‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 27 sur 33 · III. Théodore. — Je reconnais à cette réponse que · texte numérisé non relu

III. Théodore. — Je reconnais à cette réponse que

VOUS avez bien couru du pays depuis hier. Je suis content de vous, Ariste. Mais, je vous prie, cette couleur que voici sur ce papier n'est-elle pas étendue ellemôme ? Certainement je la vois telle. Or, si cela est, je pourrai clairement découvrir les rapports de ses parties sans penser à cette étendue que renferme la raison. L'étendue de la couleur me suffira pour apprendre la physique et la géométrie.

Ariste. — Je vous nie, Théodore, que la couleur soit étendue. Nous la voyons étendue, mais nos yeux nous trompent, car l'esprit ne comprendra jamais queTétendue appartienne à la couleur. Nous voyons comme étendue cette blancheur, mais c'est que nous la rapportons à de l'étendue, à cause que c'est par ce sentiment de l'âme que nous voyons ce papier ; ou plutôt c'est que l'étendue intelligible touche l'âme, et la modifie dételle façon, et par là cette étendue intelligible lui devient sensible. Quoi, Théodore ! direz-vousque ladouleurestétendue, à cause que lorsqu'on a la goutte ou quelque rhumatisme, on la sent comme étendue? Direz-vousque le son estétendu, àcause qu'on l'entend remplir tout l'air? Direz-vous que la lumière est répandue dans ces grands espaces, à cause que nous les voyons tout lumineux ? Puisque ce ne sont là que des modalités ou des sentiments de l'âme, et que l'âme ne tire point de son fonds l'idée qu'elle a de l'étendue, toutes ces qualités se rapportent à l'étendue et la font sentir à l'âme, mais elles ne sont nullement étendues.

IV. Théodore. — Je vous avoue, Ariste, que la couleur, aussi bien que la douleur, n'est point étendue localement ; car puisque l'expérience apprend qu'on sent la douleur dans un bras qu'on n'a plus, et que la nuit en dormant nous voyons des couleurs comme répandues sur des objets imaginaires, il est évident que ce ne sont là que des sentiments ou des modalités de

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Tâme, qui certainement ne remplit pas tous les lieux qu'elle voit, puisqu'elle n'en remplit aucun, et que les modalités d'une substance ne peuvent être où cette substance n'est pas. Gela est incontestable. La douleur ne peut êlre localement étendue dans mon bras^ ni les couleurs sur les surfaces des corps. Mais pourquoi ne voulez-vous pas qu'elles soient, pour ainsi dire, sensiblement étendues, de môme que l'idée des corps, l'étendue intelligible, Test intelligiblement? Pourquoi ne voulez- vous pas que la lumière que je vois en me pressant le coin de l'œil ou autrement ne porte pas avec elle l'espace sensible qu'elle occupe ? Pourquoi voulezvous qu'elle se rapporte à l'étendue intelligible? En un mot, pourquoi voulez-vous que ce soit l'idée ou l'archétype des corps qui touche l'âme lorsqu'elle voit ou qu'elle sent les qualités sensibles comme répandues, dans les corps ?

Ariste. — C'est qu'il n'y a que l'archétype des corps qui puisse me représenter leur nature, que la raison universelle qui puisse m'éclairer par la manifestation de ses idées. La substance de l'âme n'a rien de commun avec la matière. L'esprit ne renferme point les perfections de tous les êtres qu'il peut connaître. Mais il n'y a rien qui ne participe à l'élre divin. Ainsi Dieu voit en lui-même tontes choses. Mais l'âme ne peut les voir en elle. Elle ne peut les découvrir que dans la raison divine et universelle. Donc l'étendue que je vois ou que je sens ne m'appartient pas. Autrement je pourrais en me contemplant connaître les ouvrages de Dieu ; je pourrais, en considérant attentivement mes propres modalités, apprendre la physique et plusieurs autres sciences qui ne consistent que dans la connaissance des rapports de l'étendue, comme vous le savez bien. En un mot, je serais ma lumière à moi-môme : ce que je ne puis penser sans quelque espèce d'horreur. Mais

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je VOUS prie, Théodore, d'éclaircir la difficulté que vous me faites.

V. Théodore. —Il est impossible de réclaircir directement. Il faudrait pour cela que l'idée ou l'archétype de Tâme nous fût découvert. Nous verrions alors clairement que la couleur, la douleur , la saveur, et les autres sentiments de l'âme, n'ont rien de commun avec rétendue que nous sentons jointe avec eux. Nous verrions intuitivement qu'il y a autant de différence entre l'étendue que nous voyons et la couleur qui nous la rend visible qu'entre les nombres, par exemple, l'infini, ou telle autre idée intelligible qu'il vous plaira, et la perception que nous en avons; et nous verrions en même temps que nos idées sont bien difiérentes de nos perceptions ou de nos sentiments : vérité que nous ne pouvons découvrir que par de sérieuses réflexions, que par de longs et de difficiles raisonnements.

Mais pour vous prouver indirectement que nos sentiments ou nos modalités ne renferment point l'idée de rétendue à laquelle ils se rapportent, supposons que vous regardiez la couleur de votre main et que vous y sentiez en môme temps quelque douleur, vous verriez comme étendue la couleur de cette main, et vous en sentiriez en môme temps la douleur comme étendue. N'en demeurez-vous pas d'accord ?

Ariste. — Oui, Théodore. Et môme, si je la touchais, je la sentirais encore comme étendue ; et si je la trempais dans de l'eau chaude ou froide, je sentirais la cha leur et la froideur comme étendues.

Théodore. — Prenez donc garde. La douleur n'est pas la couleur, la couleur n'est pas la chaleur, ni la chaleur la froideur. Or, l'étendue de la couleur, que vous voyez en regardant votre main, est la même que celle de la douleur, de la chaleur, de la froideur que vous pouvez y sentir. Donc cette étendue n'est ni à la

couleur, ni à la douleur, ni à aucun autre de vos sentiments ; car vous sentiriez autant de diverses étendues que vous avez de divers sentiments, si nos sentiments étaient étendus par eux-mêmes, comme ils nous paraissent ; ou si l'étendue colorée que nous voyons n'était qu'un sentiment de l'âme, tel qu'est la couleur, ou la douleur, ou la saveur, ainsi que se Timaginent ceux d'entre les cartésiens qui savent bien qu'on ne voit pas les objets en eux*mêmes. C'est donc, Ariste, une seule et unique étendue qui nous affecte diversement, qui agit dans notre âme, et qui la modifie par la couleur, la chaleur, la douleur, etc. Or, ce ne sont point les corps que nous regardons qui nous affectent de ces divers sentiments ; car nous voyons souvent des corps qui ne sont point. Et il est même évident que les corps ne peuvent agir sur l'esprit, le modifier, l'éclairer, le rendre heureux et malheureux par des sentiments agréables et désagréables. Ce n'est point l'âme non plus qui agit sur elle-même, et qui se modifie par la douleur, la couleur, etc. Gela n'a pas besoin de preuves après tout ce que nous avons dit. C'est donc l'idée ou l'archétype des corps qui nous affecte diversement. Je veux dire que c'est la substance intelligible de la raison qui agit dans notre esprit par son efficace toute-puissante, et qui le touche et le modifie de couleur, de saveur, de douleur, par ce qu'il y a en elle qui représente les corps.

Il ne faut donc pas être surpris, mon cher Ariste, que vous puissiez apprendre quelques vérités évidentes par le témoignage de vos sens. Car quoique la substance de l'âme ne soit pas intelligible à l'âme même, et que ses modalités ne puissent l'éclairer, ces mêmes modalités étant jointes à l'étendue intelligible qui est l'archétype des corps, et rendant sensible cette étendue, elles peuvent nous en montrer les rapports, -en quoi

consislent les vérités de la géométrie et de la physique, Mais il est toujours vrai de dire que l'âme n'est point à elle-même sa propre lumière, que ses modalités ne sont que ténèbres, et qu'elle ne découvre les vérités exactes que dans les idées que renferme la raison.

VI. Ariste. — Je comprends, ce me semble, ce que vous me dites. Mais, comme cela est abstrait, je le méditerai à loisir. Ce n'est point la douleur ou la couleur par elle-même qui m'apprend les rapports que les corps ont entre eux. Je ne puis découvrir ces rapports que dans l'idée de l'étendue qui les représente; et cette idée, quoique jointe à la couleur ou à la douleur, senti* ments qui la rendent sensible, n'en est point une modalité. Cette idée ne devient sensible ou ne se fait sentir que parce que la substance intelligible de la raison agit dans l'âme, et lui imprime une telle moda* lité ou un tel sentiment; et par là elle lui révèle, pour ainsi dire, mais d'une manière confuse, que tel corps existe ; car lorsque les idées des corps deviennent sensibles, elles nous font juger qu'il y a des corps qui agissent en nous : au lieu que, lorsque ces idées ne sont qu'intelligibles, nous croyons naturellement qu'il n'y a rien hors de nous qui agisse sur nous ; dont la raison est, ce me semble, qu'il dépend de nous de pensera Tétendue, et qu'il ne dépend pas de nous de la sentir ; car sentant l'étendue malgré nous, il faut bien qu'il y ait quelque autre chose que nous qui nous en imprime le sentiment. Or, nous croyons que cette autre chose n'est que ce que nous sentons actuellement : d'où nous jugeons que ce sont les corps qui nous environnent qui causent en nous le sentiment que nous en avons, en quoi nous nous trompons toujours; et nous ne doutons point que ces corps n'existent, en quoi nous nous trompons souvent. Mais comme nous pensons aux corps, et que nous les imaginons lorsque

nous le voulons, nous jugeons que ce sont nos volontés qui sont la cause véritable des idées que nous en avons alors ou des images que nous nous en formons. Et le sentiment intérieur que nous avons de Teffort actuel de notre attention nous confirme dans cette fausse pensée. Quoique Dieu seul puisse agir en nous et nous éclairer, comme son opération n'est point sensible, nous attribuons aux objets ce qu'il fait en nous sans nous, et nous attribuons à notre puissance ce qu'il fait en nous indépendamment de nos volontés. Que pensezvous, Théodore, de cette réflexion?

VII. Théodore. — Elle est fort judicieuse, Ariste, et part d'un méditatif. Mais revenons à la démonstration sensible que je vous ai donnée de l'égalité qu'il y a entre le carré de la diagonale d'un carré, et les deux carrés des côtés. Et prenons garde que cette démonstration ne tire son évidence et sa généralité que de l'idée claire et générale de l'étendue, de la droiture et de l'égalité des lignes, des angles, des triangles, et nullement du blanc et du noir qui rendent sensibles et particulières toutes ces choses, sans les rendre par ellesmêmes plus intelligibles ou plus claires. Prenez garde qu'il est évident par ma démonstration que généralement tout carré fait sur la diagonade d'un carré est égal aux deux carrés des côtés, mais qu'il n'est nullement certain que ce carré particulier que vous voyez de vos yeux soit égal aux deux autres ; car vous n'êtes pas même certain que ce que vous voyez soil carré, que telle ligne, tel angle soit droit. Les rapports que votre esprit conçoit entre les grandeurs ne sont pas les mêmes que ceux de ces figures. Prenez garde enfin que bien que nos sens ne nous éclairent point l'esprit par euxmêmes, comme ils nous rendent sensibles les idées que nous avons des corps, ils réveillent notre attention, et par là ils nous conduisent indirectement à rintelli-

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gence de la vérité ; de sorte que nous devons faire usage de nos sens dans l'étude de toutes les sciences qui ont pour objet les rapports de l'étendue, et ne point craindre qu'ils nous engagent dans Terreur, pourvu que nous observions exactement ce précepte de ne juger des choses que sur les idées qui les représentent, et nullement sur les sentiments que nous en avons ; précepte de la dernière importance, et que nous ne devons jamais oublier.

VIII. Ariste. — Tout cela est exactement vrai, Théodore, et c'est ainsi que je l'ai compris depuis que j'y ai sérieusement pensé*. Rien n'est plus certain que nos modalités ne sont que ténèbres, qu'elles n'éclairent point l'esprit par elles-mêmes, qu'on ne connaît point clairement tout ce qu'on sentie plus vivement. Ce carré que voici n'est point tel que je le vois. Il n'est point de la grandeur que je le vois. Vous le voyez certainement plus grand ou plus petit que je ne le vois.La couleur dont je le vois ne lui appartient point. Peut-être le voyezvous d'une autre couleur que moi. Ce n'est point proprement ce carré que je vois. Je juge qu'il est tracé sur ce papier ; et il n'est pas impossible qu'il n'y ait ici ni carré ni papier, aussi bien qu'il est certain qu'il n'y a point ici de couleur. Mais quoique mes yeux me fassent maintenant tant de rapports faux ou douteux touchant ces figures tracées sur ce papier, cela n'est rien en comparaison des illusions de mes autres sens. Le témoignage de mes yeux approche souvent de la vérité. Ce sens peut aider l'esprit à la découvrir. Il ne déguise pas entièrement son objet. En me rendant attentif, il me conduit à l'intelligence. Mais les autres sens sont si faux, qu'on est toujours dans l'illusion lorsqu'on s'y laisse conduire. Ce n'est pas néanmoins que nos yeux

1 Voy. le liv. I de la Rech. de la Vérité, et la Réponse au livre des Vraies et des Fausses idées»

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nous soient donnés pour découvrir les vérités exactes de la géométrie et de la physique. Ils ne nous sont donnés que pour éclairer tous les mouvements de notre corps par rapport à ceux qui nous environnent, pour la commodité et la conservation de la vie ; et il est nécessaire pour la conserver que nous ayons des objets sensibles quelque espèce de connaissance qui approche un peu de la vérité. C'est pour cela que nous avons, par exemple, tel sentiment de grandeur de tel corps à telle distance ; car si tel corps était trop loin de nous pour nous pouvoir nuire, ou si étant proche il était trop petit, nous ne manquerions pas de le perdre de vue. Il serait anéanti à nos yeux, quoiqu'il subsistât toujours devant notre esprit, et qu'à son égard la division ne puisse jamais l'anéantir, parce qu'effectivement le rapport d'un grand corps, mais fort éloigné, ou d'un fort proche, mais trop petit pour nous nuire ; le rapport, dis-je, de ces corps au nôtre est nul, ou ne doit pas être aperçu par des sens qui ne parlent et ne doivent parler que pour la conservation de la vie. Tout cela me paraît évident et conforme à ce qui m'est passé par l'esprit dans le temps de la méditation.

Théodore. — Je vois bien, Ariste, que vous avez été fort loin dans le pays de la vérité, et que, par le commerce que vous avez eu avec la raison, vous avez acquis des richesses bien plus précieuses et plus rares que celles qu*on nous apporte du nouveau monde. Vous avez rencontré la source, vous y avez puisé, et vous voilà riche pour jamais, pourvu que vous ne la quittiez point. Vous n*avez plus besoin ni de moi, ni de personne, ayant trouvé le Maître fidèle qui éclaire et qui enrichit tous ceux qui s'attachent à lui.

Ariste. — Quoi, Théodore! est-ce que vous voulez déjà rompre nos entretiens ? Je sais bien que c'est avec la raison qu'il faut philosopher. Mais je ne sais point

la manière dont il le faut faire. La raison me l'apprendra elle-même. Gela n'est pas impossible. Mais je n'ai pas lieu de l'espérer, si je n'ai un moniteur fidèle et vigilant qui me conduise et qui m'anime. Adieu à la philosophie, si vous me quittez ; car seul je craindrais de m'égarer. Je prendrais bientôt les réponses que je me ferais à moi-même pour celles de notre maître commun.

IX. Théodore. — Que je n'ai garde, mon cher Ariste, de vous quitter I car maintenant que vous méditez tout ce qu'on vous dit, j'espère que vous empêcherez en moi le malheur que vous craignez qui ne vous arrive. Nous avons tous besoin les uns des autres, quoique nous ne recevions rien de personne. Vous avez pris à la lettre un mot lâché en l'honneur de la raison. Oui, c'est d'elle seule que nous recevons la lumière. Mais elle se sert de ceux à qui elle se communique, pour rappeler à elle ses enfants égarés, et les conduire par leurs sens à l'intelligence. Ne savez-vous pas, Ariste, que la raison elle-même s'est incarnée pour être à la portée de tous les hommes, pour frapper les yeux et les oreilles de ceux qui ne peuvent ni voir ni entendre que par leurs sens? Les hommes ont vu de leurs yeux la sagesse éternelle, le Dieu invisible qui habite en eux. Ils ont touché de leurs mains, comme dit le bienaimé disciple, le Yerbe qui donne la vie. La vérité intérieure a paru hors de nous, grossiers et slupides que nous sommes, afin de nous apprendre d'une manière sensible et palpable les commandements éternels de la loi divine : commandements qu'elle nous fait saps cesse intérieurement, et que nous n'entendons point, répandus au dehors comme nous sommes. Ne savezvous pas que ces grandes vérités que la foi nous enseigne sont en dépôt dans l'Église, et que nous ne pouvons les apprendre que par une autorité visible émanée

de la sagesse incaraée? C'est toujours la vérité intérieure qui nous instruit, il est vrai ; mais elle se sert de tous les moyens possibles pour nous rappeler à elle, et nous remplir d'intelligence. Ainsi ne craignez point que je vous quitte; car j'espère qu'elle se servira de vous pour empê.cher que je ne l'abandonne, et que je prenne mes imaginations et mes rêveries pour ses oracles divins.

Ariste. — Vous me faites bien de l'bonneur. Mais je vois bien qu'il faut l'accepter, puisqu'il rejaillit sur la raison, notre commun maître.

Théodore. — Je vous fais l'honneur de vous croire raisonnable. Cet honneur est grand; car tout homme par la raison, lorsqu'il la consulte et qu'il la suit, devient supérieur à toutes les créatures. Il juge par elle, et condamne par lui. Mais ne croyez pas que je me soumette à vous. Ne croyez pas non plus que je m'élève au-dessus de vous. Je ne me soumets qu'à la raison, qui peut me parler par vous, comme elle peut vous parler par mon entremise, et je ne m'élève qu'au- dessus des brutes, qu'au-dessus de ceux qui renoncent à la plus essentielle de leurs qualités. Cependant, mon cher Ariste, quoique nous soyons raisonnables l'un et l'autre, n'oublions pas que nous sommes extrêmement sujets à l'erreur; parce que nous pouvons l'un et l'autre décider, sans attendre le jugement infaillible du juste juge, sans attendre que l'évidence nous arrache, pour ainsi dire, notre consentement : car si nous faisions toujours cet honneur à la raison, de la laisser prononcer en nous ses arrêts, elle nous rendrait infaillibles. Mais au lieu d'attendre ses réponses et de suivre pas à pas sa lumière^ nous la devançons et nous nous égarons. L'impatience nous prend, d'être obligés à demeurer attentifs et immobiles, ayant autant de mouvement que nous en avons. Notre indi-

gence nous presse^ et l'ardeur que nous avons pour les vrais biens nous précipite souvent dans les derniers malheurs. C'est qu'il nous est libre de suivre la lumière de la raison, ou de marcher dans les ténèbres à la lueur fausse et trompeuse de nos modalités. Rien n'est plus agréable que de suivre aveuglément les impressions de l'instinct. Mais rien n'est plus difficile que de se tenir ferme à ces idées sublimes et délicates de la vérité, malgré le poids du corps qui nous appesantit l'esprit. Cependant tâchons de nous soutenir l'un l'autre, mon cher Ariste, sans nous fier Irop l'un à l'autre. Peut-être que le pied ne nous manquera pas à tous deux en môme temps, pourvu que nous marchions fort doucement, et que nous soyons attentifs autant que cela se peut à ne point nous appuyer sur un méchant fonds.

Ariste. — Avançons un peu, Tbéodore. Que craignez-vous? La raison est un fonds excellent. Il n'y a rien de mouvant dans les idées claires. Elles ne cèdent point au temps. Elles ne s'accommodent point à des intérêts particuliers. Elles ne changent point de langage comme nos modalités, qui disent le pour et le contre, selon que le corps les y sollicite. Je suis pleinement convaincu qu'il ne faut suivre que les idées qui répandent la lumière, et que tous nos sentiments et nos autres modalités ne peuvent jamais nous conduire à la vérité. Passons, je vous prie, à quelque autre matière, puisque je suis d'accord avec vous sur tout ceci.

