‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 28 sur 33 · XI. TirroDORE. — Je ne le prétends pas aussi. Mais · texte numérisé non relu

XI. TirroDORE. — Je ne le prétends pas aussi. Mais

puisque vous recevez ce principe, tiroDs-en des conséquences. Dieu connaît en lui tout ce qull connaît. Donc toutes les vérités sont en Dieu, puisque, étant infiniment parfait, il n'y en a aucune qui échappe à ses connaissances. Donc sa substance renferme tous les rapports intelligibles ; car les vérités ne sont que des rapports réels, et les faussetés des rapports imaginaires. Donc Dieu n'est pas seulement sage, mais la sagesse ; non-seulement savant, mais la science ; non-seulement éclairé, mais la lumière qui Téclaire, lui et même toutes les intelligences : car c'est dans sa propre lumière que vous voyez ce que je vois, et qu'il voit lui-même ce que nous voyons tous deux. Je vois que tous les diamètres d'un cercle sont égaux. Je suis certain que Dieu lui-même le voit, et que tous les esprits, ou le voient actuellement, ou le peuvent voir. Oui^ je suis certain que Dieu voit précisément la même chose que je vois, la même vérité, le même rapport que j'aperçois maintenant entre 2 et 2, et 4. Or, Dieu ne voit rien que dans sa substance. Donc celte même vérité que je vois, c'est en lui que je la vois. Vous savez tout cela, Ariste, et vous en êtes déjà demeuré d'accord. Mais ces principes s'échappent facilement; et ils sont d'ailleurs de si grande importancequecen'estpas perdre son temps que de les rappeler dans son esprit et se les rendre familiers. Ariste. — Voilà donc une des grandes différences qu'il y a entre la manière dont Dieu connaît et celle dont nous connaissons. Dieu connaît en lui-même toutes choses, et nous ne connaissons rien en nous ; nous ne connaissons rien que dans une substance qui n'est point à nous. Dieu est sage par sa propre sagesse ; mais nous ne devenons sages que par l'union que nous avons avec la sagesse éternelle, immuable, nécessaire, commune à toutes les intelligences : car il est bien clair qu'un esprit aussi limité que le nôtre ne peut

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pas trouver dans sa propre substance les idées ou les archétypes de tous les êtres possibles et de leurs rapports infinis. Mais, de plus, je suis si certain que les hommes, les anges et Dieu même voient les mêmes vérités que je vois, qu'il ne m'est pas possible de douter que c'est la même lumière qui éclaire tous les esprits.

XII. Théotime. — Assurément, Ariste, si Dieu voit précisément ce que nous voyons, quand nous pensons que 2 fois 2 deux 4, c'est en Dieu seul que nous voyons cette vérité, car Dieu ne la voit que dans sa sagesse. 11 ne voit même que nous y pensons actuellement que dans ses décrets et dans son éternité, car il ne tire point ses connaissances de ce qui se passe actuellement dans ses créatures. Mais ne pourrait-on point dire que les esprits ne voient point les mêmes vérités, mais des vérités semblables? Dieu voit que 2 fois 2 font 4 ; vous le yoyez ; je. le vois. Yoilà trois vérités semblables, et non point une seule et unique vérité*

Ariste. — Yoilà trois perceptions semblables d'une seule et même vérité; mais comment trois vérités sem* blables? Et qui vous a dit qu'elles sont semblables? Avez-vous comparé vos idées avec les miennes et avec celles de Dieu, pour en reconnaître clairement la res* semblance? Qui vous a dit que demain, que dan$ tous les siècles, vous verrez comme aujourd'hui que 2 fois â font 4? Qui vous a dit que Dieu même ne peut faire d'esprits capables de voir clairement que 2 fois 2 ne soient pas 4? Assurément, c'est que vous voyez la même vérité que je voi^; mais par une perception qui nest pas la mienne, quoique, peut-être, semblable à la mienne. Vous voyez une vérité commune à tous les esprits, mais par une perception qui vous appartient à vous seul ; car nos perceptions, nos sentiments, toutes nos modalités sont particulières. Vous voyez une vérité immuable, nécessaire, éternelle; car vous êtes si cer-

tain de rimmutabilité de vos idées, que vous ne craignez point de les voir demain toutes changées. Gomme vous savez qu'elles sont avant vous, aussi êtes- vous bien assuré qu'elles ne se dissiperont jamais. Or, si vos idées sont éternelles et immuables, il est évident qu'elles ne peuvent se trouver que dans la substance étemelle et immuable de la Divinité. Gela ne se peut contester. G'est en Dieu seul que nous voyons la vérité. G'est en lui seul que se trouve la lumière qui Téclaire, lui et toutes les intelligences. Il est sage par sa propre sagesse, et nous ne le pouvons être que par l'union que nous avons avec lui. Ne disputons point de ces principes. Ils sont évidents, ce me semble, et le fondement de la certitude que nous trouvons dans les sciences.

