II
12. Mais un enfant régénéré par le baptême sera heureux, en tout sens. Il aura le ciel et le plaisir de la jouissance, non qu'il ait mérité cette jouissance, mais parce que je l'ai méritée pour lui. Il rentre dans l'ordre par l'efficace du baptême; son cœur est tourné vers Dieu, quoique actuellement la concupiscence l'applique aux objets qui frappent ses sens. Ainsi Dieu, qui aime Tordre, lui donnera l'héritage qui est dû aux enfants. Il contemplera les perfections de l'Être divin, puisque Dieu ne fait les esprits que pour lui. L'ordre le demande ainsi. Mais il n'aurait point le plaisir de la jouissance, si le mérite d€ mon sacrifice ne lui était appliqué. Son bonheur est pure grâce, puisqu'il n'a point mérité par lui-même d'être heureux. Et les saints mêmes qui ont offert à Dieu les sacrifices qui donnent droit au bonheur de la jouissance, n'auraient dans le ciel que des plaisirs médiocres, et qui répondraient exactement aux maux qu'ils ont soufferts pour la justice, si, par la dignité de mon sacrifice, je ne leur avais mérité un bonheur qui passe infiniment le mérite de leurs bonnes œuvres.
13. Mais, mon fils, je vois bien que tu as de la peine à te défaire de tes préjugés et àt'empêcher déjuger de Dieu par toi-même. Comme tu voudrais bien n'avoir point de loi, tu crains d'en donner une à Dieu ; et parce que tu préfères la puissance et l'indépendance à la sagesse et à la justice, tu ferais plutôt Dieu injuste et bizarre que de le soumettre à mes lois. Mais prends garde; lorsque Dieu suit la raison, lorsqu'il obéit à l'ordre, il ne suit que sa propre lumière, il demeure indépendant. Ta sagesse et ta raison n'est pas la propre substance ; tu n'es pas ta lumière à toi même; mais, comme je suis consubslantiel à mon Père, la raison, la sagesse, Tordre, la loi de Dieu, c'est sa propre substance : de sorte qu'il se soumet à mes lois et
lemeure absolu et indépendant. Ne crois rien néanmoins de ce que je viens de te dire de la conduite de Dieu, si lu peux t'empêcher de le croire. Car lorsque je parle à Thomme comme sa raison, il ne me doit croire que lorsque je l'y contrains par la force de l'évidence. Tâche de vaincre par tes efforts la peine que lu as à contempler l'ordre en lui-môme. Que si tu es las de m'écouler comme vérité intelligible, soumetstoi à rautorité de mes Écritures. Écoule-moi, c'est par elles que je vas l'instruire.
14. Il a fallu, mon fils, que je souffrisse la mort pour entrer en possession de ma gloire *. S'il y avait eu quelque autre voie aussi légitime de la mériter, penses-tu que je l'eusse négligée? Pierre se l'imaginait ainsi, et voulait un jour me détourner de cechemin dur et fâcheux *. Mais il n'a jamais reçu de moi de plus dure réprimande. Je le traitai de Satan pour lui faire horreur du sentiment dangereux où il était '. Et quoiqu'un moment auparavant je l'eusse loué comme instruit d'en haut sur mes qualités, que je lui eusse promis d'élever sur lui mon Église, et de lui donner les clefs du royaume des cieux, je lui dis rudement devant mes disciples : Retire-toi de moi, Satan, Tu me tends un piège, parce que tu nas pas de goût pour les choses de Lieu, mais pour les choses de la terre. Appelant ensuite à moi le peuple et mes disciples, j'élevai ma voix et je leur dis : Si quelqu'un veut venir avec moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. Car celui qui se voudra sauver se perdra, et celui qui se perdra pour Va* mour de moi se sauvera. Tu peux donc juger par ces paroles contenues dans mon Évangile et par l'exemple
1 Luc, ?4,46. Ad. 17, 3.
* Mfitlh. IG, 2;J.
s Ibid., V. 17.
^68 MÉDITATIONS CQRÉTIENNES.
que je t'ai donné, soit dans le cours de ma vie, soit dans les circonstances de ma mort, que la croix est le vrai chemin qui conduit à la gloire, qu'on ne peut avoir Dieu qu'après lui avoir sacrifié son être propre, et que l'on jouira de lui en d'autant phis de manières qu'on lui aura offert un plus grand nombre de sacrifices.