X. Théodore. — N'allons point si vite, mon cher. Je crains que vous ne m'accordiez plus que je ne vous demande, ou que vous ne compreniez pas encore assez distinctement ce que je vous dis. Nos sens nous trompent, il est vrai ; mais c'est principalement à cause que nous rapportons aux objets sensibles les sentiments que nous n'y rapportons point. Tel est le sentiment de

Ht . ENTRETIENS SUR LA METAPHYSIQUE.

la joie, de la tristesse, delà haine; en un mot, tous les sentiments qui accompagnent les mouvements de Tâme. La couleur n'est point dans l'objet, la douleur n'est point dans mon corps, la chaleur n'est ni dans le feu, ni dans mon corps, où ces sentiments se rapportent. Nos sens extérieurs sont de faux témoins. D'accord; mais les sentiments de l'amour et de* la haine, de la joie et delà tristesse, ne se rapportent point aux objets de ces passions. On les sent dans l'âme, et ils y sont. Voilà donc de bons témoins, car ils disent vrai.

Ariste. — Oui, Théodore, ils disent vrai, et les autres sentiments aussi ; car, quand je sens de la douleur, il est vrai que je la sens; il est vrai même en un sens que je la souffre par l'action de l'objet môme qui me touche. Voilà de grandes vérités! Quoi donc! est-ce que les sentiments de l'amour, de la haine et des autres passions ne se rapportent point aux objets qui en sont l'occasion? Est-ce qu'elles ne répandent pas leur malignité sur eux, et ne nous les représentent pas tout autresqu'ils ne sont eti effet? Pour moi, quand j'ai de l'aversion contre quelqu'un, je me sens disposé à interpréter malignement tout ce qu'il fait. Ses actions innocentes me paraissent criminelles. Je veux avoir de bonnes raisons de le haïr et de le mépriser; car toutes mes passions se veulent justifier aux dépens de qui il appartiendra. Si mes yeux répandent les couleurs sur la surface des corps, mon cœur répand aussi, autant que cela se peut, ses dispositions intérieures, ou certaines fausses couleurs sur les objets de ses passions. Je ne sais point, Théodore, si les sentiments de votre cœur font en vous l'effet qu'ils font en moi ; mais je puis vous assurer que je crains encore plus de les écouter et de les suivre que de me rendre aux illusions souvent innocentes et officieuses de mes sens.

XL Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, qu'il faille se rendre aux inspirations secrètes de ses passions, et je suis bien aise de voir que vous vous apercevez de leur pouvoir et de leur malignité. Mais demeurez d'accord qu'elles nous apprennent certaines vérités. Car enfin c'est une vérité que j'ai maintenant beaucoup de joie de vous entendre. Il est très-vrai que le plaisir que je sens actuellement est plus grand que celui que j'avais dans nos entretiens précédents. Je connais donc la différence de ces deux plaisirs. Et je ne la connais point ailleurs que par le sentiment que j'en ai, que dans les modalités dont mon âme est touchée ; modalités qui ne sont donc point si ténébreuses qu'elles ne m'apprennent une vérité constante.

Ariste. — Dites, Théodore, que vous sentez cette différence de vos modalités et de vos plaisirs. Mais ne dites pas, s'il vous plaît, que vous la connaissez. Dieu la connaît, et ne la sent pas. Mais pour vbus, vous la sentez sans la connaître. Si vous aviez une idée claire de votre âme, si vous en voyiez l'archétype, alors vous connaîtriez ce que vous ne faites que sentir; alors vous pourriez connaître exactement la différence des divers sentiments de joie que votre bonté pour moi excite dans votre cœur. Mais assurément vous ne la connaissez pas. Comparez, Théodore, le sentiment de joie dont vous êtes touché maintenant avec celui de l'autre jour, et dites-m'en précisément le rapport, et alors je croirai que vos modalités sont connues, car on ne connaît les choses que lorsqu'on sait le rapport qu'elles ont entre elles. Vous savez qu'un plaisir est plus grand qu'un autre. Mais de combien Test-il ? On sait que le carré inscrit dans le cercle est plus petit que le cercle, maison ne sait point pour cela la quadrature du cercle, parce qu'on ne connaît pas le rapport du cercle au carré. On peut en approcher à l'infini, et voir évidem-

ment que la différence du cercle à telle autre figure sera plus petite que telle grandeur donnée. Mais remarquez que c'est parce qu'on a une idée claire de rétendue, car la difficulté qu'il y a de découvrir le rapport du cercle au carré ne vient que de la petitesse de notre esprit ; au lieu que c'est l'obscurité de nos sentiments et les ténèbres de nos modalités qui rendent impossible la découverte de leurs rapports. Fussions nous d'aussi grands génies que les intelligences les plus sublimes, il me paraît évident que nous ne pourrons jamais découvrir les rapports de nos modalités, si Dieu ne nous en manifeste l'archétype sur sur lequel il nous a formés. Car vous m'avez convaincu qu'on ne peut connaître les êtres et leurs propriétés que par les idées éternelles, immuables et nécessaires qui les représentent.

XII. Théodore. — Cela est fort bien, Ariste. Nos sens et nos passions ne peuvent nous éclairer. Mais que direz- vous de notre imagination? Elle forme des images si claires et si distinctes des figures de la géométrie, que vous ne pouvez nier que c'est par leur moyen que nous apprenons cette science.

Ariste. — Croyez- vous, Théodore, que j'aie déjà oublié ce que vous venez de me dire, ou que je ne l'aie pas compris? L'évidence qui accompagne les raisonnements de géomètres, la clarté des lignes et des figures que forme l'imagination, vient uniquement de nos idées, et nullement de nos modalités, nullement des traces confuses que laisse après lui le cours des esprits animaux. Quand j'imagine une figure, quand je bâtis dans mon esprit un édifice, je travaille sur un fonds qui ne m'appartient point; car c'est de l'idée claire de l'étendue, c'est de l'archétype des corps, que je tire tous les matériaux intelligibles qui me représentent mon dessein , tout l'espace que me donne

mon terrain. C'est de cette idée, que me fournit la raison, que je forme dans mon esprit le corps de mon ouvrage ; et c'est sur les idées de l'égalité et des proportions que je la travaille et que je la règle ; rapportant tout à l'unité arbitraire, qui doit être la commune mesure de toutes les parties qui le composent, ou du moins de toutes les parties qui peuvent être envisagées du même point et dans le même temps. C'est assurément sur des idées intelligibles que nous réglons ce cours des esprits qui trace ces images ou ces figures de notre imagination. Et tout ce qu'elles ont de lumière et d'évidence, ces figures, cela ne procède nullement du sentiment confus qui nous appartient, mais de la réalité intelligible qui appartient à la raison. Cela ne vient point de la modalité qui nous est propre et particulière ; c'est un éclat de la substance lumineuse de notre maître commun.

Je ne puis, Théodore, imaginer un carré, par exemple, que je ne le conçoive en même temps. Et il me paraît évident que l'image de ce carré que je me forme n'est exacte et régulière qu'autant qu'elle répond juste à l'idée intelligible que j'ai du carré, c'est-à-dire d'un espace terminé par quatre lignes exactement droites, entièrement égales et qui, étant jointes paj:* toutes leurs extrémités, fassent leurs angles parfaitement droits. Or, c'est d'un tel carré dont je suis sûr que la diagonale peut le double de chaque côté. C'est d'un tel carré dont je suis sûr qu'il n'y a point de commune mesure entre la diagonale et les côtés. En un mot, c'est d'un tel carré dont on peut découvrir les propriétés, et les démontrer aux autres. Mais on ne peut rien connaître dans cette image confuse et irrégulière que trace dans le cerveau le cours des esprits. Il faut dire la même chose de toutes les autres figures. Ainsi les géomètres ne tirent point leurs connaissances des imaginations.

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mais uniquement des idées claires de la raison. Ces images grossières peuvent bien soutenir leur attention, en donnant, pour ainsi dire, du corps à leurs idées : mais ce sont ces idées, oh ils trouvent prise, qui les éclairent et les convainquent de la vérité de leur science.

XIII. Voulez-vous, Théodore, que je m'arrête encore à vous représenter les illusions et les fantômes d'une imagination révoltée contre la raison, soutenue et animée par les passions; ces fantômes caressants qui nous séduisent, ces fantômes terribles qui nous font peur, ces monstres de toutes manières qui naissent de notre trouble, qui croissent et se multiplient en un moment? Pures chimères dans le fond, mais chimères dont notre esprit se repaît et s'occupe avec le dernier empressement; car notre imagination trouve bien plus de réalité dans les spectres, à qui elle donne la naissance, que dans les idées nécessaires et immuables de la vérité éternelle. C'est qu'ils la frappent, ces spectres dangereux, et que ces idées ne la touchent pas. De quel usage peut être une faculté si déréglée, une folle qui se plaît à faire la folle, une volage qu'on a tant de peine à fixer, une insolente qui ne craint point de nous interrompre dans nos plus sérieux commerces avec la raison? Je vous avoue néanmoins que notre imagination peut nous rendre Tesprit attentif. Car elle a tant de charmes et d'empire sur lui, qu'elle le fait penser volontiers à ce qui la touche. Mais outre qu'elle ne peut avoir de rapport qu'aux idées qui représentent les corps, elle est si sujette à l'illusion et si emportée, que si on ne la gourmande sans cesse, si on ne règle ses mouvements et ses saillies, elle vous transporte en un instant dans le pays des chimères.

Théodore. — N'en voilà que trop, Ariste. Je vois bien que vous comprenez suffisamment qu'il n'y a que

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la raison qui nous éclaire par les idées intelligibles qu'elle renferme dans sa substance toute lumineuse, et que vous savez parfaitement distinguer ses idées claires de nos ténébreuses et obscures modalités. Je vous conseille néanmoins de méditer souvent sur cette matière, afin de la posséder si parfaitement, et de vous en rendre si familiers les principes et les conséquences que vous ne preniez jamais par mégarde la vivacité de vos sentiments pour Tévidence de la vérité; car il ne suffit pas d'avoir bien compris que le principe général de nos préjugés c'est que nous ne distinguons pas entre connaître et sentir^ et qu'au lieu déjuger des choses par les idées qui les représentent, nous en jugeons par les sentiments que nous en avons. Il Faut nous ailermir dans cette vérité fondamentale en rappliquant à ses conséquences. Tous les principes de pratique ne se comprennent parfaitement que par l'usage qu'on en fait. Tâchez donc, par de continuelles et sérieuses réflexions, d'acquérir une forte et heureuse habitude de vous mettre en garde contre les surprises et les inspirations secrètes de vos fausses et trompeuses modalités. Il n'y a point de travail plus digne d'un philosophe; car si nous distinguons bien les réponses de la vérité intérieure, de ce que nous nous disons à nous-mêmes ; ce qui part immédiatement de la raison, de ce qui vient jusqu'à nous par le corps, ou à l'occasion du corps ; ce qui est immuable, éternel, nécessaire, de ce qui change à tous moments, en un mot, l'évidence de la lumière d'avec la vivacité de l'instinct, il n'est presque pas possible que nous tombions dans l'erreur.

Ariste. — Je comprends bien tout ce que vous me dites; et j'ai trouvé tant de satisfaction dans les réflexions que j'ai déjà faites sur celte matière, que vous ne devez pas appréhender que je n'y pense plus. Passons à autre chose, si vous le jugez à propos.

Théodore . — Il est bien tard, Ariste, pour nous engager présentement dans une course un peu longue. Mais demain de quel côté voulez-vous que nous tournions? Je vous prie d'y penser et de me le dire.

Ariste. — C'est à vous à me conduire.

Théodore. — Nullement : c'est à vous à choisir. Il ne vous doit point être indifférent de quel côté je vous mène. Est-ce que je ne puis pas vous tromper? Ne puis-je pas vous conduire où vous ne devez pas tendre? La plupart des hommes, mon cher Ariste, s'engagent imprudemment dans des études inutiles. Il suffit à tel d'avoir entendu faire l'éloge de la chimie, de l'astronomie, ou de quelque autre science vaine ou peu nécessaire, pour s'y jeter à corps perdu. Celui-ci ne saura pas si l'âme est immortelle ; Userait peut-être bien empêché à vous prouver qu'il y a un Dieu ; et il vous réduira les égalités de l'algèbre les plus composées avec une facilité surprenante. Et celui-là saura toutes les délicatesses de la langue, toutes les règles des grammairiens, qui n'aura jamais médité sur l'ordre de ses devoirs. Quel renversement d'esprit I Qu'une imagination dominante loue d'un air passionné les connaissances des médailles, la poésie des Italiens, la langue des Arabes et des Perses devant un jeune homme plein d'ardeur pour les sciences, cela suffit pour l'engager aveuglément dans ces sortes d'études ; il négligera la connaissance de l'homme, les règles de la morale, et peut-être oubliera-t-il ce qu'on apprend aux enfants dans leur catéchisme. C'est que l'homme est une machine qui va comme on la pousse. C'est beaucoup plus le hasard que la raison qui le conduit. Tous vivent d'opinion. Tous agissent par imitation. Ils se font même un mérite de suivre ceux qui vont devant, sans savoir où. Faites réflexion sur les diverses applications de vos amis; ou plutôt repassez dans votre esprit la conduite

que VOUS avez tenue dans vos études, et jugez si vous avez eu raison de faire comme les autres. Jugez-en dis-je, non sur les applaudissements que vous avez reçus, mais sur les réponses décisives de la vérité intérieure. Jugez-en sur la loi éternelle, Tordre immuable, sanségard aux folles pensées des hommes. Quoi, Ariste! à cause que tout le monde se jette dans la bagatelle, chacun à sa manière et selon son goût, faudra-t-il le suivre, de peur de passer pour philosophe dans l'esprit des fous? Faudra-t-il môme suivre partout les philosophes, jusque dans leurs abstractions et dans leurs chimères, de crainte qu'ils ne nous regardent comme des ignorants ou des novateurs? Il faut mettre chaque chose dans son rang. Il faut donner la préférence aux connaissances qui la méritent. Nous devons apprendre ce que nous devons savoir, et ne pas nous laisser remplir la tête d'un meuble inutile, quelque éclatant qu'il paraisse, lorsque le nécessaire nous manque. Pensez à cela, Ariste, et vous me direz demain quel doit être le sujet de nos entretiens. En voilà assez pour aujourd'hui.

Ariste. — Il vaut bien mieux, Théodore, que vous me le disiez vous-même.

Théodore. — Il vaut infiniment mieux que ce soit la raison qui nous le dise à tous deux. Consultez-la sérieusement, et j'y penserai de mon côté.

Preuves de l'existence des corps tirées de la révélation. Deux sortes de révélations. D'où vient que les révélations naturelles des sentiments nous sont une occasion d'erreur.

Ariste. — Que la question, Théodore, que vous m'avez donné à résoudre est difficile! J'avais bien raison de vous dire que c'était à vous, qui savez le fort et le faible des sciences, l'utilité et la fécondité de leurs principes, de régler toutes mes démarches dans ce monde intelligible où vous m'avez transporté ; car je vous avoue que je ne sais de quel côté je dois tourner. Ce que vous m'avez appris peut bien me servir pour m'empêcher de ro'égarer dans celte terre inconnue. Je n'ai pour cela qu'à suivre pas à pas la lumière, et ne me rendre qu'à l'évidence qui accompagne les idées claires* IVflais il ne suffit pas d'avancer, il faut encore savoir où l'on va* Il ne suffit pas de découvrir sans cesse de nouvelles vérités, il faut savoir où se trouvent ces vérités fécondes, qui donnent à l'esprit toute la perfection dont il est maintenant capable ; ces vérités qui doivent régler les jugements qu'il faut porter de Dieu et de ses ouvrages admirables, qui doivent ré* gler les mouvements du cœur, et nous donner le goût, ou du moins l'avant- goût du souverain bien que nous désirons.

Si, dans le choix des sciences, il ne fallait s'arrêter qu'à l'évidence, sans peser leur utilité, l'arithmétique

SIXIÈME KNTHETIEN. 141

serait préférable à toutes les autres. Les vérités des nombres sont les plus claires de toutes, puisque tous les autres rapports ne sont clairement connus qu'autant qu'on peut les exprimer par ces mesures communes de tous les rapports exacts qui se mesurent par Tunité. Et cette science est si féconde et si profonde, que quand j'emploierais dix mille siècles pour en percer les profondeurs, j'y trouverais encore un fonds inépuisable de vérités claires et lumineuses. Cependant je ne crois pas que vous trouviez fort à propos que nous nous tournions de ce côté-là, charmés par l'évidence qui y éclate de toutes parts; car enfin que nous servirait-il de pénétrer dans les mystères les plus cachés de l'arithmétique et de l'algèbre ? Il ne suffit pas de courir bien du pays, de pénétrer bien avant dans des terres stériles, de découvrir des lieux oh personne ne fut jamais ; il faut aller droit à ces heureuses contrées où l'on trouve des fruits en abondance, des viandes solides capables de nous nourrir.

Quand j'ai donc comparé les sciences entre elles selon mes lumières, les divers avantages ou de leur évidence, ou de leur utilité, je me suis trouvé dans un embarras étrange. Tantôt la crainte de tomber dans Terreur donnait la préférence aux sciences exactes, telles que sont l'arithmétique et la géométrie, dont les démonstrations contentent admirablement notre vaine curiosité ; et tantôt le désir de connaître, non les rapports des idées entre elles, mais les rapports qu'ont entre eux et avec nous les ouvrages de Dieu parmi lesquels nous vivons, m'engageait dans^ la physique, la morale, et les autres sciences qui dépendent souvent d'expériences et de phénomènes assez incertains. Chose étrange, Théodore, que les sciences les plus utiles soient remplies d'obscurités impénétrables, et que l'on trouve un chemin sûr, et assez facile et uni, dans I. n

12i ENTRETIENS SUR LA METArUYSlQUE.

celles qui ne sont point nécessaires I Or, je vous prie, quel moyen de faire une juste estime du rapport de la facilité des unes et de Tutilité des autres, pour donner la préférence à celle qui le mérite? Et comment pouvoir s'assurer si celles-là mêmes qui paraissent les plus utiles le sont effectivement, et si celles qui ne paraissent qu'évidentes n'ont point de grandes utilités dont on ne s'avise pas? Je vous avoue, Théodore, qu'après y avoir bien pensé, je ne sais point encore à quoi me déterminer.

I. Théodore. — Vous n'avez pas perdu votre temps, mon cher Ariste, dans les réflexions que vous avez faites ; car quoique vous ne sachiez pas précisément à quoi vous devez vous appliquer, je suis déjà bien assuré que vous ne donnerez pas dans quantité de fausses études auxquelles plus de la moitié du monde est furieusement engagé. Je suis bien certain que, si je me trompais moimôme dans le choix que je ferai de la suite de nos entretiens, vous êtes en état de me désabuser. Quand les hommes lèvent la tôté et regardent de tous côtés, ils ne suivent pas toujours ceux qui vont devant. Ils ne les suivent que lorsqu'ils vont où il faut aller et où ils veulent aller eux-mêmes. Et lorsque le premier de la bande s'engage imprudemment dans des routes dangereuses et qui n'aboutissent à rien, les autres le font revenir. Ainsi, continuez vos réflexions sur vos démarches et sur les miennes. Ne vous fiez point trop à moi. Observez avec soin si je vous mène où nous devons aller tous deux.

Prenez donc garde, Ariste. Il y a des sciences de deux sortes : les unes considèrent les rapports des idées, les autres les rapports des choses par le moyen de leurs idées. Les premières sont évidentes en toutes manières ; les autres ne le peuvent être qu'en supposant que les choses sont semblables aux idées que

nous en avons, et sur lesquelles nous en raisonnons. Ces dernières sont fort utiles, mais elles sont environnées de grandes obscurités, parce qu*elles supposent des faits dont il est fort difficile de connaître exactement la vérité. Mais si nous pouvions trouver quelque moyen de nous assurer de la justesse de nos suppositions, nous pourrions éviter Terreur, et en même temps découvrir des vérités qui nous regardent de fort près. Car, encore un coup, les vérités ou les rapports des idées entre elles ne nous regardent que lorsqu'elles représentent les rapports qui sont entre les choses qui ont quelque liaison avec nous.

