ps. 83, 5.

253 MEDITA TlOîiS CHRETIENNES.

exil * ? Peut-on se repaître des corps et se réjouir à la vue des objets sensibles, lorsqu'on s'attend à voir des beautés intelligibles dignes de la majesté de Dieu même; lorsqu'on espère de se nourrir de la substance du Verbe éternel, et de boire éternellement d*un torrent de voluptés et de délices 2? Jésus, que je ne sois pas frustré de mes espérances. Augmentez encore ma confiance et ma joie, en continuant de m'instruire de ce que je dois faire pour m'assurer mon salut.

2. Ne néglige pas, mon cher fils, de contribuer à l'édification de l'Église comme je viens de te dire;. mais si tu te trouves hors d'état de le pouvoir faire, prends du moins une résolution ferme et constante de vivre dans l'humilité et dans la pénitence et de ne scandaliser jamais personne ; et je te promets que j'aurai de toi un soin particulier. Ne t'imagine pas que je me conduise par caprice, que je choisisse sans raison, et que je m'applique à toi d'une manière particulière, si tu vis comme le commun des hommes. J'ai mes règles pour exécuter mes desseins et je les observe inviolablement. Tu n'es pas en état de les comprendre toutes. Mais voici quelques raisons pour lesquelles j'aurai soin de toi, si tu fais ce que je viens de t'ordonner. Écoute* moi.

3. Ce qui fait la beauté des temples matériels, c'est entre autres choses la délicatesse du travail de chaque partie qui les compose. Mais afin qu'un marbre informe devienne l'ornement d'un édifice, il faut qu'il souffre longtemps le marteau et qu'il obéisse au ciseaa de celui qui le travaille et qui le finit. On perd son temps et sa peine lorsqu'on veut mettre en œuvre un marbre cassant et fier; et il en coûte beaucoup lorsqu'il est trop dur. Ainsi les ouvriers n'entreprennent point

1 Psal. 13G.

« Ps. 35, 9.

DlX-NËUVIÉME MEDITATION. 259

de beaux ouvrages, ou rejettent avec chagrin les matériaux qui ont de la fierté ; et ils ne veulent pas toujours employer le temps et la peine qui est nécessaire pour travailler ceux qui sont trop durs.

4. Ce qui fait la beauté spirituelle du temple de TËglise, c'est entre autres choses la diversité des mérites des saints et de la gloire qui les environne. Mais afin qu'une âme informe et corrompue devienne assez sainte et assez pure pour faire un bel effet dans mon ouvrage, il faut qu'elle souffre la persécution que lui fait le monde, la chair et le diable. C'est là le marteau dont je me sers pour la rendre un jour toute belle et tout éclatante. Il faut qu'elle obéisse humblement sous le ciseau, et qu'elle pense toujours qu'on la travaille, qu'on la finit, qu'on la purifie, qu'on lui donne du luxe et de l'éclat, afin qu'elle plaise aux yeux de celui pour qui elle est faite. // laut quelle se glorifie y comme mon apôtre, dans ses infirmités et dans ses afflictions ; ndichunl bien que la ûertu se perfectionne dans la faiblesse , et que c'est alors que je fais paraître ma puissance * ; sachant bien que l affliction produit la patience^ la patience répreuve f et l'épreuve cette espérance qui ne trompe point; cette espérance ferme ^f qui produit l'avant-goiit des vrais biens en les rendant comme présents, et qui donne à l'âme une joie et une paix qui passe tout sentiment. Je ne travaille point sur ces âmes fières et hautaines qui ne peuvent souffrir le marteau 3, et qui s'éclatent au moindre coup qu'on leur donne; je réprouve toutes celles que je ne puis facilement adoucir. Je rejette aussi les cœurs durs*, trop inflexibles, trop insensibles à ma grâce. Je ne manque point de matériaux pour

« 2 Cor. 1?, 0.

* Rom, 6, 3.

» Jac. 4, (i.

*Proi;. 28,14.