Tbéotime. — J'ai bien de la joie, Arisle, de voir que vous êtes convaincu, non-seulement que la puissance de Dieu est la cause efficace de nos connaissances, .car je pense que vous n'en doutez pas, mais encore que sa sagesse en est la cause formelle, qui nous éclaire immédiatement, et sans l'entremise d'aucune créature. Je vois bien que Théodore vous a entretenu sur cette matière. Je lui dois aussi ce que vous tenez de lui et qu41 dit tenir de saint Augustin.

Théodore. — Nous convenons donc tous que Dieu est infiniment sage, et cela essentiellement et par luimême, par la nécessité de son être ; que les hommes ne peuvent êlre sages que par la lumière de la sagesse divine; que cette lumière leur est communiquée en conséquence de leur attention, qui est la cause occasionnelle qui détermine l'efficace des lois générales de l'union de leur esprit avec la raison universelle, ainsi que nous expliquerons dans la suite. Prouvons maintenant que Dieu est juste.

XllL Dieu renferme dans la simplicité de son être les idées de toutes choses et leurs rapports infinis, gé-

néralement toutes les vérités. Or, on peut distinguer en Dieu deux sortes de vérités ou de rapports^ des rapports de grandeur et des rapports de perfection, des Térités spéculatives et des vérités pratiques, des rapports qui n'excitent par leur évidence que des jugements, et d'autres rapports qui excitent encore des mouvements. Ce n'est pas néanmoins que les rapports de perfection puissent être clairement connus, s'ils ne s'expriment par des rapports de grandeur. Mais il ne faut pas nous arrêter à cela. Deux fois deux font quatre : c'est un rapport d'égalité en grandeur; c'est une vérité spéculative qui n'excite point de mouvement dans Tâme, ni amour, ni haine, ni estime, ni mépris, etc. L'homme vaut mieux que la bête : c'est un rapport d'inégalilé en perfection qui exige non-seulement que l'esprit s'y rende, mais que l'amour et l'estime se règlent par la connaissance de ce rapport ou de cette vérité. Prenez donc garde.

Dieu renferme en lui tous les rapports de perfection. Or, il connaît et il aime tout ce qu'il renferme dans la simplicité de son être. Donc il estime et il aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables et estimables. Il aime invinciblement l'ordre immuable, qui ne consiste et ne peut consister que dans les rapports de perfection qui sont entre ses attributs et entre les idées qu'il renferme dans sa substance. Il est donc juste essentiellement et par lui-même. Il ne peut pécher, puisque, s'aimant invinciblement, il ne peut qu'il ne rende justice à ses divines perfections^ à tout ce qu'il est, à tout ce qu'il renferme. Il ne peut même vouloir positivement et directement produire quelque dérèglement dans son ouvrage, parce qu'il estime toutes les créatures selon la proportion de la perfection de leurs archétypes. Par exemple, il ne peut sans raison vouloir que l'esprit soit soumis au corps; et si cela se trouve, c'est

19ô ENTRETIENS SUR LA MÊTAmYSIOUE.

que maintenant Thomme n'est point tel que Dieu Ta fait. Il ne peut favoriser l'injustice; et si cela est, c'est que l'uniformité de sa conduite ne doit pas dépendre de l'irrégularité de la nôtre. Le temps de sa vengeance viendra. Il ne peut vouloir ce qui corrompt son ouvrage; et s'il s'y trouve des monstres qui le défigurent, c'est qu'il rend plus d'honneur à ses attributs par la simplicité et la généralité de ses voies, que par l'exemption des défauts qu'il permet dans l'univers, ou qu'il y produit en conséquence des lois générales qu'il a établies pour de meilleurs effets que la génération des monstres, comme nous l'expliquerons dans la suite. Ainsi, Dieu est juste en lui-même, juste dans ses voies, juste essentiellement, parce que ses volontés sont nécessairement conformes à Tordre immuable de la justice qu'il se doit à lui-môme et à ses divines perfections.