Ainsi il est évident, ce me semble, que le meilleur usage que nous puissions faire de notre esprit, c'est d'examiner quelles sont les choses qui ont avec nous quelque liaison ; quelles sont les diverses manières de ces liaisons ; quelle en est la cause^ quels en sont les effets ; tout cela conformément aux idées claires et aux expériences incontestables qui nous assurent , celles-là, de la nature et des propriétés des choses, et celles-ci, du rapport et de la liaison qu'elles ont avec nous. Mais pour ne point tomber dans la bagatelle et dans l'inutilité, tout notre examen ne doit tendre qu'à ce qui peut nous rendre heureux et parfaits. Ainsi, pour réduire en deux mots tout ceci, il me paraît évident que le meilleur usage que nous puissions faire de notre esprit, c'est de tâcher d'acquérir l'intelligence des vérités que nous croyons par la foi et de tout ce qui va à les confirmer ; car il n'y a nulle comparaison à faire de l'utilité de ces vérités avec l'avantage qu'on peut tirer de la connaissance des autres. Nous les croyons, ces grandes vérités, il est vrai; mais la foi ne dispense pas ceux qui le peuvent de s'en remplir l'esprit et de s'en convaincre de toutes les manières possibles ; car, au contraire, la foi nous est donnée pour ré-

gler sur elle toutes les démarches de notre esprit, aussi bien que tous les mouvements de notre cœur. Elle nous est donnée pour nous conduire à Tintelli* gence des vérités mêmes qu'elle nous enseigne. Il se trouve tant de gens qui scandalisent les fidèles par uae métaphysique outrée, et qui nous demandent avec insulte des preuves de ce qu'ils devraient croire sur l'autorité infaillible de TÉgiise, que quoique la fermeté de votre foi vous rende inébranlable à leurs attaques, votre charité doit vous porter à remédier au désordre et à la confusion qu'ils mettent partout. Approuvezvous donc, Ariste, le dessein que je vous propose pour la suite de nos entretiens?

Ariste. — Oui, certainement, je l'approuve; mais je ne pensais pas que vous voulussiez quitter la métaphysique. Si je l'avais cru, j'aurais, ce me semble, bien résolu la question de la préférence des sciences ; car il est clair que nulle découverte n'est comparable à l'intelligence des vérités de la foi. Je croyais que vous ne pensiez qu'à me rendre un peu philosophe et bon métaphysicien.

II. Théodore. — Je ne pense aussi qu'à cela; et je ne prétends point quitter la métaphysique, quoique je me donnerai peut-être dans la suite la liberté de faire quelque course au delà de ses limites ordinaires. Cette science générale a droit sur toutes les autres. EHe en peut tirer des exemples, et un petit détail nécessaire pour rendre sensibles ses principes généraux : car, par la métaphysique, je n'entends pas ces considérations abstraites de quelques propriétés imaginaires dont le principal usage est de fournir à ceux qui veulent disputer de quoi disputer sans fin; j'entends par cette science les vérités générales qui peuvent servir de principes aux sciences particulières.

Je suis persuadé, Ariste, qu'il faut être bon philoso-

phe pour entrer dans Tintelligence des vérités de la foi, et que plus on est fort dans les vrais principes de la métaphysique, plus on est ferme dans les vérités de la religion. Je Suppose, comme vous le pouvez bien penser, ce qui est nécessaire pour rendre cette proposition recevable. Mais non, je ne croirai jamais que la vraie philosophie soit opposée à la foi, et que les bons philosophes puissent avoir des sentiments différents des vrais Chrétiens. Car, soit que Jésus-Christ, selon sa divinité , parle aux philosophes dans le plus secret d'eux-mêmes, soit qu'il instruise les Chrétiens par l'autorité visible de l'Église, il n'est pas possible qu'il se contredise, quoiqu'il soit fort possible d'imaginer des contradictions dans ses réponses, ou de prendre pour ses réponses nos propres décisions. La vérité nous parle en diverses manières ; mais certainement elle dit toujours la même chose. Il ne faut donc point opposer la philosophie à la religion, si ce n'est la fausse philosophie des païens, la philosophie fondée sur l'autorité humaine, en un mot toutes ces opinions non' révélées qui ne portent point le caractère de la vérité, cette évidence invincible qui force les esprits attentifs à se soumettre. Vous pouvez juger, par les vérités métaphysiques que nous avons découvertes dans nos entretiens précédents, si la véritable philosophie contredit la religion. Pour moi, je suis convaincu que cela n'est point; car si je vous ai avancé quelques propositions contraires aux vérités que Jésus-Christ nous enseigne par l'autorité visible de son Église, ces propositions étant uniquement de mon fonds et n'ayant point l'évidence invincible pour leur caractère, elles n'appartiennent nullement à la vraie et solide philosophie : mais je ne sais comment je m'arrête à vous dire des vérités dont il est impossible de douter, pour peu d'attention qu'on y donne.

Ariste. — Permettez-moi, Théodore, que je vous déclare que j'ai été charmé de voir un rapport admirable entre ce que vous m'avez appris, ou plutôt entre ce que la raison m'a appris par votre moyen , et ces grandes et nécessaires vérités que l'autorité de TÉglise fait croire aux simples et aux ignorants, que Dieu veut sauver aussi bien que les philosophes. Vous m'avez, par exemple, convaincu de la corruption de ma nature et de la nécessité d'un libérateur. Je sais que toutes les intelligences n'ont qu'un seul et unique maître, le Verbe divin, et qu'il n'y a que la raison incarnée et rendue sensible qui puisse délivrer des hommes charnels de l'aveuglement dans lequel nous naissons tous. Je vous avoue avec une satisfaction extrême que ces vérités fondamentales de notre foi, et plusieurs autres que je serais trop long de vous dire, sont des suites nécessaires des principes que vous m'avez démontrés. Continuez , je vous prie. Je lâcherai de vous suivre partout oti vous me conduirez.

Théodore. — Ah I mon cher Ariste, prenez garde, encore un coup, que je ne m'égare. J'appréhende que vous ne soyez trop facile, et que votre approbation ne m'inspire quelque négligence et ne me fasse tomber dans l'erreur. Craignez pour moi, et défiez-vous de tout ce que vous peut dire un homme sujet à l'illusion. Aussi bien n'apprendrez-vous rien, si vos réflexions ne vous mettent en possession des vérités que je vas tâcher de vous démontrer.

III. Il n'y a que trois sortes d'êtres dont nous ayons quelque connaissance , et avec qui nous puissions avoir quelque liaison : Dieu, ou l'Être infiniment parfait, qui est le principe ou la cause de toutes choses ; des esprits, que nous ne connaissons que par le sentiment intérieur que nous avons de notre nature; des corps, dont nous sommes assurés de l'existence par la

SIXIEME ENTRETIEN. Ml

révélation que nous en avons. Car ce qu'on appelle un homme n*est qu'un composé

Ariste. — Doucement, Théodore. Je sais qu'il y a un Dieu ou un Èlre infiniment parfait*. Car, si j'y pense, et certainement j'y pense, il faut qu'il soit, puisque rien de fini ne peut représenter l'infini. Je sais aussi qu'il y a des esprits, supposé qu'il y ait des êtres qui me ressemblent ; car je ne puis douter que je ne pense, et je sais que ce qui pense est autre chose que de l'étendue ou de la matière 2. Yous m'avez prouvé ces vérités. Mais que voulez-vous dire, que nous sommes assurés de l'existence des corps par la révélation que nous en avons? Quoi donc! est-ce que nous ne les voyons et que nous ne les sentons pas ? Nous n'avons pas besoin de révélation pour nous apprendre que nous avons un corps; lorsqu'on nous pique, nous le sentons bien vraiment.

Théodore. — Oui, sans doute, nous le sentons. Mais ce sentiment de douleur que nous avons est une espèce de révélation. Cette expression vous frappe. Mais c'est exprès pour cela que je m'en sers; car vous oubliez toujours que c'est Dieu lui-même qui produit daps votre âme tous les divers sentiments dont elle est touchée à l'occasion des changements qui arrivent à votre corps en conséquence des lois générales de l'union des deux natures qui composent l'homme : lois qui ne sont que les volontés elficaces et constantes du Créateur, ainsi que je vous l'expliquerai dans la suite. La pointe qui nous pique la main ne verse point la douleur par le trou qu'elle fait au corps. Ce n'est point l'âme non plus qui produit en elle ce sentiment incommode , puisqu'elle souffre la douleur malgré qu'elle en ait. C'est assurément une puissance supé-

1 Entretien IF, . * Entretien L

rieure. C'est donc Dieu lui-môme qui, par les sentiments dont il nous frappe, nous révèle, à nous, ce qui se fait hors de nous, je veux dire dans notre corps, et dans ceux qui nous environnent. Souvenez -vous, je vous prie, de ce que je vous ai déjà dit tant de fois.

IV. Aristb. — J'ai tort, Théodore. Mais ce que vous me dites me fait naître dans l'esprit une pensée fort étrange. Je n'oserais presque vous la proposer, car j'appréhende que vous ne me traitiez de visionnaire. C'est que je commence à douter qu'il y ait des corps. La raison est que la révélation que Dieu nous donne de leur existence n'est pas sûre. Car enfin il est certain que nous en voyons quelquefois qui ne sont point, comme lorsque nous dormons ou que la fièvre nous cause quelque transport au cerveau. Si Dieu, en conséquence de ses lois générales, comme vous dites, peut nous donner quelquefois des sentiments trompeurs, s'il peut par nos sens nous révéler des choses fausses, pourquoi ne le pourra-l-il pas toujours, et comment pourrons-nous discerner la vérité de la fausseté dans le témoignage obscur et confus de nos sens? 11 me semble que la prudence m'oblige à suspendre mon jugement sur l'existence des corps. Je vous prie de m'en donner une démonstration exacte.

Théodore. — Une démonstration exacte/ C'est un peu trop, Ariste. Je vous avoue que je n'en ai point. Il me semble au contraire que j'ai une démonstration exacte de l'impossibilité d^une telle démonstration. Mais rassurez-vous. Je ne manque pas de preuves certaines et capables de dissiper votre doute. Et je suis bien aise qu'un tel doute vous soit venu dans l'esprit; car enfin, douter qu'il y a des corps par des raisons qui font qu'on ne peut douter qu'il y a un Dieu et que l'âme n'est point corporelle , c'est une marque certaine qu'on se met au-dessus de ses préjugés, et qu'au lieu d'assu-

SIXIEME ENTUETIEN. 129

jettir là raison aux sens, comme font la plupart des hommes, on reconnaît le droit qu'elle a de prononcer en nous souverainement. Qu'il soit impossible de donner une démonstration exacte de l'existence des corps, en voici, si je ne me trompe, une preuve démonstrative.

y. La notion de l'Être infiniment parfait ne renferme point de rapport nécessaire à aucune créature. Dieu se suffit pleinement à lui-même. La matière n'est donc point une émanation nécessaire de la Divinité. Du moins, ce qui me suffit présentement, il n'est pas évident qu'elle en soit une émanation nécessaire. Or, on ne peut donner une démonsfration exacte d'une vérité qu'on ne fasse voir qu'elle a une liaison nécessaire avec son principe, qu'on ne fasse voir que c'est un rapport nécessairement renfermé dans les idées que l'on compare. Donc il n'est pas possible de démontrer en rigueur qu'il y a des corps.

En effet, Texistence des corps est arbitraire. S'il y en a, c'est que Dieu a bien voulu en créer. Or, il n'en est pas de même de cette volonté de créer des corps comme de celles de punir les crimes et de récompenser les bonnes œuvres, d'exiger de nous de l'amour et de la crainte, et le reste. Ces volontés de Dieu, et mille autres semblables, sont nécessairement renfermées dans la raison divine , dans cette loi 'substantielle qui est la règle inviolable des volontés de l'Être infiniment parfait, et généralement de toutes les intelligences. Mais la volonté de créer des corps n'est point nécessairement renfermée dans la notion de l'Être infîniment parfait, de l'Être qui se suffit pleinement à lui-même. Bien loin de cela, cette notion semble exclure de Dieu une telle volonté. Il n'y a donc point d'autre voie que la révélation qui puisse nous assurer que Dieu a bien voulu créer des corps; supposé néanmoins ce dont vous ne doutez plus, savoir, qu'ils ne sont point visi-

130 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPllYSIOnE.

bles par eux-mêmes, qu'ils ne peuvent agir dans notre esprit, ni se représenter à lui, et que notre esprit luimême ne peut les connaître que dans les idées qui les représentent, ni les sentir que par des modalités ou des sentiments dont ils ne peuvent être la cause qu'en conséquence des lois arbitraires de l'union de Tâme et du corps.

VI. Ariste. — Je comprends bien, Théodore, qu'on ne peut déduire démonstrativement l'existence des corps de la notion de l'Être infiniment parfait et qui se suffit à lui-même; car les volontés de Dieu qui ont rapport au monde ne sont point renfermées dans la notion que nous avons de lui. Or, n'y ayant que ces volontés qui puissent donner l'être aux créatures, il est clair qu'on ne peut démontrer que les vérités qui ont une liaison nécessaire avec leur principe . Ainsi*, puisqu'on ne peut s'assurer de l'existence des corps par l'évidence d'une démonstration, il n'y a plus d'autre voie que l'autorité de la révélation. Mais cette voie ne me paraît pas sûre; car encore que je découvre clairement dans la notion de l'Être infiniment parfait qu'il ne peut vouloir me tromper, l'expérience m'apprend que ses révélations sont trompeuses : deux vérités que je ne puis accorder. Car enfin nous avons souvent des sentiments qui nous révèlent des faussetés. Tel sent de la douleur dans un bras qu'il n'a plus. Tous ceux que nous appelons fous voient devant eux des objets qui ne sont point. Et il n'y a peut-être personne qui en dormant n'ait été souvent tout ébranlé et tout épouvanté par de purs fantômes. Dieu n'est point trompeur; il ne peut vouloir tromper personne, ni les fous, ni les sages. Mais néanmoins nous sommes tous séduits par les sentiments dont il nous touche, et par lesquels il nous révèle l'existence des corps. Il est donc très-certain que nous sommes trompés souvent; mais il me paraît' peu certain

que nous ne le soyons pas toujours. Voyons donc sur quel fondement vous appuyez la certitude que vous prétendez avoir qu'il y a des corps.

YII. Théodore. — Il y a en général des révélations de deux sortes : les unes sont naturelles^ les autres surnaturelles. Je veux dire que les unes se font en conséquence de quelques lois générales qui nous sont connues, selon lesquelles Tauteur de la nature agit dans notre esprit à Toccasion de ce qui arrive à notre corps ; et les autres , par des lois générales qui nous sont inconnues, ou par des volontés particulières ajoutées aux lois générales, pour remédier aux suites fâcheuses qu'elles ont à cause du péché qui a tout déréglé. Or, les unes et les autres révélations, les naturelles et les surnaturelles, sont véritables en ellesmêmes. Mais les premières nous sont maintenant une occasion d'erreur , non qu'elles soient fausses par elles-mêmes, mais parce que nous n*en faisons pas l'usage pour lequel elles nous sont données, et que le péché a corrompu la nature et mis une espèce de contradiction dans le rapport que les lois générales ont avec nous. Certainement les lois générales de l'union de l'âme et du'corps, en conséquence desquelles Dieu nous révèle que nous avons un corps et que nous sommes au milieu de beaucoup d'autres, sont très-sagement établies. Souvenez-vous de nos entretiens précédents. Elles ne sont point trompeuses par elles-mêmes dans leur institution, considérées avant le péché et dans les desseins de leur auteur; car il faut savoir que l'homme, avant son péché, avant l'aveuglement et le trouble que la rébellion de son corps a produits dans son esprit, connaissait clairement par la lumière de la raison :

1® Que Dieu seul pouvait agir en lui, le rendre heureux ou malheureux parle plaisir ou la douleur; en un mot, le modifier ou le toucher.

:2" li savait par expérience que Dieu le touchait toujours de la même manière dans les mêmes circonstances.

3"* Il reconnaissait donc par l'expérience, aussi bien que par la raison, que la conduite de Dieu était et devait être uniforme.

4° Ainsi il était déterminé à croire qu'il y avait des êtres qui étaient les causes occasionnelles des lois générales, selon lesquelles il sentait bien que Dieu agissait en lui.

5° Lorsqu'il le voulait, il pouvait s'empêcher de sentir l'action des objets sensibles.

6" Le sentiment intérieur qu'il avait de ses propres volontés, et de l'action respectueuse et soumise de ces objets, lui apprenait donc qu'ils lui étaient inférieurs, puisqu'ils lui étaient subordonnés ; car alors tout était parfaitement dans l'ordre.

T Ainsi, consultant l'idée claire jointe au sentiment dont il était touché à l'occasion de ces objets, il voyait clairement que ce n'étaient que des corps, puisque cette idée ne représente que des corps.

8° Il concluait donc que les divers sentiments dont Dieu le touchait n'étaient que des révélations par lesquelles il lui apprenait qu'il avait un corps et qu'il était environné de plusieurs autres.

9^ Mais sachant par la raison que la conduite de Dieu devait être uniforme, et par l'expérience, que les lois de l'union de l'âme et du corps étaient toujours les mêmes ; voyant bien que ces lois n'étaient établies que pour l'avertir de ce qu'il devait faire pour conserver sa vie, il découvrait aisément qu'il ne devait juger de la nature des corps par les sentiments qu'il en avait, ni de leur existence par ces mêmes sentiments, que lorsque son cerveau était ébranlé par une cause étrangère, et non point par un mouvement d'esprits excité

SIXIÈME ENTRETIEN. i;^3

par une cause intérieure. Or il pouvait reconnaître quelle était la cause de l'ébranlement ou des traces actuelles de son cerveau, parce que le cours des esprits animaux était parfaitement soumis à ses volontés. Ainsi, il n'était point comme les fous ou les fébricitants, ni comme nous, dans le sommeil, sujet à prendre des fantômes pour des réalités. Tout cela me paraît évident, et une suite nécessaire de deux vérités incontestables : la première, que l'homme, avant le péché , avait des idées fort claires, et que son esprit était exempt de préjugés; la seconde, que son corps, ou du moins la principale partie de son cerveau, lui était parfaitement soumise.

Cela supposé, Ariste, vous voyez bien que les lois générales, en conséquence desquelles Dieu nous donne ces sentiments ou ces révélations naturelles qui nous assurent de l'existence des corps et du rapport qu'ils ont avec nous, sont très-sagement établies ; vous voyez que ces révélations ne sont nullement trompeuses par elles-mêmes. On ne pouvait rierf faire de mieux, par les raisons que je vous ai déjà dites. D'où vient donc qu'elles nous jettent maintenant dans une infinité d'erreurs? C'est assurément que notre esprit est obscurci, c'est que nous sommes remplis des préjugés de l'enfance, c'est que nous ne savons pas faire de nos sens l'usage pour lequel ils nous sont donnés. Et tout cela précisément, prenez-y garde, parce que nous avons perdu par notre faute le pouvoir que nous devrions avoir sur notre cerveau : car notre union avec la raison universelle est extrêmement affaiblie par la dépendance où nous sommes de notre corps; car enfin notre esprit est tellement situé entre Dieu qui nous éclaire et le corps qui nous aveugle, que plus il est uni à Tun^ c'est une nécessité qu'il le soit d'autant moins à l'autre* Comme Dieu suit et doit suivre exactement 1. is

les lois qu'il a établies de l'union des deux natures dont nous sommes composés, et que nous avons perdu le pouvoir d'empêcher les traces que les esprits rebelles font dans le cerveau, nous prenons des fantômes pour des réalités. Mais la cause de notre erreur ne vient point précisément de la fausseté de nos révélations naturelles, mais de l'imprudence et de la témérité de nos jugements, de l'ignorarnce où nous sommes de la conduite que Dieu doit tenir, du désordre, en un mot, que le péché a causé dans toutes nos facultés et du trouble qu'il a jeté dans nos idées, non en changeant les lois de l'union de Pâme et du corps, mais en soulevant noire corps, et en nous privant, par sa rébellion, de la facilité de pouvoir faire de ces lois l'usage pour lequel elles ont été établies. Vous comprendrez plus clairement tout ceci dans la suite de nos entretiens, ou quand vous y aurez médité. Cependant, Ariste, nonobstant tout ce que je viens de vous dire, je ne vois pas qu'il puisse y avoir de bonne raison de douter qu'il y ait des corps en général : car si je me puis tromper à l'égard de l'existence de tel corps, je vois bien que c'est à cause que Dieu suit exactement les lois de l'union de l'âme et du corps; je vois bien que c'est que l'uniformité de la conduite de Dieu ne doit pas être troublée par l'irrégularité de la nôtre, et que la perte que nous avons faite par notre faute du pouvoir que nous avions sur notre corps n'a dû rien changer dans les lois de son union avec notre âme. Cette raison me sufflt pour m'empêcher de me tromper sur l'existence de tel corps. Je ne suis pas porté invinciblement à croire qu'il est; mais cette raison me manque, et je ne vois pas qu'il soit possible d'en trouver quelque autre pour m'empêcher de croire en général qu'il y a des corps, contre tous les divers sentiments que j'en ai ; sentiments tellement suivis, tellement enchaînés, si

bien ordonnés, qu'il me paraît comme certain que Dieu voudrait nous tromper s'il n'y avait rien de tout ce que nous voyons.

