‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 26 sur 33 · LA MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

LA MÉTAPHYSIQUE

De l'âme, et qu'elle est distinguée du corps. De la nature des idées. Que le monde où nos corps habitent et que nous regardons est bien différent de celui que nous voyons.

Théodore. — Bien donc, mon cher Ariste, puisque vous le voulez, il faut que je vous entretienne de mes visions métaphysiques. Mais pour cela il est nécessaire que je quitte ces lieux enchantés qui charment nos sens, et qui, par leur variété, partagent trop un esprit tel que le mien. Comme j'appréhende extrêmement de prendre pour les réponses immédiates de la vérité intérieure quelques-uns de mes préjugés, ou de ces principes confus qui doivent leur naissance aux lois de l'union de l'âme et du corps, et que dans ces lieux je ne puis pas, comme vous le pouvez peut-être, faire taire un certain bruit confus qui jette la confusion et le trouble dans toutes mes idées, sortons d'ici, je vous prie. Allons nous renfermer daus votre cabinet, afin de rentrer plus facilement en nous-mêmes. Tâchons que rien ne nous empêche de consulter l'un et l'autre notre maître commun, la raison universelle; car c'est la vérité intérieure qui doit présider à nos entretiens * I. i

C'est elle qui doit me dicter ce que je dois vous dire, et ce que vous voulez apprendre par mon entremise. En un mot, c'est à elle qu'il appartient uniquement de juger et de prononcer sur nos différends. Car nous ne pensons aujourd'hui qu'à philosopher ; et quoique vous soyez parfaitement soumis à l'autorité de TÉglise, vous voulez que je vous parle d'abord comme si vous refusiez de recevoir les vérités de la foi pour principes de nos connaissances. En effet, la foi doit régler les démarches de notre esprit, mais il n'y a que la souveraine raison qui le remplisse d'intelligence.

Ariste. — Allons, Théodore, partout où vous voudrez. Je suis dégoûté de tout ce que je vois dans ce monde matériel et sensible, depuis que je vous entends parler d'un autre monde tout rempli de beautés intelligibles. Enlevez-moi dans cette région heureuse et enchantée. Faites-m'en contempler toutes ces merveilles dont vous me parliez l'autre jour d'une manière si magnifique et d'un air si content. Allons, je suis prêt à vous suivre dans ce pays, que vous croyez inaccessible à ceux qui n'écoutent que leurs sens.

Théodore. — Vous vous réjouissez, Ariste, et je n'en suis pas fâché. Vous me raillez d'une manière si délicate et si honnête, que je sens bien que vous voulez vous divertir, mais que vous ne voulez pas m'offenser. Je vous le pardonne. Vous suivez les inspirations secrètes de, votre imagination toujours enjouée. Mais, souffrez que je vous le dise, vous parlez de ce que vous n'entendez pas. Non, je ne vous conduirai point dans une terre étrangère; mais je vous apprendrai peut-être que vous êtes étranger vous-même dans votre propre pays. Je vous apprendrai que ce mondp que vous habitez n'est point tel que vous le croyez, parce qu'effectivement il n'est point tel que vous le I voyez ou que vous le sentez. Vous jugez sur le rapport

de VOS sens de tous les objets qui vous environnent, et vos sens vous séduisent infiniment plus que vous ne pouvez vous- l'imaginer. Ce ne sont de fidèles témoins que pour ce qui regarde le bien du corps et la conservation de la vie. A Tégard de tout le reste, il n'y a nulle exactitude, nulle vérité dans leur déposition. Vous le verrez, Ariste, sans sortir de vous-même, sans que je vous enlève dans cette région enchantée que vottfe imagination vous représente. L'imagination est une folle qui se plaît à faire la folle. Ses saillies, ses mouvements imprévus vous divertissent, et moi aussi. Mais il faut, s'il vous plaît, que dans nos entretiens la raison soit toujours la supérieure. Il faut qu'elle décide et qu'elle prononce. Or, elle se tait et nous échappe toujours lorsque l'imagination vient à la traverse, et qu'au lieu de lui imposer silence, nous écoutons ses plaisanteries et que nous nous arrêtons aux divers fantômes qu'elle nous présente. Tenez-la donc dans le respect en présence de la raison ; faites-la taire, si vous voulez entendre clairement et distinctement les réponses de la vérité intérieure.

Ariste. — Vous prenez, Théodore, bien sérieusement ce que je vous ai dit sans beaucoup de rétlexion. Je vous demande pardon de ma petite liberté. Je vous promets que...

Théodore. — Vous ne m'avez point fâché, Ariste, vous m'avez réjoui; car, encore un coup, vous avez l'imagination si vive et si agréable, et je suis si assuré de votre cœur, que vous ne me fâcherez jamais, et que vous me réjouirez toujours, du moins quand vous ne me raillerez que tête à tête ; et ce que je viens de vous dire n'est que pour vous faire entendre que vous avez une terrible opposition à la vérité . Cette qualité, qui vous rend tout éclatant aux yeux des hommes, qui vous gagne les cœurs, qui vous attire l'estime^ qui fait

que tous ceux qui vous connaissent veulent vous posséder, est Tennemie la plus irréconciliable de la raison. Je vous avance un paradoxe dont je ne puis vous démontrer présentement la vérité *. Mais vous le reconnaîtrez bientôt par votre propre expérience, et vous en verrez peut-être les raisons dans la suite de nos entretiens. Il y a encore pour cela bien du chemin à faire. Mais, croyez-moi, le stupide et le bel esprit sont également fermés à la vérité. Il y a seulement cette différence, qu'ordinairement le stupide la respecte, et que le bel esprit la méprise. Néanmoins, si vous êtes bien résolu de gourmander votre imagination, vous entrerez sans aucun obstacle dans le lieu oti la raison rend ses réponses; et quand vous l'aurez entendue quelque temps, vous n'aurez que du mépris pour tout ce qui vous a charmé jusqu'ici ; et si Dieu vous touche le cœur, vous n'en aurez que du dégoût.

Ariste. — Allons donc promptement, Théodore.

Vos promesses me donnent une ardeur que je ne puis vous exprimer. Assurément, je vais faire tout ce que vous m'ordonnerez. Doublons le pas... Grâce à Dieu, nous voici enfin arrivés au lieu destiné à nos entretiens. Entrons... Asseyez-vous... Qu'y a-t-il ici qui puisse nous empêcher de rentrer en nous-mêmes pour consulter la raison? Voulez-vous que je ferme tous les passages de la lumière, afin que les ténèbres fassent éclipser tout ce qu'il y a de visible dans cette chambre et qui peut frapper nos sens ?

Théodore. — Non, mon cher. Les ténèbres frappent nos sens aussi bien que la lumière. Elles effacent l'éclat des couleurs. Mais à l'heure qu'il est, elles pourraient jeter quelque trouble ou quelque petite frayeur dans notre imagination. Tirez seulement les rideaux. Ce

t Traitt^ de morale, ch, 12.

grand jour nous incommoderait un peu, et donnerait

peut-être trop d'éclat à certains objets Cela est fort

bien : asseyez-vous.

Rejetez, Ariste, tout ce qui vous est entré dans l'esprit par les sens. Faites taire votre imagination. Que tout soit chez vous dans un parfait silence. Oubliez môme, si vous le pouvez, que vous avez un corps, et ne pensez qu'à ce que je vais vous dire. En un mot, soyez attentif, et ne chicanez point sur mon préambule. L'attention est la seule chose que je vous demande. Sans ce travail, ou ce combat de l'esprit contre les impressions du corps^ on ne fait point de conquêtes dans le pays de la vérité.

Ariste. — Je le crois ainsi, Théodore; parlez. Mais permettez-moi de vous arrêter lorsque je ne pourrai pas vous suivre.

Théodore. — Cela est juste. Écoutez.

I. Le néant n'a point de propriétés. Je pense, donc je suis *. Mais que suis-je, moi qui pense, dans le temps que je pense ? Suis-je un corps, un esprit, un homme? Je ne sais encore rien de tout cela. Je sais seulement que, dans le temps que je pense, je suis quelque chose qui pense. Mais voyons. Un corps peut-il penser? Une étendue en longueur, largeur et profondeur peut-elle raisonner, désirer, sentir? Non, sans doute; car toutes les manières d'être d'une telle étendue ne consistent que dans des rapports de distance ; et il est évident que ces rapports ne sont point des perceptions, des raisonnements, des plaisirs^ des désirs, des sentiments, en un mot des pensées. Donc ce moi qui pense, ma propre substance, n'est point un corps, puisque mes perceptions, qui assurément m'appartiennent, sont tout autre chose que des rapports de distance.

1 St Augustin, Cité de Dieu, liv, XI, ch. 26.

Ariste. — Il me parait clair que toutes les modifications de l'étendue ne peuvent être que des rapports de distance, et qu'ainsi de l'étendue ne peut pas connaître, vouloir, sentir. Mais mon corps est peut-être quelque autre chose que de l'étendue, car il me semble que c'est mon doigt qui sent la douleur de la piqûre, que c'est mon cœur qui désire, que c'est mon cerveau qui raisonne. Le sentiment intérieur que j'ai de ce qui se passe en moi m'apprend ce que je vous dis. Prouvez-moi que mon corps n'est que de l'étendue, et je vous avouerai que mon esprit, ou ce qui est en moi qui pense, qui veut, qui raisonne, n'est point matériel ou corporel.

II. Théodore. — Quoi! Ariste, vous croyez que votre corps est composé de quelque autre substance que de l'étendue? Esl-ce que vous ne comprenez pas qu'il suffit d'avoir de l'étendue pour en former par l'esprit un cerveau, un cœur, des bras et des mains, et toutes les veines, les artères, les nerfs, et le reste dont votre corps est composé? Si Dieu détruisait l'étendue de votre corps, est-ce que vous auriez encore un cerveau, des artères, des veines et le reste? Concevez- vous bien qu'un corps puisse être réduit en un point mathématique? Car, que Dieu puisse former tout ce qu'il y a dans l'univers avec l'étendue d'un grain de sable, c'est de quoi je ne doute pas. Assurément oîi il n'y a nulle étendue, je dis nulle, il n'y a point de substance corporelle. Pensez-y sérieusement ; et pour vous en convaincre, prenez garde à ceci.

Tout ce qui est, on le peut concevoir seul, ou on ne le peut pas. Il n'y a point de milieu, car ces deux propositions sont contradictoires. Or, tout ce qu'on peut concevoir seul, et sans penser à autre chose, qu'on peut, dis-je, concevoir seul comme existant indépendamment de quelque autre chose, c'est assurément un

être ou une substance ; et tout ce qu'on ne peut concevoir seul, ou sans penser à quelque autre chose, c'est une manière d'être, ou une modification de substance.

Par exemple, on ne peut penser à la rondeur sans penser à l'étendue. La rondeur n'est donc point un être ou une substance, mais une manière d'être. On peut penser à l'étendue sans penser en particulier à quelque autre chose. Donc l'étendue n'est point une manière d'être :elleest elle-même un être. Comme la modification d'une substance n'est que la substance même de telle ou telle façon, il est évident que l'idée d'une modification renferme nécessairement l'idée de la substance dont elle est la modification. Et comme une substance c'est un être qui subsiste en lui-même, l'idée d'une substance ne renferme point nécessairement l'idée d'un autre être. Nous n'avons point d'autre voie pour distinguer les substances ou les êtres, des modifications ou des façons d'être, que par les diverses manières dont nous apercevons ces choses.

Or, rentrez en vous-même, n'est-il pas vrai que vous ) pouvez penser à de l'étendue sans penser à autre chose? N'est-il pas vrai que vous pouvez apercevoir de l'étendue toute seule ? Donc l'étendue est une substance, et nullement une façon ou une manière d'être. Donc l'étendue et la matière ne font qu'une même substance^ Or, je puis apercevoir ma pensée, mon désir, mon plaisir, sans penser à l'étendue, et même en supposant qu'il n'y a point d'étendue. Donc toutes ces choses ne sont point des modifications de l'étendue, mais des modifications d une substance qui pense, qui sent, qui désire, et qui est bien différente de l'étendue.

Toutes les modifications de l'étendue ne consistent que dans des rapports de distance. Or, il est évident que mon plaisir, mon désir et toutes mes pensées ne sont point des rapports de distance. Car tous les rap-

ports de distance se peuvent comparer, mesurer, déterminer exactement par les principes de la géométrie; et Ton ne peut ni comparer ni mesurer de cette manière nos perceptions et nos sentiments. Donc mon âme n'est point matérielle. Elle n'est point la modification de mon corps. C'est une substance qui pense, et qui n'a nulle ressemblance avec la substance étendue dont mon corps est composé.

Ariste. — Gela me paraît démontré. Mais qu'en pouvez-vous conclure ?

III. Théodore. — J'en puis condure une infinité de * vérités; car la distinction de l'âme et du corps est le

fondement des principaux dogmes de la philosophie, et entre autres de l'immortalité de notre être'; car, pour le dire en passant, si l'âme est une substance distinguée du corps, si elle n'en est point la modification, il est évident que quand même la mort anéantirait notre corps, ce qu'elle ne fait pas, il ne s'ensuivrait pas de là que notre âme fût anéantie. Mais il n'est pas encore temps de traiter à fond cette importante question. Il faut que je vous prouve auparavant beaucoup d'autres vérités. Tâchez de vous rendre attentif à ce que je vais vous dire.

Aristb. — Continuez. Je vous suivrai avec toute l'attention dont je suis capable.

IV. Théodore. — Je pense à quantité de choses, à un nombre, à un cercle, à une maison, à tels et tels êtres, à l'être. Donc tout cela est, du moins dans le temps que j'y pense. Assurément, quand je pense à un cercle, à un nombre, à l'être ou à l'infini, à tel être fini, j'aperçois des réalités; car si le cercle que j'aperçois n'était rien, en y pensant je ne penserais à rien. Or, le cercle auquel je pense a des propriétés que n'a

} Voy. !a Recherche de la Vérité, liv. IV, ch. 2,

pas telle autre figure. Donc ce cercle existe dans le temps que j'y pense, puisque le néant n'a point de propriétés, et qu'un néant ne peut être différent d'un autre néant.

Ariste. — Quoi, Théodore I tout ce à quoi vous pensez existe ? Est-ce que votre esprit donne l'être à ce cabinet, à ce bureau, à ces chaises, parce que vous y pensez ?

Théodore. — Doucement. Je vous dis que tout ce à, quoi je pense est, ou, si vous voulez, existe. Le cabi-; net, le bureau, les chaises que je vois, tout cela est, du moins dans le temps que je le vois. Mais vous confon-î dez ce que je vois avec un meuble que^je ne vois point. "•, • Il y a plus de différence entre le bureau que je vois et i celui que vous croyez voir, qu'il n'y en a entre votre esprit et votre corps.

Ariste. — Je vous entends en partie, Théodore, et j'ai honte de vous avoir interrompu. Je suis convaincu que tout ce que nous voyons, ou tout ce à quoi nous pensons, contient quelque réalité . Vous ne parlez pas des objets, mais de leurs idées. Oui, sans doute, les idées que nous avons des objets existent dans le temps • qu'elles sont présentes à notre esprit. Mais je croyais que vous parliez des objets mêmes.

V. Théodore. — Des objets mêmes^ oh 1 que nous n'y sommes pas ! Je tâche de conduire par ordre mes réflexions. Il faut bien plus de principes que vous ne pensez pour démontrer ce dont personne ne doute; car où sont ceux qui doutent qu'ils aient un corps, qu'ils marchent sur une terre solide, qu'ils vivent dans un monde matériel ? Mais vous saurez bientôt ce que peu de gens comprennent bien, savoir, qtiesi notre corps se promène dans un monde corporel, notre esprit, de son côté, se transporte sans cesse dans un monde intelligible qui le touche, et qui par là lui devient sensible.

Comme les hommes comptent pour rien les idées qu'ils ont des choses, ils donnent au monde créé beaucoup plus de réalité qu'il n'en a. Ils ne doutent point de Texistence des objets, et ils leur attribuent beaucoup de qualités qu'ils n'ont point. Mais ils ne pensent seulement pas à la réalité de leurs idées. C'est qu'ils écoutent leurs sens, et qu'ils ne consultent point assez la vérité intérieure ; car, encore un coup, il est bien plus facile de démontrer la réalité des idées, ou, pour me servir de vos termes, la réalité de cet autre monde tout rempli de beautés intelligibles^ que de démontrer Inexistence de ce monde matériel. En voici la raison.

C'est que les idées ont une existence éternelle et nécessaire, et que le monde corporel n'existe que parce qu'il a plu à Dieu de le créer. Ainsi, pour voir le monde intelligible, il suffit de consulter la raison, qui renferme les idées, ou les essences intelligibles, éternelles et. nécessaires, ce que peuvent faire tous les esprits raisonnables ou unis à la raison . Mais pour voir le monde matériel, ou plutôt pour juger que ce monde existe, car ce monde est invisible par lui-môme, il faut par nécessité que Dieu nous le révèle, parce que nous ne pouvons pas voir ses volontés arbitraires dans la raison nécessaire.

Or, Dieu nous révèle l'existence de ses créatures en deux manières, par l'autorité des livres sacrés et par l'entremise de nos sens. La première autorité supposée, et on ne peut la rejeter, on démontre ^ en rigueur l'existence des corps. Par la seconde, on s'assure suffisamment de l'existence de tels et tels corps. Mais cette seconde n'est pas maintenant infaillible; cartel croit voir devant lui son ennemi, lorsqu'il en est fort éloigné; tel croit avoir quatre pattes, qui n'a que deux jambes;

* Entretien VL

PREMIER ENTRETIEN. Il

tel sent de la douleur dans un bras qu'on lui a coupé il y a longtemps. Ainsi la révélation naturelle, qui est en conséquence des lois générales de Tunion de l'âme et du corps, est maintenant sujette à Terreur : je vous en dirai les raisons ^, Mais la révélation particulière ne peut jamais conduire directement à Terreur, parce que Dieu ne peut pas vouloir nous tromper. Voilà un petit écart pour vous faire entrevoir quelques vérités que je vous prouverai dans la suite, pour vous en donner de la curiosité et réveiller un peu votre attention. Je reviens : écoutez-moi.

Je pense à un nombre, à un cercle, à un cabinet, à vos cbaises, en un mot à tels et tels êtres. Je pense aussi à Têtre ou à Tinfini, à Têtre indéterminé. Toutes ces idées ont quelque réalité dans le temps que j'y pense. Vous n'en doutez pas, puisque le néant n'a point de propriétés, et qu'elles en ont; car elles éclairent Tesprit, ou se font connaître à lui : quelques-unes même le frappent et se font sentir à lui, et cela en mille manières différentes. Du moins est-il certain que les propriétés des unes sont bien différentes de celles des autres. Si donc la réalité de nos idées est véritable, et à plus forte raison si elle est nécessaire, éternelle, immuable, il est clair que nous voilà tous deux enlevés dans un autre monde que celui oti habite notre corps : nous voilà dans un monde tout rempli de beautés intelli^ gibles.'

Supposons, Ariste, que Dieu anéantisse tous les êtres qu'il a créés, excepté vous et moi, votre corps et le mien. (Je vous parle comme à un homme qui croit et qui sait déjà beaucoup de choses, et je suis certain qu'en cela je ne me trompe pas. Je vous ennuierais si je vous parlais avec, une exactitude trop scrupuleuse, et comme à un homme qui ne sait encore rien du tout.)

» Entretiens ÎV Qi VU

là ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

Supposons de plus que Dieu imprime dans notre cerveau toutes les mêmes traces, ou plutôt qu'il produise dans notre esprit toutes les mêmes idées que nous devons y avoir aujourd'hui. Gela supposé, Ariste, dans quel monde passerions-nous la journée ? Ne serait-ce pas dans un monde intelligible ? Or, prenez-y garde, c'est dans ce monde-là que nous sommes et que nous vivons, quoique le corps que nous animons vive dans un autre et se promène dans un autre. C'est ce mondelà que nous contemplons, que nous adniirons, que nous sentons. Mais le monde que nous regardons,-ou que nous considérons en tournant la tête de tous côtés, n'est que de la matière invisible par elle-même, et qui n'a rien de toutes ces beautés que nous admirons et que nous sentons en le regardant; car, je vous prie, faites bien réflexion sur ceci : le néant n'a point de propriétés. Donc, si le monde était détruit, il n'aurait nulle beauté. Or, dans la supposition que le monde fût anéanti, et que Dieu néanmoins produisît dans notre cerveau les mêmes traces, ou plutôt dans notre esprit les mêmes idées qui s'y produisent à la présence des objets, nous verrions les mêmes beautés. Donc les beautés que nous voyons ne sont point des beautés matérielles, mais des beautés intelligibles, rendues sensibles en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, puisque l'anéantissement supposé de la matière n'emporte point avec lui Tanéantissemenl de ces beautés que nous voyons en les regardant.

Ariste. — Je crains, Théodore, que vous ne supposiez une fausseté. Car si Dieu avait détruit cette chambre, certainement elle ne serait plus visible, car le néant n'a point de propriétés.

YI. Théodore. — Vous ne me suivez pas, Ariste. Votre chambre est par elle-même absolument invisible. Si Dieu l'avait détruite, dites-vous, elle ne serait plus

visible, puisque le néant n'a point de propriétés. Gela serait vrai, si la visibilité de votre chambre était une propriété qui lui appartint. Si elle était détruite, elle ne serait plus visible. Je le veux, car cela est vrai en un sens. Mais ce que je vois en regardant votre chambre, je veux dire en tournant mes yeux de tous côtés pour la considérer, sera toujours visible, quand même votre chambre serait détruite ; que dis-je ? quand même elle n'aurait jamais été bâtie. Je vous soutiens qu'un Chinois qui n'est jamais entré ici peut voir en son pays tout ce que je vois lorsque je regarde votre chambre ; supposé^ ce qui n'est nullement impossible, qu'il ait le cerveau ébranlé de la même manière que je l'ai maintenant que je la considère. Ceux qui ont la fièvre chaude, ceux qui dorment, ne voient-ils pas des chimères de toutes façons qui ne furent jamais ? Ce qu'ils voient est, du moins dans le temps qu'ils le voient. Mais ce qu'ils croient voir n'est pas : ce à quoi ils rapportent ce qu'ils voient n'est rien de réel.