Mais l'homme n'est point juste par lui-même ; car l'ordre immuable de la justice, qui comprend tous les rapports de perfection de tous les êtres possibles et de toutes leurs qualités, ne se trouvant qu'en Dieu, et nullement dans nos propres modalités, quand l'homme s'aimerait par un mouvement dont il serait lui-même la cause, bien loin que son amour-propre pût le rendre juste, il le corromprait infiniment plus que l'amourpropre du plus scélérat des hommes ; car il n'y eut jamais d'âme assez noire, et possédée d'un amourpropre si déréglé, que la beauté de l'ordre immuable ne l'aitpu frapper en certaines occasions. Nous ne sommes donc parfaitement justes que lorsque, voyant en Dieu ce que Dieu y voit lui-même, nous en jugeons comme lui, nous estimons et nous aimons ce qu'il aime et ce qu'il estime. Ainsi,* bien loin que nous soyons justes par nous-mêmes, nous ne serons parfaitement tels que, lorsque, délivrés de ce corps qui trouble toutes nos idées, nous verrons sans obscurité la loi

éternelle, sfir laquelle nous réglerons exactement tous les jugements et tous les mouvenients de notre cœur. Ce n'est pas qu'on ne puisse dire que ceux qui ont la charité sont justes véritablement, quoiqu'ils forment souvent des jugements fort injustes. Ils sont justes dans la disposition de leur cœur ; mais ils ne sont pas justes en toute rigueur, parce qu'ils ne connaissent pas exac-* tementtous les rapports de perfection qui doivent régler leur estime et leur amour.

XIV. Ariste. — Je comprends, Théodore, par ce que vous me dites là, que la justice aussi bien que la vérité habitent, pour ainsi dire, éternellement dans une nature immuable. Le juste et l'injuste, aussi bien que le vrai et le faux, ne sont point des inventions de l'esprit humain^ ainsi que prétendent certains esprits corrompus. Les hommes, disent-ils, se sont fait des lois pour leur mutuelle conservation. C'est sur l'amourpropre qu'ils les ont fondées. Ils sont convenus entre eux, et par là ils se sont obligés ; car celui qui manque à la convention se trouvant plus faible que le reste des contractants, il se trouve parmi des ennemis qui satisfont à leur amour-propre en le punissant. Ainsi, par amour-propre, il doit observer les lois du pays où il vit :, non parce qu'elles sont justes en elles-mêmes, car delà l'eau, disent-ils, on en observe de toutes contraires; mais parce qu'en s'y soumettant, on n'a rien à ' craindre de ceux qui sont les plus forts. Selon eux, tout est naturellement permis à tous les hommes. Chaque particulier a droit à tout ; et si je cède de mon droit, c'est que la force des concurrents m'y oblige. Ainsi, Tamour-propre est la règle de mes actions. Ma loi c'est une puissance étrangère; et si j'étais le plus fort, je rentrerais naturellement dans tous mes droits. Peut-on rien dire de plus insensé ? La force a déféré au lion l'empire sur les autres brutes ; et j'avoue que

c'est souvent par elle que les hommes Tusurpent les uns sur les autres. Mais de croire que cela soit permis, et que le plus fort ait droit à tout, sans qu'il puisse jamais commettre aucune injustice, c'est assurément se ranger parmi les animaux, et faire de la société humaine une assemblée de bêtes brutes. Oui, Théodore, je conviens que l'ordre immuable de la justice est une loi dont Dieu même ne se dispense jamais, et sur laquelle il me semble que tous les esprits doivent régler leur conduite. Dieu est juste essentiellement et par la nécessité de son être. Mais voyons un peu s'il est bon, miséricordieux^ patient ; car il me semble que tout cela ne peut guère s'accorder avec la sévérité de sa justice.

XV. Théodore. — Vous avez raison, Ariste. Dieu n*est ni bon, ni miséricordieux^ ni patient selon les idées vulgaires. Ces attributs, tels qu'on les conçoit ordinairement, sont indignes de l'Être infiniment parfait. Mais Dieu possède ces qualités dans le sens que la raison nous l'apprend, et que l'Écriture, qui ne peut se contredire, nous le fait croire. Pour expliquer cela plus distinctement, voyons d'abord si Dieu est essentiellement juste en ce sens qu'il récompense nécessairement les bonnes œuvres, et qu'il punit indispensablement tout ce qui l'ofTense, ou qui blesse, pour ainsi dire, ses attributs.