YIII. Mais pour vous délivrer entièrement de votre doute spéculatif, la foi nous fournit une démonstration à laquelle il est impossible de résister; car qu'il y ait ou qu'il n'y ait point de corps, il est certain que nous en voyons et qu'il n'y a que Dieu qui nous en puisse donner les sentiments. C'est donc Dieu qui présente à mon esprit les apparences des hommes avec lesquels je vis, des livres que j'étudie, des prédicateurs que j'entends. Or, je lis dans l'apparence du Nouveau Testanaent les miracles d'un homme-Dieu, sa résurrection, son ascension au ciel, la prédication des apôtres, son heureux succès, l'établissement de l'Église. Je compare tout cela avec ce que je sais de l'histoire, avec la loi des Juifs, avec les prophéties de Tancien Testament. Ce ne sont encore là que des apparences. Mais, encore un coup, je suis certain que c'est Dieu seul qui me les donne, et qu'il n'est point trompeur. Je compare donc de nouveau toutes les apparences que je viens de dire avec l'idée de Dieu, la beauté de la religion, la sainteté de la morale, la nécessité d'un culte ; et enfin je me trouve porté à croire ce que la foi nous enseigne. Je le crois, en un mot, sans avoir besoin de preuve démonstrative en toute rigueur ; car rien ne me paraît plus déraisonnable que l'infidélité, rien de plus imprudent que de ne se pas rendre à la plus grande autorité qu'on puisse avoir dans des choses que nous ne pouvons examiner avec l'exactitude géométrique, ou parce que le temps nous manque, ou pour mille autres raisons. Les hommes ont besoin d'une autorité qui leur apprenne les vérités nécessaires, celles qui doivent les conduire à leur fin ; et c'est renverser la Providence que de rejeter l'autorité de l'Église. Cela me

paraît évident et je vous le prouverai dans la suite. Or, la foi m'apprend que Dieu a créé le ciel et la terre ; elle m'apprend que TÉcriture est un livre divin. Et ce livre ou son apparence me dit nettement et positivement qu'il y a mille et mille créatures. Donc voilà toutes mes apparences changées en réalités. Il y a des corps, cela est démontré en toute rigueur, la foi supposée. Ainsi je suis assuré qu'il y a des corps, non-seulement par la révélation naturelle des sentiments que Dieu m'en donne^ mais encore beaucoup plus par la révélation surnaturelle de la foi. Yoilà, mon cher Ariste, de grands raisonnements contre un doute qui ne vient guère naturellement dans l'esprit. Il y a peu de gens assez philosophes pour le proposer. Et quoiqu'on puisse former contre l'existence des corps des difficultés qui paraissent insurmontables, principalement à ceux qui ne savent pas que Dieu doit agir en nous par des lois générales, cependant je ne.crois pas que jamais personne en puisse douter sérieusement. Ainsi il n'était pas fort nécessaire de nous arrêter à dissiper un doute si peu dangereux; car je suis bien certain que vous-même n'aviez pas besoin de tout ce que je viens de vous dire pour vous assurer que vous êtes avec Théodore.

Ariste. — Je ne sais pas trop bien cela. Je suis certain que vous êtes ici. Mais c'est que vous me dites des choses qu'un autre ne me dirait pas et que je ne me dirais jamais à moi-même ; car du reste l'amitié que j'ai pour Théodore est telle, que je le rencontre partout. Que sais-je si cette amitié venant encore à s'augmenter, quoique cela ne me paraisse guère possible, je pourrai toujours bien distinguer entre le vrai et le faux Théodore?

Théodore. — Vous n'êtes pas sage, mon cher Ariste. Ne vous déferez- vous jamais de ces manières flatteuses? Cela est indigne d'un philosophe.

Ariste. — Que vous êtes sévère ! Je ne m'attendais pas à cette réponse.

Théodore. — Ni moi à la vôtre. Je croyais que vous suiviez mon raisonnement. Mais votre réponse me donne quelque sujet de craindre que vous ne m'ayez fait parler assez inutilement sur votre doute. La plupart des hommes proposent sans réflexion des difficultés ; et au lieu d'être sérieusement attentifs aux réponses qu'on leur donne, ils ne pensent qu'à quelque repartie qui fasse admirer la délicatesse de leur imagination. Bien loin de s'instruire mutuellement, ils ne pensent qu'à se flatter les uns les autres. Ils se corrompent ensemble par les inspirations secrètes de la plus criminelle des passions ; et au lieu d'étouffer tous ces sentiments qu'excite en eux la concupiscence de Torgueih au lieu de se communiquer les vrais biens dont la raison leur fait part, ils se donnent de l'encens qui les entête et qui les trouble.

Ariste. — Ah ! Théodore, que je sens vivement ce que vous me diles ! Mais quoi ! est-ce que vous lisez dans mon cœur ?

Théodore, — Non, Ariste. C'est dans le mien que je lis ce que je vous dis. C'est dans le mien que je trouve ce fonds de concupiscence et de vanité qui me fait médire du genre humain. Je ne sais rien de ce qui se passe dans votre cœur que par rapport à ce que je sens dans le mien. Je crains pour vous ce que j'appréhende pour moi. Mais je ne suis point assez téméraire pour juger de vos dispositions actuelles. Mes manières vous surprennent. Elles sont dures et incommodes, rustiques si vous le voulez. Mais quoi ! pensez-vous que l'amitié sincère, fondée sur la raison, cherche des détours et des déguisements ? Vous ne connaissez pas les privilèges des méditatifs. Ils ont droit de dire sans façon à leurs amis ce qu'ils trouvent à redire dans leur

coaduite. Je voudrais bien, mon cher Ariste, remarquer dans vos réponses un peu plus de simplicité et beaucoup plus d'attention. Je voudrais que chez vous la raison fût toujours la supérieure, et que imagination se tût. Mais si elle est maintenant trop fatiguée de son silence^ quittons la métaphysique. Nous la reprendrons une autre fois. Savez-vous bien que ce méditatif dont je vous parlais il y a deux jours veut venir ici ?

Aristb. — Qui, Théotime ?

' Théodore. — Eh bien, oui, Théotime lui-même.

Ariste. — Ah I Thonnête homme I Quelle joie I que d'honneur I

Théodore. — Il a appris je ne sais comment que j'étais ici et que nous philosophions ensemble; car quand Ariste est quelque part on le sait bientôt. C'est que tout le monde veut l'avoir. Voilà ce que c'est que d'être bel esprit et d'avoir tant de qualités brillantes : il faut se trouver partout pour ne chagriner personne. On n'est plus à soi.

Ariste. — Quelle servitude I

Théodore. — En voulez-vous être délivré ? Devenez méditatif, el tout le monde vous laissera bientôt là. Le grand secret de se délivrer de l'importunité de bien des gens, c'est de leur parler raison. Ce langage qu'ils n'entendent pas les congédie pour toujours, sans qu'ils aient sujet de s'en plaindre.

Ariste. — Cela est vrai. Mais, Théolime, quand l'aurons-nous ?

Théodore. — Quand il vous plaira.

Ariste. — Hé ! je vous prie de l'avertir incessamment que nous l'attendons, et de l'assurer surtout que je ne suis plus ce que j'étais autrefois. Mais que cela ne rompe point, s'il vous plaît, la suite de nos entretiens. Je renonce à mon doute, Théodore ; mais je ne suis pas

fâché de vous l'avoir proposé, car par les choses que vous m'avez dites j'entrevois le dénoûmentde quantité de contradictions apparentes que je ne pouvais accorder avec la notion que nous avons de la Divinité. Lorsque nous dormons, Dieu nous fait voir mille objets qui ne sont point. C'est qu'il suit et doit suivre les lois générales de l'union de l'âme et du corps. Ce n'est point qu'il veuille nous tromper. S'il agissait en nous par des volontés particulières, nous ne verrions point dans le sommeil tous ces fantômes. Je ne m'étonne plus de voir des monstres et tous les dérèglements de la nature. J'en vois la cause dans la simplicité des voies de Dieu. L'innocence opprimée ne me surprend plus : si les plus forts l'emporient ordinairement, c'est que Dieu gouverne le monde par des lois générales» et qu'il remet à un autre temps la vengeance des crimes. Il est juste, nonobstant les heureux succès des impies, nonobstant la prospérité des armes des conquérants les plus injustes. Il est sage, quoique l'univers soit rempli d'ouvrages où il se rencontre mille défauts. Il est immuable, quoiqu'il semble se contredire à tous moments, quoiqu'il ravage par la grêle les terres qu'il avait couvertes de fruits par l'abondance des pluies. Tous ces effets qui se contredisent ne marquent point de contradiction ni de changement dans la cause qui les produit. C'est, au contraire, que Dieu suit inviolablement les mêmes lois, et que sa conduite n'a nul rapport à la nôtre. Si tel souffre de la douleur dans un bras qu'il n'a plus, ce n'est point que Dieu ait dessein de le tromper ; c'est uniquement que Dieu ne change point de dessein, et qu'il obéit exactement à ses propres lois ; c'est qu'il les approuve, et qu'il ne les condamnera jamais ; c'est que rien ne peut troubler l'uniformité de sa conduite, rien ne peut l'obliger à déroger à ce qu'il a fait. Il me semble, Théodore, que j'entrevois que ce prin-

cipe des lois générales â une infinité de conséquences d'une très-grande utilité.

Théodore. — Bon cela, mon cher Âriste. Vous me donnez bien de la joie. Je ne pensais pas que vouseussiez été assez attentif pour bien prendre les principes don t dépendent les réponses que je vous ai faites. Cela va fort bien ; mais il faudra examiner à fond ces principes, afin que vous en connaissiez plus clairement la solidité et leur merveilleuse fécondité ; car ne vous imaginez pas qu'il vous suffise deles entrevoir, et même de les avoir compris, pour être en état de les appliquer à toutes les difficultés qui en dépendent. Il faut par Tusage s'en rendre comme le maître, et acquérir la facilité d'y rapporter tout ce qu'ils peuvent éclaircir. Mais je suis d'avis que nous remettions l'examen de ces grands principes jusqu'à ce que Théotime soit arrivé. Tâchez cependant de découvrir par vous-même quelles sont les choses qui ont avec nous quelque liaison, quelles sont les causes de ces liaisons, et quels en sont les effets ; car il est bon que votre esprit soit préparé sur ce qui doit être le sujet de nos entretiens, afin que vous puissiez plus facilement ou me reprendre si je m'égare, ou me suivre si je vous conduis directement où nous devons tendre de toutes nos forces.

De l'inefficace des causes naturelles, ou de Timpuissance des créatures. Que nous ne sommes unis immédiatement et directement qu'à Dieu seul.

Après bien des compliments de part et d'autre entre Ariste et Théotime, Ariste ayant remarqué que Théodore n'était pas tout à fait content de ce que cela ne finissait point, et voulant céder au nouveau venu la gloire de ce petit combat d'esprit, il se tut, et Théodore, prenant la parole, crut devoir dire à Théotime, en faveur d' Ariste :

Théodore. — En vérité, Théotime, je ne pensais pas que vous fussiez si galant homme. Yous avez obligé Ariste à se rendre, lui qui ne se rendit jamais à personne. Voilà une victoire qui vous ferait bien de Thonneur si vous l'aviez remportée chez Philandre. Mais apparemment elle vous aurait coûté plus cher ; car, ne vous y trompez pas, c'est qu'Ariste veut faire chez lui les honneurs. Il vous le cède ici par complaisance et par une espèce de devoir.

Théotime. — Je n'en doute pas, Théodore. Je vois fort bien qu'il veut m'épargner.

Ariste. — Ah I cessez l'un et l'autre de me pousser, ou du moins, Théodore, laissez-moi la liberté de me défendre.

Théodore. — Non, Ariste. Ne voilà que trop de discours inutiles. Nous nous taisons, Théotime et moi.

14Î ENTREïlE.NS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

Parlons de quelque chose de meilleur. Dites-nous, je vous prie, ce qui vous est venu'dans l'esprit sur le sujet que je vous proposai dans notre dernier entretien. Quelles sont les choses avec qui nous avons quelque liaison ? Quelles sont les causes de ces liaisons, et quels en sont les effets ? Car nous aimons mieux vous entendre philosopher que de nous voir accablés d'une pro« fusion de douceurs et d'honnêtetés.

Ariste. — Vous supposez, je crois, Théodore, que j'ai veillé toute la nuit pour régaler Théotime de quelque discours étudié.

Théodore. — Laissez tout cela, Ariste, et parlons naturellement.

I. Ariste. — Il me semble, Théodore, qu'il n'y a rien à quoi je sois plus étroitement uni qu'à mon propre corps; car on ne peut le toucher sans m'ébranler moi-môme. Dès qu'on le blesse, je sens qu'on m'offense et qu'on me trouble. Rien n'est plus petit que la trompe de ces cousins importuns qui nous insultent le soir à la promenade; et cependant, pour peu qu'ils enfoncent sur ma peau la pointe imperceptible de leur trompe venimeuse, je me sens percé dans l'âme. Le seul bruit qu'ils font à mes oreilles me donne l'alarme : marque certaine, que je suis uni à mon corps plus étroitement qu'à toute autre chose. Oui, Théodore, cela est si vrai, que ce n'est même que par notre corps que nous sommes unis à tous ces objets qui nous environnent. Si le soleil n'ébranlait point mes yeux, il serait invisible à mon égard ; et si malheureusement pour moi je devenais sourd, je ne trouverais plus tant de douceur dans le commerce que j'ai avec mes amis. C'est même par mon corps que je tiens à ma religion ; car c'est par mes oreilles et par mes yeux que la foi m'est entrée dans l'esprit et dans le cœur. Enfin c'est par mon corps que je tiens à tout. Je suis donc

uni à mon corps plus étroitement qu'à toute autre chose.

Théodore. — Avez-vous médité longtemps, mon cher Ariste, pour faire cette grande découverte I

Théotime. — Tout cela se peut fort bien dire, Théodore.

Théodore. — Oui, Théotime, par des gens qui ne consultent que leurs sens. Pour qui prenez- vous Ariste, d'approuver dans sa bouche ce qu'il li'y a point de paysan qui ne puisse dire ? Je ne reconnais plus Ariste dans cette réponse.

Ariste. — Je vois bien que j'ai fort mal débuté.

Théodore. — Fort mal assurément. Je ne m'attendais pas à ce début ; car je ne croyais pas qu'aujourd'hui vous eussiez oublié ce que vous saviez hier. Mais les préjugés reviennent toujours à la charge et nous chassent de nos conquêtes, si par notre vigilance et de bons retranchements nous ne savons nous y maintenir. Oh bien ! je vous soutiens que nous ne sommes nullement unis à notre corps, bien loin de l'être à lui plus étroitement qu'à toute autre chose. J'outre un peu mes expressions, afin qu'elles vous frappent vivement et que vous n'oubliiez plus ce que je vous dis. Non, Ariste, à parler exaclement et en rigueur, votre esprit n'est et ne peut être uni à votre corps; car il ne peut être uni qu'à ce qui peut agir en lui. Or, pensez vous que votre corps puisse agir dans votre esprit ? pensez- vous que ce soit par lui que vous êtes raisonnable, heureux ou malheureux, et le reste ? Est-ce votre corps qui vous unit à Dieu, à la raison qui nous éclaire ; ou si c'est Dieu qui vous unit à votre corps, et par votre corps à tout ce qui vous environne?

Ariste. — Assurément, Théodore, c'est Dieu qui a uni mon esprit à mon corps. Mais ne pourrait-on par dire-..

Théodore. — Quoi ? Que c'est votre esprit qui agit maintenant sur votre corps, et votre corps sur votre esprit ? Je vous entends. Dieu a fait cette union de l'esprit et du corps. Mais ensuite voilà votre corps, et par lui tous les objets, capables d'agir dans votre esprit. Cette union faite, voilà aussi votre esprit capable d*agir dans voire corps, et par lui sur ceux qui vous environnent. N'est-ce pas là ce qu'on pourrait peut-être dire ?

Ariste. — n'y a là quelque chose que je n'entends pas trop bien. Comment tout cela se fait-il ? Je vous parle comme ayant oublié la 'meilleure partie de ce que vous m'avez dit, faute d'y avoir pensé.

Théodore. — Je m'en doute bien. Vous voulez que je vous prouve plus exactement et plus en détail les principes sur lesquels je vous ai parlé jusqu'ici. 11 faut tâcher de vous satisfaire. Mais je vous prie de vous rendre attentif et de me répondre, et vous, Théotime, de nous observer tous deux.

II. Pensez-vous, Ariste, que la matière, que vous ne jugez peut-être pas capable de se remuer d'elle-même, ni de se donner aucune modalité, puisse jamais modifier un esprit, le rendre heureux ou malheureux, lui représenter des idées, lui donner divers sentiments ? Pensez-y et répondez-moi.

Ariste. — Cela ne me paraît pas possible.

Théodore. — Encore un coup, pensez-y. Consultez l'idée de l'étendue ; et jugez par cette idée, qui représente les corps, ou rien ne les représente, s'ils peuvent avoir d'autre propriété que la faculté passive de recevoir diverses figures et divers mouvements. N'est-il pas évident, de la dernière évidence, que toutes les propriétés de l'étendue ne peuvent consister que dans des rapports de distance ?

Arîste. — Cela est clair, et j'en suis déjà demeuré d*accord*

Théodore. — Donc il n'est pas possible que les corps agissent sur les esprits.

Aristb. — Non par eux-mêmes, par leur propre force, vous dira-t-on. Mais pourquoi ne le pourront-ils point par une puissance qui résulte de leur union avec les esprits ?

Théodore. — Que dites-vous, par une puissance qui résulte de leur union? Je n'entends rien dans ces termes généraux. Souvenez-vous, Ariste, du principe des idées claires. Si vous le quittez, vous voilà dans les ténèbres. Au premier pas vous tomberez dans le précipice. Je conçois bien que les corps, en conséquence de certaines lois naturelles, peuvent agir sur notre esprit, en ce sens que leurs modalités déterminent l'efficace des volontés divines ou des lois générales de l'union de l'âme et du corps ; ce que je vous expliquerai bientôt. Mais que les corps puissent recevoir en eux-mêmes une certaine puissance, par l'efficace de laquelle ils puissent agir dans l'esprit, c'est ce que je ne comprends pas; car que serait-ce que cette puissance ? Serait-ce une substance ou une modalité ? Si c'est une substance, les corps n'agiront point, mais cette substance dans les corps. Si cette puissance est une modalité,? vt voilà donc uneln^BM aansl?s'ciirDS ■auLiie..sera ni/ -^ mouveme i?^ ni fitfHrg i T^ '^^^"^"<^ pourra avoir d'autres! modalités que des rapports de distance. Mais à quoi est-ce que je m'arrête ! C'est à vous, Ariste, à me donner quelque idée de cette puissance que vous concevez comme l'effet de l'union de l'âme et du corps.

Ariste. — Nous ne savons pas, vous dira-t-on, ce que c'est que cette puissance. Mais que pouvez-vous conclure de l'aveu que nous faisons de notre ignorance?

Théodore. — Qu'il vaut mieux se taire que de ne savoir ce qu'on dit.

Ariste. — D'accord. Mais on rie dit que ce qu'on sait

ikô ENTRETIENS SUR LA MÉTAl>nYSIQU£.

lorsqu'on avance que les corps agissent sur les esprits ; car rien n'est plus certain. L'expérience ne permet pas qu'on en doute.

Théodore. — J'en doute fort, néanmoins, ou plutôt je n'en crois rien. L'expérience m'apprend que je sens de la douleur, par exemple, lorsqu'une épine me pique. Cela est certain. Mais demeurons- en là, car l'expérience ne nous apprend nullement que l'épine agisse sur notre esprit, ni qu'elle ait aucune puissance. N'en croyons rien, je vous le conseille.

IIL Ariste. — Je ne crois pas, Théodore, qu'une épine puisse agir sur mon esprit. Mais on vous dira peut-être qu'elle peut agir sur mon corps, et par mon corps sur mon esprit en conséquence de leur union ; car j'avoue q^e de la matière ne peut agir immédiatement sur un esprit. Prenez garde à ce mot, immédiatement.

Théodore. — Mais votre corps, n'est-ce pas de la matière ?

Ariste. — Oui, sans doute.

Théodore. — Votre corps ne peut donc pas agir immédiatement SUT votre esprit. Ainsi, quoique votre doigt fût percé de quelque épine, quoique votre cerveau fût ébranlé par son action, ni l'un ni l'autre ne pourrait agir dans votre âme, et lui faire sentir la douleur; car ni l'un ni l'autre ne peut agir immédiatement sur l'esprit, puisque votre cerveau et votre doigt ne sont- que de la matière.