Je vous le répète, Ariste, à parler exactement, votre chambre n'est point visible. Ce n'est point proprement votre chambre que je vo'is lorsque je la regarde, puisque je pourrais bien voirtout ce que je vois maintenant, quand même Dieu l'aurait détruite. Les dimensions que je vois sont immuables, éternelles, nécessaires. Ces dimensions intelligibles qui me représentent tous ces espaces n'occupent aucun lieu. Les dimensions de votre chambre sont au contraire changeantes et corruptibles ; elles remplissent un certain espace. Mais en vous disant trop de vérités, je crains' maintenant de multiplier vos difficultés ; car vous me paraissez assez embarrassé à distinguer les idées, qui seules sont visibles par ellesmêmes, des objets qu'elles représentent, qui sont invi-^ sibles à l'esprit, parce qu'ils ne peuvent agir sur lui, ni se représenter à lui «

14 ElNTRBTIëNS sur LA M£TAI'J1YSIQU£.

Aristb. — Il est vrai que je suis un peu interdit. C'est que j'ai de la peine àvous suivre dans ce paysdes idées, auxquelles vous attribuez une réalité véritable. Je ne trouve point de prise dans tout ce qui n'a point de corps. Et cette réalité de vos idées, que je ne puis m'empècher de croire véritables, par les raisons que vous venez de me dire, me parait n'avoir guère de solidité ; car, je vous prie, que deviennent nos idées dès que nous n'y pensons plus ? Pour moi, il me semble qu'elles rentrent dans le néant. Et si cela est, voilà votre monde intelligible détruit. Si, en fermant les yeux, j'anéantis la chambre intelligible que je vois maintenant, certes la réalité de cette chambre est bien mince, c'est bien peu de chose. S'il suffit que j'ouvre les yeux pour créer un monde intelligible, assurément ce monde-là ne vaut pas celui dans lequel nos corps habitent.

VII. Théodore. — Cela est vrai, Ariste. Si vous donnez l'être à vos idées, s'il ne dépend que d'un clin d'œil pour les anéantir, c'est bien peu de chose ; mais si elles sont éternelles, immuables, nécessaires, divines en un mot, j'entends la réalité intelligible dont elles sont formées, assurément elles seront plus considérables que cette matière inefficace et par elle-même absolument invisible. Quoi, Ariste I pourriez-vous croire qu'en voulant penser à un cercle, par exemple, vous donniez l'être à la substance, pour ainsi dire, dont votre idée est formée, et que dès que vous cessez de vouloir y penser vous l'anéantissez ? Prenez garde. Si c'estvous qui donnez l'être à vos idées, c'est en voulant y penser. Or, je vous prie, comment pouvez-vous vouloir penser à un cercle, si vous n'en avez déjà quelque idée, et de quoi la former et l'achever ? Peut-on rien vouloir sans le connaître ? Pouvez-vous faire quelque chose de rien? Certainement vous ne pouvez pas vouloir penser à un

cercle, si vous n'en avez déjà l'idée, ou du moins l'idée de rétendue, dont vous puissiez considérer certaines parties sans penser aux autres. Vous ne pouvez vouloir le voir de près, le voir distinctement, si vous ne le voyez déjà confusément et comme de loin. Votre attention vous en approche, elle vous le rend présent, elle le forme même ; je le veux. Mais il est clair qu'elle ne le produit pas de rien. Votre distraction vous en éloigne, mais elle ne Tanéantit pas tout à fait. Car si elle l'anéantissait, comment pourriez-vous former le désir de le produire, et sur quel modèle le feriez-vous tout de nouveau si semblable à lui-même ? N'estril pas clair que cela serait impossible?

Ariste. —Pas trop clair encore pour moi, Théodore. Vous me convainquez^ mais vous ne me persuadez pas. Cette terre est réelle. Je le sens bien. Quand je frappe du pied, elle me résiste. Voilà qui est solide, cela. Mais que mes idées aient quelque réalité indépendamment de ma pensée, qu'elles soient dans le temps même que je n'y pense point, c'est ce que je ne puis me persuader.

VIII. Théodore. — C'est que vous ne sauriez rentrer en vous-même pour interroger la raison, et que, fatigué du travail de l'attention, vous écoutez votre imagination et vos sens, qui vous parlent sans que vous ayez la peine de les consulter. Vous n'avez pas fait assez de réflexions sur les preuves que je vous ai données que leur témoignage est trompeur. Il n'y a pas longtemps qu'il y avait un homme, fort sage d'ailleurs, qui croyait toujours avoir de l'eau jusqu'au milieu du corps, et qui appréhendait sans cesse qu'elle ne s'augmentât et ne le noyât. Il la sentait^ comme vous votre terre. 11 la trouvait froide, et il se promenait toujours fort lentement, parce que l'eau, disait-il, l'empêchait d'aller plus vite. Quandon lui parlait néanmoins, et qu'il écoutait, on le détrompait. Mais il retombait aussitôt dans son erreur.

(Juand un homme se croit transformé en coq, en lièvre, en loup ou en bœuf, comme Nabuchodonosor,iI sent en lui, au lieu de ses jambes, les pieds d'un coq ; au lieu de ses bras, les jarrets d'un bœuf, et au lieu de ses cheveux, une crête ou des cornes. Gomment ne voyez-vous pas que la résistance que vous sentez en pressant du pied votre plancher, n'est qu'un sentiment qui- frappe l'âme, et qu'absolument parlant nous pouvons avoir tous nos sentiments indépendamment des objets ? Estce qu'en dormant vous n'avez jamais senti sur la poitrine un corps fort pesant qui vous empêchait de respirer, ou que vous n'avez jamais cru être frappé et même blessé, ou frapper vous-même les autres, vous promener, danser, sauter sur une terre solide?

Vous croyez que ce plancher existe, parce que vous sentez qu'il vous résiste. Quoi donc ! est-ce que l'air n'a pas autant de réalité que votre plancher, à cause qu'il a moins de solidité ? Est-ce que la glace a plus de réalité que l'eau, àcause qu'elle a plus de dureté ? Mais, de plus, vous vous trompez ; nul ne peut résister à un esprit. Ce plancher résiste à votre pied : je le veux. Mais c'est tout autre chose que votre plancher ou que votre corps qui résiste à votre esprit, ou qui lui donne le sentiment que vous avez de résistance ou de solidité.

Néanmoins je vous accorde encore que votre plancher vous résiste. Mais pensez-vous que vos idées ne vous résistent point? Trouvez -moi donc dans un cercle deux diamètres inégaux, ou dans une ellipse trois égaux. Trouvez-moi la racine carrée de 8, et la cubique de 9. Faites qu'il soit juste de faire à autrui ce qu'on neveut pas qu'on nous fasse à nous-mêmes ; ou, pour prendre un exemple qui revienne au vôtre, faites que deux pieds d'étendue intelligible n'en fassent plus qu'un. Certainement la nature de cette étendue ne peut le souffrir. Elle résiste à votre esprit. Ne doutez donc

point de sa réalité. Votre plancher est impénétrable à votre pied : c'est ce que vous apprennent vos sens d'une manière confuse .et trompeuse. L'étendue intelligible est aussi impénétrable à sa façon : c'est ce qu'elle vous fait voir clairement par son évidence et par sa propre lumière.

Écoutez-moi^ Ariste. Vous avez l'idée de l'espace ou de l'étendue, d'un espace, dis-je, qui n'a point de bornes. Cette idée est nécessaire, éternelle, immuable, commune à tous les esprits, aux hommes, aux anges, à Dieu même. Cette idée, prenez-y garde, est ineffaçable de votre esprit, comme celle de l'être ou de l'infini, de l'être indéterminé. Elle lui est toujours présente. Vous ne pouvez vous en séparer, ou la perdre entièreipent de vue. Or, c'est de cette vaste idée que se forme en nous non-seulement l'idée du cercle, et de toutes les figures purement intelligibles, mais aussi celle de toutes les figures sensibles que nous voyons en regardant le monde créé : tout cela selon les diverses applications des parties intelligibles de cette étendue idéale, immatérielle, intelligible à notre esprit ; tantôt en conséquence de notre attention, et alors nous connaissons ces figures ; et tantôt en conséquence des traces et des ébranlements de notre cerveau, et alors nous les imaginons ou nous les sentons. Je ne dois pas maintenant vous expliquer tout ceci plus exactement. Considérez seulement qu'il faut bien que cette idée d'une étendue infinie ait beaucoup de réalité, puisque vous ne pouvez la comprendre, et que quelque mouvement que vous donniez à votre esprit, vous ne pouvez la parcourir. Considérez qu'il n'est pas possible qu'elle n'en soit qu'une modification, puisque l'infini ne peut être actuellement la modification de quelque chose de fini. Dites-vous à vous-même : Mon esprit ne peut comprendre cette vaste idée . Il ne peut la mesurer.

C'est donc qu'elle le passe infiniment. Et si elle lepas^e, il est clair qu'elle n'en est point la modification ; car les modifications des êtres ne peuvent pas s'étendre au delà de ces mêmes êtres, puisque les modifications des êtres ne sont que ces mêmes êtres de telle et telle façon. Mon esprit ne peut mesurer cette idée : c'est donc qu'il est fini, et qu'elle est infinie. Car le fini, quelque grand qu'il soit, appliqué ou répété tant qu'on voudra, ne peut jamais égaler l'infini.

Ariste. — Que vous^êtes subtil et prompt! Doucement, s'il vous plaît. Je vous nie que l'esprit aperçoive l'infini. L'esprit, je le veux, aperçoit de l'étendue dont il ne voit pas le bout ; mais il ne voit pas une étendue infinie; un esprit fini ne peut rien voir d'infini.

IX. Théodore. — Non, Ariste, l'esprit ne voit pas une étendue infinie, en ce sens que sa pensée ou sa perfection égale une étendue infinie. Si cela était, il la comprendrait, et il serait infini lui-même ; car il faut une pensée infinie pour mesurer une idée infinie, pour se joindre actuellement à tout ce que comprend l'infini. Mais l'esprit voit actuellement que son objet immédiat ^est infini : il voit actuellement que l'étendue intelligible est infinie. Et ce n'est pas, comme vous le pensez, parce qu'il n'en voit pas le bout; car si cela était, il pourrait espérer de le trouver, ou du moins il pourrait douter si elle en a, ou si elle n'en a point; mais c'est parce qu'il voit clairement qu'elle n'en a point.

Supposons qu'un homme tombé des nues marche sur la terre toujours en droite ligne, je veux dire sur un des grands cercles dont les géographes la divisent, et que rien ne l'empêche de voyager : pourrait-il décider, après quelques journées de chemin, que la terre serait infinie, à'cause qu'il n'en trouverait point le bout? S'il était sage et retenu dans ses jugements, il la croirait fort grande, mais il ne la jugerait pas infinie.

Et à force de marcher, se retrouvant au môme lieu dont il serait parti, il reconnaîtrait qu'effectivement il en aurait fait le tour. Mais lorsque Tesprit pense à Tétendue intelligible, lorsqu'il veut mesurer l'idée de l'espace, il voit clairement qu'elle est infinie. Il ne peut douter que cette idée ne soit inépuisable. Qu'il en prenne de quoi se représenter le lieu de cent mille mondes, et à chaque instant encore cent mille fois davantage, jamais cette idée ne cessera de lui fournir tout ce qu'il faudra. L'esprit le voit, et n'en peut douter. Mais ce n'est point par là qu'il découvre qu'elle est infinie. C'est au contraire parce qu'il la voit actuellement infinie, qu'il sait bien qu'il ne Tépuisera jamais.

Les géomètres sont les plus exacts de ceux qui se mêlent de raisonner. Or, tous conviennent qu'il n'y a point de fraction qui, multipliée par elle-même, donne huit pour produit, quoiqu'en augmentanC les termes de la fraction on puisse approcher à l'infini de ce nombre. Tous conviennent que l'hyperbole et ses asymptotes, et plusieurs autres semblables lignes, continuées à l'infini, s'approcheront toujours sans jamais se joindre. Pensezvous qu'ils découvrent ces vérités en tâtonnant, et qu'ils jugent de ce qu'ils ne voient point par quelque peu de chose qu'ils auraient découvert? Non, Ariste. C'est ainsi que jugent l'imagination et les sens, ou ceux qui suivent leur témoignage. Mais les vrais philosophes ne jugent précisément que de ce qu'ils voient. Et cependant ils ne craignent point d'assurer, sans jamais l'avoir éprouvé, que nulle partie de la diagonale d'un carré, fût-elle un million de fois plus petite que le plus petit grain de poussière, ne peut mesurer exactement et sans reste cette diagonale d'un carré et quelqu'un de ses côtés. Tant il est vrai que l'esprit voit l'infini aussi bien dans le petit que dans le grand : non par la division ou la multiplication réitérées de ses idées finies,

qui ne pourraient jamais atteindre à l'infini, mais par l'infinité même qu'il découvre dans ses idées et qui leur appartient, lesquelles lui apprennent tout d'un coup, d'une part qu'il n'y a point d'unité, et de l'autre point de bornes dans l'étendue intelligible.

AaiSTE. — Je me cends, Tbéodore. Les idées ont plus de réalité que je ne pensais, et leur réalité est im* muable, nécessaire, élernelle, commune à toutes les intelligences, et nullement des modifications de leur être propre, qui, étant fini, ne peut recevoir actuellement des modifications infinies. La perception quej'ai de rétendue intelligible m'appartient à moi : c'est une modification de mon esprit. C'est moi qui aperçois cette étendue. Mais cette étendue que j'aperçois n'est point une modification de mon esprit; car je sens bien que ce n'est point moi-même que je vois lorsque je pense à des espaces infinis, à un cercle, à un carré, à un cube, lorsque je regarde cette cbambre, lorsque je tourne les yeux vers le ciel. La perception de l'étendue est de moi. Mais cette étendue, et toutes les figures que j'y découvre, je voudrais bien savoir comment, ne sont point à moi. C'est donc une modification de mon esprit. Mais l'étendue que je vois subsiste sans moi ; car vous la pouvez contempler sans que j'y pense, vous et tous les autres bommes.

X. Théodore. — Vous pourriez sans crainte ajouter : et Dieu même ; car toutes nos idées claires sont en Dieu, quanta leur réalité intelligible. Ce n'est qu'en lui que nous les voyons ; ce n'est que dans la raison universelle, qui éclaire par elle toutes les intelligences. Si nos idées sont éternelles, immuables, nécessaires, vous voyez bien qu'elles ne peuvent se trouver que dans une nature immuable. Oui, Ariste, Dieu voit en lui-même rétendue intelligible, l'arcbétype de la matière dont le monde est formé et où habitent nos corps ; et encore

un coup, ce n'est qu'en lui que nous la voyons, car nos esprits n'habitent que dans la raison universelle, dans cette substance intelligible qui renferme les idées de toutes les vérités que nous découvrons *, soit en conséquence des lois générales de l'union de notre esprit avec cette môme raison, soit en conséquence des lois générales de l'union de noire âme avec notre corps, dont la cause occasionnelle ou naturelle n'est que les traces qui s'impriment dans le cerveau par l'action des objets ou par le cours des esprits ai^imaux.

L'ordre ne permet pas présentement que je vous explique tout ceci en particulier. Mais pour satisfaire en partie le désir que vous avez de savoir comment l'esprit peut découvrir toutes sortes de figures, et voir ce monde sensible dans l'étendue intelligible, prenez garde que vous apercevez un cercle, par exemple, en trois manières. Vous le concevez, vous l'imaginez, vous le sentez ou le voyez. Lorsque vous le concevez, c'est que l'étendue intelligible s'applique à votre esprit avec des bornes indéterminées quant à leur grandeur, mais également distantes d'un point déterminé, et toutes dans un même plan ; et alors vous conceves; un cercle en général. Lorsque vous l'imaginez, c'est qu'une partie déterminée de cette étendue, dont les bornes sont également distantes d'un point, touche légèrement votre esprit. Et lorsque vous le sentez ou le voyez, c'est qu'une partie déterminée de cette étendue touche sensiblement votre âme, et la modifie par le sentiment de quelque couleur ; car l'étendue intelligible ne devient visible et ne représente tel corps en particulier que par la couleur, puisque ce n'est que par la diversité des couleurs que nous jugeons de la différence des objets que nous voyons. Toutes les par-

• Entretien Xff.

ties intelligibles de l'étendue intelligible sont en qualité d'idées de même nature, aussi bien que toutes les parties de l'étendue locale ou matérielle en qualité de substance. Mais les sentiments de couleur étant essentiellement différents, nous jugeons par eux de la variété des corps. Si je distingue votre main de votre habit, et l'un et l'autre de l'air qui les environne, c'est que j'en ai des sentiments de couleur ou de lumière fort différents. Cela est évident ; car si j'avais de tout ce qui est dans votre chambre le môme sentiment de couleur, je n'y verrais par le sens de la vue nulle diversité d'objets. Ainsi vous jugez bien que l'étendue intelligible, diversement appliquée à notre es{>rit, peut nous donner toutes les idées que nous avons des figures mathématiques, comme aussi de tous les objets que nous admirons dans l'univers, et enfin de tout ce que notre imagination nous représente * ; car, de même que l'on peut par l'action du ciseau former d'un bloc de marbre toutes sortes de figures, Dieu peut nous représenter tous les êtres matériels par les diverses applications de l'étendue intelligible à notre esprit. Or, comment cela se fait et pourquoi Dieu le fait ainsi, c'est ce que nous pourrons examiner dans la suite.

Cela suffît, Ariste, pour un premier entretien. Tâchez de vous accoutumer aux idées métaphysiques et de vous élever au-dessus de vos sens. Vous voilà, si je ne me trompe, transporté dans un monde intelligible. Contemplez-en les beautés. Repassez dans votre esprit tout ce que je viens de vous dire. Nourrissez-vous de la substance delà vérité, et préparez-vous à entrer plus avant dans ce pays inconnu, où vous ne faites encore

1 Voy. la Recherche de la Vérité^ liv. III, seconde partie, et l'JÉclaircissement sur cette matière. Voy. aussi ma Réponse au livre des Vraies et des Fausses idées de M. Arnauld, et ma Première Lettre touchant sa défense.

qu'aborder. Je tâcherai demain de vous conduire jusqu'au trône de la Majesté souveraine à qui appartient de toute éternité cette terre heureuse et immobile oîi habitent nos esprits.

Ariste. — Je suis encore tout surpris et tout chancelant. Mon corps appesantit mon esprit, et j'ai peine à me tenir ferme dans les vérités que vous m'avez découvertes; et cependant vous prétendez m'élever encore plus haut. La tête me tournera, Théodore ; et si je me sens demain comme je me trouve aujourd'hui, je n'aurai pas l'assurance de vous suivre.

Théodore. — Méditez, Ariste, ce que je viens de vous dire, et demain je vous promets que vous serez prêt à tout. La méditation vous affermira l'esprit, et voiDs donnera de l'ardeur et des ailes pour passer les créatures et vous élever jusqu'à la présence du Créateur. Adieu, mon cher. Ayez bon courage.

Ariste. — Adieu, Théodore, je vas faire ce que vous venez de m'ordonner.

DE l'existence DE DIEU

Que nous pouvons voir en lui toutes choses, et que rien de fini ne peut le représenter. De sorte qu'il suffit de penser à lui pour savoir qu'il est.

Théodore. — Hé bien, Ariste, que pensez-voift de ce monde intelligible oîi je vous conduisis hier? Votre imagination n'en est-elle plus effrayée? Votre esprit marche-t-il d'un pas ferme et assuré dans ce pays des esprits méditatifs, dans cette région inaccessible à ceux qui n'écoutent que leurs sens?

Ariste. — Le beau spectacle, Théodore, que l'archétype de l'univers 1 Je l'ai contemplé avec une extrême satisfaction. Que la surprise est agréable, lorsque sans souffrir la mort l'âme se trouve transportée dans le pays de la vérité, où elle rencontre abondamment de quoi se nourrir I Je ne suis pas, il est vrai, encore bien accoutumé à cette manne céleste, à cette nourriture toute spirituelle. Elle me parait dans certains moments bien creuse et bien légère. Mais quand je la goûte avec attention, j'y trouve tant de saveur et de solidité, que je ne puis plus me résoudre à venir paître avec les brutes sur une terre matérielle.

Théodore. — Oh oh I mon cher Ariste, que me ditesvous là ? Parlez- vous sérieusement?

AHisTEé -^ Fort sérieusement. Non, je ne veux plus

écouter mes sens. Je veux toujours rentrer dans le plus secret de moi-môme, et vivre de l'abondance que j'y trouve. Mes sens sont propres à conduire mon corps à sa pâture ordinaire : je consens qu'il les suive. Mais que je les suive, moil c'est ce que je ne ferai plus. Je veux suivre uniquement la raison, et marcher par mon attention dans ce pays de la vérité, où je trouve des mets délicieux et qui seuls peuvent nourrir des intelligences.

Théodore. — C'est donc à ce coup que vous avez oublié que vous avez un corps. Mais vous ne serez pas longtemps sans penser à lui, ou plutôt sans penser par rapport à lui. Ce corps que vous négligez présentement vous obligera bientôt à le mener paître vous-même et à vous occuper de ses besoins. Car maintenant l'esprit ne se dégage pas si facilement de la matière. Mais pendant que vous voilà pur esprit, dites-moi, je vous prie, qu'avez-vous découvert dans le pays des idées ? Savez-vous bien présentement ce que c'est que cette raison dont on parle tant dans ce monde matériel et terrestre, et que l'on y connaît si peu ? Je vous promis hier de vous élever au-dessus de toutes les créatures, et de vous conduire jusqu'en présence du Créateur. N'y auriez-vous point volé de vous-même, et sans penser à Théodore?