2 60 MÉDITATIONS CURÉTIBNNES.

exécuter mon ouvrage. J'ai en main toutes les nations de la terre. Malheur à ceux qui résistent au bien que je veux leur faire ! d'autres recevront leur couronne, et je viendrai bien sans eux à bout de tous mes desseins.

5. Mais, mon fils, lorsque je trouve une âme qui suit tous les mouvements de ma grâce, qui obéit partout également au ciseau, qui ue s*ébranle point dans les persécutions qu'on lui fait ^^ se souvenant toujours que c'est à cela que mes enfants sont destinés; alorsr je m'applique à elle d'une manière particulière, et j'emploieTadressequemasagesseetmonamourm'inspirent, pour en faire un ouvrage achevé, un vase d'élection un ornement particulier de mon Église. Quel est l'architecte qui rebute les matériaux qui entrent tout naturellement dans ses desseins 2? Quel est l'ouvrier amoureux de son ouvrage, qui néglige un travail qui lui fait honneur? Un sculpteur trouve un marbre ou un bois pliant et doux entre beaucoup d'autres qui s^'éclatent sous le ciseau, le laissera-t-il parmi les morceaux négligés? Et moi je ne chérirais pas, je ne conserverais pas avec un soin extraordinaire une âme dont j'ai déjà ôté heureusement la fierté et la dureté par l'opération secrète de ma grâce? J'abandonnerais un ouvrage commencé, un ouvrage qui me doit faire honneur, moi qui suis sage dans mes entreprises, constant dans ma conduite, et plus amoureux de mon ouvrage qu'un époux de son épouse? J'ai répandu mon sang pour acquérir les matériaux de mon Église, et je négligerais ceux qui sont à demi travaillés, moi, nK>n fils, qui regarde le sa« lutdeshommesetla construction de montemple comme l'ouvrage pour lequel Dieu m'a rempli de sa sagesse, comme l'ouvrage pour lequel Dieu, qui se suffit pleinement à lui-même, a bien voulu prendre la qualité basfee

* Thess, 3, 3.

pour ainsi dire, et humiliante de créateur? Ah, mon .fils, si tu es humble et patient dans les afflictions, et que tu ne donnes point de sujet de chute et de scandale à mes enfants, crains plutôt que je ne laisse là mes desseins, que je ne manque à t'y faire entrer, à t'y donner une place honorable, à te combler de bénédictions et de grâces. Mais je veux encore t'exposer par des idées plus claires les raisons que j'ai de prendrç un soin particulier de ceux qui vivent dans l'humilité et dans la pénitence. Je te parle maintenant en tant que je suis ta raison : rentre donc en toi-même ; fais taire ton imagination ; renonce à tes préjugés et écoute-moi. Mais ne consens à rien jusqu'à ce que je t'y force par l'évidence de ma lumière.

— 6. Je suis, comme tu sais, la raison, la vérité, l'ordre immuable et nécessaire * ; je suis la sagesse de Dieu et sa loi inviolable. Dieu ne fait rien sans moi ; il m'aime invinciblement. Et tu as appris, dans mes Ecritures, que j'étais avec lui lorsqu'il étendait les cieuxet qu'il les appuyait sur eux-mêmes ^ ; lorsqu'il mettait les eaux en équilibre avec la terre et qu'il donnait ses lois pour conserver le bel ordre de la nature. Ainsi, mon fils, consulte-moi bien, et tu verras en moi, autant que tu en es capable en cette vie non-seulement la loi de Dieu, ou la règle inviolable de ses volontés, mais encore de ses attributs essentiels ; car nonseulement je suis la sagesse de mon Père, mais il me communique aussi toute sa substance.

7 . Ne vois-tu pas clairement dans ta raison que Dieu est un être infiniment parfait, que ses connaissances n'ont pas de bornes, et que rien n'est capable de résister à l'efficace de ses volontés ? Tu le vois sans doute en moi. Mais prends garde à ceci : n'y a-t-il

1 Médit. /, //, ///.

* Prov. 8.