Ariste. — Ce n'est point non plus mon âme qui produit en elle ce sentiment de douleur qui l'afflige ; car elle en souflre malgré elle. Je sens bien que la douleur me vient de quelque cause étrangère. Ainsi votre raisonnement prouve trop. Je vois bien que vous m'allez dire que c'est Dieu qui cause en moi ma douleur, et j'en demeure d'accord ; mais il ne la cause qu'en con-

séquence des lois générales de Tunion de Tâme et du corps.

Théodore. — Que voulez-vous dire, Arisle? Tout cela est vrai. Expliquez plus distinctement votre pensée.

Ariste. — Je crois, Théodore, que Dieu a uni mon esprit à mon corps, et que par cette union mon esprit et mon corps agissent mutuellement l'un sur l'autre, en conséquence des lois naturelles que Dieu suit toujours fort exactement. Voilà tout ce que j'ai à vous dire.

Théodore. — Vous ne vous expliquez pas, Ariste. C'est une assez bonne rparque que vous ne vous entendez pas. Union, lois générales : quelle espèce de réalité entendez-vous par ces termes?

Théotime. — Apparemment Ariste croit que ces termes sont clairs et sans équivoque, parce que l'usage les a rendus fort communs; car quand on dit souvent une chose obscure ou fausse, sans l'avoir môme examinée, on a peine à croire qu'elle ne soit pas véritable. Ce mot union est un des plus équivoques qu'il y ait. Mais il est \^ si commun et si agréable, qu'il passe partout sans que personne l'arrête, sans que personne examine s'il réveille dans l'esprit quelque idée distincte ; car tout ce qui est familier n'excite point cette attention, sans laquelle il est impossible de rien comprendre; et tout ce qui touche agréablement l'imagination paraît fort clair à l'esprit, qui ne se défie de rien lorsqu'on le paye comptant.

Ariste. — Quoi I Théotime, seriez-vous tout à fait du sentiment de Théodore ? Est-ce que l'on peut douter que l'âme et le corps ne soient unis de la manière du monde la plus étroite? Je croirais volontiers que vous vous entendez tous deux pour me renverser l'esprit et vous divertir à mes dépens, si je n'étais persuadé que vous êtes de trop honnêtes gens pour avoir un dessein si peu charitable.

Théotihe. — Vous êtes, Ariste, un peu trop prévenu. Théodore soutient le parti de la vérité; et s'il outre un peu les choses, c'est afin de nous redresser. Il voit que le poids de nos préjugés nous" entraîne ; et la violence qu'il nous fait n'est que pour nous retenir. Écoutons-le, je vous prie. .

IV. Théodore. — Vous le voulez, Ariste, que votre âme soit unie à votre corps plus étroitement qu'à toute autre chose. Eh bien, j'y consens pour quelque temps ; mais c'est à la charge que vous m'accorderez aussi pour un jour ou deux de ne point rendre raison de certains effets par un principe que ni vous ni moi ne connaissons point. Cela n'est-il pas bien raisonnable?

Ariste. — Que trop raisonnable. Mais que voulezvous dire ?

Théodore. — Le voici. Il y a entre votre esprit et votre corps l'union du monde la plus étroite. Ëh! le moyen d'en douter? Mais vous ne sauriez dire ce que c'est précisément que cette union. Ne la prenons donc point pour principe de l'explication des effets dont nous recherchons la cause.

Ariste. — Mais si ces effets en dépendent nécessai* rement?

Théodore. — S'ils en dépendent, nous serons bien obligés d'y revenir. Mais ne le supposons pas. Si je vous demandais, Ariste, d'où vient qu'en tirant seulement le bras de cette chaise, tout le reste suit, croiriez-vous m'avoir suffisamment expliqué cet effet en me répondant que cela vient de ce que le bras de ce fauteuil est uni avec les autres parties qui le composent? Assurément Théotime ne serait pas content d'une telle réponse. Il est permis aux enfants d'en rendre de pareilles, mais non aux philosophes, si ce n'est lorsqu'ils ne prétendent pas philosopher. Pour contenter l'esprit de Théotime sur cette question, il faudrait remonter

jusqu'à la cause physique de cette union des parties! qui composent les corps durs, et lui démontrer que lai ^ dureté des corps ne peut venir que de la compression d'une matière invisible qui les environne ^ Ce motl union n'explique donc rien. Il a besoin lui-même d'ex*| plication. Ainsi, Ariste, à vous permis de prendre pour' des raisons des mots vagues et généraux. Mais ne prétendez pas nous payer de cette monnaie ; car, quoique bien des gens la reçoivent et s^en contentent, nous sommes un peu difficiles, dans l'appréhension que nous avons qu'on ne nous trompe.

Ariste. — Gomment voulez-vous que je fasse? Je vous paye d'une monnaie que j'ai reçue bonnement. Je n'en ai point de meilleure. El puisqu'elle a cours dans le monde, vous pourriez vous en contenter. Mais voyons un peu comment vous payez vous-même les gens. Prouvez-moi par de bonnes raisons que le corps et l'esprit agissent mutuellement l'un sur l'autre, sans avoir recours à leur union.

Théodore. — Ne supposez point, Ariste, qu'ils agissent mutuellement l'un sur l'autre, mais seulement que leurs modalités sont réciproques. Ne supposez précisément que ce que Texpérience vous apprend, et lâchez de vous rendre attentif à ce que je vais vous dire. Pensez-vous qu'un corps puisse agir sur un autre, et le remuer?

Arisïe. — Qui le peut nier?

V. Théodore. — Théotime et moi, et peut-être bientôt Ariste ; car il y a contradiction, je dis contradiction, que les corps puissent agir sur les corps. Je vous prouve ce paradoxe, qui parait si contraire à l'expérience, si opposé à la tradition des philosophes, si incroyable aux savants et aux ignorants. Répondez-

1 Bech, de la Vérité, liv. Il, ch. dernier»

i60 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

moi : un corps peut-il de lui-mômo se remuer? Consultez, je vous prie, l'idée que vous avez du corps • \car souvenez-vous toujours qu'il faut juger des choses par les idées qui les représentent, et nullement par les ^ sentiments que nous en avons *.

Ariste. — Non, je ne vois pas que les corps puissent se mouvoir par eux-mêmes. Mais je ne vois pas bien non plus qu'ils ne le puissent pas. J'en doute.

Théodore.— Vous faites bien de douter et de demeurer tout court quand vous ne voyez pas clair. Mais tâchez de voir clair et de dissiper votre doute. Courage, avançons.

Ariste. — J'appréhende de faire une fausse démarche faute de lumière. Éclairez-moi un peu.

Théodore. — Consultez avec attention les idées claires, mon cher Ariste. Ce sont elles qui répandent dans les esprits attentifs la lumière qui vous manque.

Contemplez Tarçhétypa. des corps, l'étendue iq^e^ligible. C'est elle qui les représente, puisque c'est sur elle qu'ils ont tous été formés. Cette idée est toute lumineuse : consultez -la donc. Ne voyez-vous pas clairement que les corps peuvent être remués, mais qu'ils ne peuvent d'eux-mêmes se remuer? Vous hésitez. Hé bien, supposons donc que cette chaise puisse d'ellemême se remuer : de quel côté ira-t-elle, selon quel degré de vitesse, quand s'avisera-t-elle de se remuer? Donnez-lui donc encore de l'intelligence et une volonté capable de se déterminer. Faites^ en un mot, un homme de votre fauteuil. Autrement ce pouvoir de se remuer lui sera assez inutile.

Ariste. — Un homme de mon fauteuil, quelle étrange pensée !

Théotime. — Que trop commune et trop véritable,

i Entretiens Ilï, IV, V.

comme Tentcnd Théodore; car tous ceux qui jugent (les choses par eux-mêmes, ou par les sentiments qu'ils en ont, et non point par les idées qui les représentent, font de tous les objets quelque chose qui leur ressemble h eux-mômes. Ils font agir Dieu comme un homme. Ils attribuent aux bêtes ce qu'ils sentent en eux. Ils donnent au feu et aux autres éléments des inclinations dont ils n'ont point d^autre idée que le sentiment qu'ils en ont. Ainsi ils humanisent toutes choses. Mais ne vous arrêtez point à cela. Suivez Théodore, et répondez-lui.

Ariste. — Je crois bien que cette chaise ne peut se remuer d'elle-même. Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre corps à qui Dieu ait donné la puissance de se remuer? Souvenez-vous, Théodore, que vous avez à prouver qu'il y a contradiclion que les corps agissent les uns sur les autres.

YL Théodore. — Eh bien, Ariste, je vous le prouve. Il y a contradiction qu'un corps ne soit ni en repos ni en mouvement; car Dieu même, quoique tout-puissant, ne peut créer quelque corps qui ne soit nulle part, ou qui n'ait avec les autres certains rapports de distance. Tout corps est en repos quand il a le même rapport de distance avec les autres; et il est en mouvement quand ce rapport change sans cesse. Or, il est évident que tout corps change ou ne change pas de rapport de distance. Il n'y a point de milieu; car ces deux propositions : change, ou ne change pas, sont contradictoires. Donc il y a contradiction qu'un corps ne soit ni en repos, ni en mouvement.

Ariste. — Gela n'avait pas besoin de preuve.

Théodore. — Or c'est la volonté de Dieu qui donne l'existence aux corps et à toutes les créatures, dont certainement Texislence n'est point nécessaire. Cette même volonté qui les a créés subsistant toujours, ils

sont toujours; et cette volonté venant à cesser, je vous parle de Dieu selon notre manière de concevoir, c'est une nécessité que les corps cessent d'être. C'est donc cette même volonté qui met les corps en repos ou en mouvement, puisque c'est elle qui leur donne l'être et qu'ils ne peuvent exister qu'ils ne soient en repos ou en mouvement. Car, prenez-y garde, Dieu ne peut faire l'impossible ou ce qui renferme une contradiction manifeste; il ne peut vouloir ce qui ne se peut concevoir. II ne peut vouloir que cette chaise soit, qu'il ne veuille en même temps qu'elle soit là ou là, et que sa volonté ne l'y mette, puisque vous ne sauriez concevoir que cette chaise soit, qu'elle ne soit quelque part, là ou ailleurs.

Ariste. — Il me semble pourtant que je puis penser à un corps sans le concevoir ni en repos ni en mouvement.

Théodore. — Ce n'est pas là ce que je vous dis. Vous pouvez penser à un corps en général, et faire comme il vous plaît des abstractions. J'en conviens. C'est cela qui vous trompe souvent. Mais, encore un coup, je vous dis que vous ne sauriez concevoir qu'un tel corps existe qu'il ne soit en même temps quelque part, et que le rapport qu'il a avec les autres change ou ne change pas, et par conséquent qu'il ne soit en repos ou en mouvement. Donc il y a contradiction que Dieu fasse un corps, qu'il ne le fasse en repos ou en mouvement.

Ariste. — Eh bien, Théodore, je vous l'avoue : quand Dieu crée un corps, il faut d'abord qu'il le mette en repos ou en mouvement. Mais l'instant de la création passé, ce n'est plus cela : les corps s'arrangent au hasard, ou selon la loi du plus fort.

YIL Théod-ORE. — V instant de la création passé! Mais si cet instant ne passe point, vous voilà poussé à

bout; il faudra vous rendre. Prenez àonc garde I^Dieu veut qu'il y ait un tel monde. Sa volonté est toutepuissante : voilà donc ce monde fait. Que Dieu ne veuille plus qu'il y ait de monde : le voilà àovti anéanti ; car assurément le monde dépend des volontés du Créateur. Si le monde subsiste, c'est donc que Dieu continue de vouloir que le monde soit. La con* servation des créatures n'est donc de la part de Dieu que leur création continuée. Je dis de la part de Dieu qui agit : car de la part des créatures, il y paraît de la différence; puisqu'elles passent du néant à l'être par la création, et que par la conservation elles continuent d'être. Mais dans le fond la création ne passe point; puisqu'en Dieu la conservation et la création ne sont qu'une même volonté, et qui par conséquent est nécessairement suivie des mêmes effets.

Ariste. — Je comprends vos raisons, Théodore, mais je n'en suis pas convaincu ; car cette proposition : Que Dieu ne veuille plus quil y ait de monde, le voilà anéanti, me parait fausse. Il me semble qu^il ne suffit pas, pour anéantir le monde, que Dieu ne veuille plus qu'il soit ; il faut qu'il veuille positivement qu'il ne soit plus. Il ne faut point de volonté pour ne rien faire. Ainsi, maintenant que le monde est fait, que Dieu le laisse là, il sera toujours.

YIII. Théodore. — Vous n'y pensez pas, Ariste. Vous rendez' les créatures indépendantes. Vous jugez de Dieu et de ses ouvrages par les ouvrages des hommes, qui supposent la nature et ne la font pas. Votre maison subsiste, quoique votre architecte soit itiort. C'est que les fondements en sont solides, et qu'elle n'a [ nulle liaison avec la vie de celui qui l'a bâtie. Elle ^ n'en dépend nullement; mais le fond de notre être dépend essentiellement du Créateur. Et quoique l'arrangement de quelques pierres dépende en un sens de

lâ vo^nté des hommes, en conséquence de Taction des causes naturelles, leur ouvrage n'en dépend point. Mais l'univers étant tiré du néant, il dépend si fort de la cause universelle, qu'il y retomberait nécessairement si Dieu cessait de le conserver; car Dieu ne veut et même il ne peut faire une créature indépendante de ses volontés.

Ariste. — J'avoue, Théodore, qu'il y a entre les créatures et le Créateur un rapport, une liaison, une dépendance essentielle. Mais ne pourrait-on point dire que, pour conserver aux êtres créés leur dépendance, il suffit que Dieu puisse les anéantir quand il lui plaira ?

Théodore. — Non, sans doute, mon cher Ariste. ::i^\ Quelle plus grande marque d'indépendance que de Subsister par soi-même et sans appui? A parler exactement, voire maison ne dépend point de vous. Pourquoi cela? C'est qu'elle siibsisle sans vous. Vous pouvez y mettre le feu quand il vous plaira, mais vous ne la soutenez pas. Voilà pourquoi il n'y a point entre elle et vous de dépendance essentielle. Ainsi, que Dieu puisse détruire les créatures quand il lui plaira ; si elles peuvent subsister sans l'influence continuelle du Créateur, elles n'en sont point essentiellement dépendantes.

Pour vous convaincre entièrement de ce que je vous dis, concevez pour un moment que Dieu ne soit point : l'univers, selon vous, ne laissera pas de subsister; car lune cause qui n'influe point n'est pas pi us ^nécessaire ';à la production d'un effet qu'une cause qui n'est point. Cela est évident. Or, selon cette supposition, vous ne pouvez pas concevoir que le monde soit essentiellement dépendant du Créateur, puisque le Créateur est conçu comme n'étant plus. Cette supposition est impossible, il est vrai. Mais l'esprit peut joindre ou sépa-

rer les choses comme il lui plaît, pour en découvrir les rapports. Donc, si les corps sont essentiellement dépendants du Créateur, ils ont besoin, pour subsister, d'être soutenus par son influence continuelle, par refficac^ de la même volonté qui les a créés. Si Dieu cesse seulement de vouloir qu'ils soient, il s'ensuivra nécessairement et précisément de cela seul, qu'ils ne seront plus; car s'ils continuaient d'être, quoique Dieu ne continuât plus de vouloir qu'ils fussent, ils seraient indépendanls et même, prenez garde à ceci, tellement indépendants, que Dieu ne pourrait plus les détruire. C'est ce que je vais vous prouver.

IX. Un Dieu infiniment sage ne peut rien vouloir qui ne soit digne, pour ainsi dire, d'être voulu ; il ne peut rien aimer qui ne soit aimable. Or, le néant n'a rien d'aimable. Donc il ne peut être le terme des volontés divines. Assurément le néant n'a point assez de réalité, lui qui n'en a point du tout, pour avoir quelque rapport avec l'action d'un Dieu, avec une action d'un prix infini. Donc Dieu ne peut vouloir positivement l'anéantissement de l'univers. Il n'y a que les créatures qui, \ faute de puissance, ou par erreur, puissent prendre le I néant pour le terme de leurs volontés. C'est que tel ob- / jet peut faire obstacle à l'accomplissement de leurs désirs, ou qu'elles se l'imaginent ainsi. Mais quand vous y aurez pensé, vous le verrez bien, rien n'est plus évident, qu'un Dieu infiniment sage et tout-puissant ne peut, sans se démentir, déployer sa puissance pour ne rien fa^re : que dis-je, pour ne rien faire I pour détruire son propre ouvrage ; non pour y corriger des désordres qu'il n'y a pas mis, mais pour anéantir les natures qu'il a faites. Ainsi, Ariste, supposé que pour anéantir le monde il ne suffise pas que Dieu cesse de vouloir qu'il soit, supposé qu'il faille encore que Dieu veuille positivement qu'il ne soit plus, je tiens le monde

i 56 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

' — Tiécessaire et indépendant, puisque Dieu ne peut le détruire sans renoncera ses attributs^ et qu'il y a contradiction qu'il y puisse renoncer.

Ne diminuez donc point la dépendance des créatures, de peur de tomber dans cette impiété de la ruiner entièrement. Dieu peut les anéantir quand il lui plaira, comme vous dites. Mais c'est qu'il peut cesser de vouloir ce qu'il lui a été libre de vouloir. Comme il se suffit pleinement à lui-même, il n'aime invinciblement que sa propre substance. La volonit ^ dp. créei;' le monde, quoique éternelle et immuable aussi bien que les opérations immanentes, r}^j^f(Rvm^ p^n.-A& p éng^sairq^^ Gomme Dieu a pu former le décret de créer le monde dans le temps, il a pu et il peut toujours cesser de vouloir que le monde soit: non que l'acte de son décret puisse être ou n'être pas ; mais parce que cet acte immuable et éternel est parfaitement libre, et qu'il n'enferme la durée éternelle des êtres créés que par supposition. Dieu de toute éternité a voulu, il continuera éternellement de vouloir, ou, pour parler plus juste, Dieu veut sans cesse, mais sans variété, sans succession, sans nécessité, tout ce qu'il fera dans la suite des j temps. I/actejdejonjdégretiterngU quoiqii e.&imple et . 1 immugfflfiTîl'est^néces^^^^^^^ Il ne

^peut n'être pas que parce qu'il est; mais il n'est que parce que Dieu le veut bien. Car, de même qu^uti homme, dans le temps même qu'il remue le bras, est libre pour ne le point remuer, quoique dans la supposition qu'il se remue il y ait contradiction qu*il ne se remue pas; ainsi, comme Dieu veut toujours, et sans succession, ce qu'il veut; quoique ses décrets soient immuables, ils ne laissent pas d'être parfaitement libres ; parce qu'ils ne sont nécessaires que par la force de la supposition, prenez-y garde^que parce que Dieu est immuable dans ses desseins. Mais je crains de m'é-

carter : revenons à notre sujet. Étes-vous bien convaincu .maintenant que les créatures sont essentiellement dépendantes du Créateur, si fort dépendantes qu'elles ne peuvent subsister sans son inHuence^ qu'elles ne peuvent continuer d'être que Dieu ne continue de vouloir qu'elles soient?

Ariste. — J'ai fait tout ce que j'ai pu pour combattre vos raisons. Mais je me rends. Je n'ai rien à vous répliquer. La dépendance des créatures est tout autre que je ne pensais.

X, Théodore. — Reprenons donc ce que nous venons de dire, et tirons-en des conséquences. Mais prenez garde que je n'en tire qui ne soient pas clairement renfermées dans le principe.