I. Ariste. — Je vous l'avoue, j'ai cru que, sans manquer au respect que je vous dois, je pouvais aller seul dans le chemin que vous m'avez montré. Je l'ai suivi, et j'ai, ce me semble, connu clairement ce que vous me dîtes hier, savoir, que laraisonuniverselleest une nature • immuable, et qu'elle ne se trouve qu'en Dieu. Voici en peu de mots toutes mes démarches ; jugeas-en, et dites* moi si je me suis égaré* Après que vous m'eûtes quitté^ je demeurai quelque temps tout chancelant et tout interdit. Mais une secrète ardeur me pressant, il me

sembla que je me dis à moi-même, je ne sais comment : La raison m*€st commune avec Théodore ; pourquoi donc ne puis-je sans lui la consulter et la suivre ? Je la consultai, et je la suivis ; et elle me conduisit, si je ne me trompe, jusqu'à celui qui la possède en propre, et par la nécessité de son être, car il me semble qu'elle y conduit tout naturellement. Voici donc tout simplement et sans ligure le raisonnement que je fis :

L'étendue intelligible infinie n'est point une modification de mon esprit; elle est immuable, éternelle, nécessaire. Je ne puis douter de sa réalité et de son immensité. Or, tout ce qui est immuable, éternel, nécessaire, et surtout infini, n'est point une créature, et ne peut appartenir à la créature. Donc elle appartient au Créateur, et ne peut se trouver qu'en Dieu. Donc il y a un Dieu et une raison : un Dieu dans lequel se trouve l'archétype que je contemple du monde créé que j'habite ; un Dieu dans lequel se trouve la raison qui m'éclaire par les idées purement intelligibles qu'elle fournit abondamment à mon esprit et à celui de tous les hommes. Car je suis sûr que tous les hommes sont unis à la môme raison que moi ; puisque je suis certain qu'ils voient ou peuvent voir ce que je vois quand je rentre en moi-même, et que j'y découvre les vérités ou les rapports nécessaires que renferme la substance intelligible de la raison universelle qui habite en moi, ou plutôt dans laquelle habitent toutes les intelligences.

II. Théodore. — Vous ne vous êtes point égaré, mon cher Ariste. Vous avez suivi la raison, et elle vous a conduit à celui qui l'engendre de sa propre substance et qui la possède éternellement. Mais ne vous imaginez pas qu'elle vous ait découvert la nature de l'Être suprême auquel elle vous a conduit. Lorsque vous contemplez l'étendue intelligible, vous ne voyez encore que l'archétype du monde matériel que nous habitons^

et celui d'une infinité d'autres possibles. A la vérité, vous voyez alors la substance divine ; car il n'y a qu'elle qui soit visible, ou qui puisse éclairer l'esprit. Mais vous ne la voyez pas en elle-même, ou selon ce qu'elle est. Tous ne la voyez que selon le rapport qu'elle a aux créatures matérielles, que selon qu'elle est participable par elles, ou qu'elle en est représentative. Et par conséqueiit ce n'est point Dieu, à proprement parler, que vous voyez, mais seulement la matière qu il peut produire.

Vous voyez certainement par l'étendue intelligible infinie que Dieu est ; car il n'y a que lui qui renferme ce que vous voyez, puisque rien de fini ne peut contenir une réalité infinie. Mais vous ne voyez pas ce que Dieu est, car la Divinité n'a point de bornes dans ses perfections ; et ce que vous voyez, quand vous pensez à des espaces immenses, est privé d'une infinité de perfections. Je dis ce que vous voyez, et non la substance qui vous représente ce que vous voyez ; car cette substance que vous ne voyez pas en elle-même a des perfections infinies.

Assurément la substance qui renferme l'étendue intelligible est toute-puissante. Elle est infiniment sage. Elle renferme une infinité de perfections et de réalités. Elle renferme, par exemple, une infinité de nombres intelligibles. Mais cette étendue intelligible n'a rien de commun avec toutes ces choses. Il n'y a nulle sagesse, nulle puissance, aucune unité dans cette étendue que vous contemplez ; car vous savez que lous.les nombres sontcommensurables entre eux, parce qu'ils ont l'unité pour commune mesure. Si donc les parties de cette étendue divisées et subdivisées par l'esprit pouvaient se réduire à l'unité, elles seraient toujours par cette unité commensurables entre elles, ce que vous savez certainement être faux. Ainsi la substance divine dans

sa simplicité, où nous ne pouvons atteindre, renferme une infinité de perfections intelligibles toutes différentes, par lesquelles Dieu nous éclaire sans se faire voir « à nous tel qu'il est, ou selon sa réalité particulière et absolue, mais selon sa réalité générale et relative à des ouvrages possibles. Cependant tâchez de me suivre : je vas vous conduire le plus près de la Divinité qu'il me sera possible.

III. L'étendue intelligible infinie n'est l'archétype que d'une infinité de mondes possibles semblables au nôtre. Je ne vois par elle que tels et tels êtres, que des êtres matériels. Quand je pense à cette étendue, je ne vois la substance divine qu'en tant qu'elle est représentative des corps et participable par eux. Mais prenez garde : quand je pense à l'être, et non à tels et tels êtres ; quand je pense à l'infini, et non à tel ou tel infini, il est certain premièrement que je ne vois point une si vaste réalité dans les modifications de mon esprit ; car si je ne puis trouver en elles assez de réalité pour me représenter l'infini en étendue, à plus forte raison n'y en trouverai je point assez pour me représenter l'infini en toutes manières. Ainsi il n'y a que Dieu, que l'infini, que l'être indéterminé, ou que l'infini infiniment infini, qui puisse contenir la réalité infiniment infinie que je

. vois quand je pense à l'être, et non à tels ou tels êtres, ou à tels et tels infinis.

IV. En second lieu, il est certain que l'idée de l'être^ de la réalité, de la perfection indéterminée, ou de l'infini en toutes manières, n'est point la substance divine en tant que représentative de telle créature, ou participable par telle créature; car toute créature est nécessairement un tel être. Il y a contradiction que Dieu fasse ou engendre un être en général ou infini en toutes manières qui ne soit Dieu lui-même ou égal à son principe. Le Fils et le Saint-Esprit ne participent point à l'être divin, ils le

reçoivent tout entier ; ou, pour parler de choses plus proportionnées à notre esprit, il estévîdentque Tidée du cercle en généraln'est pointrétendueintelligible en tant que représentative de tel cercle, ou participable par tel cercle. Car l'idée du cercle en général, ou l'essence du cercle, représente des cercles infinis, convient à des cercles infinis. Cette idée renferme celle de l'infini ; car penser à un cercle en général, c'est apercevoir, comme un seul cercle, des cercles infinis. Je ne sais si vous concevez ce que je veux vous faire comprendre. Le voici en deux mots : c'est que l'idée de l'être sans restriction, de l'infini, de la généralité, n'est point l'idée des créatures, ou l'essence qui leur convient, mais l'idée qui représente la Divinité, ou l'essence qui lui convient. Tous les êtres particuliers participent à l'être; mais nul être particulier ne l'égale. L'être renferme toutes choses ; mais tous les êtres et créés içt possibles, avectoute leur multiplicité, ne peuvent remplir la vaste étendue de l'être.

Ariste. — Il me semble que je vois bien votre pensée. Vous définissez Dieu comme il s'est défini lui-même en parlant à Moïse : Dieu, c'est celui qui est ^ L'étendue intelligible est l'idée ou l'archétype des corps. Mais l'être sans restriction, en un mot VÊtre, c'est l'idée de Dieu ; c'est ce qui le représente à notre esprit tel que nous le voyons en cette vie.

V. Théodore. — Fort bien. Mais surtout prenez garde que Dieu ou l'infini n'est pas visible par une idée qui le représente. L'infini est à lui-même son idée. Il n'a point d'archétype. Il peut être connu, mais il ne peut être fait. Il n'y a que les créatures, que.lels et tels êtres qui soient faisables, qui soient visibles par des idées qui les représentent, avant même qu'elles soient faites. On peut voir un cercle, une maison, un soleil, sans

1 Exode, 3, 14.

qu'il y en ait, car tout ce qui est fini se peut voir dans l'infini, qui en renferme les idées intelligibles. Mais l'infini ne se peut voir qu'en lui-même ; car rien de fini ne t>eut représenter l'infini. Si on pense à Dieu, il faut qu'il soit. Tel être, quoique connu, peut n'exister point. On peut voir son essence sans son existence, son idée sans lui. Mais on ne peut voir l'essence de l'infini sans son existence, l'idée de l'être sans l'être : car l'Être n'a point d'idée qui le représente. Il n'a point d'archétype qui contienne toute sa réalité intelligible. Il est à luimême son archétype, et il renferme en lui l'archétype de tous les êtres.

Ainsi vous voyez bien que cette proposition. Il y a un Dieu, est par elle-même la plus claire de toutes les propositions qui affirment l'existence de quelque chose, et qu'elle est môme aussi certaine que celle-ci : Je pense, donc je suis. Vous voyez de plus ce que c'est que Dieu, puisque Dieu, et l'être, ou l'infini, ne sont qu'une même chose.

VI. Mais, encore un coup, ne vous y trompez pas, vous ne voyez que fort confusément, et comme de loin, ce que c'est que Dieu. Vous ne le voyez point tel qu'il est, parce que, quoique vous voyiez l'infini, ou l'être sans restriction, vous ne le voyez que d'une manière fort imparfaite. Vous ne le voyez point comme un être simple. Vous voyez la multiplicité des créatures dans l'infinité de l'être incréé, mais vous n'y voyez pas distinctement son unité. C'est que vous ne le voyez pas tant selon sa réalité absolue que selon ce qu'il est par rapport aux créatures possibles, dont il peut augmenter le nombre à l'infini, sans qu'elles égalent jamais la réalilé qui les représente. C'est que vous le voyez comme raison universelle qui éclaire les intelligences selon la mesure de lumière qui leur est nécessaire maintenant pour se conduire et pour découvrir ses perfections en tant que

participables par des êtres limités. Mais vous ne découvrez pas cette propriété qui est essentielle à Tinfini, d'être en même temps un et toutes choses, composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfections différentes, et tellement simple qu'en lui chaque perfection renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle ^

Dieu ne communique pas sa substance aux créatures, il ne leur communique que ses perfections; non telles qu'elles sont dans sa substance, mais telles que sa substance les représente, et que la limitation des créatures le peut porter. L'étendue intelligible, par exemple, représente les corps; c'est leur archétype ou leur idée. Mais quoique cette étendue n'occupe aucun lieu, les corps sont étendus localement; et ils ne peuvent être que loca'ement étendus, à cause de la limitation essentielle aux créatures, et que toute substance finie ne peut avoir cette propriété incompréhensible à l'esprit humain, d'être en même temps un et toutes choses, parfaitement simple, et posséder toutes sortes de perfections.

Ainsi l'étendue intelligible représente des espaces infinis, mais elle n'en remplit aucun ; et quoiqu'elle remplisse, pour ainsi dire, tous les esprits, et se découvre à eux, il ne s'ensuit nullement que notre esprit soit spacieux. Il faudrait qu'il le fût infiniment pour voir des espaces infinis, s'il les voyait par une union locale à des espaces localement étendus 2.

La substance divine est partout sans extension locale. Elle n'a point de boçnes. Elle n'est point renfermée dans l'univers. Mais ce n'est point cette substance, en tant que répandue partout, que nous voyons lorsque

1 Voy. la Première Lettre touchant m Défense de M. Arnauld, remarq. S^.

* Voy. la môme Lettre^ seconde remarque, n. 11 et les suivants.

nous pensons à des espaces ; car si cela était, notre esprit étant fini, nous ne pourrions jamais penser à des espaces infinis ^. Mais retendue intelligible que nous voyons dans la substance divine qui la renferme n'est que. cette môme substance en tant que représentative des êtres matériels et participable par eux. Voilà tout ce que je puis vous dire. Mais remarquez bien que l'être sans restriction, ou l'infini en toutes manières que nous apercevons, n'est point seulement la substance divine en tant que représentative de tous les êtres possibles ; car quoique nous n'ayons point des idées particulières de tous ces êtres, nous sommes assurés qu'ils ne peuvent égaler la réalité intelligible de l'infini. C'est donc r en un sens la substance même de Dieu que nous voyons. Mais nous ne la voyons en celte vie que d'une manière si confuse et si éloignée, que nous voyons plutôt qu'elle est la source et l'exemplaire de tous les » êtres que sa propre nature ou ses perfections en ellesmêmes.

Ariste. — N'y a-t-il point quelque contradiction dans ce que vous me dites? Si rien de fini ne peut avoir assez de réalité pour représenter l'infini, ce qui me paraît évident, n'est-ce pas une nécessité qu'on voie la substance de Dieu en elle-même ?

VIL Théodore. — Je ne vous nie pas qu'on ne voie la substance de Dieu en elle-même. On la voit en ellemême en ce sens, que l'on ne la voit point par quelque chose de fini qui la représente. Mais ou ne la voit point en elle-même, en ce sens, qu'on atteigne à sa simplicité et que Ton y découvre ses perfections.

Puisque vous demeurez d'accord que rien de fini ne peut représenter la réalité infinie^ il est clair que si

1 Voy. la Première Lettre touchant In Défense de M, Amnuld et ci-dessous Entrelien VIIL

VOUS voyez l'infini, vous ne le voyez qu'en lui-même. Or, il est certain que vous le voyez; car autrement, quand vous me demandez s'il y a un Dieu, ou un être infini, vous me feriez une demande ridicule par une proposition dont vous n'entendriez pas les termes. C'est comme si vous me demandiez s'il y a un Blictri *, c'està-dire une telle chose, sans savoir quoi.

Assurément tous les hommes ont Tidée de Dieu, ou pensent à l'infini, lorsqu'ils demandent s'il y en a un. Mais ils croient pouvoir y penser sans qu'il y en ait, parce qu'ils ne font pas réflexion que rien de fini ne peut le représenter. Comme ils peuvent penser à bien des choses qui ne sont point, à cause que les créatures peuvent êtye vues sans qu'elles soient, car on ne les voit point en elles-mêmes, mais dans les idées qui les représentent, ils s'imaginent qu'il en est de même de l'infini, et qu'on peut y penser sans qu'il soit. Voilà ce qui fait qu'ils cherchent, sans le reconnaître, celui qu'ils rencontrent à tous moments, et qu'ils reconnaîtraient bientôt s'ils rentraient en eux-mêmes et faisaient réflexion sur leurs idées.

Ariste. — Vous me convainquez, Théodore, mais il me reste encore quelque doute. C'est qu'il me semble que ridée que j'ai de l'être en général ou de l'infini est une idée de ma façon. Il me semble que l'esprit peut se faire des idées générales de plusieurs idées particulières. Quand on a vu plusieurs arbres, un pommier, un poirier, un prunier, etc., on s'en fait une idée générale d'arbre. De même quand on a vu plusieurs êtres, on s'en forme l'idée générale de l'être. Ainsi cette idée générale de l'être n'est peut-être qu'un assemblage confus de tous les autres. C'est ainsi qu'on me l'a appris, et que je l'ai toujours entendu.

* C4'est un terme qui ne réveille aucune idée.

VIII. Théodore. — Votre esprit, Ariste, est un merveilleux ouvrier. Il sait tirer l'infini du fini, Tidée de l'être sans restriction des idées de tels et tels êtres. C'est peut-être qu'il trouve dans son propre fonds assez de réalité pour donner à des idées finies ce qui leur manque pour être infinies. Je ne sais si c'est ainsi qu'on vous l'a appris, mais je crois savoir que vous ne l'avez jamais bien compris.

Ariste. — Si nos idées étaient infinies, assurément elles ne seraient point notre ouvrage, ni des modifications de notre esprit. Cela ne se peut contester. Mais peut-être sont-elles finies, quoique par elles nous puissions apercevoir l'infini; ou bien l'infini que nous voyons n'est point tel dans le fond. Ce n'est, comme je viens de vous dire, que l'assemblage confus de plusieurs choses finies. L'idée générale de l'être n'est peut-être qu'un amas confus des idées de tels et tels êtres. J'ai de la peine à m'ôter cette pensée de l'esprit.

IX. Théodore. — Oui, Ariste, nos idées sont finies, si par nos idées vous entendez nos perceptions ou les modifications de notre esprit. Mais si vous entendez par ridée de l'infini ce que l'esprit voit quand il y pense, ou ce qui est alors l'objet immédiat de l'esprit, assurément cela est infini, car on le voit tel. Prenez-y garde, vous ' dis-je, on le voit tel. L'impression que l'infini fait sur l'esprit est finie. Il y a môme plus de perception dans l'esprit, plus d'impression d'idée, en un mot plus de pensée, lorsqu'on connaît clairement et distinctement un petit objet, que lorsqu'on pense confusément à un grand ou même à l'infini. Mais quoique l'esprit soit presque toujours plus touché, plus pénétré, plus modifié par une idée finie que par une infinie, néanmoins il y a bien plus de réalité dans l'idée infinie que dans la finie, dans l'être sans restriction que dans tels et tels êtres.

deuxième: entretien. 35

Vous ne sauriez vous ôter de l'esprit que les idées générales ne sont qu'un assemblage confus de quelques idées particulières, ou du moins que vous avez le pouvoir de les former de cet assemblage. Voyons ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette pensée dont vous êtes si fort prévenu. Vous pensez, Ariste, à un cercle d'un pied de diamètre, ensuite à un de deux pieds, à un de trois, à un de quatre, etc., et enfin vous ne déterminez point la grandeur du diamètre , et vous pensez à un cercle en général. L'idée de ce cercle en général, direz-vous, n'est donc que l'assemblage confus des cercles auxquels j'ai pensé. Certainement cette conséquence est fausse ; car l'idée du cercle en général représente des cercles infinis, et leur convient à tous; et vous n'avez pensé qu'à un nombre fini de cercles.

C'est donc plutôt que vous avez trouvé le secret de former l'idée de cercle en général de cinq ou six que vous avez vus. Et cela est vrai en un sens, et faux en un autre. Cela est faux en ce sens, qu'il y ait assez de réalité dans l'idée de cinq ou six cercles pour en former l'idée de cercle en général. Mais cela est vrai en ce sens, qu'après avoir reconnu que la grandeur des cercles n'en change point les propriétés, vous avez peut-être cessé de les considérer l'un après l'autre selon leur grandeur déterminée, pour les considérer en général selon une grandeur indéterminée. Ainsi vous avez, pour ainsi dire, formé l'idée de cercle en général en répandant l'idée de la généralité sur les idées confuses des cercles que vous avez imaginés. Mais je vous soutiens que vous ne sauriez former des idées générales que parce que vous trouvez dans l'idée de l'infini assez de réalité pour donner de la généralité à vos idées. Vous ne pouvez penser à un diamètre indéterminé que parce que vous voyez l'infini dans l'étendue, et que vous pouvez l'augmenter ou la diminuer à l'infini. Je vous sou-

tiens que vous ne pourriez jamais penser à ces formes abstraites de genres et d'espèces, si l'idée de l'infini, qui est inséparable de votre esprit, ne se joignait tout naturellement aux idées particulières que vous apercevez. Vous pourriez penser à tel cercle, mais jamais au cercle. Vous pourriez apercevoir telle égalité de rayons, mais jamais une égalité générale entre des rayons indéterminés. La raison est que toute idée finie et déterminée ne peut jamais représenter rien d'infini et d'indéterminé . Mais l'esprit joint sans réflexion à ses idées finies l'idée de la généralité qu'il trouve dans l'infini ; car de même que l'esprit répand sur l'idée de telle étendue, quoique divisible à l'infini, l'idée de l'unité indivisible, il répand aussi sur quelques idées particulières ridée générale d'une parfaite égalité. Et c'est ce qui le jette dans une infinité d'erreurs ; car toute la fausseté de nos idées vient de ce que nous les confondons entre elles, et que nous les mêlons encore avec nos propres modifications. Mais c'est de quoi nous parlerons une autre fois.

Ariste. — Tout cela est fort bien , Théodore. Mais» n'est-ce point que vous regardez nos idées comme distinguées de nos perceptions? Il me semble que l'idée du cercle en général n'est qu'une perception confuse de plusieurs cercles de diverses grandeurs, c'est-à-dire un amas de diverses modifications de mon esprit presque effacées, dont chacune est l'idée ou la perception de tel cercle ^

X. Théodore. — Oui, sans doute, je mets bien de la différence entre nos idées et nos perceptions , entre nous qui apercevons et ce que nous apercevons. C'est que je sais que le Uni ne peut trouver en lui de quoi se représenter l'infini. C'est que je sais, Ariste, que

* Voyi la Réponse au livre dea Vraies et des Fausses idées»

je ne renferme en moi aucune réalité intelligible ; et que bien loin de trouver en ma substance les idées de toutes choses, je n'y trouve pas même l'idée de mon être propre; car je suis entièrement inintelligible à moi-même, et je ne verrai jamais ce que je suis que lorsqu'il plaira à Dieu de me découvrir l'idée, ou l'archétype des esprits que renferme la raison universelle. Mais c'est de quoi nous nous entretiendrons une autre fois^.

Assurément, Ariste, si vos idées n'étaient que des modifications de votre esprit , l'assemblage confus de mille et mille idées ne serait jamais qu'un composé confus, incapable d'aucune généralité. Prenez vingt couleurs différentes , mêlez-les ensemble pour exciter en vous une couleur en général; produisez en vous dans un même temps plusieurs sentiments différents pour en former un sentiment en général : vous verrez bientôt que cela n'est pas possible; car en mêlant di-* verses couleurs, vous ferez du verl, du gris, du bleu, toujours quelque couleur particulière. L'étourdissement n'est qu'un assemblage confus d'une infinité de sentiments ou de modifications de l'âme f mais ce n'est néanmoins qu'un sentiment particulier. C'est que toute modification d'un être particulier, tel qu'est notre esprit, ne peut être que particulière. Elle ne peut jamais s'élever à la généralité qui se trouve dans les idées. Il est vrai que vous pouvez penser à la douleur en général, mais vous ne sauriez jamais être modifié que par une douleur particulière. Et si vous pouvez penser à la douleur en général, c'est que vous pouvez joindre la généralité à toutes choses. Mais, encore un coup, vous ne sauriez tirer de votre fonds celte idée de la généralité. Elle a trop de réalité ; il faut que l'infini vous la fournisse de son abondance.

* Voy. la seconde partie du liv. III de Ia/iec7^ de la Vérité^ch. 7< n. k, et V Éclaircissement qui répond à ce chapitre.

Ariste. — Je n'ai rien à vous répondre. Tout ce que vous me dites me parait évident. Mais je suis surpris que ces idées générales, qui ont infiniment plus de réalité que les idées particulières , me frappent moins qu'elles, et me paraissent avoir beaucoup moins de solidité.