262 MÉDITATIONS CDRÉTIENNES.

point de loi qui règle et qui borne, pour ainsi dire, sa puissance, ou plutôt Tefficace de ses volontés? Peut-, il commettre le péché? Peut-il faire quelque chose d'indigne de lui ou qui ne soit pas pour lui ? S'il ne faisait qu'un animal, par exemple, pourrail-il le faire monstrueux ou lui donner des membres inutiles? Il le pourrait, s'il le voulait. Mais peut-il le vouloir? Tu vois clairement en ma lumière qu'il ne le peut ; parce qu'il ne peut vouloir ce qui est contraire à l'ordre et à la * raison. Consulte donc sérieusement la raison, et tâche d'apprendre par elle, dans le silence de tes seqs, de tes passions et surtout de ton imagination, quelquechose des desseins et de la conduite de Dieu : car ce n'est que par la raison que les intelligences ont commerce avec lui et qu'elles admirent ses ouvrages : comme ce n'est que par la même raison, même incarnée, immolée et consommée en Dieu, que les pécheurs ont accès à mon Père pour liii rendre leurs devoirs et recevoir ses bienfaits.

8. Contemples-tu l'ordre, la raison, la justice essentielle? Es-tu altentif ? réponds. Dieu peut-il rendre heureux ou malheureux un homme qui ne l'a point mérité? Peut-il lui donner le ciel ou le précipiter dans les enfers? 11 le peut s'il le veut. Mais, prends garde, peut- il le vouloir? N'écoule point tes préjugés. Tu te souviens de ce que tu as ouï dire du premier homme et que tu as mal entendu; tu penses aux enfants qui meurent avant l'usage de la raison, et tu te troubles au lieu de t'éclairer. C'est moi que tu dois consulter ; rentre en toi-même. C'est le plaisir actuel qui rend actuellement et formellement heureux : je ne dis pas juste ou parfait, prends-y garde! C'est la douleur qui rend actuellement et formellement malheureux : je ne dis pas criminel ou imparfait. Or , c'est Dieu seul qui cause la douleur et le plaisir dans i'àme. Réponds donc ! Dieu

peul-il agir sans raison? Mais quelle peut être la raison de causer dans une âme du plaisir ou de la douleur, si ce n'est celle de récompenser et de punir? Pensesy sérieusement. Je vois bien que tu t'imagines que Dieu peut uniquement par bonté rendre un homme heureux, et qu'il est même au pouvoir de sa clémence de pardonner au pécheur, sans tirer raison de son péché. Fausses idées, pensées humaines, sentiments dangereux. Dieu peut, par bonté, communiquer ses perfections à ses créatures, et même leur donner le ciel ou la vue claire de l'essence divine; mais il ne peut, uniquement par bonté, Içur donner le plaisir de la jouissance, parce que la récompense ne se donne point par des raisons de boulé, mais par des raisons de justice. Dieu, pleinement satisfait par la dignité de mes souffrances, peut, sans autre satisfaction, pardonner au pécheur. Il peut être clément à cause de moi, et il l'est efTectivement. Il donne même dans le ciel, à cause de moi, des récompenses qui passent infiniment le mérite des saints : mais il ne peut être clément, comme tu te l'imagines; il ne peut qu'il ne punisse le désordre. La satisfaction d'une personne divine était nécessaire pour te réconcilier avec Dieu. C'est là le principe de ta foi et le fondement de tes espérances.

9. Supposons, mon fils, que Dieu ne veuille point agir par borné : peut-il, selon cette supposition, ne point rendre heureux celui qui a mérité de l'être? Certainement, étant juste, il ne peut qu'il ne récompense le mérite. Tu vois donc clairement que la raison essentielle de rendre heureux est une raison d'ordre et de justice que Dieu suit inviolablement. Mais supposons, si cela se peut, que Dieu ne veuille point agir par principe de justice ; peut-il, seloncette supposition, ne point rendre heureux celui qui a mérité de l'être? Certainement il le peut, quoique bon, selon l'idée que tu as de