La création ne passe point, la conservation des créatures n'étant de la part de Dieu qu'une création continuée, qu'une même volonté qui subsiste, et qui opère sans cesse. Or, Dieu ne peut concevoir, ni par conséquent vouloir qu'un corps ne soit nulle pari, ou qu'il n'ait avec les autres certains rapports de distance. Dieu ne peut donc vouloir que ce fauteuil existe, et par cette volonté le créer ou le conserver qu'il ne le place là ou là, ou ailleurs. Donc il y a contradiction qu'un corps en puisse remuer un autre. Je dis plus : il y a contradiction que vous puissiez remuer votre fauteuil. Ge n'est pas assez, il y a contradiction que tous les an« ges et les démons joints ensemble puissent ébranler un fétu. La démonstration en est claire ; car nulle puissance> quelque grande qu'on l'imagine, ne peut sur' monter ni même égaler celle de Dieu. Or, il y a con^ tradiction que Dieu veuille que ce fauteuil soit, qu^il ne veuille qu*il soit quelque parlj et que par l'efficace de sa volonté il ne l'y mette, il ne l'y conserve, ilne l'y crée. Donc nulle puissance ne peut le transporter où Dieu ne le transporte pas, ni le fixer ou l'arrêter où Dieu

i58 ENTB£TI£NS SUR LA HËTAPUYSIQUE.

ne l'arrête pa3, si ce n'est que Dieu accommode l'efficace de son action à l'action inefficace de ses créatures. C'est ce qu'il faut vous expliquer pour accorder la raison avec Texpérience, et pour vous donner l'intelligence du plus grand, du plus fécond et du plus néces- ^saire de tous les principes, qui est, que Dieu ne {communique sa puissance aux créatures et ne les unit centre elles que parce qu'il établit leurs modalités causes occasionnelles des efi'ets qu'il produit lui-même ; causes occasionnelles, dis-je, qui déterminent l'efficace de ses volontés, en conséquence des lois générales qu'il s'est prescrites, pour faire porler à sa conduite le caractère de ses attributs, et répandre dans son ouvrage l'uniformité d'action nécessaire pour en lier ensemble toutes les parties qui le composent, et pour le tirer de la confusion et de l'irrégularité d'une espèce de chaos ■^011 les esprits ne pourraient jamais rien comprendre. Je vous dis ceci, mon cher Ariste, pour vous donner de l'ardeur et réveiller votre attention ; car comme ce que je viens de vous dire du mouvement et du repos de la matière pourrait bien vous paraître peu de chose, vous croiriez peut-être que des principes si petits et si simples ne pourraient pas vous conduire à ces grandes et importantes vérités que vous avez déjà entrevues, et sur lesquelles est appuyé presque tout ce que je vous ai dit jusqu'ici.

Ariste. — Ne craignez point, Théodore, que je vous perde de vue. Je vous suis, ce me semble, d'assez près, et vous me charmez de manière qu'il me semble qu'on me transporte. Courage donc 1 Je saurai bien vous arrêter si vous passez trop légèrement par-dessus quelques endroits trop difficiles et trop périlleux pour moi.

XI. Théodore. — Supposons donc, Ariste, que Dieu veuille qu'il y ait sur ce plancher un tel corps, une

SEPTIEME ENTRETTEN. 159

boule, par exemple : aussitôt la voilà faite. Rien n'est plus mobile qu'une sphère sur un plan ; mais toutes les puissances imaginables ne pourront l'ébranler, si Dieu ne s'en mêle ; car, encore un coup, tant que Dieu voudra créer ou conserver cette boule au point A, ou à tel autre qu'il vous plaira, et c'est une nécessité qu'il la mette quelque part, nulle force ne pourra l'en faire sortir. Ne l'oubliez pas, c'est là le principe.

Abiste. — Je le tiens, ce principe. Il n'y a que le Créateur qui puisse être le moteur ; que celui qui donne l'être aux corps, qui puisse les placer dans les endroits qu'ils occupent.

Théodore. — Fort bien. La force mouvante d'un corps n'est donc que Tefficace de la volonté de Dieu, qui le conserve successivement en difiTérents lieux. Cela supposé, concevons que cette boule soit mue, et que dans la ligne de son mouvement elle en rencontre une autre en repos : Texpérience nous apprend que cette autre sera remuée immanquablement, et selon certaines proportions toujours exactement observées. Or, ce n'est point la première qui meut la seconde. Cela est clair par le principe ; car un corps n'en peut mouvoir un autre sans lui communiquer de sa force mouvante. \ Or, la force mouvante d'un corps mû n'est que la volonté du Créateur qui le conserve successivement en différents lieux. Ce n'est point une qualité qui appartienne à ce corps. Rien ne lui appartient que ses modalités; et les modalités sont inséparables des substances. Donc les corps ne peuvent se mouvoir les uns les autres, et leur rencontre ou leur choc est seulement une cause occasionnelle de la distribution de leur mouvement. Car, étant impénétrables, c'est une espèce de nécessité que Dieu, que je suppose agir toujours avec la même efficace ou la même quantité de force mouvante, partage, pour ainsi dire, cette force proportionnellement

à la grandeur de chacun des corps qui se rencontrent, lesquels dans l'instant du choc peuvent être regardés comme n'en étant plus qu'un, afm qu'ils aillent ensuite de compagnie vers le même endroit, supposé néanmoins que leurs mouvements ne soient point contraires et qu'ils soient dans la même ligne : car, s'ils étaient directement contraires, je croirais qu'il s'en devrait faire une permutation réciproque ; et que s'ils ne l'étaient qu'en partie, la permutation y serait proportionnée. Que le rejaillissement des corps et l'augmentation de leur mouvement, effet connu par l'expérience, ne vous trompent point. Tout cela ne vient que de leur ressort, qui dépend de tant de causes, que de nous y arrêter ^ maintenant ce serait abandonner le chemin que nous devons suivre. Dieu meut toujours ou tend à mouvoir les corps en ligne droite, parce que cette ligne est la i plus simple ou la plus courte. Il ne change à la rencontre des corps la direction de leur mouvement que le moins qu'il est possible, et je crois qu'il ne change jamais la quantité de la force mouvante qui anime la matière. C'est sur ces principes que sont appuyées les lois générales des communications des mouvements selon lesquelles Dieu agit sans cesse. Il n'est pas temps que je vous le prouve ; car il suffit présentement que vous sachiez que les corps ne peuvent se mouvoir eux-mêmes, ni ceux qu'ils rencontrent, ce que la raison vient de nous découvrir ; et qu'il y a certaines lois selon lesquelles Dieu les meut immanquablement, ce que nous apprenons de l'expérience.

Ariste. — Cela me paraît incontestable. Mais qu'en pensez-vous, Théotime? Yous ne contredisez jamais Théodore.

XII. Théotime. — Il y a longtemps que je suis convaincu de ces vérités. Mais puisque vous voulez que je combatte le sentiment de Théodore, je vous prie de

me résoudre une petite difficulté. La voici. Je conçois bien qu'un corps ne peut de lui-même se mouvoir; mais supposé qu'il soit mû, je prétends qu'il en peut mouvoir un autre comme cause entre laquelle et son effet il y a une liaison nécessaire. Car supposons que Dieu n'ait point encore établi de lois de communica* tions des mouvements, certainement il n'y aura point encore de causes occasionnelles. Gela étant, que le corps A soit mû, et qu'en suivant la ligne de son mouvement il enfile le corps B, que je suppose concave, et comme le moule du corps A, qu'arrivera-t-il? Choisissez.

Ariste. — Ce qui arrivera? Rien ; car où il n'y a point de cause il ne peut y avoir d'effet.

Théotime. — Comment, rien ? Il faut bien qu'il arrive quelque chose de nouveau; car le corps B sera mû ensuite du choc ou il ne le sera pas.

Ariste. — Il ne le sera pas.

Théotihe. — Jusqu'ici cela va bien. Mais, Ariste, que deviendra le corps A à la rencontre de B ? Ou il rejaillira, ou il ne rejaillira pas. S'il rejaillit, voilà un effet nouveau, dont B sera la cause. S'il ne rejaillit pas, ce sera bien pis; car voilà une force détruite, ou du moins sans action. Donc le choc des corps n'est point une cause occasionnelle, mais très-réelle et très-véritable, puisqu'il y a une liaison nécessaire entre le choc et tel. effet que vous voudrez. Ainsi

Ariste. — Attendez un peu, Théotime. Que me prouvez-vous là ? Que les corps étant impénétrables^ c'est une nécessité que dans l'instant du choc Dieu se détermine à faire choix sur ce que vous venez de me proposer. Voilà tout : je n'y prenais pas garde. Vous ne prouvez nullement qu'un corps mû puisse, par quelque chose qui lui appartienne, mouvoir celui qu'il rencontre. Si Dieu n'a point encore établi de lois de

ccmmunications des mouvements, la nature des corps, leur impénétrabilité l'obligera à eii faire de telles qu'il jugera à propos, et il se déterminera à celles qui sont les plus simples, si elles suffisent à l'exécution des ouvrages qu'il veut former de la matière. Mais il est clair que l'impénétrabilité n*a point d'efficace propre, et qu'elle ne fait que donner à Dieu, qui traite les choses selon leur nature, une occasion de diversifier son action, sans rien changer dans sa conduite.

Je veux bien néanmoins qu'un corps mû soit la cause véritable du mouvement de ceux qu'il rencontre, car il ne faut point disputer sur un mot. Mais qu'est-ce qu'un corps mû? C'est un corps transporté par une action divine. Cette action qui le transporte peut aussi transporter celui qu'il rencontre, si elle y est appliquée. Qui en doute? Mais cette action, cette force mouvante n'appartient nullement aux corps. C'est l'efficace de la volonté de celui qui les crée ou qui les conserve successivement en différents lieux. La matière est mobile essentiellement. Elle a de sa nature une capacité passive de mouvement. Mais elle n'a de capacité active, elle n'est mue actuellement que par l'action continuelle du Créateur. Ainsi un corps n'en peut ébranler un autre par une efficace qui appartienne à sa nature. Si les corps avaient en eux la force de se mouvoir, les plus forts renverseraient ceux qu'ils rencontrent, comme cause efficiente. Mais, n'étant mus que par un autre, leur rencontre n'est qu'une cause occasionnelle, qui oblige, à cause de leur impénétrabilité, le moteur ou le Créateur à partager son action. Et parce que Dieii doit agir d'une manière simple et uniforme, il a dû se faire des lois générales, et les plus simples qui puissent être, afin que, dans la nécessité de changement il changeât le moins qu'il était possible, et que par une même conduite il produisit une

infinité d'effets différents. Voilà, Théotime, comme je comprends les choses.

TuÉOTiME. — Vous les comprenez fort bien.

XIII. Théodore. — Parfaitement bien. Nous voilà tous d'accord sur le principe. Suivons-le un peu. Donc, Ariste, vous ne pouvez de vous-même remuer le- bras, changer de place, de situation, de posture, faire aux autres hommes ni bien ni mal, mettre dans Tunivers le moindre changement. Vous voilà dans le monde sans aucune puissance, immobile comme un roc, stupide, pour ainsi dire, comme une souche. Que votre âme soit unie à votre corps si étroitement qu'il vous plaira^ que par lui il tienne à tous ceux qui vous environnent, quel avantage tirerez-vous de cette union imaginaire ? Comment ferez-vous pour remuer seulement le bout du doigt, pour prononcer seulement un monosyllabe? Hélas! si Dieu ne vient au secours, vousne ferez que de vains efforts, vous ne formerez que des désirs impuissants; car, un peu de réflexion, savez-vous bien ce qu'il faut faire pour prononcer le nom de votre meilleur ami, pour courber ou redresser celui de vos doigts dont vous faites le plus d'usage ? Mais supposons que vous sachiez ce que tout le monde ne sait pas, ce dont quelques savants même ne conviennent pas, savoir, qu'on ne peut remuer le bras que par le moyen des esprits animaux, qui, coulant par les nerfs dans les muscles, les raccourcissent et tirent à eux les os auxquels ils sont attachés. Supposons que vous sachiez Tanatomie et le jeu de votre machine aussi exactement qu'un horloger son propre ouvrage. Mais du moins souvenez-vous du principe, qu'il n'y aL< que le Créateur des corps qui puisse en être le moteur. | Ce principe suffit pour lier, que dis-je, pour lier I pour anéantir toutes vos facultés prétendues; car enfin les esprits animaux sont de$ corps, quelque petits qu'ils

puissent être : ce n*est que le plus subtil du sang et des humeurs. Dieu seul peut donc les remuer, ces petits corps. Lui seul peut et sait les faire couler du cerveau dans les nerfs, des nerfs dans les muscles, d'un muscle dans son antagoniste : toutes choses nécessaires au mouvement de nos membres. Donc nonobstant Tunion de Tâme et du corps, telle qu'il vous plaira de l'imaginer, vous voilà mort et sans mouvement ; si ce n'est que Dieu veuille bien accorder ses volontés avec les vôtres; ses volontés toujours efficaces avec vos désirs toujours impuissants. Voilà, mon cher Ariste, le dénoûment du mystère. C'est que toutes les créatures ne sont unies qu'à Dieu d'une union immédiate. Elles ne dépendent essentiellement et directement que de lui. Gomme elles sont toutes également impuissantes, elles ne dépendent point mutuellement les unes des autres. On peut dire qu'elles sont unies entre elles et qu'elles dépendent môme les unes des autres. Je Tavoue, pourvu qu'on ne Tentende pas selon les idées vulgaires; pourvu qu'on demeure d'accord que ce n'est qu'en conséquence des volontés immuables et toujours efficaces du Créateur, qu'en conséquence des lois générales que Dieu a établies, et par

—^lesquelles il règle le cours ordinaire de sa providence. Dieu a voulu que mon bras fût remué dans l'instant que je le voudrais moi-même. (Je suppose les conditions nécessaires.) Sa volonté est efficace, elle est immuable. Voilà d'où je tire ma puissance et mes facultés.

-^1 a voulu que j'eusse certains sentiments, certaines émotions, quand il y aurait dans mon cerveau certaines traces, certains ébranlements d'esprits. 11 a voulu, en un mot, et il veut sans cesse, que les modalités de l'esprit et du corps fussent réciproquesJVoilà l'union

"^^t là dépendance naturelle des deux parties dont nous

^ sommes composés. Ce n'est que la réciprocation mu-

SEPTIÈME ENTRETILN. 1G5

tuelle de nos modalités appuyée sur le fondement inébranlable des décrets divins; décrets qui par leur efficace me communiquent la puissance que j'ai sur mon corps et par lui sur quelques autres ; décrets qui par leur immutabilité m'unissent à mon corps, et par lui à mes amis, à mes biens, à tout ce qui m'environne. Je ne tiens rien de ma nature, rien de la nature ima« ginaire des philosophes; tout de Dieu et de ses décrets. Dieu a lié ensemble tous ses ouvrages, non qu'il ait produit en eux des entités liantes. Il les a subord^OM les uns auxautfêVsâns les revêtir de qualités efficaces. Vaines prétentions de l'orgueil humain, productions chimériques de l'ignorance des philosophes ! C'est que, frappés sensiblement à la présence des corps, touchés intérieurement par le sentiment de leurs propres efforts, ils n'ont point reconnu l'opération invisible du Créateur, l'uniformité de sa conduite, la fécondité de ses lois, l'efficace toujours actuelle de ses volontés, la . sagesse infinie d^ sa providence ordinaire. Ne dites donc plus, je vous prie, mon cher Ariste, que votre âme est unie à votre corps plus étroitement qu'à toute autre chose; puisqu'elle n'est unie immédiatement qu'à Dieu seul, puisque les décrets divins sont les liens indissolubles de toules les parties de l'univers et l'enchaînement merveilleux de la subordination de toutes

les causes.

XIV. Abiste. — Ah I Théodore, que vos principes sont clairs, qu'ils sont solides, qu'ils sont chrétiens I Mais qu'ils sont aimables et touchants ! J'en suis tout pénétré. Quoi ! c'est donc Dieu lui-même qui est présentement au milieu de nous, non comme simple spectateur et observateur de nos actions bonnes ou mauvaises, mais comme le principe de notre société, le lien de notre amitié, l'âme, pour ainsi dire, du commerce et des entretiens que nous avons ensemble. Je

106 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSfQUE.

ne puis vous parler que par Tefflcace de sa puissance^ ni vous toucher et vous ébranler que par le mouvement qu'il me communique. Je ne sais pas même quelles doivent être les dispositions des organes qui servent à la voix pour prononcer ce que je vous dis sans hésiter. Le jeu de ces organes me passe. La variété des paroles^ des tons, des mesures, en rend le détail comme infini. Dieu le sait, ce détail; lui seul en règle les mouvements dans l'instant même de mes désirs. Oui, c'est lui qui repousse l'air qu'il m'a fait respirer lui-même. C'est lui qui par mes organes en produit les vibrations ou les secousses. C'est lui qui le répand au dehors et qui en forme ces paroles par lesquelles je pénètre jusque dans votre esprit, et je verse dans votre cœur ce que le mien ne peut contenir. En effet, ce n'est pas moi qui respire : je respire malgré moi. Ce n'est pas moi qui vous parle : je veux seulement vous parler. Mais qu'il dépende de moi de respirer, que je sache exactement ce qu'il faut faire pour m'expliquer, que je forme des paroles et que je les pousse au dehors, comment iraient-elles jusqu'à vous, comment frapperaient-elles vos oreilles, comment ébranleraient-elles votre cerveau, comment toucheraientelles votre cœur sans l'efficace de cette puissance divine qui unit ensemble toutes les parties de l'univers? Oui, Théodore, tout cela est une suite nécessaire des lois de l'union de l'àme et du corps et des communications des mouvements. Tout cela dépend de ces deux principes dont je suis convaincu, qu'il n'y a que le Créateur des corps qui en puisse être le moteur, et que Dieu ne nous communique sa puissance que par rétablissement de quelques lois générales, dont nous déterminons l'efficace par nos diverses modalités. Ah! Théodore 1 Ahl Théotimel Dieu seul est le lien de notre société. Qu'il en soit la fin, puisqu'il en est le

principe. N'abusons point de sa puissance. Malheur h ceux qui la font servir à des passions criminelles! Rien n'est plus sacré que la puissance, rien n'est plus divin. C'est une espèce de sacrilège que d'en faire des usages profanes. Je le comprends aujourd'hui, c'est faire servir à l'iniquité le juste vengeur dés crimes. De nous-mêmes nous ne pouvons rien faire, donc de nous-mêmes nous ne devons rien vouloir. Nous ne pouvons agir que par l'efficace de la puissance divine, donc nous ne devons rien vouloir que selon la loi divine. Rien n'est plus évident que ces vérités.

Théodore. — Voilà d'e:gcellentes conséquences.

XV. Théotime. — Ce sont de merveilleux principes pour la morale. Mais revenons à la métaphysique. Notre âme n'est point unie à notre corps selon les idées vulgaires. Elle n'est unie immédiatement et directement qu'à Dieu seul. Ce n'est que par l'efficace de son action que nous voilà tous trois en présence. Que disje, en présence I que nous voilà tous trois unis de sentiments, pénétrés de la même vérité, animés, ce me semble, d'un même esprit, enflammés, pour ainsi dire, d'une même ardeur. Dieu nous unit ensemble par le corps, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps. Mais, Ariste, comment sommes-nous si fort unis par l'esprit ? Théodore prononce quelques paroles à vos oreilles. Ce n'est que de l'air battu par les organes de la voix. Dieu transforme, pour ainsi dire, cet air en paroles, en divers sons. Il vous les fait entendre, ces divers sons, par les modalités dont il vous touche. Mais le sens de ces paroles, où le prenez- vous? Qui vous découvre et à moi les mômes vérités que.contemple Théodore? Si l'air qu'il pousse en parlant ne renferme point les sons que vous entendez, assurément il ne contiendra pas les vérités que vous comprenez.

Artste. — Je vous entends, Théotime. C'est que

IGS ENTRETIENS SUH LA MÉTAPHYSIQUE.

nous sommes unis Tun et l'autre à la raison universelle qui éclaire toutes les intelligences. Je suis plus savant que vous ne pensez. Théodore m*a d'abord transporté où vous vouiez me conduire. Il m'a persuadé qu'il n'y a rien de visible^ rien qui puisse agir dans l'esprit et se découvrir à lui, que la substance non- seulement efûcace, mais intelligible de la raison. Oui, rien de créé ne peut être l'objet immédiat de nos connaissances. Nous ne voyons rien dans ce monde matériel où nos corps habitent que parce que notre esprit par son attention se promène dans un autre, que parce qu'il contemple les beautés du monde archétype et intelligible que ren^ ferme la raison. Comme nos corps vivent sur la terre et se repaissent des fruits divers qu'elle produit, nos esprits se nourrissent des mêmes vérités que renferme la substance intelligible et immuable du Verbe divin. Les paroles que Théodore prononce à mes oreilles mV vertissent donc, en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, d'être attentif aux vérités qu'il découvre dans la souveraine raison. Cela me tourne l'esprit du même côté que lui. Je vois ce qu'il voit parce que je regarde où il regarde. Et par les paroles que je rends aux siennes, quoique les unes et les autres soient vides de sens, je m'entretiens avec lui, et je jouis avec lui d'un bien qui nous est commun à tous; car nous sommes tous essentiellement unis avec la raison, tellement unis que sans elle nous ne pouvons lier de société avec personne.

Théotime. — Votre réponse, Ariste^ me surprend extrêmement. Comment donc^ sachant tout ce que vous me dites là, avez-vous pu répondre à Théodore que nous sommes unis à notre corps plus étroitement qu'à toute autre chose ?