J5. Il faut, mon fils, rentrer dans l'ordre pour étr^ agréable aux yeux de celui qui ne peut souffrir le désordre. Mais comment le pécheur rentrera-t-il dans l'ordre? La peine est due au péché, l'ordre de Injustice le demande ; le pécheur ne peut donc rentrer dans l'ordre s'il ne souffre pour ses péchés. Trop heureux <le ce qu'il peut rentrer en grâce par le mérite que ma satisfaction donne à ses peines : car, si mes sou^ frances ne sanctifiaient les siennes, il ne pourrait jamais éviter la colère du Dieu vivant. Celui qui vit dam des plaisirs, bien loin de rentrer dans l'ordre, il oblige celui qui ne veut que l'ordre à récompenser, pour ainsi dire, le désordre. Car tu sais bien que c'est Dieu seul qui produit en Tâme tous les plaisirs dont elle Jouit dans l'usage des biens sensibles. Or, les voluptueux se servent adroitement des lois que Dieu a éta* blies et qu'il suit constamment, afin de l'obliger à les rendre heureux dans le temps même qu'ils méritent d'être punis. Ils font servir Dieu à leurs péchés et lai' •en demandent récompense ^. Quel dérèglement ! quelle brutalité! quelle insolence I Pour les pénitents, ils appréhendent extrêmement les plaisirs; ils ne demandent point que Dieu leur donne ce qui ne leur est point dû ; ils ne l'obligent point à récompenser le désordre; ils se servent humblement des lois de la nature pour faire agir un Dieu juste avec justice, et pour recevoir
I haie 43, 33.
<le sa main le châtimeat qu'ils méritent. Du moins ne refusent-ils pas que je les purifie par les afflictions ordinaires, et que je les fasse rentrer dans Tordre en leur faisant part de ma croix. Ils vivent de leur foi. Ils me font cet honneur de me croire sur ma parole, trop contents de Tavant-goût que leur donne la grandeur de leurs espérances. Ainsi, comme j'aime extrêmement Tordre et la justice, comme j'aime ma propre raison, le Verbe éternel dans lequel je subsiste, je chéris particulièrement les pécheurs pénilents qui rentrent dans Tordre, et dont je puis faire un ornement dans le temple spirituel de l'Église, où le désordre ne peut entrer.
16. Courage donc, mon fils; si tu es pauvre, n'oublie pas ta grandeur. Bienheureux sont les pauvres : le royaume du ciel est à eux. Si tu es dans Taffliction, réjouis-toi de la grandeur de tes espérances. Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés : leur tristesse se changera en joie, personne ne pourra leur ravir leur bonheur. Enfin, si tu es persécuté pour la justice, que ta joie soit telle que tu ne puisses la retenir. Le royaume du ciel t'appartient. Tu es bienheureux si les hommes te chargent d'injures et d'opprobres, s'ils te persécutent et disent faussement de toi tous les maux imaginables. Une grande récompense t'est réservée dans le ciel. En un mot, si tu es malheureux et misérable, souviens-toi du sort de Lazare et du riche voluptueux; et comprends,si tu le peux, qu'il faut vouloir être malheureux en ce monde pour mériter d'être heureux en l'autre. Voilà, mon iils, un étrange paradoxe. Mais si lu fais réflexion que tu es un pécheur qui mérite l'enfer, que tu es un chrétien qui a le crucifix pour modèle, que tu es un voyageur qui gagne sa patrie, et qui doit par ses travaux et ses sacrifices mé* riter un repos et une gloire éternelle, tu jugeras bien
ta.
27 MÉDITATIONS CDRÉTIENNES.
que ce paradoxe ne paraît tel qu'aux sens et qu'il ne choque nullement la raison.
47. Mon cher fils, obéis donc humblement sous le marteau qui te met en œuvre. Je travaille à ta gloire lorsqu'on te persécute. Souffre dans le silence et ne te console qu'avec moi. Pourquoi te plains-tu avec tes amis de ton persécuteur? Tu excites leurs passions, tu les remplis d'une haine qui tue leurs âmes. Tu te sers de l'amitié qu'ils ont pour toi pour les rendre mes ennemis et les perdra eux-mêmes. Pauvre consolation, impatience toujours indiscrète ! Puisque tu es un sujet de chute aux faibles, et que je n'avance point mes affaires en m'appliquant à toi, je t'abandonnerai. Tes malheureux amis entreront dans tes intérêts et tes passions. Ils te vengeront; ils te délivreront de ton affliction et d'entre mes mains, et tu seras peut-être assez sot pour t'imaginer que Dieu a pris un soin particulier de ton innocence.