XL Théodore. — C'est qu'elles se font moins sentir, ou plutôt c'est qu'elles ne se font nullement sentir. Ne jugez pas , Ariste , de la réalité des idées comme les enfants jugent de la réalité des corps. Les enfants croient que tous ces espaces qui sont entre la terre et le ciel ne sont rien de réel^ parce qu'ils ne se font point sentir. Et il y a même peu de cens qui sachent qu'il y a autant de matière dans un pied cube d'air que dans un pied cube de plomb , parce que le plomb est plus dur, plus pesant, plus sensible , en un mot , que l'air. Ne les imitez pas. Jugez de la réalité des idées non par le sentiment que vous en avez, qui vous marque confusément leur action, mais par la lumière intelligible qui vous découvre leur nature. Autrement vous croirez que les idées sensibles et qui vous frappent^ telles qu'est celle que vous avez de ce plancher que vous pressez du pied, ont plus de réalité que lès idées purement intelligibles , quoique dans le fond il n'y ait aucune différence.

Ariste. — Aucune différence^ Théodore ! Quoi ! l'idée de rétendue à laquelle je pense n'est pas différente de celle de cette étendue que je vois , que je presse du pied, et qui me résiste ?

XIL Théodore. — Non, Ariste, il n'y a point de deux sortes d'étendues, ni de deux sortes d'idées qui les représentent. Et si cette étendue à laquelle vous pensez vous touchait, ou modifiait votre Âme par quelque sentiment, d'intelligible qu'elle est, elle vous paraîtrait sensible. Elle vous paraîtrait dure , froide, colorée, et

peut-être douloureuse; car vous lui attribueriez peutêtre tous les sentiments que vous auriez. Encore un coup, il ne faut pas juger des choses par le sentiment que nous en avons. Il ne faut pas croire que la glace ait plus de réalité que Teau, à cause qu'elle nous résiste davantage.

Si vous croyiez que le feu a plus de force ou d'efficace que la terre ^ votre erreur aurait quelque fondement; car il y a quelque raison de juger de la grandeur des puissances par celle de leurs effets. Mais de croire que l'idée de l'étendue qui vous touche par quelque sentiment est d'une autre nature, ou a plus de réalité que celle à laquelle vous pensez sans en recevoir aucune impression sensible, c'est prendre l'absolu pour le relatif, c'est juger de ce que les choses sont en elles-mêmes par le rapport qu'elles ont avec TOUS. C'est le moyen de donner à la pointe d'une épine plus de réalité qu'à tout le reste de l'univers, et même qu'à l'être infini. Mais quand vous serez accoutumé à distinguer vos sentiments de vos idées, vous reconnaîtrez que la même idée de l'étendue peut se faire connaître, se faire imaginer , et se faire sentir , selon qiie la substance divine qui la renferme l'applique diversement à notre esprit. Ainsi ne croyez pas que l'infini, ou l'être en général, ait moins de réalité que l'idée de tel objet qui vous touche actuellement d'une manière fort vive et fort sensible. Jugez des choses par les idées qui les représentent, et ne leur attribuez rien de semblable aux sentiments dont vous êtes frappé. Vous comprendrez plus distinctement dans la suite du temps ce que je vous insinue présentement.

Ariste. — Tout ce que vous venez de me dire, Théodore, est furieusement abstrait, et j'ai bien de la peine à le fixer devant moi. Mon esprit travaille étrangement : un peu de repos, s'il vous plaît. Il faut que je

pense à loisir sur toutes ces grandes et sublimes vérités. Je tâcherai de me les rendre familières par les efforts pénibles d'une attention toute pure. Mais présentement je n'en suis pas capable. Il faut que je me délasse pour reprendre de nouvelles forces.

Théodore. — Je le savais bien^ Ariste, que vous ne seriez pas longtemps esprit pur. Allez , menez paître Yous-méme voire corps. Délassez votre imagination par la variété des objets qui peuvent la rassurer et la réjouir. Mais tâcbez néanmoins de conserver quelque goût pour la vérité ; et dès que vous vous sentirez capable de vous en nourrir et de la méditer, quittez tout pour elle. Oubliez même ce que vous êtes , autant que vous le pourrez. C'est une nécessité que vous pensiez aux besoins du corps; mais c'est un grand dérèglement que de vous occuper de ses plaisirs.

De la différence qu'il y a entre nos sentiments et nos idées. Qu'il ne faut juger des choses que par les idées qui les représentent, et nullement par les sentiments dont pn est touché en leur présence ou à leur occasion.

Théodore. — Holà ! oh ! Âriste , que vous voilà rêveur 1 A quoi pensez-vous si profondément ?

Ariste. — Qui est là? Ah! Théodore, vous m'avez surpris. Je reviens de cet autre monde où vous m'avez transporté ces jours-ci. J'y vas maintenant tout seul, et sans craindre les fantômes qui en empêchent rentrée. Mais lorsque j'y suis, j'y trouve tant de lieux obscurs, que je crains de m'égarer et de me perdre.

I. Théodore. — C'est beaucoup, Ariste, que de savoir quitter son corps quand on le veut, et s'élever en esprit dans le pays des intelligences. Mais cela ne suffit pas. Il faut savoir un peu la carte de ce pays, quels sont les lieux inaccessibles aux pauvres mortels, et quels sont ceux où ils peuvent aller librement sans craindre les illusions. C'est, ce me semble, pour n'avoir pas bien pris garde à ce que je m'en vas vous faire remarquer, que la plupart des voyageurs de ces différentes contrées ont été séduits par certains spectres engageants, qui nous attirent dans des précipices dont le retour est moralement impossible. Écoutez-moi bien sérieusement; je vas vous dire aujourd'hui ce que vous ne devez jamais oublier.

Ne prenez jamais , Ariste, vos propres sentimeals pour nos idées, les modifications qui touchent votre âme pour les idées qui éclairent tous les esprits. Yoilà le plus grand de tous les préceptes pour éviter l'égarement. Jamais vous ne contemplerez les idées saos découvrir quelque vérité ; mais quelque attention que vous ayez à vos propres modifications, vous n'en serez jamais éclairé. Vous ne pouvez pas bien comprendre ce que je vous dis : il faut que je m'explique davantage.

II. Vous savez, Ariste, que le Verbe divin , en tant que raison universelle, renferme dans sa substance les idées primordiales de tous les êtres et créés et possibles. Vous savez que toutes les intelligences qui sont unies à cette souveraine raison découvrent en elle quelques-unes de ces idées , selon qu'il plaît à Dieu de les leur manifester. Gela se fait en conséquence des lois générales qu'il a établies pour nous rendre raisonnables , et former entre nous et avec lui une espèce de société* Je vous développerai quelque jour tout ce mystère. Vous ne doutez pas que l'étendue intelligible, par exemple, qui est l'idée primordiale , ou l'archétype des corps^ est contenue dans la raison universelle, qui éclaire tous les esprits, et celui-là même à qui cette raison est consubstantielle. Mais vous n'avez peut-être pas fait assez de réflexion sur la différence qu'il y a entre les idées intelligibles qu'elle renferme, et nos propres sentiments ou les modifications de notre âme; et vous croyez peut-être qu'il est inutile de la remarquer exactement.

III. Qu'il y a de différence, moucher Ariste, entre la lumière de nos idées et l'obscurité de nos sentiments, entre connaître et sentir; et qu'il est nécessaire de s'accoutumer à la distinguer sans peine I Celui qui n'a point fait assez de réflexion sur cette différence, croyant sans cesse connaître fort clairement ce qu'il

sent le plus vivement, ne peut fai^e qu'il ne s'égare dans les ténèbres de ses propres modifications. Car enfin , comprenez bien cette importante vérité. L'homme n'est point à lui-même sa propre lumière. Sa substance, bien loin de l'éclairer, lui est inintelligible elle-même. Il ne connaît rien que par la lumière de la raison. J'entends toujours de cette raison universelle qui éclaire tous les esprits par les idées intelligibles qu'elle leur découvre dans sa substance toute lumineuse.

lY. La raison créée, notre âme, l'esprit humain, les intelligences les plus pures et les plus sublimes peuvent bien voir la lumière; mais ils ne peuvent la produire, ou la tirer de leur propre fonds ; ils ne peuvent l'engendrer de leur substance. Ils peuvent découvrir les vérités éternelles, immuables, nécessaires dans le Verbe divin, dans la sagesse éternelle, immuable, nécessaire ; mais ils ne peuvent trouver que des sentiments souvent fort vifs, mais toujours obscurs et confus, que des modalités pleines de ténèbres. En un mot, ils ne peuvent en se contemplant découvrir la vérité. Ils ne peuvent se nourrir de leur propre substance. Ils ne peuvent trouver la vie des intelligences que dans la raison universelle qui anime tous les esprits.

Ariste. — Je suis bien persuadé, Théodore, par les réflexions que j'ai faites sur ce que vous m'avez dit ces jours-ci, que c'est uniquement le Verbe divin qui nous éclaire par les idées intelligibles qu'il renferme ; car il n'y a point deux ou plusieurs sagesses, deux ou plusieurs raisons universelles. La vérité est immuable, nécessaire, éternelle, la même dans le temps et dans l'éternité, la même parmi nous et les étrangers, la même dans le ciel et dans les enfers. Le Verbe éternel parle à toutes les nations le même langage, aux Chinois et aux Tartares comme aux Français et aux Espagnols; et s'ils ne sont pas également éclairés, c'est

44 ENTRETIBnS SUB LA MÉTAPHTSIQUE.

qu'ils sont inégalement attentifs ; c'est qu'ils mêlent, les uns plus, les autres moins, les inspirations partieu* liëres de leur amour-propre ayec les réponses générales de la vérité intérieure. Deux fois deux font quatre chez tous les peuples. Tous entendent la voix de la vérité, qui nous ordonne de ne point faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse. Et ceux qui n'obéissent pointa cette voix sentent des reproches intérieurs qui les menacent et qui les punissent de leur désobéissance, pourvu qu'ils rentrent en eux-mêmes et qu'ils entendent raison. Je suis maintenant bien convaincu de ces principes ; mais je ne comprends pas encore trop bien cette différence entre connaître et sentir^ que vous jugez si nécessaire pour éviter l'erreur. Je vous prie de me la faire remarquer.

y. Théodore. — Si vous aviez bien médité sur les principes dont vous dites que vous êtes convaincu, vous verriez clairement ce que vous me demandez. Mais sans vous engager dans un chemin trop pénible, répondez-moi. Pensez-vous que Dieu sente la douleur que nous souffrons?

Abiste. — Non, sans doute ; car le sentiment de la douleur rend malheureux.

Théodore. — Fort bien. Mais croyez-vous qu'il la connaisse ?

AaiSTE. — * Oui, je le crois; car il connaît tout ce qui arrive à ses créatures. La connaissance de Dieu n'a point de bornes, et connaître ma douleur ne le rend ni malheureux ni imparfait. Au contraire

Théodore. — Oh ! oh, Arisle ! Dieu connaît la douleur, le plaisir, la chaleur et le reste, el il ne sent point ces choses I II connaît la douleur, puisqu'il sait quelle est cette modification de l'Âme en quoi la douleur consiste. Il la connaît, puisque c'est lui seul qui la cause en nous, ainsi que je vous prouverai dans la suite, et

qu'il sait bien ce qu'il fait. En un mot, il la connaît, puisque sa connaissance n'a point de bornes. Mais il ne la sent pas, car il serait malheureux. Connaître la douleur, ce n'est donc pas la sentir.

ÂRiSTE. — Il est vrai. Mais sentir la douleur n'est-ce pas la connaître ?

YI. Théodore. — Non, sans doute, puisque Dieu ne la sent nullement, et qu'il la connaît parfaitement. Mais pour ne point nous arrêter à l'équivoque des termes, si vous voulez que sentir la douleur ce soit la connaître, du moins demeurez d'accord que ce n'est point la connaître clairement, que ce n'est point la connaître par la lumière et par évidence, en un mot, que ce n'est point en connaître la nature, et qu'ainsi, à parler exactement, ce n'est point la connaître. Sentir la douleur, par exemple, c'est se sentir malheureux, sans savoir bien ni ce qu'on est, ni quelle est cette modalité de notre être qui nous rend malheureux. Mais connaître, c'est avoir une idée claire de la nature de son objet, et en découvrir tels et tels rapports par lumière et par évidence.

Je connais clairement les parties de l'étendue, parce que j'en puis voir évidemment les rapports. Je vois clairement que les triangles semblables ont leurs côtés proportionnels, qu'il n'y a point de triangle plan dont les trois angles ne soient égaux à deux droits. Je vois clairement ces vérités ou ces rapports dans l'idée ou l'archétype de l'étendue; car cette idée est si lumineuse, que c'est en la contemplant que les géomètres et les bons physiciens se forment ; et elle est si féconde en vérités, que tous les esprits ensemble ne l'épuiseront jamais.

YII. Il n'en est pas de même de mon être. Je n'en ai point d'idée : je n'en vois point l'archétype. Je ne puis découvrir les rapports des modifica-

lions qui affectent mon esprit. Je ne puis en me tournant vers moi-même reconnaître aucune de mes facultés ou de mes capacités. Le sentiment intérieur que j*ai de moi-môme m'apprend que je suis, que je pense, que je veux, que je sens, que je souffre, etc. ; mais il ne me fait point connaître ce que je suis, la nature de ma pensée, de ma volonté, de mes sentiments, de mes passions, de ma douleur, ni les rapports que toutes ces choses ont entre elles, parce qu'encore un coup n'ayant point d'idée de mon âme, n'en voyant point l'archétype dans le Verbe divin, je ne puis découvrir en la contemplant ni ce qu'elle est, ni les modalités dont elle est capable, ni enfin les rapports qui sont entre ses modalités; rapports que je sens vivement sans les connaître. Tout cela, mon cher Ariste, parce que, comme je vous ai déjà dit, je ne suis point ma lumière. à moi-même, que ma substance et mes modalités ne sont que ténèbres, et que Dieu n'a pas trouvé à propos, pour bien des raisons, de me découvir l'idée ou l'archétype qui représente la nature des êtres spirituels; car, si ma substance était intelligible par elle-même ou en elle-même, si elle était lumineuse, si elle pouvait m'éclairer, comme je ne suis pas séparé de moi-même, certainement je pourrais voir en me contemplant que je suis capable d'être touché de tels et tels sentiments que je n'ai jamais éprouvés, et dont je n'aurai peut-être jamais aucune connaissance. Je n'aurais pas eu besoin d'un concert pour savoir quelle est la douceur de l'harmonie ; et quoique je n'eusse jamais goûté d'un tel fruit, j'aurais pu, je ne dis pas sentir, mais connaître avec évidence la nature du sentiment qu'il excite en moi. Mais, comme on ne peut connaître la nature des êtres que dans la raison qui les renferme d'une manière intelligible, quoique je ne me puisse sentir qu'en moi-même, ce n'est qu'en elle

TBOISIÈME ENTBETIEN. 47

que je puis découvrir ce que je suis et les modalités dont ma nature est susceptible, et à plus forte raison n'est qu'en elle que je puis découvrir les principes des sciences et toutes les vérités capables d'éclairerresprit.

Aristb. — Avançons un peu, Théodore. Je crois qu'il y a des différences essentielles entre connaître et sentir, entre les idées qui éclairent l'esprit et les sentiments qui le touchent; et je demeure d'accord que bien que je ne me sente qu'en moi-même, je ne puis connaître ce que je suis que dans la raison, qui renferme Tarchétype de mon être et les idées intelligibles de toutes choses.

VIII. Théodore. — Bien donc, Ariste. Vous voilà prêt à faire mille et mille découvertes dans le pays de la vérité. Distinguez nos idées de vos sentiments, mais distinguez-les bien. Encore un coup, distinguez-les bien, et tous ces fantômes caressants dont je vous ai parlé ne vous engageront point dans Terreur. Élevezvous toujours au-dessus de vous-même. Vos modalités ne sont que ténèbres : souvenez-vous-en. Montez plus haut jusqu'à la raison, et vous verrez la lumière. Faites taire vos sens, votre imagination et vos passions, et vous entendrez la voix pure de la vérité intérieure, les réponses claires et évidentes de notre maître commun. Ne confondez jamais l'évidence qui résulte de la comparaison des idées avec la vivacité des sentiments qui vous touchent et qui vous ébranlent. Plus nos sentiments sont vifs, plus ils répandent de ténèbres. Plus nos fantômes sont terribles ou agréables, plus ils pa raissent avoir de corps et de réalité, plus ils sont dangereux et propres à nous séduire. Dissipez-les, ou entrez en défiance. Fuyez, en un mot, tout ce qui vous touche, et courez et attachez-vous à tout ce qui vous éclaire. Il faut suivre la raison malgré les caresses, les menaces^ les insultes du corps auquel nous sommes

unis, malgré Taction des objets qui nous environnent. Concevez-vous bien distinctement tout ceci ? en êtesvous bien convaincu par les raisons que je vous ai données, et par vos propres réflexions ?

Ariste. — Votre exhortation, Théodore, me paraît bien vive pour un entretien de métaphysique. Il me semble que vous excitez en moi des sentiments au lieu d'y faire naître des idées claires. Je me sers de votre langage. De bonne foi^ je ne comprends pas trop ce que vous me dites. Je le vois^ et un moment après je ne le vois plus. C'est que je ne sais encore que l'entrevoir. Il me semble que vous avez raison, mais je ne vous entends pas trop bien.

IX. Théodore. — Ah 1 mon cher Ariste, votre réponse est encore une preuve de ce que nous venons de dire. Il n'y a point de mal que vous y fassiez réflexion. Je vous dis ce que je vois, et vous ne le voyez pas. C'est une preuve que Thomme n'instruit pas rhomme. C'est que je ne suis point votre mattre ou votre docteur. C'est que je ne suis qu'un moniteur, véhément peut-être, mais peu exact et peu entendu. Je parle à vos oreilles. Apparemment je n'y fais que trop de bruit. Mais notre unique maître ne parle point encore assez clairement à votre esprit, ou plutôt la raison lui parle sans cesse fort nettement ; mais, faute d'attention, vous n'entendez point assez ce qu'elle nous répond. Je croyais pourtant, par les choses que vous venez de me dire, et par celles que je vous avais dites moi-même, que vous compreniez suffisamment mon principe et les conséquences qu'il en faut tirer. Mais je vois bien qu'il ne suffit pas que je vous donne des avis généraux appuyés sur des idées abstraites et métaphy^ siques, il faut encore que je vous apporte quelques preuves particulières de la nécessité de ces avis.

Je vous ai exhorté à vous accoutumer à reconnaître

sans peine la différence qu'il y a entre connaître et sentir, entre nos idées claires et nos sentiments toujours obscurs et confus; et je vous soutiens que cela seul suffit pour découvrir une infinité de vérités. Je vous le soutiens^ dis-je, sur ce fondement, qu'il n'y a que la raison qui nous éclaire, que nous ne sommes point notre lumière à nous-mêmes, ni nulle intelligence à aucune autre. Vous verrez clairement si ce fondement est solide lorsque vous cesserez de m'entendre, moi, et que dans votre cabinet vous consulterez attentivement la vérité intérieure. Mais pour vous faciliter l'intelligence de mon principe, et vous en faire mieux connaître la nécessité et les conséquences, répondezmoi, je vous prie. Yous savez bien la musique, car je vous vois souvent toucher les instruments d'une manière fort savante et fort hardie.

Ariste. — J'en sais assez pour charmer mon chagrin et chasser ma mélancolie.

X. Théobore. — Bien donc. Expliquez-moi un peu la nature de ces divers sons que vous alliez d'une manière si juste et si agréable. Qu'esirce qu'une octave, une quinte, une quarte ? D'où vient que, deux cordes étant dans Tunisson, on ne peut en toucher l'une sans ébranler l'autre? Vous avez l'oreille très-fine et trèsdélicate: consultez-la, afin qu'elle vous réponde ce que je souhaite d'apprendre de vous.

Ariste. — Je pense que vous vous moquez de moi. C'est la raison,'et non les sens, qu'il faut consulter.

Théodore. — Gela est vrai. Il ne faut consulter les sens que sur des faits. Leur pouvoir est fort borné, mais la raison s'étend à tout : consultez-la donc, et prenez garde de confondre ses réponses avec le témoi-^ gnage de vos sens. Eh bien, que vous répond-elle ?

Ariste* — Vous me pressez trop. Néanmoins il me semble que le son est une qualité répandue dans Tair^

laquelle ne peut affecter que le sens de Touïe ; car chaque sens a son objet propre.

Théodore. — Appelez-vous cela consulter la raison ?

Ariste. — Que voulez-vous que je vous dise ? Tenez, voici une octave, la-la; voici une quinte, ut-sol ; voici une quarte, ut- fa.

Théodore. — Vous chantez bien, mais que vous raisonnez mal ! Je comprends que c'est que vous voulez vous réjouir.

Ariste. — Assurément, Théodore. Mais, pour votre autre question, je vous réponds que c'est par sympathie que les cordes de môme son s'ébranlent les unes les autres. N*ai-je pas bien rencontré ?

XI. Théodore. — Parlons sérieusement, Ariste. Si vous voulez maintenant me réjouir, tâchez de m*instruire.

Ariste. — Je n'en ferai rien, s'il vous plaît. Faites votre personnage, et laissez-moi faire le mien. C'est à moi à écouter.

Théodore. — Que vos manières sont honnêtes et agréables I Çà donc, prêtez-moi ce monocorde, et prenez garde à ce que je vas faire et à ce que je vas vous dire. En pinçant ou en tirant à moi cette corde, je la mets hors de l'état où le bandement l'oblige d'être ; et lorsque je la quitte, vous voyez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le prouver, qu'elle se remue quelque temps deçà et delà, et qu'ainsi elle fait un grand nombre de vibrations, et par conséq^uenl beaucoup d'autres petites secousses imperceptibles à nos sens; car la ligne droite étant plus courte que la courbe, une corde ne peut pas faire ses vibrations ou devenir alternativement droite et courbe, sans que les parties qui la composent s'allongent et se raccourcissent fort promptement. Or, je vous prie, un corps mû n'est-il pas capable de mouvoir celui qu'il rencontre? Cette corde peut

donc ébranler l'air qui Tenvironne, et môme le subtil qui en pénètre les pores, et celui-ci un autre jusqu'à votre oreille et à la mienne ?

Ariste. — Il est vrai. Mais c'est un son que j'entends, un son répandu dans l'air, une qualité qui est bien différente des vibrations d'une corde ou des secousses d'un air ébranlé.

Théodore. — Doucement, Ariste. Ne consultez point vos sens, et ne jugez point sur leur témoignage. Il est vrai que le son est tout autre chose qu'un air ébranlé ; mais c'est justement pour cela que vous dites sans fondement que le son se répand dans l'air. Car, prenez-y garde, en touchant cetle corde je ne fais que l'ébranler, et une corde ébranlée ne fait qu'agiter l'air qui Tenvironne.

