INTRODUCTION. XXVII
et l'aimer par-dessus toutes les créatures. L'esprit du christianisme , qui fait partout de l'amour le principe, ou du moins l'auxiliaire de l'obéissance, respire dans la philosophie morale de Malebranche. <( Il ne faut jamais, dit-il, aimer un bien absolument, si l'on peut sans remords ne le point aimer. » C'est sous cette forme qu'un cartésien devait dire qu'il ne faut aimer que Dieu ; et un chrétien, qu'on ne doit obéir qu'au devoir.
Une morale pure est une des plus certaines conditions de succès pour une doctrine philosophique. Malebranche dut à la noblesse de ses sentiments, à l'élévation de sa philosophie morale , une partie de l'éclat dont il se vit entouré. Jamais succès ne fut plus grand. La profondeur et la nauveauté des idées, la grâce et les charmes du style, un amour sincère de la vérité, une imagination féconde et originale, à chaque pas des maximes neuves ou hardies, des observations prises sur le fait, des principes féconds en applications ; toutes les grandes questions agitées et résolues, la foi transportée tout entière dans la philosophie, des beautés si diverses et si parfaites, expliquent et justifient de reste l'admiration dont Malebranche fut constamment l'objet pendant sa vie. La Recherche de la Vérité^ publiée en 1674, eut successivement six éditions, fut traduite en latin par l'abbé Lenfant ; on en publia deux traductions anglaises et une en grec vulgaire . «On y remarqua, dit Diderot, du style, de l'imagination et plusieurs autres qualités
XXVIU INTRODUCTION
que le propriétaire ingrat s'occupait lui-même à décrier. c< Rien n'égale en elfet l'abondance des vues, la finesse et la nouveauté des observations dans toute la partie de cet ouvrage qui traite des causes de nos erreurs , et de la puissance de l'imagination. La théorie de la vision en Dieu ^'empara immédiatement des esprits et provoqua de toutes parts la plus vive polémique. On pressa l'auteur sur les principes qu'il émettait touchant la grâce efficace ; et il sentit pour lui-même et pour les autres le besoin de montrer l'accord de sa philosophie avec les doctrines de l'Eglise. C'est l'objet principal des Conversations chrétiennes, entreprises .à la prière du duc de Chevreuse, et qui furent publiées en 1677. Les Méditations^ qui parurent cinq ans après, tirées à quatre mille exemplaires, furent enlevées en un instant. Le Traité de morale est de l'année suivante, et \q% Entretiens métaphysiques, de 1687. C'était son chef-d'œuvre, au jugement de Daguesseau; mais Malebranche ^vèlévd\\,\Q% Méditations. Ce sont en effet les deux ouvrages où il a pris son vol le plus haut. On ne saurait rien concevoir de plus clair, de plusvarié, de plus animé que la forme des Entretiens, C'est un admirable résumé de toute la philosophie de Malebranche ; on y rencontre des traits d'imagination dont la grâce ne serait pas démentie par Platon lui-même, et quelquefois des mouvements d'éloquence où l'inspiration est si abondante et si évidente , qu'elle se communique aussitôt par une sorte de contagion naturelle. Fon-
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tenelle, dans TEloge de Malebranche, dit, en parlant des Méditations^ où Malebranche comme on sait introduit le Verbe lui-même , dictant en personne les réponses de la raison immuable, que Fauteur a répandu dans cet écrit une majesté et une tristesse solennelles, qui tiennent Tâme élevée au-dessus des sens et ne lui permettent pas d'oublier la présence de Dieu. Parmi les ouvrages moins importants, on doit citer , outre un grand nombre de lettres et d'écrits politiques, le Traité de r amour de Dieu^ et Y Entretien d'un philosophe chinois avec un philosophe chrétien, que Malebranche composa à la prière de M. de Lionne , évêque de Rosalie, et vicaire apostolique en Chine.
C'est une tendance qui est fort loin d'être propre aux seuls éclectiques de tenter des rapprochements entre lès systèmes, pour en découvrir la filiation, et parcourir ainsi plus aisément et plus sûrement par le secours de l'histoire toutes les conséquences possibles d'un principe. Peut-être l'histoire de la philosophie et la philosophie elle-même ne sont-elles possibles qu'à cette condition, et l'on peut affirmer du moins que, dans de justes limites , la méthode éclectique est si raisonnable et si naturelle , qu'elle a toujours été pratiquée par les meilleurs esprits dans tous les temps *. La marque presque infail-
1 Philosophiam autem, non dico stoîcam aut epicuream et aristotelicam ; sed quœcumque ab his sectis rectè dicta sunt, hoc totum selectum dico philosophiam. Clem. Aîexandr, Strom, lib. I, cap. 4.