18. Que la patience et l'humilité sont nécessaires I Un pauvre qui souffre impatiemment sa misère jette dans ceux qui le considèrent une appréhension extrême d'être réduits dans cet état. Il leur inspire l'avarice, et leur est un sujet de chute et de scandale. Mais lorsqu'il a la joie répandue sur le visage, et que bien loin de se plaindre il se juge indigne de l'honneur de la pauvreté, que cette générosité chrétienne est édifiante, et qu'elle imprime fortement dans les esprits le mépris des grandeurs humaines I Celui qui manque de patience et d'humihté dans ses maux n'avance donc ni ses affaires ni les miennes; il ne mérite rien et n'édifie personne. Il commence dès cette vie son enfer, et souflre en démon. Ainsi, mon fils, reçois avec respect la part que je te donne à ma croix, et porte-la avec le même esprit que moi, afin qu'elle te sanctifie et ceux mêmes qui assistent à ton sacrifice. Si tu te défies de
les forces, demande-moi du secours. Console-loi avec moi, et lu trouveras bientôt que mon joug est plus doux, et ton fardeau plus léger que tu ne penses. Si tu veux néanmoins rejeter le calice que je te présente, que ce soildu moins avec respect et avec humilité. Tu peux souvent éviter de souffrir sans m'irriter. L'homme n'est point fait pour la douleur, je compatis à l'horreur qu'il a de la croix; et tu ne peux pas toujours savoir si je veux absolument que lu souffres certains maux. Mais lorsque les maux sont inévitables, à quoi le sert ton impatience et ta fierté? Fais du moins de nécessité vertu; tire force de les faiblesses, et que tes humiliations et tes misères soient le principe de ta félicité et de ta gloire.
i9. Jésus, quand je vous considère cruellement^tlaché à un bois infâme, à la vue de tout un peuple qui vous insulte, et que je pense qu'en cet état vous êtes le modèle que les Chrétiens doiventimiter; quand je pense qu'il a fallu que vous-même, chargé des péchés que vous n'aviez point commis, vous méritassiez votre gloire par les douleurs et par la honte du supplice ; quand je me souviens de mes désordres, et qu'on ne peut rentrer dans l'ordre que par le chemin dur et fâcheux de la pénitence ; quand je me représente la grandeur de mes espérances, et l'alternative inévitable d'une éternité de supplices ou de plaisirs ; ô Seigneur, quand je compare avec attention le temps avec l'éternité, Bt que je n'y découvre aucun rapport, je m'abandonne avec joie entre vos mains pour recevoir par le marteau des afflictions la forme qu'il vous plaira de me donner par rapport à votre édifice. Mais, hélas ! le moindre coup m'ébranle ou me renverse, toutes mes pensées se dissipent, et mes résolutions n'ont aucun effet. mon Sauveur, par la sueur de sang que vous avez bien voulu répandre dans l'appréhension de vos douleurs^
soutenez-moi le courage dans l'exercice de la pénitence, et faites-moi boire maintenant le calice amer des afflictions, afin qu'assis à votre table^ je boive éternellement dans le torrent de la volupté de Dieu €omme parle votre Écriture.
Des moyens pour ôter les empêchements à Tefiflcace de la grâce.
De la retraite. De la vigilance.