Ariste. — Une corde ébranlée ne fait qu agiter Pair qui l'environne! Quoi, n'entendez-vous pas qu'elle produit un son dans l'air?

Théodore. — Apparemment j'entends ce que vous entendez. Mais lorsque je veux m'instruire de quelque vérité, je ne consulte pas mes oreilles, et vous consultez les vôtres, nonobstant toutes les bonnes résolutions que vous aviez prises. Rentrez donc en vous-même, et consultez les idées claires que renferme la raison. Concevez-vous bien que de l'air, que de petits corps de telle figure qu'il vous plaira, et agités de telle et telle manière, soient capables de contenir ce son que vous entendez, et qu'une corde le puisse produire? Encore un coup, ne consultez point vos oreilles ; et, pour plus de sûreté, imaginez- vous que vous êtes sourd. Considérez avec attention l'idée claire de l'étendue ; c'est l'archétype des corps : elle en représente la nature et les propriétés. N'est-il pas évident que toutes les propriétés possibles de l'étendue ne peuvent être que des rapports de distance ? Pensez-y sérieusement.

Ariste. — Cela est évident. Toutes les propriétés de l'étendue ne peuvent consister que dans ses diverses manières d'être. Ce ne sont que des rapports de distance*

Théodore. — Donc toutes les propriétés ou modalités possibles de retendue ne sont que des figures ou des rapports de distance stables et permanents, et des mouvements ou des rapports de distance successifs et toujours changeants. Donc, Ariste, le son, que vous convenez être autre chose que du mouvement, n'est point répandu dans l'air, et une corde ne l'y peut pro^ duire. Ce ne sera donc qu'un sentiment ou une modalité de l'âme.

Ariste. — Je vois bien qu'il faut se rendre, ou nier ce principe, que l'idée de l'étendue représente la nature des corps. Peut-être ne représente-t-elle qu'une de ses propriétés. En effet, qui vous a dit que les corps ne sont que de l'étendue? L'ejssence de la matière consiste peut-être dans quelque autre chose ; et cette autre chose sera capable de contenir les sons, et même de les produire. Prouvez-moi le contraire.

Théodore. — Mais prouvez-moi vous-même que cette autre chose, en quoi vous faites consister l'essence de la matière, ne sera pas capable de penser, de vouloir, de raisonner. Je vous soutiens que les cordes de votre luth pensent aussi juste. que vous, ou du moins qu'elles se plaignent de ce que vous troublez leur repos. Prouvez-moi le contraire, et je vous convaincrai qu'elles ne répandent aucun son.

Ariste. — Il est vrai que si la nature du corps consiste dans quelque autre chose que de l'étendue, n'ayant nulle idée de cette chose, je ne puis pas vous prouver qu'elle ne pense point. Mais, je vous prie, prouvez-moi que la matière n'est rien autre chose que de l'étendue, et qu'ainsi elle est incapable de penser ;

carcela me paraît nécessaire pour faire taire les libertins, qui confondent l'âme avec le corps et qui soutiennent qu'elle est mortelle aussi bien que lui ; à cause que selon eux toutes nos pensées ne sont que des modalités de cette chose inconnue qu'on appelle corps, et que toutes les modalités peuvent cesser d'être.

Théodore. — J'ai déjà répondu à la question que vous me faites ^ ; mais elle est si importante, que bien qu'elle soit hors de propos, je suis bien aise de vous faire remarquer que sa résolution dépend, aussi bien que toutes les autres vérités, de ce grand principe, que la raison universelle renferme les idées qui nous éclairent, et que les ouvrages de Dieu ayant été formés sur ces idée^ on ne peut mieux faire que de les contempler pour découvrir la nature ou les propriétés des êtres créés. Prenez donc garde : nous pouvons penser à de l'étendue sans penser à autre chose. C'est donc un être ou une substance, et non une manière d'être ; car on ne peut penser à une manière d*être sans penser à l'être qu'elle modifie, puisque les manières d'être ne sont que l'être même de telle et telle façon. On ne peut penser à des figures et à des mouvements sans penser à l'étendue, parce que les figures et les mouvements ne sont que des manières d*être de retendue. Gela est clair, si je ne me trompe ; et si cela ne vous paraît pas tel, je vous soutiens que vous n'avez plus aucun moyen de distinguer les modalités des substances d'avec les substances mêmes. Si cela ne vous paraît pas évident, ne philosophons pas davantage; car

Ariste. — Philosophons, je vous prie.

Théodore. — Philosophons. L'idée ou l'archétype

< Entretien /, n. 2.

54 ENTRETIENS SUR LA MÉTAl'HYSIQUE.

de l'étendue est éternelle et nécessaire. Nous voyons cette idée, comme je vous l'ai déjà prouvé ; et Dieu la voit aussi, puisqu'il n'y a rien en lui qu'il ne découvre. Nous la voyons, dis-je, clairement et distinctement, sans penser à autre chose. Nous pouvons l'apercevoir seule, ou plutôt nous ne pouvons pas l'apercevoir comme la manière d'ôtre de quelque autre chose, car elle ne renferme aucun rapport nécessaire aux autres idées. Or, Dieu peut faire ce qu'il voit, et qu'il nous fait voir dans sa lumière clairement et distinctement. Il peut faire tout ce qui ne renferme point de contradiction, car il est tout-puissant. Donc il peut faire de l'étendue toute seule. Cette étendue sera donc un être ou une substance ; et l'idée que nous en avons nous représentera sa nature. Supposé donc que Dieu ait créé de cette étendue, assurément il y aura de la matière. Car quel genre d'être serait-ce que cette étendue? Or, je crois que vous voyez bien que cette matière est incapable de penser, de sentir, de raisonner.

Ariste. — Je vous avoue que nos idées étant nécessaires et éternelles, et les mêmes que Dieu consulte, s'il agit, il sera ce que ces idées représentent) et que nous ne nous tromperons point si nous n'attribuons à la matière que ce que nous voyons dans son archétype. Mais vous ne voyez peut-être pas cet archétype tout entier. Les modalités de l'étendue ne pouvant être que des rapports de distance, l'étendue est incapable de penser. J'en conviens. Mais le sujet de l'étendue, cette autre chose qui est peut-être renfermée dans l'archétype de la matière, et qui nous est inconnue, cela pourra bien penser.

XII. Théodore. — Cela pourra bien davantage, car cela pourra tout ce que vous voudrez, sans que personne vous le puisse contester. Cela pourra avoir mille et mille facultés, vertus, propriétés admirables. Cela

pourra agirdans votre âme, réclairer, la rendre heureuse et malheureuse : en un mot^ il y aura autant de puissances, et, si vous poussez la chose, autant de divinités qu'il y a de différents corps; car en effet, que sais-je si cette autre chose, que vous prenez pour l'essence de la matière, n'a point toutes les qualités qu'il vous plaira de lui attribuer, puisque je n'en ai nulle connaissance ! Vous voyez peut-être par là que, pour connaître les ouvrages de Dieu, il faut consulter les idées qu'il nous en donne, celles qui sont claires, celles sur lesquelles il les a formés; et qu'on court de très-grands dangers si on suit une autre voie. Car si nous consultons nos sens, si nous nous rendons aveuglément à leur témoignage, ils nous persuaderont qu'il y a du moins certains corps dont la puissance et l'intelligence sont merveilleuses.

Nos sens nous disent que le feu répand la chaleur et la lumière. Us nous persuadent que les animaux et les plantes travaillent à la conservation de leur être et de leur espèce, avec une espèce d'intelligence. Or, nous voyons bien que ces facultés sont autre chose que des figures et des mouvements. Nous jugeons donc, sur ces témoignages obscurs et confus de nos sens, qu'il faut qu'il y ait dans les corps quelque autre chose que de l'étendue, puisque toutes les modalités de l'étendue ne peuvent être que des mouvements et des figures. Mais consultons attentivement la raison. Arrêtons-nous à ridée claire que nous avons des corps. Ne les confondons pas avec notre être propre, et nous découvrirons peut-être que nous leur attribuons des qualités et des propriétés qu'ils n'ont pas, et qui nous appartiennent uniquement.

Il se peut faire, dites-vous, que nous ne voyions pas tout entier l'archétype ou l'idée de la matière. Quand cela serait ainsi, nous ne devrions lui attribuer que ce

5^^ \entretiens suh la uétaphtsique.

/ \ée nous en représente ; car il ne faul point

\u'on ne connaît pas. Assurément, si les ««rolent qu'il leur est permis de raisonner sur , «rbimôres dont ils n*ont aucune idée, ils doivent souffrir qu'on raisonne des choses par les idées qu'on en a. Mais pour leur ôter tout sujet de chute et de confiance dans leurs étranges erreurs, encore un coup, prenez garde que nous pouvons penser à l'étendue sans penser à autre chose, car c'est là le principe. Donc Dieu peut faire de l'étendue sans faire autre chose. Donc cette étendue subsistera sans cette chose inconnue qu'ils attribuent à la matière. Cette étendue sera donc une substance, et non une modalité de substance. Et voilà ce que je crois devoir appeler corps ou matière pour bien des raisons : non-seulement parce qu'on ne peut penser aux modalités des êtres sans penser aux êtres mêmes dont elles sont des modalités, et qu'il n'y a point d'autre voie pour distinguer les êtres de leurs modalités que de voir si on peut penser à ceux-là sans penser à celles-ci ; mais encore parce que, par l'étendue toute seule et les propriétés que tout le monde lui attribue, on peut expliquer suffisamment tous les effets naturels, je veux dire qu'on ne remarque aucun effet de la matière dont on ne puisse découvrir la cause naturelle dans ridée de retendue.

Ariste. — Ce que vous dites là me paraît convaincant. Je comprends plus clairement que jamais que, pour connaître les ouvrages de Dieu, il faut consulter attentivement les idées qu'il renferme dans sa sagesse, etfaire taire nos sens et surtout notre imagination. Mais cette voie de découvrir la vérité est si rude et si pénible, qu'iln'y a presque personne qui la suive. Pour juger si le son est dans l'air, il suffit de faire du bruit. Rien n'est plus commode. Mais l'esprit travaille furieusement dans l'attention qu'il donne aux idées qui ne frap-

pent point les sens. On se lasse bientôt : je le sais par expérience. Que vous êtes heureux de pouvoir méditer sur les matières métaphysiques !

Théodore. — Je suis fait comme les autres, mon cher Ariste. Jugez de moi par vous-même, et vous me ferez honneur, vous ne vous tromperez qu*à mon avantage. Que voulez-vous? Cette difficulté que nous trouvons tous à nous unir à la raison est une peine et une preuve du péché, et la rébellion du corps en est le principe. Nous sommes condamnés à gagner notre vie à la sueur de notre front. Il faut maintenant que l'esprit travaille pour se nourrir de la vérité. Cela est commun à tous les hommes. Mais, croyez-moi, cette viande des esprits est si délicieuse, et donne à l'âme tant d'ardeur lorsqu'on en a goûté, que quoiqu'on se lasse de la rechercher, on ne se lasse jamais de la désirer et de recommencer ses recherches, car c'est pour elle que nous sommes faits. Mais si je vous ai trop fatigué, donnezmoi cet instrument, afin que je soulage votre attention, et que je rende sensibles, autant que cela se peut, les vérités que je veux vous faire comprendre.

Ariste. — Que voulez-vous faire? Je comprends clairement que le son n'est point répandu dans l'air, et qu'une corde ne peut le produire. Les raisons que vous venez de me dire me paraissent convaincantes; car enfin le son ni le pouvoir de le produire n'est point renfermé dans l'idée de la matière, puisque toutes les modalités des corps ne consistent que dans des rapports de distance. Cela me suffit. Néanmoins voici encore une preuve qui me frappe et qui me convainc : c'est que, dans une fièvre que j'eus il y a quelque temps, j'entendais sans cesse le hurlement d'un animal qui sans doute ne hurlait plus, car il était mort. Je pense aussi que dans le sommeil il vous arrive comme à moi d'entendre un concerl, ou du moins le son de la trompette ou du

tambour, quoiqu'alors tout soit dans un grand silence. J'entendais donc, étant malade, des cris et des hurlements ; car je me souviens encore aujourd'hui qu'ils me faisaient beaucoup de peine. Or, ces sons désagréables n'étaient point dans l'air, quoique je les y entendisse aussi bien que celui que fait cet instrument. Donc, quoiqu'on entende les sons comme répandus dans l'air, il ne s'ensuit pas qu'ils y soient. Ils ne se trouvent elFeclivement que dans l'âme, car ce ne sont que des sentiments qui la touchent, que des modalités qui lui appartiennent. Je pousse même les choses plus loin ; car tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici me porte à croire qu'il n'y a rien dans les objets de nos sens qui soit semblable aux sentiments que nous en avons. Ces objets ont rapport avec leurs idées, mais il me semble qu'ils n'ont nul rapport avec nos sentiments. Les corps ne sont que l'étendue capable de mouvement et de diverses figures. Gela est évident lorsque l'on consulte ridée qui les représente.

Théodore. — Les corps, dites-vous, n'ont rien de semblable aux sentiments que nous avons; et pour en connaître les propriétés il ne faut pas consulter les sens, mais l'idée claire de l'étendue qui représente leur nature. Retenez bien cette importante vérité.

Ariste. — Gela est évident, et je ne Toublierai jamais.

Xin. Théodore. — Jamais ! Bien donc, dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une octave et une quinte; ou plutôt enseignez-moi ce qu'il faut faire pour entendre ces consonnances .

Ariste. — Cela est bien facile. Touchez cette corde entière, et ensuite mettez là votre doigt, et touchez Tune ou l'autre partie de la corde, et vous entendrez l'octave.

Théodore. — Pourquoi là mon doigt, et non pas ici ?

Ariste. — C'est qu'ici vous feriez une quinte, et non une octave. Regardez, regardez. Voilà tous les tons marqués. Vous riez ?

Théodore. — Me voilà bien savant, Arisle. Je puis vous faire entendre tous les tons que je voudrai. Mais si nous avions brisé notre instrument, toute notre science serait en morceaux.

Ariste. — Point du tout. J'en referais bien un autre. Ce n'est qu'une corde sur un ais. Tout le monde en peut faire autant.

Théodore. — Oui; mais cela ne suffit pas. Il faut marquer exactement les consonnances sur cet ais. Comment le diviseriez-vous donc pour marquer où il faut mettre le doigt afin d'entendre l'octave, la quinte, et les autres consonnances ?

Ariste. — Je toucherais la corde entière, et en glissant le doigt je prendrais le ton que je voudrais marquer ; car je sais même assez la musique pour accorder les instruments.

Théodore. — Votr^ méthode n'est guère exacte, puisque ce n'est qu'en tâtonnant que vous trouvez ce que vous cherchez. Mais si vous deveniez sourd, ou plutôt si le petit nerf qui bande le tambour de votre oreille, et qui l'accorde avec votre instrument, venait à se relâcher, que deviendrait votre science? Ne pourriezvous plus marquer exactement les différents tons ? Estce qu'on ne peut devenir sourd sans oublier la musique ? Si cela est, votre science n'est point fondée sur des idées claires. La raison n'y a point de part, car la raison est immuable et nécessaire.

Ariste. — Ah 1 Théodore I j'avais déjà oublié ce que je viens de vous dire que je n'oublierais jamais. A quoi est-ce que je pense ? Je vous ai fait de plaisantes réponses. Vous aviez sujet d'en rire. C'est que naturellement j'écoute plus mes sens ue ma raison. Je suis si accou-

tumé à consulter mes oreilles, que je ne pensais pas bien à ce que vous me demandiez. Voici une autre réponse dont vous serez plus content. Pour marquer l'octave sur cet instrument, il faut diviser en deux parties égales l'espace qui répond à la corde; car si l'ayant touchée entière, on touche ensuite l'une ou l'autre de ses parties, on aura l'octave. Si on la touche entière, et ensuite les deux tiers, on aura la quinte. Et enfin si on la touche entière, et ensuite les trois quarts, on aura la quarte, et ces deux dernières consonnances monteront à l'octave.

XIV. Théodore. — Cette réponse m'instruit. Je la comprends distinctement. Je vois bien par là que l'octave, ou plutôt la cause naturelle qui la produit, est comme 2 à 1, la quinte comme 3 à 2^ la quarte comme 4 à 3. Ces rapports des nombres sont clairs. Et puisque vous me dites qu'une corde divisée et touchée selon la grandeur qu'expriment ces nombres rend ces consonnances ; quand je deviendrais sourd, je pourrais les marquer sur le monocorde. Voilà ce que c'est que de raisonner sur des idées claires, on instruit solidement les gens. Mais pourquoi une quinte et une quarte valent-elles une octave ?

Ariste. — C'est que le son est au son comme la corde à la corde. Ainsi, puisque l'octave se fait entendre lorsqu'on touche une corde et ensuite sa moitié, l'octave est comme 2 à i, ou, ce qui est la même chose, comme 4 à 2. Or, le rapport de 4 à â est composé du rapport de 4 à 3, qui est la quarte, et de 3 à 2, qui est la quinte ; car vous savez bien que le rapport d'un nombre à un autre est composé de tous les rapports qui sont entre tous les nombres que ces deux nombres renferment. Le rapport de 3 à 6, par exemple, qui est celui de 1 à 2, est composé des rapports de 3 à 4, de 4 à 5, et de 5 à 6 ; et par là vous

TROISIÈME ENTRETIEN. 6i

voyez que le diton et la tierce mineure valent une quinte, car la raison ou le rapport de 4 à 6, qui est égal à celui de 2 à 3^ est composé de ceux de 4 à 5, qui fait le diton, et de 5 à 6, qui est la tierce mineure;

Théodore. — Je conçois clair^ement tout ceci, en supposant que le son soit au son comme la corde à la corde. Mais je ne comprends pas bien ce principe* Pensez-vous qu'il soit appuyé sur des idées claires ?

Ariste. — Oui, je le crois; car la corde ou ses divers tremblements sont la cause des divers sons. Or, la cause entière est à sa moitié comme 2 à 1 , et les effets répondent exactement à leurs causes. Donc TeS^et de la cause entière est double de l'effet de sa moitié. Donc le son de la corde entière est au son de sa moitié comme 2àl.

Théodore. — Concevez-vous distinctement ce que vous me dites ? Pour moi, j'y trouve de l'obscurité ; et autant que je le puis, je ne* me rends qu'à l'évidence qui accoiûpagne les idées claires.

Ariste. — Que trouvez -vous à redire dans mon raisonnement?

XV. Théodore. — Il y a beaucoup d'esprit. Car vous ne manquez pas de ce côté-là. Mais le principe en est obscur. Il n'est point appuyé sur des idées claires. Prenez-y garde. Vous croyez connaître ce que vous ne faites que sentir ; et vous prenez pour principe un préjugé dont vous aviez reconnu la fausseté auparavant. Mais pour vous faire sentir la fausseté de votre preuve, souffrez que je fasse sur vous une petite expérience. Donnez-moi votre main : je ne vous ferai pas grand mal. Présentement que je vous frotte le creux de la main avec le bout de ma manche, ne sentez-vous rien?

Ariste. —Je sens un peu de^ chaleur, ou une espèce de chatouillement assez agréablCé

Théodorb< — Et maintenant?

Ariste. — Ah! Théodore I vous me faites mal. Vous me frottez trop rudement. Je sens une douleur qui m'incommode.

Théodore. — Vous vous trompez, Ariste. Laissezmoi faire. Vous sentez un plaisir deux ou trois fois plus grand que celui que vous sentiez tout à l'heure. Je m'en vas vous le prouver par votre même raisonnement. Prenez garde. Le frottement que je fais dans votre main est la cause de ce que vous y sentez. Or, la cause entière est à sa moitié comme 2 à i, et les effets répondent exactement à l'action de leurs causes. Donc l'effet de la cause entière ou de l'action entière de la cause est double de l'effet de sa moitié. Donc, en frottant une fois plus fort ou plus vite, ce mouvement redoublé doit produire une fois plus de plaisir. Donc je ne vous ai point fait de douleur, si ce n'est que vous prétendiez que la douleur soit au plaisir comme 2 à i.

Ariste. — Me voilà bien puni d'avoir raisonné sur un principe obscur. Vous m'avez fait du mal ; et pour toute excuse vous me prouvez que vous m'avez fait un double plaisir. Gela n'est point agréable.

Théodore. — Vous en êtes quitte à bon marché ; car si nous eussions été auprès du feu, j'eusse peut-être fait bien pis.

Ariste. — Que m'eussiez -vous fait?

Théodore. — Apparemment j'eusse pris un charbon ardent, et je l'eusse d'abord approché un peu de votre main ; et si vous m'eussiez dit que cela vous faisait plaisir, je l'y aurais appliqué, afin de vous en donner davantage ; et puis je vous aurais prouvé par votre raisonnement que vous auriez tort de vous plaindre.

Ariste. — Vraiment, je l'ai échappé belle ! Est-ce ainsi que vous instruisez les gens?

Théodore. — Gomment voulez-vous que je fasse? Quand je vous donne des preuves métaphysiques, vous

les oubliez incontinent. Il faut bien que je les rende sensibles, afin que vous les compreniez sans peine et que vous vous en souveniez toujours. Pourquoi avezvous oublié sitôt qu*il ne faut raisonner que sur des idées claires ; qu^une corde ébranlée ne peut au plus qu'agiter Tair qui l'environne, et qu'elle ne peut produire les divers sons que vous entendez?

Ariste. — C'est que dès que je touche la corde j'entends le son.

Théodore. — Je le vois bien ; mais vous ne concevez pas clairement que les vibrations d'une corde puissent répandre ou produire le son. Vous en êtes demeuré d'accord ; car le son n'est point renfermé dans l'idée de la matière, encore moins le pouvoir d'agir dans l'âme et de le lui faire entendre. De ce que les tremblements d'une corde ou de l'air sont suivis d'un son et de tel son, jugez-en que, les choses étant comme elles sont, cela est nécessaire afin qu'on l'entende. Mais ne vous imaginez pas qu'il y a un rapport nécessaire entre ces choses. Apparemment je n'entends pas les mêmes sons que vous, quoique j'entende peutêtre les mômes tons ou les mêmes consonnances ; car si le tambour de mon oreille est plus petit ou moins épais que le vôtre d'une certaine quantité qui fasse qu'il s'accorde plus facilement en prenant un autre ton qu'en prenant le même, ce qui est fort vraisemblable, assurément, tout le reste étant égal, j'entends un son plus haut que vous lorsqu'on touche cette corde. Enfin je ne vois nul rapport de grandeur entre les consonnances. Il n'est point clair que la différence des sons qui les composent soit du plus au moins, comme les cordes qui les rendent. Gela me paraît évident.