bonté, car celte bonté n'oblige à rien. Tu vois donc clairement quela raison essentielle de rendre heureux n*est point une raison de bonté. Ainsi, lorsque tu fais agir Dieu par des raisons de bonté dans des choses que tu vois bien qu'il doit faire par des raisons de justice, prends garde que tu ne le fasses agir comme toi par caprice et par fantaisie. Tu voudrais qu'il te rendît heureux sans l'avoir mérité; mais voudrais-tu, sans être coupable^ qu'il te rendît malheureux? Étant coupable, tu ne le veux pas; car c'est pour cela que tu te fais un Dieu clément, d'une clémence bizarre et irrégulîère. Tes volontés, tes imaginations, ne seront jamais la loi de Dieu. Il faut que tu sois digne du ciel ou de l'enfer, afin que Dieu te donne l'un ou l'autre ; parce que Dieu est essentiellement juste, et que le bonheur, je ne dis pas la perfection, est une récompense qu'on ne donne que par justice. Car, encore un coup, lorsque Dieu communique aux créatures son être et ses perfections, lorsqu'il les éclaire et qu'il les anime, il agit par bonté : il peut ne le point faire ; il exécute des desseins arbitraires. Mais, lorsqu'il les rend heureux ou malheureux, il agit par justice et suit une loi inviolable.

10. Adam, mon fils, avant son péché, était parfait ; mais à parler juste, il n'était encore ni heureux ni malheureux. Il était heureux en ce sens -là qu'il avaittout ce qu'il fallait pour mériter de le devenir, et qu'il n'était nullement malheureux ; mais il ne goûtait point encolle le plaisir qui affermit dans le bien, le plaisir par lequel on jouit du bien, le plaisir. qui rend actuellement heureux. Les plaisirs sensibles dont il jouissait à l'occasion des objets, et en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, étaient une espèce de récompense de ce qu'il se soumettait à Tordre de Dieu, qui voulait qu'il conservât sa vie ; mais ces plaisirs ne le rendaient pas fort heureux, lui qui était fait pour en

goûter de plus solides et qui devait môme, par la privation de quelques-uns de ces plaisirs, offrir à Dieu le sacrifice de l'obéissance et mériter un bonheur qui ne devait jamais finir.

11. A l'égard des enfants qui meurent sans baptême, ils sont damnés. Gomme ils naissent dans le désordre, Dieu qui aime l'ordre ne peut les aimer en cet état. Ce sont des enfants de colère : ils n'auront point de part à l'héritage des éhis. Mais ils ne souffriront point la peine qu'on nomme du sens, ils ne souffriront point la douleur. Ils seront malheureux en ce sens qu'ils ne posséderont point le bonheur pour lequel ils sont faits. Qu'ils aient, si tu veux, la tristesse et les autres sentie ments qui, dans cette vie, accompagnent la privation du bien, cela ne peut les rendre malheureux au sen& que je t'ai expliqué ; car la tristesse est le sentiment le plus agréable que puisse avoir un' homme dans le temps qu'il n'a pas le bien qu'il souhaite. Mais ne juge pas de l'âme séparée du corps et qui n'a point de bonheur à acquérir ; n'en juge pas, dis-je, par cette suite de sentiments qui accompagnent tes passions, et que Dieu, qui seul agit en l'âme, te donne maintenant par rapport aux objets qui t'environnent, par rapport aux biens que tu dois chercher et au mal que tu dois fuir, et qu'il ne te donnera plus lorsque tu n'auras ni biens à acquérir ni maux à éviter. En un mot, un enfant mort sans baptême sera en tel état qu'il lui sera indifférent d'être ou de n'être point. Il ne sentira ni plaisir ni douleur. Car, supposé qu'il n'ait fait ni bon ni mauvais usage de sa liberté, supposé qu'il n'ait ni mérité, ni démérité, Dieu étant juste, il ne sera ni heureux ni malheureux au sens que je t'ai expliqué. Ne juge pas néanmoins trop promptement que les enfants ne font nul usage de leur liberté, et qu'ils sont hors d'état de pécher, de quelque manière que ce puisse être.

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