1. Je comprends, mon unique maître, que pour s'instruire des moyens d'obtenir le secours de votre grâce, il suffit de vous considérer selon les trois qualités que vous portez, de médiateur, d'architecte et de chef de rÉglise, ou, pour le dire en un mot, de cause occasionnelle qui détermine TefOcace de la loi générale de la grâce, par laquelle Dieu veut sauver tous les hommes en son Fils. Je vois que tout ce que vous venez de m'apprendre est fondé sur ces trois qualités; et il me semble qu'on ne peut rien dire sur ce sujet qui n'en dépende. Je suis donc pleinement satisfait sur les moyens d'obtenir le secours de votre grâce. Mais, mon Sauveur, que dois-je faire afin que la grâce actuelle, sans rien perdre de son efficace, produise ou augmente la grâce habituelle ou la charité justifiante ? Que doisje faire afin que la lumière que vous répandez dans mon esprit et que les sentiments dont vous touchez mon cœur opèrent en mai tout reifet pour lequel vous me les donnez ? Car à quoi sert d'obtenir le secours de votre grâce, et de mener une vie qui le rende inutile I N'est-ce pas là profaner le sang de la nouvelle alliance, éteindre votre esprit, et vous crucifier de nouveau ? Ah ! Seigneur, que je ne sois pas semblable à ce serviteur
27 4 MÉDITATIONS CORÉTIENNES.,
négligent qui connaît la volonté de son maître et qui ne la fait pas; ni aux habitants de Garphanaiim, qui seront punis plus sévèrement que Sodome et Gomorrhe, pour le mépris qu'ils ont fait de vos faveurs. Apprenezmoi ce que je dois faire pour ôler tous les empêchements que le monde, la chair et le diable apportent à Tefficace de votre grâce, afin que mon cœur préparé pour la recevoir soit semblable à cette bonne terre qui produit trente, soixante et cent pour un.
2. Ton cœur, mon fils, serasemblable à cette terre ^, à cette bonne terre, si tu es toujours attentif à ma parole, si elle jette en ton cœur de profondes racines, et si, lorsqu'elle veut croître et produire son fruit, de méchantes herbes ne prennent le dessus et ne la sufFo- ' quent. Il faut que tu rentres souvent en toi-même et que tu sois attentif lorsque je te parle dans le plus secret de ta raison ; autrement ma grâce ne jettera point de racines dans ton cœur ; ce sera du grain semé dans le chemin, que les passants foulent aux pieds et dont les oiseaux se nourrissent. Mais si les racines que jette la semence ne sont profondes, la moindre chaleur en brûle l'herbe, le grain qui tombe dans une terre pierreuse gexme promptement, mais il se dessèche aussi bientôt, parce que les racines ne peuvent tirer la fraîcheur et la nourriture dont il a besoin. La plupart des hommes écoulent ma parole avec joie, ma grâce fait qu'elle germe promptement en eux, mais il est rare qu'ils y coopèrent; c'est seulement la délectation que je leur fais trouver dans leur devoir qui les réjouit et qui les ébranle ; et, dès qu'elle cesse, ils cessent d'agir. La pluie du ciel fait germer en eux ma parole; mais la pluie ne peut imbiber des pierres, elle ne peut s'y conserver. Or, sans elle, on ne peut rien. La chaleur
1 Matth. 13.
venant, il faut donc que tout se dessèche. Ainsi, mon cher fils, conserve chèrement l'esprit que je t'inspire ; fortifie-toi par mon secours dans de bonnes habitudes; fais usage de ta liberté par la force que je te donne : en un mot, accoutume-toi à agir par la foi et par la raison, aussi bien que par sentiment et par instinct. Mais parce qpe les méchantes herbes étouffent la bonne lorsqu'elles prennent le dessus, et que du moins elles partagent le suc et la nourriture, déracine-les de bonne heure ; elles croissent promplement et surprennent les négligents. Méprise donc les richesses avant que de les posséder ; fuis les plaisirs avant d'en avoir joui , crains les honneurs. Ce sont là de faux biens , mais des biens trompeurs qu'on ne peut posséder sans péril ; il suffit souvent d'en avoir joui pour en devenir esclave ; ils partagent le cœur, et quelquefois, ils l'occupent tout entier. Celte méchante herbe qui semble défendre d'abord la bonne des ardeurs du soleil et du dégât des animaux, l'étouff'era quelque jour après avoir sucé toute sa nourriture.
3. Je n'ai rien, mon fils, de meilleur à te dire sur ce que tu souhaites de savoir que ce que j'ai dit en cent façons lorsque je conservais familièrement avec les hommes. Lis sans cesse l'Évangile avec le respect et l'attention qui est due à ma parole, bien convaincu que je connaissais parfaitement la maladie des hommes, et que je voulais sincèrement les guérir. Si tu crois que je suis la sagesse de Dieu même et que j'ai tant aimé les hommes que de répandre mon sang pour eux, lu ne douteras nullement qu'on ne court aucun risque à suivre exactement mes conseils. Mais je veux bien te rendre raison de mes instructions et te découvrir les principes dont tu peux tirer lumière pour reconnaître avec évidence la vérité des choses que tu crois déjà par la foi. Écoute-moi sérieusement.
lTr> MÉDITATIONS CHBÉTIENNES.