Ariste. — Cela me paraît tel. Mais puisque les tremblements d'une corde ne sont point la cause du son, d'où vientque j'entends le son lorsqu'on touche la corde?

Théodore. — Il n'est pas temps, Ariste, de résoudre cette question. Lorsque nous aurons traité de l'efficace des causes, elle se résoudra sans peine. Je ne pense présentement qu'à vous faire remarquer la différence qu'il y a entre connaître clairement et sentir confusément. Je ne pense qu'à vous bien convaincre de cette importante vérité, que pour connaître les ouvrages de Dieu il ne faut pas s'arrêter aux sentiments qu'on en a, mais aux idées qui les représentent; car je ne puis trop vous le répéter, il ne faut pas consulter ses sens, SCS propres modalités, qui ne sont que ténèbres ; mais la raison qui nous éclaire par ses divines idées, par des idées immuables, nécessaires, éternelles.

Ariste. — J'en demeure d'accord. J'en suis pleinement convaincu. Passons outre, car je mêlasse de vous entendre incessamment redire les mêmes choses.

XVI. Théodore. — Nous passerons à ce qu'il vous plaira. Mais, croyez-moi, il ne suffit pas de voir un principe, il faut le bien voir ; car entre voir et voir il y a des difTérences infinies, et le principe que je vous inculque est si nécessaire et d'un si grand usage, qu'il faut l'avoir toujours présent à Tesprit, et ne pas l'oublier comme vous faites. Mais voyons si vous en êtes bien convaincu^ et si vous savez bien vous en servir. Dites-ftioi pourquoi, deux cordes étant en unisson, on ne peut en toucher une sans ébranler l'autre.

Ariste. — Cette question me paraît bien difficile; car j'en ai lu dans certains auteurs beaucoup d'explications qui ne me satisfont guère. J'appréhende que ma réponse ne m'attire encore quelque petite raillerie, ou que vous ne fassiez quelque expérience à mes dépens.

Théodore. — Non, non, Ariste, ne craignez rien. Mais n'oubliez pas le principe des idées claires. Je ne devrais pas vous en avertir si souvent. Mais j'ai peur

que la sympathie, ou quelque autre chimère, ne vous empêche de le suivre.

Akiste. — Voyons un peu. Lorsque je touche cette corde, elle ébranle l'air par ses vibrations. Or, cet air agité peut communiquer quelque mouvement aux autres cordes qu'il rencontre. •

Théodore. — Fort bien ! mais les dissonantes, aussi bien que celles qui rendent le même son, seront ébranlées.

Ariste. — C'est à quoi je pensais. Un peu de sympathie viendrait assez bien ici, mais vous n'en voulez pas.

Théodore. — Je reçois volontiers ce mol pour ce qu'il vaut. Il y a sympathie entre les cordes de môme son. Cela est certain, puisqu'elles agissent les unes sur les autres; car c'est ce que ce mot signifie. Mais d'où vient cette sympathie? C'est ce qui fait la difficulté.

Ariste. — Ce n'est point à cause de leur longueur ou de leur grosseur ; car il y a sympathie entre des cordes inégales, et il n'y a point de sympathie entre des cordes égales si elles ne rendent le môme son. Il faut donc que tout dépende du son. Mais, à propos, le son n'est point une modalité de la corde, et elle ne peut le produire. D'où viendra donc cette sympathie? Me voici bien embarrassé.

Théodore. — Vous vous embarrassez de peu de chose. Il y a sympathie entre les cordes de môme son. Voilà le fait que vous voulez expliquer. Voyez donc ce qui fait que deux cordes rendent un môme son ; et vous aurez tout ce qui est nécessaire pour découvrir ce que vous cherchez.

Ariste. — Si deux cordes sont égales en longueur et en grosseur, ce sera l'égalité de leur tension qui fera qu'elles rendront le môme son ; et si elles sont inégales, cela dépendra de la proportion réciproque de leur longueur et de leur grosseur avec leur tension.

aa ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

Théodore. — Que fait donc dans des cordes égales une tension plus ou moins grande?

Ariste. — Elle les rend capables d'un son plus ou moins aigu.

Théodore. — Oui^ mais ce n'est pas là ce qu'il nous faut. Nous n'avons que faire de la différence des sons; nul son ne peut ébranler celte corde; car le son est plutôt l'effet que la cause du mouvement. Dites-moi donc, comment la tension fait-elle que le son devient plus aigu?

Ariste. — C'est apparemment parce qu'elle fait que la corde ades tremblements plus prompts.

Théodore. — Bon, voilà tout ce qu'il nous faut; car le tremblement, et non le son de ma corde, pourra faire trembler la vôtre. Deux cordes égales en longueur et en grosseur, et également tendues, rendent un même son, par cette raison qu'elles ont des tremblements également prompts; et si l'une monte plus. haut que l'autre, c'est une marque qu'elle est plus tendue, et qu'elle fait plus promptement chacune de ses vibrations. Or, une corde n'en ébranle une autre que par le moyen de ses vibrations; car un corps n'en meut un autre que par le moyen de son mouvement. Cela étant, dites-moi maintenant pourquoi les cordes de même son se communiquent leur tremblement, et pourquoi les dissonantes ne le font point, du moins d'une manière qui soit sensible ?

XVII. Ariste. — J'en vois clairement la raison. Voici deux cordes de même son. Voilà la vôtre, voici la mienne. Quand je lâche ma corde, elle pousse l'air vers vous, et cet air poussé ébranle quelque peu votre corde. La mienne fait encore en fort peu de temps quantité de semblables vibrations, dont chacune ébranle l'air, et pousse votre corde comme a faite la première secousse. Voilà ce qui la fait trembler; car plusieurs

petites secousses données à propos peuvent produire un ébranlement sensible. Mais lorsque ces petites secousses viennent à contre-temps, elles se nuisent les unes aux autres. Ainsi, lorsque deux cordes sont dissonantes, ou ne peuvent faire leur vibration en temps égal ou multiple, à cause qu'elles sont inégalement bandées, ou de longueur ou grosseur inégale et incommensurable, elles ne peuvent s*ébranler Tune l'autre; car si la première se meut, et pousse l'air vers vous, la seconde ayant un mouvement contraire, et revenant vers moi, son mouvement sera empêché au lieu d'être augmenté. Il faut donc que les vibrations des cordes se fassent en même temps égal ou multiple, aCn qu'elles se communiquent mutuellement un mouvement assez grand pour être sensible ; et leur mouve* ment est d'autant plus sensible, que la consonnance qu'elles rendent approche davantage de l'unisson. C'est pourquoi dans l'octave elles s'ébranlent plus que dans la quinte, et dans la quinte plus que dans la quarte, parce que les deux cordes recommencent plus souvent leurs vibrations dans le même instant. Êtes- vous satisfait de cette raison ?

Théodore. — Tout à fait, Ariste ; car vous avez suivi le principe des idées claires. Je comprends fort bien que les cordes de même son s'ébranlent mutuellement, non par la sympathie de leur son, car le son ne peut être la cause du mouvement, mais par l'accord de leurs vibrations, qui ébranlent ou secouent l'air dans lequel elles sont tendues. Tant que vous raisonnerez des propriétés des corps sur les idées des figures et des mouvements, je serai content de vous; car vous avez l'esprit si juste, qu'il est difficile que vous fassiez un méchant raisonnement en suivant un principe clair. En effet, si nous tombons si souvent dans l'erreur, cela vient plutôt de la fausseté ou de l'obscurité de nos

idées que de la faiblesse de notre esprit. Les géomètres se trompent rarement, et les physiciens presque toujours. Pourquoi cela ? C'est que ceux-ci raisonnent ordinairement sur des idées confuses, et ceux-là sur les plus claires que nous ayons.

Ariste. — Je vois mieux que jamais la nécessité de votre principe. Vous avez bien fait de me le répéter souvent, et de me le rendre sensible. Je tâcherai de m'en souvenir. Il ne faut point juger des objets sensibles sur les sentiments dont ils nous frappent, mais sur les idées qui les représentent. Nos sentiments sont confus. Ce ne sont que des modalités de notre âme qui ne peuvent nous éclairer. Mais les idées que la raison nous découvre sont lumineuses : l'évidence les accompagne. Il suffit de les considérer avec attention pour en découvrir les rapports et s'instruire solidement de la vérité. N'est-ce pas là, Théodore, ce que vous voulez que je me mette bien dans l'esprit?

Théodore, t Oui, Ariste; et si vous le faites, vous voyagerez sans crainte dans le pays des intelligences. Vous en éviterez prudemment les lieux inaccessibles ou trop dangereux, et vous n'appréhenderez plus ces fantômes caressants qui engagent insensiblement dans l'erreur les nouveaux voyageurs de ces contrées. Mais ne vous imaginez pas de bien savoir ce que je viens de vous dire, et ce que vous avez répété vous-même. Vous ne le saurez exactement que lorsque vous y aurez médité souvent; car on n'apprend jamais bien ce qu'on entend dire aux hommes, si la vérité intérieure ne nous le répète dans le silence de toutes les créatures. Adieu donc, Ariste. Je vous laisse seul avec la raison. Gonsultez-la sérieusemefit, et oubliez tout le reste.

En général de la nature et des propriétés des sens. De la sagesse des lois de Tunion de l'âme et du corps. Cette union changée en dépendance par le péché du premier homme.

Aristb. — D'où venez- vous, Théodore ? J'étais dans l'impatience de ne point vous rencontrer.

I. Théodore. — Quoi donc ! Est-ce que la raison ne vous suffit pas, et que vous ne pouvez passer agréablement le temps avec elle, si Théodore n'est de la partie ? La raison suffit pour une éternité aux bienheureuses intelligences ; et quoique je ne vous aie laissé avec elle que quelques heures, l'impatience vous prend de ne me point voir. A quoi pensez-vous ? Prétendezvous que je souffre que vous ayez pour moi un attachement aveugle et déréglé ? Aimez la raison, consultez-la, suivez-la; car je vous déclare que je renonce à l'amitié de ceux qui la négligent et qui refusent de se soumettre à ses lois.

Ariste. — Doucement, Théodore. Écoutez un peu.

IL Théodore. — Il ne peut y avoir d'amitié durable et ^ncère, si elle n'est appuyée sur la raison, sur un bien immuable, sur un bien que tous puissent posséder sans le diviser. Car les amitiés fondées sur les biens qui se partagent, et qui se dissipent par l'usage, ont toujours de fâcheuses suites et ne durent que peu de temps : fausses et dangereuses amitiés I

Ariste. — D'accord. Tout cela est vrai, rien n'est plus certain. Ah 1 Théodore !

Théodore. — Que voulez-vous dire ?

III. Ariste. — Qu'il y a de différence entre voir et voir; entre savoir ce que nous disent les hommes, dans le temps qu'ils nous le disent, et savoir ce que nous dit la raison, dans le temps qu'elle nous répond ! Qu'il y a de différence entre connaître et sentir, entre les idées qui nous éclairent et les sentiments confus qui nous agitent et qui nous troublent I Que ce principe est fécond, qu'il répand de lumières ! Que d'erreurs, que de préjugés il dissipe ! J'ai médité, Théodore, sur ce principe. J'en ai suivi les conséquences, et j'étais dans l'impatience de vous voir, pour vous remercier de me l'avoir appris. Souffrez que je vous dise ce que les fidèles de Samarie disaient à la Samaritaine, après qu'ils eurent aussi bien qu'elle écouté notre maître commun : Jam non propter tuam loquelam credimus^ disaient-ils à cette- femme; ipsiemm audivimusetscimus^. Oui, maintenant je suis convaincu, non par la force de vos discours, mais par les réponses évidentes de la vérité intérieure. Je comprends ce que vous m'avez dit; mais que j'ai compris bien d'autres choses dont vous ne m'aviez point parlé I Je les ai clairement comprises; et ce qui m'en reste de plus profondément gravé dans la mémoire, c'est que j'ai vécu toute ma vie dans l'illusion : toujours séduit par le témoignage de mes sens, toujours corrompu par leurs attraits. Que les biens sensibles sont méprisables ! Que les corps me paraissent impuissants I Non, ce soleil, quelque éclatant qu'il paraisse à mes yeux, il ne possède ni ne répand point cette lumière qui m'éclaire. Toutes ces couleurs qui me réjouissent par leur variété et par leur vivacité, toutes ces

1 Joamu, 4.

beautés qui me charment lorsque je tourne les yeux sur tout ce qui m'environne, m'appartiennent à moi. Tout cela ne vient point des corps, n'est point dans les corps; car rien de cela n'est enfermé dans l'idée de la matière. Et je suis persuadé qu'il ne faut point juger des ouvrages de Dieu par les divers sentiments qu'on en a, mais par les idées immuables, nécessaires, éternelles qui les représentent, par l'archétype sur lequel ils ont tous été formés.

Théodore. — Que je sens de plaisir à vous entendre ! Je vois bien que vous avez consulté la raison dans le silence des créatures, car vous en êtes encore tout éclairé, tout animé, tout pénétré. Ah î que nous serons bons amis si la raison est toujours notre bien commun, et le lien de notre société I Nous jouirons l'un et l'autre des mêmes plaisirs, nous posséderons les mêmes richesses ; car la vérité se donne tout entière à tous, et tout entière à chacun de nous. Tous les esprits s'en nourrissent, sans rien diminuer de son abondance. Que j'ai de joie, encore un coup, de vous voir tout pénétré des vérités que vous me dites I

IV. Ariste. — Je suis aussi tout pénétré de reconnaissance de l'obligation que je vous ai. C'était là le sujet de mon impatience. Oui, vous m'avez enseigné cet arbre du Paradis terrestre, qui donne aux esprits la vie et l'immortalité. Yous m'avez montré la manne céleste dont je dois me nourrir dans le désert de la vie présente. Vous m'avez conduit insensiblement au maître intérieur qui seul éclaire toutes les intelligences. Un quart d'heure d'attention sérieuse aux idées claires et lumineuses qu'il répand dans l'esprit m'a plus appris de vérités, m'a délivré de plus de préjugés que tout ce que j'avais lu dans les livres des philosophes, que tout ce que j'avais ouï dire à mes maîtres, et à vous-même, Théodore ; car, quelque justes que soient vos exprès-

sions quand vous me parlez et que je consulte la raison, il se fait en même temps un bruit confus de deux réponses différentes, l'une sensible et l'autre intelligible. Et le moindre inconvénient qui en arrive, c'est que la réponse qui me frappe Toreille partage la capacité de mon esprit, et en diminue la vivacité et la pénétration ; car il vous faut du temps pour prononcer vos paroles. Mais toutes les réponses de la raison sont éternelles et immuables ; elles ont toujours été dites, ou plutôt elles se disent toujours sans aucune succession de temps ; et quoiqu'il nous faille quelques moments pour les entendre, il ne lui en faut point pour les faire, parce qu'effectivement elles ne sont point faites. Elles sont éternelles, immuables, nécessaires. Souffrez que j'aie le plaisir de vous déclarer une partie de ce que je crois avoir appris de notre maître commun, chez qui vous avez eu la charité de m'introduire.

V. Dès que vousjn'eûtes quitté, Théodore, je rentrai en moi-même pour consulter la raison, et je reconnus tout d'une autre manière que lorsque vous me parliez, et que je me rendais à vos preuves, que les idées des créatures sont éternelles, que Dieu a formé les corps sur celle de l'étendue, que cette idée doit donc représenter leur nature , et qu'ainsi je devais la considérer attentivement pour découvrir leurs propriétés. Je compris clairement que de consulter mes sens et chercher la vérité dans mes propres modalités , c'était préférer les ténèbres à la lumière et renoncer à la raison. D'abord mes sens s'opposèrent à mes conclusions, comme s'ils eussent été jaloux contre les idées de se voir exclus par elles d'une prérogative qu'ils possèdent depuis longtemps dans mon espvit. Mais je trouvai tant de faussetés et de contradictions dans l'opposition qu'ils avaient formée, que je les condamnai comme des trorn^ peurs et des faux témoins. En effet, je ne voyais nulle

évidence dans leur témoignage , et je remarquais au contraire une clarté merveilleuse dans les idées qu'ils tâchaient d'obscurcir. Ainsi , quoiqu'ils me parlassent encore avec confiance, avec hauteur, avec la dernière importunité, je les obligeai au silence ; et je rappelai les idées qui me quittaient, à cause qu'elles ne peuvent souffrir ce bruit confus et ce tumulte des sens révoltés.

Il faut, Théodore, que je vous avoue que les preuves sensibles que vous veniez de rae donner contre l'autorité des sens m'ont été d'un merveilleux usage , car c'est par elles que je faisais taire ces importuns. Je les convainquais de fausseté par leur propre témoignage. Ils se coupaient à tous moments; car, outre qu'ils ne disaient rien qui ne fût incompréhensible et tout à fait incroyable, ils me faisaient les mêmes' rapports de choses toutes différentes, et des rapports tout opposés des mêmes choses selon l'intérêt qu'ils y prenaient. Je les fis donc taire, bien résolu de ne plus juger des ouvrages de Dieu sur leur témoignage, mais sur les idées qui représentent ces ouvrages et sur lesquelles ils ont été formés.

C'est en suivant ce principe que j'ai compris que la lumière n'était ni dans le soleil, ni dans l'air oti nous la voyons, ni les couleurs sur la surface des corps; que le soleil pouvait peut-être remuer les parties subtiles de Tair, et celles-ci faire la même impression de mouvement sur le nerf optique, et de là jusqu'à la partie du cerveau où l'âme réside; et que ces petits corps agités, en rencontrant de solides, pouvaient réfléchir différemment selon la diversité des surfaces qui les faisaient rejaillir. Voilà leur lumière et la variété de leurs couleurs prétendues.

VI. J'ai compris de môme que la chaleur que je sens n'était nullement dans le feu, ni le froid dans la glace,

que dis-jel ni la douleur même dans mon propre corps , où j'en ai senti souvent de si vives et de si cruelles; ni la douceur dans le sucre, ni i*amertume dans i'aloès, ni l'acidité dans le verjus , ni l'aigreur dans le vinaigre^ ni dans le vin cette douceur et cette force qui trompe et qui abrutit tant d'ivrognes. Tout cela par la même raison que le son n'est point dans l'air, et qu'il y a une différence inflnie entre les tremblements des cordes et le bruit qu'elles rendent, entre les proportions de ces tremblements et la variété des consonnances.

Je serais trop long, Théodore, si j'entrais dans le détail des preuves qui m'ont convaincu.^ que les corps n'ont point d'autres qualités que celles qui résultent de leurs figures, ni d'autre action que leurs mouvements divers. Mais je ne puis vous celer une difficulté que je n'ai pu vaincre, quelque effort d'esprit que j'aie fait pour m'en délivrer. Je suis sans peine l'action du soleil, par exemple, par tous les espaces qu'il y a entre lui et moi : car, supposé que tout soit plein, je conçois bien qu'il ne peut faire d'impression où il est, qu'elle ne se communique jusqu'au lieu où je suis, jusque sur mes yeux, et par mes yeux jusqu'à mon cerveau. Mais en suivant l'idée claire du mouvement, je n'ai pu comprendre d'où nous venait le sentiment de la lumière . Je voyais bien que le seul mouvement du nerf optique me la faisait sentir; car en me pressant avec le doigt le coin de l'œil sur l'endroit où je sais que s'étend ce nerf, je voyais une grande lumière dans un lieu obscur^ du côté opposé à celui où mon œil était pressé. Mais ce cbangement de moifVement en lumière me paraissait et me parait encore tout à fait incompréhensible. Quelle étrange métamorphose d'un ébranlement ou

* Voy. le liv. I de la Rech. de la Vérité^ ch, 6 et ceux qui le suivent.

d'une pression de mon œil en un éclat de lumière I Éclat de plus que je ne vois point dans mon âme dont il est la modalité , ni dans mon cerveau oti l'ébranlement se termine, ni dans mon œil où se fait la pression, ni du côté oti je presse mon œil, mais dans Tair; dans Tair, dis-je, qui est incapable d'une telle modalité, et vers le côté opposé à celui de l'œil que je comprime. Quelle merveille I

VII. Je croyais d'abord que mon âme, étant avertie de l'ébranlement qui se faisait dans mon corps, était la cause du sentiment qu'elle avait de ceux qui l'environnent. Mais un peu de réflexion m'a détrompé de cette pensée; car il n'est pas vrai, ce me semble, que l'âme soit avertie que le soleil ébranle les fibres du cerveau. Je voyais la lumière avant que je susse rien de cet ébranlement ; car les enfants, qui ne savent pas même s'ils ont un cerveau, sont frappés de l'éclat de la lumière aussi bien que les philosophes. De plus, quel rapport entre les ébranlements d'un corps et les divers sentiments qui les suivent? Comment puis-je voir la lumière dans les corps, puisqu'elle est une modalité de mon esprit; et la voir dans des corps qui m'environnent, puisque l'ébranlement n'est que dans le mien? Je me presse le coin de l'œil du côté droit, pourquoi vois-je la lumière du côté gauche, nonobstant la connaissance certaine que j'ai que ce n'est pas de ce côté-là qu'il est pressé ?

J'ai reconnu de tout cela, et de quantité d'autres choses que je serais trop long à vous dire, que les sentiments étaient en moi, que je n'en étais nullement la cause; et que si les corpsétaient capables d'agir en moi, et de se faire sentir de la même manière que je les sens, il fallait qu'ils fussent d'une nature plus excellente que la mienne, doués d'une puissance terrible, et même quelques-uns d'une sagesse merveilleuse ,

toujours uniformes dans leur conduite^ toujours efficaces dans leur action , toujours incompréhensibles dans les effets surprenants de leur puissance, ce qui me paraissait monstrueux et horrible à penser, quoique mes sens appuyassent cette folie et qu'ils s'en accommodassent tout à fait. Mais je vous prie, Théodore, de m'éclaircir cette matière.

Théodore. — 11 n'est pas temps, Ariste, de résoudre vos difficultés, si vous ne voulez que nous quittions les vérités générales de la métaphysique pour entrer dans Texplication des principes de la physique et des lois de l'union de l'âme et du corps.