Abiste. — C'est qu'on ne dit que ce qui se présente à la mémoire, et que les vérités abstraites ne s'offrent

pas à Tesprit si naturellement que ce qu'on a ouï dire toute sa vie. Quand j'aurai médité autant que Théotime, je ne parlerai plus par jeu de machine, mais je réglerai mes paroles sur les réponses de la vérité intérieure. Je comprends donc aujourd'hui, et je ne l'oublierai de ma vie, que nous ne sommes unis immédiatement et directement qu'à Dieu. C'est dans la lumière de sa sagesse qu'il nous fait voir la magnificence de ses ouvrages, le modèle sur lequel il les forme, l'art immuable qui en règle les ressorts et les mouvements ; et c'est par l'efficace de ses volontés qu'il nous unit à notre corps, et par notre corps à tous ceux qui nous environnent.

XVI. Théodore. — Vous pourriez ajouter que c'est par l'amour qu'il se porte à lui-môme qu'il nous communique cette ardeur invincible que nous avons pour le bien. Mais c'est de quoi nous parlerons une autre fois. Il suffit maintenant que vous soyez bien convaincu, mais bien, que l'esprit ne peut être uni immédiatement et directement qu'à Dieu seul; que nous ne pouvons avoir de commerce avec les créatures que par la puissance du Créateur, qui ne nous est communiquée qu'en conséquence de ses lois, et que nous ne pouvons lier de société entre nous et avec lui que par la raison qui lui est consubstantielle. Cela une fois supposé, vous voyez bien qu'il nous est de la dernière conséquence de tâcher d'acquérir quelque connaissance des attributs de cet être souverain, puisque nous en dépendons si fort; car enfin il agit en nous nécessairement selon ce qu'il est. Sa manière d'agir doit porter le caractère de ses attributs. Non-seulement nos devoirs doivent se rapporter à ses perfections, mais notre conduite doit encore être réglée sur la sienne, afin que nous prenions de justes mesures pour l'exécution de nos desseins, et que nous trouvions une combinaison de causes qui les favorisent. La foi et l'expérience nous apprennent pour

cela bien des vérités par la voie abrégée de rauiorité et par des preuves de sentiment fort agréables et fort commodes. Mais tout cela ne nous en donne pas maintenant l'intelligence ; ce doit être le fruit et la récompense de notre travail et de notre application. Au reste, étant faits pour connaître et aimer Dieu, il est clair qu'il n'y a point d'occupation qui soit préférable à la méditation des perfections divines qui doit nous animer de la charité et régler tous les devoirs d'une créature raisonnable.

Ariste. — Je comprends bien, Théodore, que le culte que Dieu demande des esprits est un culte spirituel. C'est d'en être connu, c'est d'en être aimé ; c'est que nous formions de lui des jugements dignes de ses attributs, et que nous réglions sur ses volontés tous les mouvements de notre cœur ; car Dieu est esprit, et il veut être adoré en esprit et en vérité. Mais il faut que je vous avoue que je crains extrêmement de former sur les perfections divines des jugements qui les déshonorent. Ne vaut>il point mieux les honorer par le silence et par l'admiration, et nous occuper uniquement à la recherche des vérités moins sublimes et plus proportionnées à la capacité de notre esprit ?

Théodore. — Gomment, Ariste, l'entendez- vous? Vous n'y pensez pas. Nous sommes faits pour connaître et aimer Dieu ; eh quoi ! vous ne voulez pas que nous y pensions, que nous en parlions, je pourrais donc ajouter, que nous l'adorions? Il faut, dites-vous, l'adorer par le silence et par l'admiration. Oui, par un silence respectueux que la contemplation de sa gran< deur nous impose, par un silence religieux où l'éclat de sa majesté nous réduise, par un silence forcé, pour ainsi dire, qui vienne de notre impuissance, et qui n'ait point pour principe une négligence criminelle, une curiosité déréglée de connaître au lieu de lui des

SEPTIÈME ENTRETIEN. îl i

objets bien moins dignes de notre application. Qu'admirez-vous dans la Divinité, si vous n*en connaissez rien ? Comment Taimerez-vous, si vous ne la contemplez? Comment nous édifierons-nous les uns les autres dans la charité, si nous bannissons de nos entretiens celui que vous venez de reconnaître pour Tâme du commerce que nous avons ensemble, pour le lien de notre petite société? Assurément, Ariste, plus vous connaîtrez l'Être souverain, plus vous en admirerez les perfections infinies. Ne craignez donc point d'y trop penser et d'en parler indignement, pourvu que la foi vous conduise. Ne craignez point d'en porter de faux jugements, pourvu qu'ils soient toujours conformes à la notion de l'Être infiniment parfait. Vous ne déshonorerez point les perfections divines par des jugements indignes d'elles, pourvu que vous n'en jugiez jamais par vous-même, pourvu que vous ne donniez point au créateur les imperfections et les limitations des créatures. Pensez-y donc, Ariste. J'y penserai de mon côté, et j'espère que Théotime en fera de même. Cela est nécessaire pour la suite des principes dont je crois devoir vous entretenir. A demain donc, à l'heure ordinaire, car il est temps que je me retire.

Ariste. — Adieu, Théodore. Je vous prie, Théotime, que nous nous retrouvions tous trois à l'heure marquée.

Théotime. — Je suis Théodore ; mais je reviendrai avec lui, puisque vous le voulez bien... Ahl Théodore, qu'Ariste est changé! Il est attentif; il ne raille plus; il ne s'arrête plus si fort aux manières ; en un mot il entend raison, et s'y rend de bonne foi.

Théodore. — Il est vrai ; mais ses préjugés reviennent encore à la traverse, et confondent un peu ses idées. La raison et les préjugés parlent tour à tour par sa bouche. Tantôt la vérité le fait parler, et tantôt la

mémoire joue son jeu. Mais son imagination n'ose plus se révolter. C'est ce qui marque un bon fond et me fait tout espérer.

Théotime. — Que voulez-vous, Théodore ? les préjugés ne se quittent pas comme un vieil habit auquel on ne pense plus. Il me semble que nous avons été comme Ariste ; car nous ne naissons pas philosophes, nous le devenons. Il faudra lui rebattre incessamment les grands principes, aûn qu'il y pense si souvent, que son esprit s'en mette en possession, et que dans le besoin ils se présentent à lui tout naturellement.

Théodore. — C'est ce que j'ai tâché de faire jusqu'ici. Mais cela lui fait de la peine, car il aime le détail et la variété des pensées. Je vous prie d'appuyer toujours sur la nécessité qu'il y a de bien comprendre les principes, afin d'arrêter la vivacité de son esprit ; et n'oubliez pas, s'il vous platt, de méditer le sujet de notre entretien.

De Dieu et de ses attributs.

Théodore. — Hé bien, Ariste, dans quelle disposition êtes- vous? Il faut que nous sachions l'état où vous vous trouvez, afin que nous puissions y accommoder ce que nous avons à vous dire.

Ariste. — J'ai repassé dans mon esprit ce que vous m'avez dit jusqu'ici, et je vous avoue que je n'ai pu résister à l'évidence des preuves sur lesquelles vos principes sont appuyés ; mais ayant voulu méditer le sujet des attributs divins que vous nous avez proposé, j'y ai trouvé tant de difficultés, que je me suis rebuté. Je vous dirais bien que cette matière était trop sublime ou trop abstraite pour moi: je ne saurais y atteindre et je n'y trouve point de prise.

Théodore. — Quoi ! vous ne voulez rien nous dire?

Ariste. — C'est que je n'ai rien de bon, rien qui me satisfasse. Je vous écouterai tous deux, s'il vous plaît.

Théodore. — Cela ne nous plaît nullement. Mais puisque vous ne voulez pas nous dire ce que vous avez pensé, souffrez que je vous interroge pour savoir votre sentiment sur ce qui m'est venu dans l'esprit.

Ariste. — Volontiers; mais Théolime?

Théodore. — Théotime sera le juge des petits différends qui pourront bien naître de la diversité de nos idées.

174 ENTRETIENS SUU LA MÉTAPUYSIOUE.

Théotime. — Le juge ! comment renlendez-vous? C'est à la raison à présider parmi nous, et à décider souverainement.

TuÉODORE. — . J'entends, Théolime, que vous serez juge subalterne par dépendance de la raison , et que vous ne pourrez prononcer que selon les lois qu'elle vous prescrit commeà nous. Ne perdons point de temps, je vous prie. Confrontez seulement ce que nous dirons Tunet l'autre avec les réponses de la vérité intérieure, pour avertir et redresser celui qui s'égarera. Allons, Ariste, suivez-moi, et ne m'arrêtez que lorsque je passerai trop légèrement sur des endroits difficiles.

ï. Par la Divinité nous entendons tous Tlnfini, l'Être sans restriction, l'Être infiniment parfait. Or, rien de fini ne peut représenter l'infini. Donc il suffit de penser à Dieu pour savoir qu'il est. Ne soyez pas surpris, Théotime, si Ariste me passe cela. C'est qu'il en est déjà demeuré d'accord avant que vous fussiez ici *.

Ariste. — Oui, Théotime, je suis convaincu que rien de fini ne peut avoir assez de réalité pour représenter l'infini. Or, je suis certain que je vois Tinfini. Donc, l'infini existe, puisque je le vois et que je ne puis le voir qu'en lui-même. Comme mon esprit est fini, la connaissance que j'ai de l'infini est finie. Je ne le comprends pas, je ne le mesure pas; je suis même bien certain que je ne pourrai jamais le mesurer. Non-seulement je n'y trouve point de fin, je vois de plus qu'il n'en a point. En un mot la perception que j'ai de l'infini est bornée ; mais la réalité objective dans laquelle mon esprit se perd, pour ainsi dire, elle, n'a point de bornes. C'est de quoi maintenant il m'est impossible de douter.

Théotime. — Je n'en doute pas non plus,

Pntretîep If,

Théodore. — Gela supposé, il est clair que ce mot Dieu n'élàni que l'expression abrégée de l^Être Infiniment parfait, il y a contradiction qu'on se puisse trora- . per, lorsqu'on n'attribue à Dieu que ce que l'on voit convenir à TÊlre infiniment parfait; car enfin si on ne se trompe jamais, lorsqu'on ne juge des ouvrages de Dieu que ce qu'on voit clairement et distinctement appartenir à l'Être infiniment parfait; que ce qu'on découvre, non dans une idée distinguée de Dieu, mais dans sa substance même, attribuons donc à Dieu, ou à l'Être infiniment parfait, toutes les perfections, quelque incompréhensibles qu'elles nous paraissent, pourvu que nous soyons certains que ce sont des réalités ou de véritables perfections ; des réalités, dis-je, et des perfections qui ne tiennent point du néant, qui ne sont point bornées par des imperfections ou des limitations semblables à celles des créatures. Prenez donc garde.

ll,J)ieu, c'est l'Être infiniment parfait. Donc Dieu est indépendant. Pensez-y, Ariste, etarrôtez-moi seulement lorsque je dirai quelque chose que vous ne verrez pas clairement être une perfection et appartenir à l'Être infiniment parfait. Dieu est indépendant, donc il est immuable.

Ariste. — J)ieu est indépendant , donc il est immua* hlel Pourquoi immuable ?

Théodore. — C'est qu'il ne peut y avoir d'effet ou de changement sans cause. Or, Dieu est indépendant de l'efficace des causes. Donc, s'il arrivait en Dieu quelque changement, il en serait lui-même la cause. Or, quoique Dieu soit la cause ou le principe de ses volontés ou de ses décrets, il n'a jamais produit en lui aucun changement; car ses décrets, quoique parfaitement libres, sont eux-mêmes éternels et immuables, comme jevous ai déjà dit*. Dieu les a faits, ces décrets, ou plutôt il les

1 entretien précédent,

ilC ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

forme sans cesse sur la sagesse éternelle, qui est la règle inviolable de ses volontés. Et quoique les effets de ces décrets soient infinis, et produisent mille et mille changements dans l'univers, ces décrets sont toujours les mêmes. C'est que l'efficace de ces décrets immuables n'est déterminée à l'action que par les circonstances des causes qu'on appelle naturelles, et que je crois devoir appeler occasionnelles, de peur de favoriser le préjugé dangereux d'une nature et d'une efficace distinguées de la volonté de Dieu et de sa toute-puissance.

Ariste. — Je ne comprends pas trop bien tout cela. Dieu est libre et indifférent à l'égard, par exemple, du mouvement de tel corps ou de tel effet qu'il vous plaira. S'il est indifférent, il peut le produire, cet effet, ou ne le produire pas. Cetefiet est une suite de ses décrets : je le veux. Mais il est certain que Dieu peut ne le pas produire. Donc il peut ne le vouloir pas produire. Donc Dieu n'est pas immuable, puisqu'il peut changer de volonté, et ne pas vouloir demain ce qu'il veut aujourd'hui.

Théodore. — Vous ne vous souvenez pas, Ariste, de ce que je vous dis dans notre dernier entretien *. Dieu est libre, et même indifférent à l'égard, de mille etmille effets. Il peut changer de volonté en ce sens qu'il est indifférent pour vouloir ou ne pas vouloir tel effet. Mais prenez garde, à présent que vous êtes assis, pouvez- vous être debout? Vous le pouvez absolument > mais selon la supposition, vous ne le pouvez pas ; car vous ne pouvez pas être debout et assis en même temps. Comprenez donc qu'en Dieu il n'y a point de succession de pensées et de volontés ; que par un acte éternel et immuable il connaît tout^ et veut tout ce qu'il

< Num, 9.

veut Dieu veut avec une liberté parfaite et une entière indifférence créer le monde. Il veut former des décrets et établir des lois simples et générales pour le gouverner d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. Mais ces décrets posés, ils ne peuvent être changés; non qu*ils soient nécessaires absolument, mais par la force de la supposition. Prenez-y garde ! c'est uniquement qu'ils sont posés, et que Dieu en les formant a si bien su ce qu'il faisait, qu'ils ne peuvent être révoqués; car quoiqu'il en ait fait quelques-uns pour un temps, ce n'est pas qu'il ait changé de sentiment et de volonté, quand ce temps arj:'ive; mais c'est qu'un même acte de sa volonté se rapporte aux différences des temps que renferme son éternité. Dieu ne change donc point et ne peutchangersespensées,sesdesseins,ses volontés. Il est immuable; c'est une des perfections de sa nature, et^éanmoins il est parfaitement libre dans tout ce qu'il fait au dehors. Il ne peut changer, parce que ce qu'il veut, il le veut sans succession, par un acte simple et invariable. Maisil peut ne le pas vouloir, parce qu'il veut librement ce qu'il veut actuellement.

Ariste. — Je penserai, Théodore, à ce que vous me dites. Passons outre. Je crois que Dieu est immuable. Il me paraît évident que c'est une perfection que de n'être pointsujet au changement. Gela me suffit. Quand môme je ne pourrais pas accorder l'immuabilité de Dieu avec sa liberté, je crois qu'il possède ces deux attributs, puisqu'il est infiniment parfait.

III. Théotime. — Permettez-moi, Théodore, de vous proposer une petite difficulté. Vous venez de dire que refftcace des décrets immuables de Dieu n'est déterminée à l'action que par les circonstances des causes qu'on appelle naturelles et que nous appelons occasionnelles. Ce sont vos termes. Mais, je vous prie, que deviendront les miracles? Le choc des corps, par exem-

pie, est la cause occasionnelle de la communication du mouvement du choquant au choqué. Quoil Dieu ne pourra-t-il pas suspendre en tel cas Teffet de la loi générale des communications des mouvements, et ne Tat-il pas souvent suspendu?

Théodore. — Une fois pour toutes, ïhéotime, et vous, Ariste, car je vois bien que c'est à cause de vous que Théotime veut que je m'explique davantage: il appréhende que vous ne preniez pas bien ma pensée ; une fois pour toutes, Ariste, quand je dis que Dieu suit toujours les lois générales qu'il s'est prescrites, je ne parle que de sa providence générale et ordinaire. Je n'exclus point les miracles ou les effets qui ne suivent point de ses loisgénérales.Maisde plus, Théotime, c'est àvous maintenant que je parle, lorsque Dieu fait un miracle, et qu'il n'agit point en conséquence des lois générales qui nous sont inconnues, je prétends ou que Dieu agit en conséquence d'autres lois générales qui nous sont inconnues, ou que ce qu'il fait alors, il y est déterminé par certaines circonstances qu'il a eues en vue de toute éternité, en formant cet acte simple, éternel, invariable, qui renferme et les lois générales de sa providence ordinaire, et encore les exceptions de ces mêmes lois. Mais ces circonstances ne doivent pas être appelées causes occasionnelles, dans le même sens que le choc des corps, par exemple, l'est des communications des mouvements, parce que Dieu n'a point fait de lois générales pour régler uniformément l'efficace de ses volontés par la rencontre de ces circonstances; car dans les exceptions des lois générales, Dieu agît tantôt d'une manière et tantôt d'une autre, quoique toujours selon que l'exige celui de ses attributs qui lui est, pour ainsi dire, le plus précieux dans ce moment. Je veux dire que si ce qu'il doit alors à sa justice est de plus grande considération que ce qu'il doit à sa sagesse, ou

à tous ses autres attributs, il suivra dans cette exception le mouvement de sa justice ; car Dieu n'agit jamais que selon ce qu'il est, que pour honorer ses attributs divins, que pour satisfaire à ce qu'il se doit à lui-même ; car il est à lui-même le principe et la fin de toutes ses volontés, soit qu'il nous punisse, soit qu'il nous fasse miséricorde, soit qu'il récompense en nous ses propres dons, les mérites que nous avons acquis par sa grâce. Mais je crains, Théotime, xju'Ariste ne soit pas content de notre écart. Revenons. Aussi bien seronsnous obligés, dans la suite de nos entretiens, d'exposer les principes dont dépend l'explication des difficultés que vous pourriez proposer.

Dieu ou l'Être infiniment parfait est donc indépendant et immuable. 11 est aussi tout-puissant, éternel, nécessaire, immense. . . .

Ariste. — Doucement. Il est tout-puissant, éternel, nécessaire. Oui, ces attributs conviennent à l'Être infiniment parfait. Mais pourquoi immense ? Que voulezvous dire ?

IV. Théodore. — Je veux dire que la substance divine est partout, non-seulement dans l'univers, mais infiniment au delà ; car Dieu n'est pas renfermé dans son ouvrage, mais son ouvrage est en ,lui, et subsiste dans sa substance, qui le conserve par son efficace toute-puissante. C'est en lui que nous sommes. C'est en lui que nous avons le mouvement et la vie, comme dit l'Apôtre. In ipso enim vtvtmuSy movemuret sumus^,

Ariste. — Mais Dieu n'est pas corporel. Donc il ne peut être répandu partout.

Théodore. — C'est parce qu'il n'est pas corporel, qu'il peut être partout. S'il était corporel, il ne pourrait pas pénétrer les corps de la manière dont il les pé-

» Ad, 17, 28.

nètre ; car il y a contradiction que deux pieds d'étendue n'en fassent qu'un. Comme la substance divine n'est pas corporelle, elle n*est pas étendue localement comme les corps, grande dans un éléphant, petite dans un moucheron.

Elle est tout entière, pour ainsi dire, partout où elle est, et elle se trouve partout, ou plutôt c'est en elle que tout se trouve ; car la substance du Créateur est le lien intime de la créature.

L'étendue créée est à l'immensité divine ce que le temps est à l'éternité. Tous les corps sont étendus dans l'immensité de Dieu, comme tous les temps se succèdent dans son éternité. Dieu est toujours tout ce qu'il est sans succession de temps. Il remplit tout de sa substance, sans extension locale. Il n'y a dans son existence ni passé ni futur; tout est présent, immuable, éternel. Il n'y a dans sa substance ni grand ni petit; tout est simple, égal, infini. Dieu a créé le monde ; mais la volonté de le créer n'est point passée. Dieu le changera ; mais la volonté de le changer n'est point future. La volonté de Dieu, qui a fait et qui fera, est un acte immuable, dont les effets changent, sans qu'il y ait en Dieu aucun changement. En un mot. Dieu n'a point été, il ne sera point, mais il est. On peut dire que Dieu était dans le temps passé ; mais il est alors tout ce qu'il sera dans le temps futur. C'est que son existence et sa durée, s'il est permis de se servir de ce terme, est tout entière dans l'éternité, et tout entière dans tous les moments qui passent dans son éternité. De même Dieu n'est point en partie dans le ciel et en partie dans la terre, il est tout entier dans son immensité et tout entier dans tous les corps qui sont étendus localement dans son immensité ; tout entier dans toutes les parties de la matière, (Quoique divisible à l'infini. Ou, pour parler plus exactement, Dieu n'est pas tant dans le monde que le monde

est en lui, ou dans son immensité : de même que l'éternité n'est pas tant dans le temps que le temps dans Téternilé.