4. De tous les conseils de mon Évangile, ceux qui tendent principalement à favoriser Tefûcace de la grâce se réduisent en général à la privation et à la vigilance chrétienne. Il faut se priver autant qu'on le peut de tout ce qui peut partager la capacité de l'esprit et du cœur. C'est là le premier de mes conseils. Mais parce que quoi qu'on fasse on ne peut sortir du monde^ quitter son propre corps, se délivrer de rimportunité de ses passions, de son imagination, de ses sens, en un mot se séparer de soi-même et de son amour-propre, il faut ôtre dans une vigilance continuelle, et c'est là le second qui doit, au défaut du premier, favoriser l'efOcace de la grâce. L'observation de ces conseils ne suppose ni n'exclut point le secours de la grâce ; car il y a bien des choses qu'on peut faire par un mouvement d'amour-propre, quoique sans mon secours on ne puisse ni observer exactement mes conseils, ni rien mériter pour l'éternité en les observant. Ainsi ces conseils regardent généralement tous les chrétiens, les pécheurs sans la grâce, aussi bien que les pécheurs et les justes secourus de la grâce ; et si les uns et les autres étaient fidèles à les observer selon leurs forces présentes, ma grâce convertirait tôt ou tard les pécheurs, et les justes ne manqueraient jamais à persévérer jusqu'à la fin.
5. Tu comprendras clairement la nécessité de ces conseils, si tu fais réflexion qu'à cause du péché d'Adam tous les hommes naissent avec la concupiscence, par une suite nécessaire des lois de l'union de l'âme et du corps ^, lois d'ailleurs très-sagement établies ; que la concupiscence ne consiste que dans la perte que l'homme a faite du pouvoir de suspendre les lois des communications des mouvements en certaines
1 Recherche de la Vérité^ éclaircissement sur le péché origînel.^
occasions , ou d'empêcher que l'action des objets^ ne se communiquât jusqu'au siège de l'âme ou à la partie principale du cerveau, sur laquelle sont établiesles lois de l'union de l'âme et du corps, lesquelles font an homme de ces deux substances opposées ; qu'ainsi tous les objets sensibles qui agissent sur le corps frap«pent l'âme et l'obligent d'avoir des pensées et des mouvements par rapport à eux, et que, laissant même dans le cerveau et dans les nerfs qui servent aux passions des traces de leur action, ils salissent l'imagination et corrompent le cœur, de sorte qu'il suffit d'en avoir joui un moment pour en demeurer esclave jusqu'à la. mort.
6. Si tu fais, dis-je, une sérieuse réflexion sur tout ceci, tu comprendras très-distinctement que le plus essentiel de mes conseils pour ôter les empêchements à l'efficace de ma grâce, c'est de fuir tout ce qui occupe l'esprit et qui partage le cœur ; car lorsque la» grâce actuelle trouve la concupiscence actuellement excitée par la présence ou le souvenir de quelque /aux bien, il est évident qu'elle n'a point tout l'effet qu'elle aurait si elle trouvait l'esprit libre et dégagé et la concupiscence endormie ou dans de moindres mouvemtents. Pour mettre une balance en équilibre, il faut mettre dans le bassin vide d'autant plus de poids qu'il y en a davantage dans le bassin opposé. De même, pour rendre à l'âme l'équilibre d'une liberté parfaite, il faut des grâces d'autant plus fortes et plus abondantes, que le cœur est plus appesanti vers la terre par le poids actuel d'une concupiscence excitée. Tel degré de grâce ou de sentiment prévenant qui serait capable de te convertir si ta concupiscence était assoupie, te sera entièrement inutile si elle te trouve dans le mouvement de quelque passion violente. De sorte qu'un regard, une parole ou un mouvement indiscret peut II. t«
ôlie la cause de ta damnation, à cause de la combinaison continuelle de Tordre de la nature avec celui de Ja grâce.