Ariste. — Deux mots, je vous prie, là-dessus. Je me plais beaucoup à méditer sur cette matière. Mon esprit y est tout préparé.

VIII. Théodore. — Écoutez donc; mais souvenezvous de méditer ce que je m'en vas vous dire. Lorsqu'on cherche la raison de quelques effets , et qu'en remontant des effets aux causes, on vient enfin à une cause générale ou à une cause qu'on voit bien qu'il n'y a nul rapport entre elle et l'effet qu'elle produit, ou plutôt qu'elle parait produire, alors, au lieu de se former des chimères, il faut avoir recours à l'auteur des lois de la nature. Par exemple, si vous me demandiez la cause de la douleur qu'on sent lorsqu'on est piqué, j'aurais tort de vous répondre d'abord que c'est une dtss lois de l'auteur de la nature que la piqûre soit suivie de la douleur. Je dois vous dire que la piqûre ne peut séparer les fibres de ma chair, sans ébranler les nerfs qui répondent au cerveau, et sans l'ébranler lui-môme. Mais si vous vouliez savoir d'où vient que, certaine partie de mon cerveau étant ébranlée de telle manière, je sens la douleur.de la piqûre; comme cette question regarde un effet général , et qu'on ne peut plus en remontant trouver quelque cause natu-

relie ou particulière, il faut avoir recours à la cause générale; car c'est comme si vous demandiez qui est Tauteur des lois générales de l'union de Tâme et du corps. Puisque vous voyez clairement qu'il ©e peut y avoir de rapport ou de liaison nécessaire entre les ébranlements du cerveau et tels et tels sentiments de l'âme, il est évident qu'il faut avoir recours à une puissance qui ne se rencontre point dans ces deux êtres. Il ne suffit pas de dire que c'est la piqûre blessant le corps , il faut que l'âme en soit avertie par la douleur, afin qu'elle s'applique à le conserver. Ce serait apporter la cause finale pour la cause efficiente , et la difficulté subsisterait toujours; car elle consiste à savoir la cause qui fait que, le corps étant blessé, l'âme en souffre, et souffre telle et telle douleur de telle et telle blessure.

IX. De dire aussi, comme quelques philosophes, que l'âme est la cause de sa douleur, parce que, disent-ils, la douleur n'est que la tristesse que l'âme conçoit de ce qu'il arrive dans le corps qu'elle aime quelque dérèglement, dont elle est avertie par la difficulté qu'elle trouve dans l'exercice de ses fonctions , c'est assurément ne pas faire attention au sentiment intérieur qu'on a de ce qui se passe en soi-même; car chacun sent bien quand on le saigne, par exemple, ou quand il se brûle , qu'il n'est point la cause de sa douleur. 11 la sent malgré qu'il en ait, et il ne peut douter qu'elle ne lui tienne d'une cause étrangère. De plus, l'âme n'attend point, à sentir la douleur et telle douleur, qu'elle ait appris qu'il y a dans le cerveau quelque ébranlement et tel ébranlement. Rien n'est plus certain. Enfin la douleur et la tristesse sont bien différentes. La douleur précède la connaissance du mal, et la tristesse la suit. La douleur n'a rien d'agréable, et la tristesse nous plaît si fort, que ceux qui veulent la

78 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPnYSIQUE.

chasser de notre esprit, sans nous délivrer en même temps du mal qui la cause , se rendent aussi fâcheux et aussi incommodes que s'ils troublaient notre joie : parce qu'^fieclivement la tristesse est l'état de l'âme qui nous est le plus convenable lorsque nous souffrons actuellement quelque mal ou que nous sommes privés du bien ; et le sentiment qui accompagne cette passion est le plus doux que nous puissions goûter dans la disposition où nous nous trouvons. La douleur est donc bien différente de la tristesse. Mais de plus je prétends que ce n'est point l'âme qui est la cause de sa tristesse , et que la pensée que nous avons de la perte de quelque bien ne produit cette passion qu'en conséquence, du mouvement naturel et nécessaire que Dieu seul nous imprime sans cesse pour le bien. Mais revenons aux difficultés que vous avez sur l'action et les qualités de la lumière.

X. 1. 11 n'y a nulle métamorphose. L'ébranlement du cerveau ne peut se changer en lumière ni en couleurs; car les modalités des corps n'étant que les corps mêmes de telle et telle façon, elles ne peuvent se transformer en celles des esprits. Gela est évident.

2. Vous vous pressez le coin de Tœil, et vous avez un certain sentiment. C'est que celui qui seul peut agir sur les esprits a établi certaines lois par l'efficace desquelles l'âme et le corps agissent et souffrent réciproquement*.

3. En vous pressant Toeil, vous voyez de la lumière^ quoiqu'alors il n'y ait point de corps lumineux : parce que c'est par une pression semblable à celle que votre doigt fait dans Totre œil, et de là dans votre cervfeau, que les corps que nous appelons lumineux agissent sur ceux qui les environnent , et par eux sur nos yeux et

1 Voy. VEntretien XIL

<^UATRI£ME ENTRETIEN. 79

sur notre cerveau. Tout cela en conséquence des lois naturelles ; car c'est une des lois de Tunion de l'âme et du corps selon lesquelles Dieu agit sans cesse dans ces deux substances, que telle pression ou tel ébranlement soit suivi de tel sentiment.

4. Vous voyez la lumière qui est une modalité de votre esprit, et qui par conséquent ne se peut trouver qu'en lui ; car il y a contradiction que la modalité d'un être soit oti cet être n'est pas. Vous la voyez , dis-je, dans de grands espaces que votre esprit ne remplit pas, car l'esprit n'occupe aucun lieu. C'est que ces grands espaces que vous voyez ne sont que des espaces intelligibles qui ne remplissent aucun lieu ^ ; car les espaces que vous voyez sont bien différents des espaces matériels que vous regardez. Il ne faut pas confondre les idées des choses avec les choses mêmes. Souvenezvous qu'on ne voit point les corps en eux-mêmes , et que ce n'est que par leurs idées qu'ils sont visibles. Souvent on en voit, quoiqu'il n'y en ait point : preuve certaine que ceux qu'on voit sont intelligibles et bien différents de ceux qu'on regarde.

5. Vous voyez enfin la lumière, non du côté que vous pressez votre œil , mais du côté opposé ; parce que le nerf étant construit et préparé pour recevoir l'impression des corps lumineux au travers de la prunelle, et non autrement, la pression de votre doigt à gauche fait le même effet dans voire œil qu'un corps lumineux qui serait à droite, et dont les rayons passeraient par la prunelle et les parties transparentes de l'œil; car, en pressant l'œil en dehors, vous pressez en dedans le nerf optique contre une humeur qu'on appelle vitrée , qui fait quelque résistance. Ainsi Dieu vous fait sentir la lumière du côté où vous la voyez, parce qu'il suit con-

1 Première Lettre touchant la Défense de M, Arnauld,

stamment les lois qu'il a établies pour conserver dans sa conduite une parfaite uniformité. Dieu ne fait jamais de miracles, il n'agit jamais par des volontés particulières contre ses propres lois, que Tordre ne le demande ou ne le permette. Sa conduite porte toujours le caractère de ses attributs ; elle demeure toujours la même, si ce qu'il doit à son immutabilité n'est de moindre considération que ce qu'il doit à quelque autre de ses perfections, ainsi que je. vous le prouverai dans la suite. Yoilà, je crois , le dénoûment de vos difficultés. J'ai recours à Dieu et à ses attributs pour les dissiper. Mais c'est, Âriste, que Dieu ne demeure pas les bras croisés, comme le veulent quelques philosophes. Certainement si Dieu agit encore maintenant, quand pourra-t-on dire qu'il est cause de quelques effets, s'il n'est pas permis de recourir à lui dans ceux qui sont généraux , dans ceux qu'on voit clairement n'avoir nul rapport essentiel et nécessaire avec leurs causes naturelles? Conservez donc chèrement dans votre mémoire, mon cher Ariste, rangez-y avec ce que vous possédez de plus précieux ce que je viens de vous dire. Et quoique vous le compreniez bien, souffrez que je vous répète en peu de mots ce qu'il y a d'essentiel , afin que vous le retrouviez sans peine lorsque vous serez en état de le méditer.

XI. Il n'y a point de rapport nécessaire entre les deux substances dont nous sommes composés. Les modalités de notre corps ne peuvent par leur efficace propre changer celles de notre esprit. Néanmoins les modalités d'une certaine partie du cerveau , que je ne vous déterminerai pas, sont toujours suivies des modalités ou des sentiments de notre âme; et cela uniquement en conséquence des lois toujours efficaces de l'union de ces deux substances, c'est-à-dire, pour parler plus clairement, «n conséquence des volontés con-

stantes et toujours efficaces de l'auteur de notre être. Il n'y a nul rapport de causalité d'un corps à un esprit. Que dis-je I il n'y en a aucun d'un esprit à un corps. Je dis plus, il n'y en a aucun d'un corps à un corps, ni d'un esprit à un autre esprit. Nulle créature, en un mot, ne peut agir sur aucune autre par une efficace qui lui soit propre. C'est ce que je vous prouverai bientôt *. Mais du moins est-il évident qu'un corps, que de rétendue, substance purement passive, ne peut agir par son efficace propre sur un esprit, sur un être d'une autre nature et infiniment plus excellente que lui. Ainsi, il est clair que dans l'union de l'âme et du corps il n'y a point d'autre lien que l'efficace des décrets divins, décrets immuables; efficace qui n'est jamais privée de son elTet. Dieu a donc voulu, et il veut sans cesse, que les divers ébranlements du cerveau soient toujours suivis des diverses pensées de l'esprit qui lui est uni; et c'est cette volonté constante et efficace du Créateur qui fait proprement l'union de ces deux substances ; car il n'y a point d'autre nature , je veux dire d'autres lois naturelles que les volontés efficaces du Tout-Puissant.

XII. Ne demandez pas, Ariste, pourquoi Dieu veut unir des esprits à des corps. C'est un fait constant, mais dont les principales raisons ont été jusqu'ici inconnues à la philosophie, et que peut-être la religion même ne nous apprend pas. En voici une néanmoins qu'il est bon que je vous propose. C'est apparemment que Dieu a voulu nous donner, comme à son Fils, une victime que nous pussions lui offrir. C'est qu'il a voulu nous faire mériter, par une espèce de sacrifice et d'anéantissement de nous-mêmes, la possession des biens éternels. Assurément cela paraît juste et con-

» Entretien VII,

forme à Tordre. Maintenant nous sommes en épreuve dans notre corps. C'est par lui, comme cause occasionnelle, que nous recevons de Dieu mille et mille sentiments divers qui sont la matière de nos mérites par la grâce de Jésus-Christ. Il fallait effectivement une cause occasionnelle à une cause générale, comme je vous le prouverai bientôt, afin que cette cause générale agissant toujours d'une manière uniforme et constante, elle pût produire dans son ouvrage, par des moyens très-simples et des lois générales toujours les mômes, une infinité d'efi^ets différents. Ce n'est pas néanmoins que Dieu ne pût trouver d'autres causes occasionnelles que les corps pour donner à sa conduite la simplicité et l'uniformité qui y régnent. 11 y en a effectivement d'autres dans la nature angélique. Ces esprits bienheureux sont peut-être réciproquement les uns aux autres, et à eux-mêmes, par les divers mouvements de leur volonté, la cause occasionnelle de l'action de Dieu qui les éclaire et qui les gouverne. Mais ne parlons point de ce qui nous passe. Voici ce que je ne crains point de vous assurer, ce qui est absolument nécessaire pour éclairer le sujet de notre entretien, et que je vous prie de bien retenir pour le méditer à loisir.

XIII. Dieu aime l'ordre inviolablement et par la nécessité de son être. Il aime, il estime toutes choses à proportion qu'elles sont estimables et aimables. Il hait nécessairement le désordre. Cela est peut-être plus clair et plus incontestable que la preuve que je vous en donnerai quelque jour ^, et que je passe maintenant. Or, c'est visiblement un désordre qu'un esprit capable de connaître et d*aimer Dieu, et par conséquent fait pour cela, soit obligé de s'occuper des be-

» Dans VEnfrefien Vlff,

soins du corps. Donc, Tâme étant unie au corps et devant s'intéresser dans sa conservation, il a fallu qu'elle fût avertie par des preuves d'instinct, je veux dire par des preuves courtes, mais convaincantes, du rapport que les corps qui nous environnent ont avec celui que nous animons.

XIV. Dieu seul est notre lumière et la cause de notre félicité. Il possède les perfections de tous les êtres. Il en a toutes les idées. Il renferme donc dans sa sagesse toutes les vérités spéculatives et pratiques ; car toutes ces vérités ne sont que des rapports de grandeur et de perfection qui sont entre les idées, ainsi que je vous le prouverai bientôt*. Lui seul doit donc être l'objet de l'attention de notre esprit, comme étant lui seul capable de l'éclairer et d'en régler tous les mouvements, comme étant lui seul au-dessus de nous. Assurément un esprit occupé des créatures, tourné vers les créatures, quelque excellentes qu'elles puissent être, n'est pas dans l'ordre où Dieu le demande ni dans l'état où Dieu l'a mis. Or, s'il fallait examiner tous les rapports qu'ont les corps qui nous environnent avec les dispositions actuelles du nôtre, pour juger si nous devons, comment nous devons, combien nous devons avoir de commerce avec eux, cela partagerait, que dis-je I cela remplirait entièrement la capacité de notre esprit. Et assurément notre corps n'en serait pas mieux. 11 serait bientôt détruit par quelque distraction involontaire ; car nos besoins changent si souvent et quelquefois si promptement, que, pour n'être pas surpris de quelque accident fâcheux, il faudrait une vigilance dont nous ne sommes pas capables. Quand s'aviserait-on de manger, par exemple? de quoi mangerait-on? quand cesserait-on de le faire ? La belle

i Dans VEntretien VIll.

occupation à un esprit qui promène et qui exerce son corps, de connaître à chaque pas qu'il lui fait faire qu'il est dans un air fluide qui ne peut le blesser ni rinconoimoder par le froid ou le chaud, par le vent ou la pluie, ou par quelque vapeur maligne et corrompue ; qu'il n'y a point sur chaque endroit où il va poser le pied quelque corps dur et piquant capable de le blesser ; qu'il faut promptement baisser la tête pour éviter une pierre, et bien garder l'équilibre de peur de se laisser choir ! Un homme toujours occupé de ce qui se passe dans tous les ressorts dont son corps est composé, et dans une infinité d'objets qui l'environnent, ne peut donc penser aux vrais biens, ou du moins il n'y peut penser autant que les vrais biens le demandent, et par conséquent autant qu'il le doit, puisque notre esprit n'est fait et ne peut être fait que pour s'occuper de ces biens qui peuvent l'éclairer et le rendre heureux.

XV^ Ainsi, il est évident que Dieu, voulant unir des esprits à des corps, a dû établir pour cause occasionnelle de la connaissance confuse que nous avons de la présence des objets et de leurs propriétés par rapport à nous, non notre attention, qui en mérite une claire et distincte, mais les divers ébranlements de ces mêmes corps. Il a dû nous donner des preuves distinctes, non de la nature et des propriétés de ceux qui nous environnent, mais du rapport qu'ils ont avec le nôtre, afin que nous puissions travailler avec succès à la conservation de la vie, sans être incessamment attentifs à nos besoins* Il a dû, pour ainsi dire, se charger de nous avertir en temps et lieu par des sentiments prévenants de ce qui regarde le bien du corps, pour nous laisser tout entiers occupés à la recherche des vrais biens. Il a dû nous donner des preuves courtes de ce qui a rapport au corps, pour nous convaincre promptement,

QUATRIEME ENTRETIEN. 8â

des preuves vives pour nous déterminer eHteaceoien^ des preuves certaines, et qu'on ne s'avisât pas de contredire, pour nous conserver plus sûrement ; mais preuves confuses, prenez-y garde I preuves certaines, non du rapport que les objets ont entre eux, en quoi consiste Tévidence de la vérité, mais du rapport qu'ils ont à notre corps selon les dispositions où il est actuellement. Je dis selon les dispositions oi!i il est ; car^ par exemple, nous trouvons, et nous devons trouver chaude l'eau tiède, si nous la touchons d'une main froide, et froide, si nous la touchons d'une main qui soit ch^de. Nous la trouvons et nous la devons trouver agréable, lorsque la soif nous presse ; mais dès que nous sommes désaltérés, nous la trouvons fade et dégoûtante. Admirons donc, Ariste, la sagesse des lois de l'union de l'âme et du corps; et quoique tous nos sens nous disent que les qualités sensibles sont répandues sur les objets, n'attribuons aux corps que ce que nous voyons clairement leur appartenir, après avoir consulté sérieusement l'idée qui les représente ; car puisque les sens nous parlent différemment des mêmes choses selon l'intérêt qu'ils y trouvent, puisqu'ils se coupent immanquablement, lorsque le bien du corps le demande^ regardons-les comme des faux témoins par rapport à la vérité, mais comme des moniteurs fidèles par rap* \ port à la conservation et à la commodité de la vie.

XVI. Ariste» — Ah î Théodore, que je suis péné-* tré de ce que vous me dites, et que je suis confus d'avoir été toute ma vie la dupe de ces faux té-» moins I Mais c^est qu'ils parlent avec tant de confiance et de force, qu'ils répandent^ pour ainsi dire, dans les esprits la conviction et la certitude. Ils commandent avec tant de hauteur et d'etnpressetnent qu'bn se rend sabs examiner. Quel moyeti de rentrer eh soi-tnètne quand ils nous appellent et nous tiretit au dehors; et I. s

peut-on entendre les réponses de la vérité intérieure durant le bruit et le tumulte qu'ils excitent? Tous m'avez fait comprendre que la lumière ne peut être une modalité des corps. Mais dès que j'ouvre les yeux, je commence à en douter. Le soleil qui me frappe m'éblouit et trouble toutes mes idées.. Je conçois maintenant que si j'appuyais sur ma main la pointe de cette épingle, elle n'y pourrait faire qu'un fort petit trou. Mais si je l'appuyais effectivement, il me semble qu'elle y verserait une très-grande douleur. Je n'en douterais pas assurément dans le moment de la piqûre. Que nos sens ont de puissance et de force pour nous jeter dans l'erreur! Quel désordre, Théodore! Et cependant dans ce désordre même la sagesse du Créateur éclate admirablement. Il fallait que la lumière et les couleurs fussent comme répandues sur les objets, afin qu'on les distinguât sans peine. Il fallait que les fruits fussent comnle pénétrés des saveurs, afin qu'on les mangeât avec plaisir. Il fallait que la douleur se rapportât au doigt piqué, afin que la vivacité du sentiment nous appliquât à nous retirer. Il y a donc dans cet ordre établi de Dieu une sagesse infinie. J'y consens, je n'en puis douter. Mais j'y trouve en même temps un très-grand désordre, et qui me parait indigne de la sagesse et de la bonté de notre Dieu; car enfin cet ordre est pour nous malheureuses créatures une source fécondé d'erreurs, et la cause inévitable des plus grands maux qui accompagnent la vie. On me pique le bout du doigt, et je souffre : je suis malheureux; je suis incapable de penser aux vrais biens ; mon âme ne peut s'appliquer qu'à mon doigt offensé, et elle est toute pénétrée de douleur. Quelle étrange misère ! Un esprit dépendre d'un corps, et à cause de lui perdre de vue la vérité! Être partagé, que dis-jel être plus occupé de son doigt que de son vrai bien !

ÇUATRIEME ENTBETIEN. g 7

Quel désordre, Théodore ! Il y a là assurément quelque mystère. Je vous prie de me le développer.

XVIT. Théodore. — Oui, sans doute, il y a là du mystère. Que les philosophes, mon cher Ariste, sont obligés à la religion ; car il n'y a qu'elle qui les puisse tirer de rembarras où ils se trouvent ! Tout parait se contredire dans*la conduite de Dieu, et rien n'est plus uniforme. Le bien et le mal, je parle du mal physique, n'ont point deux principes différents. C'est le même Dieu qui fait tout par les mêmes lois. Mais le péché fait que Dieu, sans rien changer de ses lois, devient pour les pécheurs le juste vengeur de leurs crimes. Je ne puis vous dire présentement tout ce qui serait nécessaire pour éclaircir à fond cette matière. Mais voici en peu de mots le dénoûmentde votre difficulté.

Dieu est sage. Il juge bien de toutes choses. Il les estime à proportion qu'elles sont estimables. Il les aime à proportion qu'elles sont aimables. En un mot, Dieu aime l'ordre invinciblement. Il le suit inviolablement. Il ne peut se démentir. Il ne peut pécher. Or, les esprits sont plus estimables que les corps. Donc (prenez garde à ceci), quoique Dieu puisse unir les esprits aux corps, il ne peut les y assujettir. Que la piqûre me prévienne et m'avertisse, cela est juste et conforme à l'ordre ; mais qu'elle m'afflige et me rende malheureux, qu'elle m'occupe malgré moi, qu'elle trouble mes idées, qu'elle m'empêche de penser aux vrais biens, certainement c'est un désordre. Gela est indigne de la sagesse et de la bonté du Créateur. C'est ce que la raison me fait voir évidemment. Cependant l'expérience me convainc que mon esprit dépend de mon corps. Je sou£fre, je suis malheureux, je suis incapable de penser quand on me pique. Il m'est impossible d'en douter. Voilà donc une contradiction manifeste entre la certitude de l'expérience et l'évidence de la raison.

88 ENTRETIENS SUR lA MÉTAPHYSIQUE.

Mais en voici le dénoûment; c'est que l'esprit de rhomme a perdu devant Dieu sa dignité et son excellence. C'est que nous ne sommes plus tels que Dieu nous a faits. C'est que nous naissons pécheurs et corrompus, dignes de la colère divine, et tout à fait indignes de penser à Dieu, de l'aimer, de l'adorer, de jouir de lui. Il ne veut plus être notre bien ou 'la cause de notre félicité ; et s'il est encore la cause de notre être, s'il ne nous anéantit pas, c'est que sa clémence nous prépare un réparateur par qui nous aurons accès auprès de lui, société avec lui, communion des vrais biens avec lui, selon le décret éternel par lequel il a résolu de réunir toutes choses dans notre divin chef, l'Homme-Dieu, prédestiné avant tous les temps pour être le fondement* l'architecte, la victime, et le souverain prêtre du temple spirituel que la majesté divine habitera éternellement. Ainsi la raison dissipe cette contradiction terrible et qui vous a si fort' ému. Elle nous fait clairement comprendre les vérités les plus sublimes. Mais c'est parce que la foi nous conduit à l'intelligence, et que par son autorité elle change nos doutes et nos soupçons incertains et embarrassants en conviction et en certitude.