Aristb. — Il me semble, Théodore, que vous expliquez une chose obscure par une autre qui n'est pas trop claire. Je ne me sens point frappé de la même évidence que ces jours passés.

V. Théodore. — Je ne prétends pas, Ariste, vous faire clairement comprendre l'immensité de Dieu et la manière dont il est partout. Gela me paraît incompréhensible, aussi bien qu'à vous. Mais je prétends vous donner quelque connaissance de l'immensité de Dieu, en la comparant avec son éternité. Comme vous m'avez accordé que Dieu soit éternel, j'ai cru pouvoir vous • convaincre qu'il était immense, en comparant l'éternité que vous recevez avec l'immensité que vous refusez de connaître.

TuÉOTiME. — Comment voulezrvous que fasse Théodore ? Il compare les choses divines avec les divines : c'est le moyen de les expliquer autant que cela se peut. Mais vous les comparez avec des choses finies : c'est justement le moyen de vous tromper. L'esprit de l'homme ne remplit aucun espace : donc la substance divine n'est point immense. Fausse conséquence. L'étendue créée est plus grande dans un grand espace que dans un petit. Donc, si Dieu était partout, il serait plus grand dans un géant que dans un pygmée. Autre conséquence tirée de la comparaison de l'infini avec le fini. Si vous voulez juger des attributs divins, consultez l'infini, la notion de l'Être infiniment parfait, et ne vous arrêtez point aux idées des êtres particuliers et finis. C'est ainsi qu'en use Théodore. Il ne juge point de l'immensité divine sur l'idée des créatures, ni corporelles ni spirituelles. Il sait bien que la substance divine n'est point sujette aux imperfections et aux limitations insé*

parables des êtres créés. Voilà pourquoi il juge que Dieu est partout, et qu'il n'est nulle part à la manière des corps.

Ariste. — Quoil Dieu est là tout entier, pour ainsi dire, et là aussi, là, là, là, partout ailleurs, et dans les espaces que Ton conçoit au delà du monde? Cela ne se comprend pas.

Théodore. — Oui, Dieu est partout, ou plutôt tout est en Dieu; et le monde, quelque grand qu'on l'imagine, ne peut ni l'égaler ni le mesurer. Gela ne se comprend pas, je le veux; mais c'est que Tinfini nous passe. Quoi donc, Ariste 1 est-ce que Dieu n'est pas ici dans votre jardin, dans le ciel, et tout entier partout où il est ? Oseriez- vous nier que Dieu soit partout ?

Ariste. — Il y est présent par son opération. Mais...

Théodore. — Gomment, par son opération ? Quelle espèce d'opération est-ce que l'opération de Dieu distinguée et séparée de sa substance ? Par l'opération de Dieu vous n'entendez pas l'effet qu'il produit; car l'effet n'est pas l'action, mais le terme de l'action. Vous entendez apparemment par l'opération de Dieu l'acte par lequel il opère. Or, si l'acte par lequel Dieu produit ou conserve ce fauteuil est ici, assurément Dieu y est luimôme ; et s'il y est, il faut bien qu'il y soit tout entier, et ainsi de tous les autres endroits où il opère.

Abiste. — Je crois, Théodore, que Dieu est dans le monde de la manière que vous croyez que votre âme est dans votre corps, car je sais bien que vous ne pensez pas que l'âme soit répandue dans toutes les parties du corps. Elle est dans la tête, parce qu'elle y raisonne; elle est dans les bras et dans les pieds, parce qu'elle les remue. De même Dieu est dans le monde, parce qu'il le conserve et qu'il le gouverne.

VI. Théodore. — Que de préjugés, que d'obscurités ddus votre comparaison! L'âme n'esl point dans le

nUITI£ME ENTRETIEN. 4 83

corps, ni le corps dans l'âme, quoique leurs modalités soient réciproques en conséquence des lois générales de leur union. Mais Tun et l'autre sont en Dieu, qui est la cause véritable de la réciprocation de leurs modalités." Les esprits, Ariste, sont dans la raison divine, et les corps dans son immensité ; mais ils ne peuvent être les uns dans les autres, car l'esprit et le corp^ n'ont entre eux aucun rapport essentiel. Ce n'est qu'avec Dieu qu'ils ont un rapport nécessaire. L'esprit peut penser sans le corps; mais il ne peut rien connaître que dans la raison divine. Le corps peut être étendu sans l'esprit, mais il ne le peut être que dans l'immensité de Dieu. C'est que les qualités du corps n'ont rien de commua avec celles de l'esprit ; car le corps ne peut penser, ni l'esprit être étendu. Mais l'un et l'autre participent à l'être divin. Dieu, qui leur donne leur réalité, la pos»^ sède; caril possède toutes les perfections des créatures sans leurs limitations. Il connaît comme les esprits, il est étendu comme les corps ; mais tout cela d'une autre manière que ses créatures. Ainsi Dieu est partout dans le monde et au delà; mais l'âme n'est nulle part dans les corps; elle ne connaît point dans le cerveau, comme vous vous l'imaginez ; elle ne connaît que dans la substance intelligible du Verbe divin, quoiqu'elle ne connaisse en Dieu qu'à cause de ce qui se passe dans une certaine portion de matière qu'on appelle le cerveau. Elle ne remue point non plus les membres de son corps par l'application d'une force qui appartienne à sa nature. Elle ne les remue que parce que celui qui est partout par son immensité exécute par sa puissance les décrets impuissants de ses créatures. Ne dites donc pas, Ariste, que Dieu est dans le monde qu'il gouverne comme l'âme dans le corps qu'elle anime ; car il n'y a rien de vrai dans votre comparaison : non-seulement parce que l'âme ne peut être dans le corps, ni le corps

en elle, mais encore parce que les esprits ne pouvant opérer dans les corps qu'ils animent, ils ne peuvent par conséquent se répandre en eux par leur opération, comme vous le prétendez de l'opération divine, par laquelle seule, selon vous, Dieu se trouve partout.

Abiste . — Ce que vous me dites là me paraît bien difficile, j'y penserai. Mais cependant dites-moi, je vous prie, avant que le monde fût et que Dieu y opérât, où était-il ?

VII. Théodore. — Je vous la demande, Arisie, vous qui voulez que Dieu ne soit dans le monde que par son opération. Vous ne répondez point? Eh bien, je •vous dis qu'avant la création du monde Dieu était où il est présentement, et où il serait, quand le monde rentrerait dans le néant. Il était en lui-môme. Quand je vous dis que Dieu est dans le monde et infiniment au delà, vous n'entrez point dans ma pensée, si vous croyez que le monde et les espaces imaginaires soient, pour ainsi dire, le lieu qu'occupe la substance infinie de la Divinité. Dieu n'est dans le monde tiue parce que le monde est en Dieu; car Dieu a'est qu'en lui-même, que dans son immensité. S'il crée de nouveaux espaces, il n'acquiert pas pour ceîa une nouvelle présence à cause de ces espaces, il n'augmente pas son immensité, il ne se fait pas un lieu nouveau, il est éternellement et nécessairement où ces espaces sont créés; mais il n'y est pas localement comme ces espaces.

L'étendue, Ariste, est une réalité, et dans l'infini toutes les réalités s'y trouvent. Dieu est donc étendu, aussi bien que les corps, puisque Dieu possède toutes les réalités absolues, ou toutes les perfections ; mais Dieu n'est pas étendu comme les corps ; càr, comme je viens devons dire, il n'a pas les limitatioufs'eitles imperfections de ses créatures. Dieu connaît aussi bien que les esprits; mais il ne pense pas comme eux. Il est à

BUITIEMË ENTRETIEN. 185

lui-même l'objet immédiat de ses connaissances. Il n'y a point en lui de succession ni de variété de pensées. Une de ses pensées n'enferme point, comme en nous, le néant de toutes les autres. Elles ne s'excluent point mutuellement. De même Dieu est étendu aussi bien que les corps ; mais il n'y a point de parties dans sa substance. Une partie n'enferme point, comme dans les corps, le néant d'aucune autre^ et le lieu de sa substance n'est que sa substance même. II est toujours un et toujours infini, parfaitement simple, et composé, pour ainsi dire, de toutes les réalités ou de toutes les perfections. C'est que le vrai Dieu c'est l'Être, et non tel être, ainsi qu'il l'a dit lui-même à Moïse, son serviteur, par la bouche de l'ange revêtu de ses pouvoirs. C'est l'Être sans restriction, et non l'être fini, l'être composé, pour ainsi dire, de l'être et du néant. N'attribuez donc au Dieu que nous adorons que ce que vous concevez dans l'Être infiniment parfait. N'en retranchez que le fini, que ce qui tient du néant. Et quoique vous ne compreniez pas clairement tout ce que je vous dis, comme je ne le comprends pas moi-même, vous comprendrez du moins que Dieu est tel que je vous le représente ; car vous devez savoir que pour juger dignement de Dieu, il ne faut lui attribuer que des attributs incompréhensibles. Cela est évident, puisque Dieu c'est l'infini en tout sens; que rien de fini ne lui convient, et que tout ce qui est infini en tout sens est en toutes manières incompréhensible à l'esprit humain.

Ariste. — Ah 1 Théodore, je commence à reconnaître que je portais de Dieu des jugements bien indignes, parce que j'en jugeais confusément par moi-même, ou sur des idées qui ne peuvent représenter que les créatures ; il me parait évident que tout jugement qui n'est point formé sur la notion de l'Être infiniment parfait, de l'Être incompréhensible, n'est pas digne de la Divi-

i86 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

nité. Assurément, si les païens n'avaient abandonné cette notion, ils n'auraient pas fait de leurs chimères de fausses divinités ; et si les chrétiens suivaient toujours cette notion de TÉtre ou de Tinfini, qui est naturellement gravée dans notre esprit, ils ne parleraient pas de Dieu comme quelques-uns en parlent.

VIII. Théotime. ^ Vous paraissez, Ariste, bien content de ce que Théodore vient de vous dire que les attributs de Dieu sont incompréhensibles en toutes manières. Mais je crains qu'il n'y ait là de ï'équivoque : car il me semble que Ton conçoit clairement une étendue immense et qui n'a point de bornes. L'esprit ne la comprend pas ou ne la mesure pas, cette étendue : je le veux ; mais il en connaît clairement la nature et les propriétés. Or, qu'est-ce que l'immensité de Dieu, sinon une étendue intelligible, infinie, par laquelle nonseulement Dieu est partout, mais dans laquelle nous voyons des espaces qui n'ont point de bornes ? Il n'est donc pas vrai que l'immensité de Dieu soit en tout sens incompréhensible à l'esprit humain , puisque nous connaissons fort clairement l'étendue intelligible, et si clairement, que c'est en elle et par elle que les géomètres découvrent toutes leurs démonstrations.

Ariste. — Il me semble, Théotime, que vous ne prenez pas bien la pensée de Théodore. Mais je n'ai pas assez médité cette matière : je ne puis bien vous expli* quer ce que je ne fais qu'entrevoir. Je vous prie, Théodore, de répondre pour moi.

Théodore. — Quoi ! Théotime, est-ce que vous confondez l'immensité divine avec l'étendue intelligible? Ne voyez-vous pas qu'il y a entre ces choses une différence infinie? L'immensité de Dieu, c'est sa substance même répandue partout, et partout tout entière, remplissant lous les lieux sans extension locale. Voilà tout

ce que je prétends être tout à fait incompréhensible. Mais retendue intelligible n'est que la substance de Dieu, entant que. représentative des corps, et par*'i" cipable par eux avec les limitations ou les impei'fections qui leur conviennent, et que représente cette même étendue intelligible, qui est leur idée ou leur archétype. Nul e&prjt fini ne peut comprendre l'immensité de Dieu, ni tous ces autres attributs, ou manières d'être de la Divinité, s'il m'est permis de parler ainsi. Ces manières sont toujours infinies en tout sens, toujours divines, et par conséquent toujours incompréhensibles. Mais rien n'est plus clair que l'étendue intelligible. Rien n'est plus intelligible que les idées des corps, puisque c'est par elles que nous- connaissons fort distinctement, non la nature de Dieu, mais la nature de la matière. Assurément, Théotime, si vous jugez de l'immensité de Dieu sur l'idée de l'étendue, vous donnerez à Dieu une étendue corporelle. Vous la ferez infinie, cette étendue, immense tant qu'il vous plaira; mais vous n'en exclurez pas les imperfections que cette idée représente. La substance de Dieu ne sera pas tout entière partout où elle est. Jugeant de Dieu sur l'idée des créatures, et de la plus vile des créatures, vous corromprez la notion de l'Être infiniment parfait, de l'Être incompréhensible en toutes manières. Prenez donc garde l'un et l'autre aux jugements que vous portez sur ce que je vous dis de la Divinité. Car je vous avertis, une fois pour toutes, que lorsque je parle de Dieu et de ses attributs, si vous comprenez, ce que je vous dis, si vous en avez une idée claire et proportionnée à la capacité finie de votre esprit, ou c'est que je me trompe alors, ou c'est que vous n'entendez pas ce que je veux dire; car tous les attributs absolus de la Divinité sont incompréhensibles à l'esprit humain, quoiqu'il puisse clairement comprendre ce (Ju'il y a en Dieu de relatif à

1S8 ENTRETIENS SUR lA MÉTAPHYSIQUE.

des créatures, je veux dire les idées intelligibles de.toùs les ouvrages possibles » ^

IX. TflÉOTiME. — Je vois bien, Théodore, que je me tron^pdis, en confondant l'étendue int^Ufgîble infinie avec l'immensité de Dieu. Cette éteridiie n'est pas la ^bstânce divine répandue partout, mais c'est elle en tafitque représentative des corps, etparticipablepareux, à la manière dont la créature corporelle peut participer imparfaitement à l'être. Je savais bien néanmoins qu'une étendue corporelle infinie, ainsi que quelquesuns conçoivent l'univers, qu'ils composent d'un nombre infini de tourbillons, n'aurait encore rien de divin ; car Dieu n'est pas l'infini en étendue, c'est l'Infini tout court, c'est l'Être saris restriction. Or, c'est une propriété de l'infini qui est incompréhensible à l'esprit humain, ainsi que je vous l'ai ouï dire souvent, d'être en même temps un et toutes choses; composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfections, et tellement simple, que chaque perfection qu'il possède renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle. Certainement cette propriété convient moins à l'univers matériel et aux parties dont il est composé, qu'à la' substance de l'âme, qui, sans aucune composition des parties, peut recevoir en même temps diverses modalités : léger crayon néanmoins de la simplicité et de l'université divine.

Théodore. — Vous avez raison, Théotime. Il n'y a point de substance plus imparfaite, plus éloignée de la Divinité, que la matière, fût-elle infinie. Elle répond parfaitement à l'étendue intelligible qui est son archétype, mais elle ne répond à l'immensité divine que fort imparfaitement ; et elle ne répond nullement aux autres attributs de l'Être infiniment parfait.

Ariste. — Ce que vous dites lame fait bien comprendre que cet impie de nos jours, qui faisait son Dieu de

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l'univers, n'en avait point. C'était un véritable athée. Mais je ne sais que penser de quantité de bonnes gens qui, faute de philosopher un peu, ont de la Divinité des sentiments bien indignes. Leur Dieu n'est point l'univers, c'est le créateni* de l'univers. Voilà presque tout ce qu'ils en savent. Ce serait beaucoup, s'ils s'en tenaient là, sans corrompre la notion de l'infini. Mais en vérité je les plains, quand je pense à l'idée qu'ils se forment de l'Être incompréhensible. Théotime avait bien raison de me dire que naturellement les hommes humanisent toutes choses. Encore s'ils ne faisaient qu'incarner, pour ainsi dire, la Divinité, en la revêtant des qualités qui leur appartiennent, cela serait pardonnable. Mais il y en a qui la dépouillent de tous les attributs incompréhensibles et de tous les caractères essentiels à l'Être infiniment parfait, si on en excepte la puissance; encore la partagent-ils de telle manière avec ce qu'ils appellent la nature, que, quoiqu'ils en laissent à Dieu la meilleure part, ils lui en ôtent tout l'exercice.

Théotime. — C'est, Ariste,de peur de fatiguer, ou du moins d'abaisser la majesté divine par de petits soins, par des actions indignes de son application et de sa grandeur; car nous croyons naturellement que Dieu doit être content des jugements que nous portons de lui, lorsque nous le faisons tel que nous devrions être nousmêmes. L'homme est toujours pénétré du sentiment intérieur qu'il a de ce qui se passe dans son esprit et dans son cœur. Il ne se peut faire qu'il ne sente confusément ce qu'il est et ce qu'il souhaite d'être. Ainsi il se répand tout naturellement sur les objets de ses connaissances, et mesure sur l'humanité non-seulement tout ce qui l'environne, mais même la substance infinie de la Divinité. Il est vrai que la notion de l'Être infiniment parfait est profondément gravée dans notre

esprit. Nous ne sommes jamais sans penser à l'Être. Mais, bien loin de prendre cette notion vaste et immense de l'Être sans restriction, pour mesurer par elle la Divinité qui se présente à nous sans cesse, nous la regardons, cette notion immense, comme une pure fiction de notre esprit. C'est, Ariste, que Têlre en général ne frappe point nos sens, et que nous jugeons de la réalité et de la solidité des objets par la force dont ils nous ébranlent.

Ariste. — Je comprends bien tout cela, Théotime. C'est justement ce que me disait Théodore il y a sept ou huit jours. Mon esprit ne trouve point de prise aux idées abstraites que vous me proposez. Je n'en suis point sensiblement frappé; mais je ne juge pas de là que ce ne sont que de purs fantômes. Je crois que ce sont des vérités sublimes auxquelles on ne peut atteindre qu'en faisant taire son imagination et ses sens, qu'en s'élevant au-dessus de soi. Et je suis bien résolu dans la suite de ne plus jugerde Dieu par moi-même, ni sur les idées qui représentent les créatures, mais uniquement par la notion de l'Être iafinimentparfait. Continuez, je vous prie, Théodore, de m'interroger et de m'instruire.

X. Théodore. — Eh bien, continuons. Vous croyez, que Dieu est bon, sage, juste, miséricordieux, patient, sévère ?

Ariste. Doucement. Ces termes sont bien communs, je m'en défie. Je crois que Dieu est sage, bon, juste, clément, et qu'il a toutes les autres qualités que l'Écriture lui attribue ; mais je ne sais si tous ceux qui prononcent ces mots conçoivent les mêmes choses. L'Être infiniment parfait est bon, juste, miséricordieux! Cela me parait obscur. Définissez-moi ces termes.

Théodore. — Oh ! oh I Ariste, vous appréhendez la surprise. Vous faites bien. (Juand on philosophe sur des matières délicates et sublimes, les équivoques sont

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à craindre, et les termes les plus communs n'en sont pas les plus exempts . Il faudrait donc définir ces mots, mais cela n'est pas si facile. Répondez-moi auparavant à ce qui peut servir à les éclaircir. Pensez-vous que Dieu connaisse et qu'il veuille ?

Ariste. — Pour cela, oui. Je ne doute nullement que Dieu ne connaisse et qu'il ne veuille.

Théodore. — D'où vient que vous n'en doutez pas? Est-ce à cause que vous connaissez et que vous voulez vous-même?

Ariste. — Non, Théodore. C'est que je sais que connaître et vouloir sont des perfections ; car quoique je sente que je souffre., que je doute, je suis certain que Dieu ne sent et ne doute pas. Et quand je dis que Dieu connaît et qu'il veut, je ne prétends pas que ce soit comme les hommes. Je prétends seulement en général que Dieu veut et connaît, et je vous laisse à vous et à Théotime à en expliquer la manière.

Théodore. — Gomment, la manière? Toutes les manières divines sont incompréhensibles. Nous ne savons pas comment nous connaissons nous-mêmes, ni comment nous voulons ; car, n'ayant point d'idée claire de notre âme, nous ne pouvons rien comprendre clairement dans ses propres modalités. A plus forte raison nous ne vous expliquerons pas exactement la manière dont Dieu connaît et dont il veut. Néanmoins, consultez la notion de l'Être infiniment parfait. Voyez si je la suis, car je vous dis hardiment que Dieu est à lui-même sa propre lumière ; qu'il découvre dans sa substance les essences de tous les êtres et toutes leurs modalités possibles, et dans ses décrets leur existence et toutes leurs modalités actuelles.

Ariste. — Il me semble que vous ne vous hasardez pas beaucoup.

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