7. Car ne t'imagine pas que je règle toujours le don de ma grâce sur les dispositions oîi sont les hommes ; rien n'est plus injurieux ou à ma bonté ou à ma sagesse. J'ai mes règles ; et sans rien changer dans les lois de la nature, je saurai bien la réformer ou en tirer ce dont j'ai besoin pour l'exécution de mes desseins. Je respecte la conduite de mon Père ; je ne veux pas sans raison troubler Tordre et la simplicité de ses voies. Les lois de la nature ont très-souvent des suites fâcheuses à cause du péché qui a tout corrompu ; mais j'ai mieux aimé chercher tous les moyens possibles d'empêcher ces effets funestes que de renverser ces lois. Je suppose donc la nature corrompue et ces lois sagement établies, et je fais tout servir à mes desseins ; car c'est pour réparer la nature, sans en offenser les lois, que j'ai donné au monde de si grands exemples et tant d'in- ^Iruclions salutaires.
8. Juge donc par tout ceci de l'utilité de la retraite par laquelle on rompt tout d'un coup avec le monde. De combien de dangers se délivre- 1- on I Combien •coupe-t-on de liens par cette action sage et prudenfeel On respire, mon fils, dans le monde un air empesté; tout y est contagieux, principalement pour ceux qui sonltrop faciles etqui ont Timaginalion vive etdélicate. On y parie sans cesse des faux biens avec un air, un ton, des mouvements d'estime et d'ardeur qui ébranlent J'âme et qui répandent dans le cœur le poison qui la tue. Lorsqu'on ouvre les yeur on y voit l'éclat des richesses qui éblouit et le faste des grandeurs humaines qui abat et qui prosterne les imaginations les plus fortes. On y fait gloire de jouir des plaisirs, de faire grande ^hère, de passer ou perdre le temps, et d'aimer la vie.
Le jeu, la chasse, la danse sont les plus innocents plaisirs; et l'on croit êlre sans crime lorsqu'on commet cette injustice effroyable de se donner tout à soi-même, quoiqu'on appartienne tout à Dieu et tout entier à moi-même : à Dieu qui crée, qui conserve, qui anime l*homme; à moi qui l'ai acquis par mon sang.
9. Tu n'es pas, mon fils, dans le commerce du grand monde, et lu ne cours pas de si grands dangers que plusieurs autres. Le monde n'a pas pour toi de grands charmes^ et tu n'en as guère pour lui ; car, comme tu n'as point ce malheureux caractère d'imagination qu'on appelle beauté, finesse, délicatesse d'esprit, le monde est assez mort et crucifié à ton égard, et tu ne vis guère' pour le monde. Néanmoins, prends garde à toi, l'affaire est de conséquence. Juge, par les principes que je t'ai exposés, s'il t'est aussi facile de te sauver dans l'état où tu te trouves que dans quelque lieu de retraite; ne te trompe point volontairement; il s'agit de ton salut. Si la faculté est pareille, demeure comme tu es; mais si elle est un peu moindre, compare le temps avec l'éternité, et découvre, si tu le peux, la juste estimation de la plus grande facilité qu'il y a de se sauver dans un état que dans l'autre. Ah I mon fils, rien de fini ne se peut comparer avec l'infini I Le plus petit degré de facilité de se sauver vaut mieux que tous les biens imaginables. Un joueur est un fou qui, dans une partie où il y va de cent mille écus, ne ménage pas tous ses avantages pour un intérêt de rien. Il ne faut point de vocation particulière pour quitter le monde. On connaît clairement par la raison, on est assuré par la foi, on est convaincu par l'expérience qu'à tous moments on y trouve des sujets de chute et de scandale. La retraite est la vocation générale des chrétiens. Il suffit d'être raisonnable pour éviter les dangers; mais, pour demeurer au milieu des périls, il
faut une vocation particulière qui donne droit aux secours nécessaires pour s'en garantir; autrement on affronte brutalement la mort, et enfin on la trouve; et l'âme, pleine de rage et de désespoir, se repent éternellement de sa négligence.
10. Fuis donc le monde, évite avec soin tous les commerces dangereux, et ne t'y engage que par un désir pressant d'éclairer des aveugles et de contribuer à l'édifice de mon Église. Rien n'est digne de tes soins •et de ton application que ton salut et celui des autres; fais-en ton unique affaire. Si tu chercbes des établissements ou des appuis de ta fortune dans ce monde qui se renverse, tu cours risque de n'entrer jamais dans la cité sainte qui existera éternellement ; qar les richesses et les grandeurs de ce monde sont des épines qui te piqueront et t'inquiéteront de telle manière, que ton cœur, agité par mille mouvements divers, ne recevra peut-être jamais utilement la semence de la parole.