XVIII. Demeurez donc ferme, Ariste, dans cette pensée que la raison fait naître en vous, que l'Être infiniment parfait suit toujours Tordre immuable comme sa loi, et qu'ainsi il peut bien unir le plus noble au moins noble, l'esprit au corps; mais qu'il ne peut l'y assujettir, qu'il ne peut le priver de la liberté et de l'exercice de ses plus excellentes fonctions, pour l'occuper malgré lui, et par la plus cruelle des peines, à perdre de vue son souverain bien pour la plus vile des créatures. Et concluez de tout cela qu'avant le péché il y avait en faveur de l'homme des exceptions dans les lois de l'union de l'âme et du corps. Ou plutôt concluez-en

QUATRIÈME ENTKETIEN. 89

qu'il y avait une loi, qui a été abolie, par laquelle la volonté de Thomme était la cause occasionnelle de cette disposition du cerveau, dans laquelle Tâme est à couvert de l'action des objets, quoique le corps en soit frappé, et qu'ainsi elle n'était jamais interrompue maigré elle dans ses méditations et dans ses extases. Ne sentez-vous pas en vous-même quelques restes de cette puissance, lorsque vous êtes fortement appliqué, et que la lumière de la vérité vous pénètre et vous réjouit? Apparemment le bruit, les couleurs, les odeurs, et les autres sentiments moins pressants et moins vifs ne vous interrompent presque plus. Mais vous n'êtes pas supérieur à la douleur : vous la trouvez incommode malgré tous vos efforts d'esprit. Je parlé de vous, Ariste, par moi-même. Mais pour parler juste de l'homme innocent et fait à l'image de Dieu, il faut consulter les idées divines de l'ordre immuable. C'est là que se trouve le modèle de l'homme parfait, tel qu'était notre père avant son péché. Nos sens troublent nos idées et fatiguent notre attention. Mais en Adam ils l'avertis- -saient avec respect. Ils se taisaient au moindre signe. Ils cessaient môme de l'avertir à l'approche de certains objets, lorsqu'il le souhaitait ainsi. Il pouvait manger sans plaisir, regarder sans voir, dormir sans rêver à tous ces vains fantômes qui nous inquiètent l'esprit et qui troublent notre repos*. Ne regardez point cela comme des paradoxes. Consultez la raison, et ne jugez point sur ce que vous sentez dans un corps déréglé, de l'état du premier homme, en qui tout était conforme à l'ordre immuable que Dieu suit inviolablement. Nous sommes pécheurs, et je parle de l'homme innocent. L'ordre ne permet pas que l'esprit soit privé de la liberté de ses pensées lorsque le corps répare ses forces dans le som-

1 Van-Helniont, Imngo Dei,

Si E5TBETIE1IS SUR LA META PHYSIQUE.

meil. L'homme juste pensait donc en ce temps, et en tout autre, à ce qu'il voulait. Mais l'homme deyenu pécheur n'est plus digne qu'il y ait à cause de lui des exceptions dans les lois de la nature. Il mérite d'être dépouillé de sa puissance sur une nature inférieure, s'étant rendu par sa rébellion la plus méprisable des créatures, non-seulement digne d'être égalé au néant, mais d'être réduit dans un état qui soit pour lui pire que le néant. XIX. Ne cessez donc point d'admirer la sagesse, et l'ordre merveilleux des lois de l'union de l'àme et du corps, par lesquelles nous avons tant de divers sentiments des objets qui nous environnent. Elles sont tressages. Elles nous étaient même avantageuses en tous sens en les considérant dans leur institution ; et il est très-juste qu'elles subsistent après le péché, . quoiqu'elles aient des suites fâcheuses ; car l'uniformité de la conduite de Dieu ne doit pas dépendre de l'irrégularité de la nôtre. Mais il n'est pas juste, après la rébellion de l'homme, que son corps lui soit parfaitement soumis. Il ne le doit être qu'autant que cela est nécessaire au pécheur pour conserver quelque temps sa misérable vie, et pour perpétuer le genre humain jusqu'à la consommation de l'ouvrage, dans lequel sa postérité doit entrer par les mérites et la puissance du réparateur à venir; car toutes ces générations qui s'entre-suivent, toutes ces terres qui se peuplent d'idolâtres, tout l'ordre naturel de l'univers qui se conserve, n'est que pour fournir abondamment à Jésus-Ghrist les matériaux nécessaires à la construction du temple étemel. Un jour viendra que les descendants des peuples les plus barbares seront éclairés de la lumière de l'Évangile, et qu'ils entreront en foule dans l'Église des prédestinés. Nos pères sont morts dans l'idolâtrie, et nous connaissons le vrai Dieu et notre adorable Sauveur. Le bras du Seigneur n'est point raccourci. Sa

puissance s'étendra sur les nations les plus éloignées ; et peut-être que nos neveux retomberont dans les ténèbres lorsque la lumière éclairera le nouveau monde. Mais recueillons, Ariste, en peu de mots les principales choses que je viens de vous dire, afin que vous les reteniez sans peine, et que vous en fassiez le sujet de vos méditations.

XX. L'homme est composé de deux substances, esprit et corps. Ainsi, il a deux sortes de biens tout différents à distinguer et à rechercher, ceux de l'esprit et ceux du corps. Dieu lui a aussi donné deux moyens très-sûrs pour discerner ces différents biens, la raison pour le bien de Tesprit, les sens pour le bien du corps, l'évidence et la lumière pour les vrais biens, Tinstinct confus pour les faux biens. J'appelle les biens du corps de faux biens, ou des biens trompeurs, parce qu'ils ne sont point tels qu'ils paraissent à nos sens; et que, quoiqu'ils soient bons par rapport à la conservation de la vie, ils n'ont point en propre l'efficace de leur bonté : ils ne l'ont qu'en conséquence des volontés divines ou des lois naturelles, dont ils sont les causes occasionnelles. Je ne puis maintenant m'expliquer plus clairement. Or, il était à propos que l'esprit sentît comme dans les corps les qualités qu'ils n'ont pas, afin qu'il voulût bien, non les aimer ou les craindre, mais s'y unir ou s'en séparer selon les besoins pressants de la machine, dont les ressorts délicats demandent un gardien vigilant et prompt. Il fallait que l'esprit reçût une espèce de récompense du service qu'il rend à un corps que Dieu lui ordonne de conserver, afin de l'intéresser dans sa conservation. Gela est cause maintenant de nos erreurs et de nos préjugés. Cela est cause que, non contents de nous unir à certains corps et de nous séparer des autres, nous sommes assez stupides pour les aimer ou les craindre. En un mot, cela est

cause de la corruption de notre cœur, dont tous les mouvements doivent tendre vers Dieu, et de l'aveuglement de notre esprit, dont tous les jugements ne se doivent arrêter qu'à la lumière. Mais prenons-y garde, et nous verrons que c'est parce que nous ne faisons pas de ces deux moyens dont je viens de parler, l'usage pour lequel Dieu nous les a donnés ; et qu'au lieu de consulter la raison pour découvrir la vérité, au lieu de ne nous rendre qu'à l'évidence qui accompagne les idées claires, nous nous rendons à un instinct confus et trompeur, qui ne parle juste que pour le bien du corps. Or, c'est ce que le premier homme ne faisait pas avant son péché ; car sans doute il ne confondait pas les modalités dont l'esprit est capable avec celles de l'étendue. Ses idées alors n'étaient point confuses, et ses sens parfaitement soumis ne l'empêchaient point de consulter la raison.

XXÏ. L'esprit maintenant est aussi bien puni que récompensé par rapport au corps. Si on nous pique, nous en souffrons, quelque effort que nous fassions pour n'y point penser. Gela est vrai. Mais, comme je vous ai dit, c'est qu'il n'est pas juste qu'il y ait en faveur d'un rebelle des exceptions dans les lois de la nature, ou plutôt que nous ayons sur notre corps un pouvoir que nous ne méritons pas. Qu'il nous suffise que, par la grâce de Jésus-Christ, les misères auxquelles nous sommes assujettis aujourd'hui seront demain le sujet de notre triomphe et de notre gloire. Nous ne sentons point les vrais biens. La méditation nous rebute. Nous ne sommes point naturellement touchés de quelque plaisir prévenant dans ce qui perfectionne notre esprit. C'est que le vrai bien mérite d'être aimé uniquement par raison. Il doit être aimé d'un amour de choix, d'un amour éclairé, et non de cet amour aveugle qu'inspire l'instinct. Il mérite bien notre application et nos soins.

QUA.TBIEHE ENTRETIEN. 93

Il n'a pas besoin, comme les corps, de qualités empruntées pour se rendre aimable à ceux qui le connaissent parfaitement; et s'il faut maintenant, pour l'aimer, que nous soyons prévenus de la délectatioa spirituelle, c'est que nous sommes faibles et corrompus; c'est que la concupiscence nous dérègle^ et que pour la vaincre il faut que Dieu nous inspire une autre concupiscence toute sainte ; c'est que, pour acquérir l'équilibre d'une liberté parfaite, puisque nous avons un poids qui nous porte vers la terre, il nous faut un poids contraire qui nous relève vers le ciel.

XXII. Rentrons donc incessamment en nous-mêmes, naon cher Ariste, et tâchons de faire taire non-seulement nos sens, mais encore notre imagination et nos passions. Je ne vous ai parlé que des sens, parce que c'est d'eux que l'imagination et les passions tirent tout ce qu'elles ont de malignité et de force. Généralement tout ce qui vient à l'esprit par le corps uniquement en conséquence des lois naturelles n'est que pour le corps. N'y ayons donc point d'égard. Mais suivons la lumière de la raison, qui doit conduire les jugements de notre esprit et régler les mouvements de notre cœur. Distinguons l'âme et le corps, et les modalités toutes différentes dont ces deux substances sont capables, et faisons souvent quelque réflexion sur l'ordre et la sagesse admirables des lois générales de leur union. C'est par de telles réflexions qu'on acquiert la connaissance de soi-même, et qu'on se délivre d'une infinité de préjugés. C'est par là qu'on apprend à connaître l'homme ; et nous avons à vivre parmi les hommes et avec nousmêmes. C'est par là que tout l'univers paraît à notre esprit tel qu'il est, qu'il parait, dis-je, dépouillé de mille beautés qui nous appartiennent uniquement, mais avec des ressorts et des mouvements qui nous font admirer la sagesse de son auteur. Enfin c'est par là, ainsi que

94 • ENTRETIENS SCR LA HÉTAPQTSKjUE.

VOUS venez de voir, qu'on reconnaît sensiblement, nonseulement la corruption de la nature et la nécessité d'un médiateur, deux grands principes de notre foi, mais encore une infinité d'autres vérités essentielles à la religion et à la morale. Continuez donc, Ariste, de méditer comme vous avez déjà commencé, et vous verrez la vérité de ce que je vous dis. Vous verrez que le métier des méditatifs devrait être celui de toutes les personnes raisonnables.

Ariste. ^ Que ce mot de méditatifs me donne maintenant de confusion, maintenant que je comprends en partie ce que vous venez de me dire, et que j'en suis tout pénétré ! Je vous ai cru, Théodore, dans une espèce d'illusion, par le mépris aveugle que j'avais pour la raison. Il faut que je vous aie traité de méditatif, et quelques-uns de vos amis. Je trouvais de l'esprit et de la finesse dans cette sotte raillerie ; et je pense que vous sentez bien ce qu'on prétend dire par là. Je vous proteste néanmoins que je ne voulais pas qu'on le crût de vous, et que j'ai bien empêché le mauvais effet de ce terme de raillerie par des éloges sérieux, et que j'ai toujours crus très-véritables.

Théodore. — J'en suis persuadé, Ariste. Vous vous êtes un peu diverti à mes dépens. Je m'en réjouis. Mais je pense qu'aujourd'hui vous ne serez pas fort fâché d'apprendre qu'il vous en a plus coûté qu'à moi. Savezvous bien qu'il y avait dans la compagnie un de ces méditatifs, qui, dès que vous fûtes sorti, se crut obligé, non de me défendre moi, mais l'honneur de la raison universelle que vous aviez offensée en détournant les esprits de la consulter? D'abord que parla le méditatif, tout le monde se souleva en votre faveur. Mais après qu'il eut essuyé quelques railleries et les airs méprisants qu'inspire l'imagination révoltée contre la raison, il plaida si bien sa cause, que l'imagination succomba.

QUATU]£ME £NTH£TJ£N. 95

Onne VOUS railla point, Ariste. Le méditatif parut affligé de votre aveuglement. Pour les autres, ils furent émus de quelque indignation. De sorte que, si vous étiez encore dans le même esprit, vous en êtes fort éloigné, je ne vous conseillerais pas d'aller chez Philandre débiter des plaisanteries et des lieux communs contre la raison, pour rendre méprisables les taciturnes méditatifs.

Abiste. — Le croiriez-vous, Théodore I Je sens une secrète joie de ce que vous m'apprenez là. On a remédié bientôt au mal que je craignais d'avoir fait. Mais à qui est-ce que j'en ai l'obligation ? N'est-ce pasà Théotime ?

Théodore. — Vous le saurez lorsque je serai bien convaincu que votre amour pour la vérité sera assez grand pour s'étendre jusqu'à ceux à qui vous avez une obligation un peu ambiguë.

Ariste. — Cette obligation n'est point ambiguë. Je vous proteste que si c'est Théotime, je l'en aimerai et je l'en estimerai davantage; car, à mesure que je médite, je sens augmenter l'inclination que j'ai pour ceux qui recherchent la vérité, pour ceux que j'appelais méditatifs lorsque j'étais assez insensé pour traiter de visionnaires ceux qui rendent à la raison les assiduités qui lui sont dues. Obligez-moi donc de me dire qui est cet honnête homme qui voulut bien m'épargner la confusion que je méritais, et qui soutint si bien l'honneur de la raison sans me tourner en ridicule. Je le veux avoir pour ami. Je veux mériter ses bonnes grâces; et si je n'en puis venir à bout, je veux du moins qu'il sache que je ne suis plus ce que j'étais.

Théodore. — Bien donc, Ariste, il le saura. Et si vous voulez être du nombre des méditatifs, je vous promets qu'il sera aussi du nombre de vos bons amis. Méditez, et tout ira bien. Vous le gagnerez bientôt lorsqu'il vous verra de l'ardeur pour la vérité, de la soumission pour la foi, et un profond respect pour notre maître commun.

De Tusage des sens dans les sciences. Il y a dans nos sentiments idée claire et sentiment confus. L'idée n'appartient point au sentiment. C'est ridée qui éclaire l'esprit, et le sentiment qui l'applique et le rend attentif; car c'est par le sentiment que l'idée intelligible devient sensible.

Ariste. — J*ai bien fait du chemin, Théodore, depuis que vous m'avez quitté. J'ai bien découvert du pays. J'ai parcouru en général tous les objets de mes sens, conduit, ce me semble, uniquement par ma raison. Je ne fus jamais plus surpris, quoique déjà un peu accoutumé à ces nouvelles découvertes. Bon Dieu ! que j'ai reconnu de pauvretés dans ce qui me paraissait il y a deux jours d'une magnificence achevée ; mais que de sagesse, que de grandeur, que de merveilles dans tout ce que le monde méprise I L'homme qui ne voit que par les yeux est assurément un étranger au milieu de son pays. Il admire tout, et ne connaît rien : trop heureux si ce qui le frappe ne lui donne point la mort* Perpétuelles illusions de la part des objets sensibles : tout nous trompe, tout nous empoisonne, tout ne parle à l'âme que pour le corpsi La raison seule ne déguise rien. Que je suis content d'elle, et que je le suis de vous^ de m'avoir appris à la consulter, de m'avoir élevé au-dessus de mes sens et de moi-môme pour contem* pler sa lumière î J'ai reconnu très-clairement, Ce me semble, la vérité de tout ce que vous m'avez dit. Oui^

Théodore^ que j'aie le plaisir de vous le dire, l'esprit de l'homme n'est que ténèbres; ses propres modalités ne réclairent point ; sa substance, toute spirituelle qu'elle est, n'a rien d'intelligible ; ses sens, son imagination, ses passions le séduisent à tous moments. C'est aujour- 'd'hui que je crois pouvoir vous assurer que je suis pleinement convaincu. Je vous parle avec la confiance que me donne la vue de la vérité. Éprouvez-moi, et voyez s'il n'y a point dans mon fait un peu trop de témérité.

I. Théodore. — Je crois, Ariste, ce que vous me dites; car je suis persuadé qu'une heure de méditation sérieuse peut mener bien loin un esprit tel que le vôtre. Néanmoins, pour m'assurer davantage du progrès que vous avez fait, répondez-moi. Vous voyez cette ligne A B. Qu'elle soit divisée en deux parties au point C, ou ailleurs. Je vous prouve que le carré de la toute est égal aux carrés de chaque partie, et à deux parallélogrammes faits sur ces deux parties.

Ariste. — Que prétendez-vous par là? Qui ne sait que c'est la même chose de multiplier un tout, ou toutes les parties de ce tout?

Théodore. — Vous le savez. Mais supposons que vous ne le sachiez pas. Je prétends le démontrer à vos yeux^ et vous prouver par là que vos sens vous découvrent clairement la vérité*

Ariste. — Voyons»

Théodore. — Voyez fixement : c'est tout ce que je vous demande. Sans que vous rentriez en vous-*même pour consulter la raison, vous allez découvrir une vérité évidente. A B D Ë est le carré de A B* Or, ce carré est égal à tout ce qu'il renferme. Il est égal à lui-même. Donc il est égal aux deux autres carrés de chaque partie, m et n, et aux deux parallélogrammes faits sur ces parties A G et G B.

Ariste. — Gela saute aux yeux.

EM'RKTIENS SUH LA HÉTAXMIYSIQUE.

Théodore. — Fort bien. Mais de plus, cela est évident . Donc il y a des vérités évidentes qui sautent aux

rit

aL

yeux. Ainsi nos sens nous apprennent évidemment des vérités.

Ariste. — Voilà une belle vérité, et bien difficile à découvrir 1 N'avez-vous que cela à dire pour défendre l'honneur des sens ?

Théodore. — Vous ne répondez pas, Ariste. Ce n'est pas la raison qui vous inspire cette défaite; car, je vous prie, n'est-ce pas une vérité évidente que vos sens viennent de vous apprendre?

Ariste. — Rien n'est plus facile.

Théodore. — C'est que nos sens sont d'excellents maîtres. Ils ont des manières aisées de nous apprendre la vérité. Mais la raison avec ses idées claires nous laisse dans les ténèbres. Voilà, Ariste, ce qu'on vous répondra. Prouvez à un ignorant, vous dira-t-on, que le carré, par exemple, de 10 est égal aux deux carrés de 4 et de 6, et à deux fois le produit de 4 par 6. Ces idées-là de nombres sont claires ; et cette vérité à prouver est la même en nombres intelligibles que s'il était question d'une ligne exposée à vos yeux, qui

aurait dix pouces, par exemple, et divisée entre 4 et 6. Et cependant vous verrez qu'il y aura quelque difficulté à la faire comprendre, parce que ce principe, que c'est la même chose de multiplier un nombre par luimême, ou d'en multiplier toutes les parties séparément par elles-mêmes, n'est pas si évident qu'un carré est égal à toutes les figures qu'il contient. Et c'est ce que vos yeux vous apprennent, comme vous venez de le voir.

II. Mais si vous trouvez que le théorème que vos yeux vous ont appris est trop facile, en voici un autre plus difficile. Je vous prouve que le carré de la diagonale d'un carré est double de celui des côtés. Ouvrez les yeux, c'est tout ce que je vous demande.

Regardez la figure que je trace sur ce papier. Vos yeux, Ariste, ne vous disent-ils pas que tous ses triangles a, ô, c, d, e, f, g, A, «, que je suppose, et que vous voyez avoir chacun un angle droit et deux lignes égales, sont égaux entre eux ? Or, vous voyez que le carré fait sur la diagonale A B a quatre de ces triangles, et que les carrés faits sur les côtés n'en ont que deux. Donc le grand carré est double des autres.

Ariste. — Oui, Théodore. Mais vous raisonnez.

tOO ENTRETIENS SUR LA METAPHYSIQUE.

Théodore. — Je raisonne I Je regarde, et je vois ce que je vous dis. Je raisonne, si vous voulez, maïs c'est sur le témoignage fidèle de mes sens. Ouvrez seulement les yeux et regardez ce que je vous montre. Ce triangle d égal à e, et e égal à b; et de Tautre part d égal à / et /*égal à g. Donc le petit carré est égal à la moitié du grand. C'est la même chose de l'autre côté. Cela saute aux yeux, comme vous dites. Il suffit, pour découvrir cette vérité, de regarder fixement cette figure, en comparant par le mouvement des yeux les parties qui la composent. Donc nos sens peuvent nous apprendre la vérité.

Ariste. — Je vous nie cette conséquence, Théodore, Ce ne sont point nos sens, mais la raison jointe à nos sens, qui nous éclaire, et qui nous découvre la vérité. N'apercevez-vous pas que, dans la vue sensible que nous avons de cette figure, il se trouve en même temps que l'idée claire de l'étendue est jointe au sentiment confus de couleur qui nous touche ? Or, c'est de l'idée claire de l'étendue, et non du blanc etdu noir qui la rendent sensible, que nous découvrons les rapports en quoi consiste la vérité ; de l'idée claire, dis-je, de l'étendue que renferme la raison, et non du blanc et du noir, qui ne sont que des sentiments ou des modalités confuses de nos sens, dont il n'est pas possible de découvrir les rapports. Il y a toujours idée claire et sentiment confus dans la vue que nous avons des objets sensibles : l'idée qui représente leur essence, et le sentiment qui nous avertit de leur existence ; l'idée qui nous fait connaître leur nature, leurs propriétés, les rapports qu'ils ont ou qu'ils peuvent avoir entre eux ; en un mot, la vérité, et le gentiment qui nous fait sentir leur différence et le rapport qu'ils ont à la commodité et à la conservation de la vie.

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