11. Il ne suffit pas, mon fils, pour ôter tous les empêchements à l'efficace de la grâce, d'éviter les compagnies dangereuses : il faudrait, si cela se pouvait, rompre tout le commerce que tu as avec le reste de la nature. Tout ce qui passe à ton esprit ou à ton cœur par tes sens, et que je n'ai point sanctifié, est capable de te corrompre. Jamais les sens ne parlent qu'à ravantage du corps, et Dieu ne t'a donné un corps, aussi bien qu'à moi, que comme une victime que lu dois, aussi bien que moi, lui sacrifier pour mériter ta récompense. Les sens sont insolents et rebelles; ils ne j;ar- <lent nulle mesure; ils n'ont nul égard ni aux circonstances des temps, nia la sainteté des lieux, ni à la qualité des occupations où l'on est. L'imagination et les passions sont de même humeur. Gomme elles doivent aux sens leur naissance^ elles entrent aveuglément dans leurs intérêts. L'imagination est une folle qui nepeut
VINGTIÈME MÉDITATION. 98t
souffrir que rattention soit sérieuse ; et les passions, des emportées qui ne veulent rien de sage, de modéré, •de raisonnable. Tel degré de grâce ne peut opérer selon toute sa force si l'esprit n'est libre et le cœur vide ei ouvert. Mais les sens appliquent fortement l'esprit aux objets qui les frappent, l'imagination le dissipe et le distrait à tous moments, les passions le troublent et le dérèglent en mille manières; le cœur se remplit ainsi de Tamour des objets sensibles et se ferme à toute autre chose. Ou ne peut donc ôter les empêchements à l'efficace de la grâce qu'on ne mortifie ses sens, qu'on ne règle son imagination, qu'on ne modère ses passions, ce qui ne se peut facilement exécuter que par la privalion des plaisirs.
12. L'homme veut invinciblement être heureux ; le plaisir actuel rend actuellement heureux. Il est donc naturel que toutes les puissances de l'âme se réveillent et s'ébranlent, et que tout se mette en mouvement dans l€ corps par la jouissance actuelle des plaisirs. L'homme est fait pour aimer, chercher et posséder le bien. Or, le plaisir actuel marque à l'âme confusément, mais vivement, que le vrai bien est présent ; car il n'y a que le vrai bien qui puisse véritablement agir en elle, et l'âme ne sent jamais mieux qu'on agit actuellement en elle et qu'on la rend heureuse que par le plaisir. Il n'est donc pas possible, quelque philosophe qu'on soit, de conserver la liberté de son esprit et de l'occuper fortement à des objets qui ne le touchent point dans le temps qu'on jouit des plaisirs sensibles : plaisirs qui appliquent et l'âme et le corps aux objets qui les causent ou qui semblent les causer. Mais les biens qui se sont fait sentir à l'âme et qui s'en sont rendus les maîtres laissent encore dans le cerveau et dans certains nerfs des traces de leur action et des marques de leur victoire ; et ces traces, réveillant le souvenir des plat*
sirs possédés, sollicitent sans cesse Tàme, qui n'est jamais sans vouloir être heureuse, à la recherche de ces faux biens. Ainsi il est évident qu'on ne peut faire taire ses sens, son imagination et ses passions pour écouter ma parole et suivre les bons mouvements que j'inspire, si l'on ne rompt absolument avec les plaisirs.Yoici donc, mon Ois, ce que tu doi^ faire.
13. Il faut que tu évites avec soin les plaisirs dont tu n'asjamais joui ; et cela t'est facile, car tu n'en es point esclave, puisque ton imagination n'en est point encore salie. Un ivrogne ne peut, sans des grâces extraordinaires, se délivrer de la servitude oh il s'est engagé. Mais un homme qui n'a jamais bu de vin, et dont l'imagination n'a point été corrompue par des discours contagieux sur les effets du vin, peut sans peine, et par des raisons d'amour-propre, s'empêcher d'en boire, si d'ailleurs la compagnie ou quelque respect humain ne ¥j engage.