Ariste. — Je conçois bien, Théodore, que si les créatures sont capables d'offenser Dieu, il ne manquera pas de s'en venger, lui qui s'aime par la nécessité de son être. Mais que Dieu puisse eu être o£Pensé, c'est ce qui ne me parait pas concevable. Et si cela était possible, comme il s'aime nécessairement, il n'aurait jamais donné l'être, ou du moips cette liberté ou cette puissance, à des créatures capables de lui résister. Est-ce que cela n'est pas évident ?

Théodore. — Vous me proposez, Ariste, une diffl-

nuITIEHE ENTUETIEN. 199

culte qui s'éciaircira bientôt. Suivez-moi, je vous prie, sans me prévenir. N'est-il pas clair par ce que je viens de vous dire que l'ordre immuable est la loi de Dieu, la règle inviolable de ses volontés, et qu'il ne peut s'empêcher d'aimer les choses à proportion qu'elles sont aimables ?

Ariste. — C'est ce que vous venez de démontrer.

Théodore. — Donc Dieu ne peut pas vouloir que ses créatures n'aiment pas selon ce même ordre immuable. Il ne peut les dispenser de suivre cette loi. Il ne peut pas vouloir que nous aimions davantage ce qui mérite le moins d'être aimé. Quoi I vous hésitez ? Est-ce que cela ne vous parait pas certain ?

Ariste. — J y trouve de la difficulté. Je suis convaincu, par une espèce de sentiment intérieur, que Dieu ne peut pas vouloir qu'oa aime et qii'on estime davantage ce qui mérite le moins d'être aimé et d'être estimé; mais je ne le vois pas bien clairement. €ar que fait à Dieu notre amour et notre estime ? Rien du tout. Nous voulons peut-être qu'on nous estime, nous, et qu'on nous aime, parce que nous avons tous besoin les uns des autres. Mais Dieu est si au-dessus de ses créatures, qu'apparemment il ne prend aucun intérêt dans les jugements que nous portons de lui et de ses ouvrages. Gela a du moins quelque vraisemblance.

Théodore. — Cela n'en a que trop pour des esprits corrompus. 11 est vrai, Ariste, que Dieu ne craint et n'espère rien de nos jugements. Il est indépendant; il se suffit abondamment à lui-même. Cependant il prend nécessairement intérêt dans nos jugements et dans les mouvements de notre cœur. En voici la preuve. C'est que les esprits n'ont une volonté, ou ne sont capables de vouloir ou d'aimer qu'à causé du mouvement naturel et invincible que Dieu leur imprime sans cesse pour le bien. Or, Dieu n'agit en nous que parce qu'il veut agii*;

et il ne peut vouloir agir que par sa volonté, que par Tamour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections. Et c'est Tordre de ces divines perfections qui est proprement sa loi, puisqu'il est juste essentiellement et par la nécessité de son être, ainsi que je viens de vous le prouver. li ne peut donc pas vouloir que notre amour, qui n'est que TefTet du sien, soit contraire au sien, tende où le sien ne tend pas. Il ne peut pas vouloir que nous aimions davantage ce qui est le moins aimable* Il veut nécessairement que l'ordre immuable, qui est sa loi naturelle, soit aussi la nôtre. Il ne peut ni s'en dispenser, ni nous en dispenser. Et puisqu'il nous a faits tels que nous pouvons suivre ou ne suivre pas cette loi naturelle et indispensable, il faut que nous soyons tels que nous puissions être ou punis ou récompensés. Oui, Ariste, si nous sommes libres, c'est une conséquence que nous pouvons être heureux ou malheureux ; et si nous sommes capables de bonheur ou de malheur, c'est une preuve certaine que nous sommes libres. Un homme dont le cœur est déréglé par le mauvais usage de sa liberté rentre dans l'ordre de la justice que Dieu doit à ses divines perfections, si ce pécheur est malheureux à proportion de ses désordres. Or, Dieu aime l'ordre invinciblement. Donc il punit indispensablement ce qui le blesse. Ce n'est pas que le pécheur offense Dieu, dans le sens qu'un homme en offense un autre, ni que Dieu le punisse par le plaisir qu'il trouve dans la vengeance; mais c'est que Dieu ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est, selon que l'exige l'ordre immuable des rapports nécessaires de tout ce qu'il renferme, dont la disposition des parties de l'univers doit porter le caractère. Ainsi, Dieu n'est point indifférente l'égard de la punition de nos désordres. Il n'est ni clément, ni miséricordieux, ni bon selon les idées vulgaires, puisqu'il est juste essentiellement, et

par Tâinour naturel et nécessaire qu'il porte à ses divines perfections. Il peut différer la récompense et la peine, selon que Texige ou le permet Tordre de sa providence, qui l'oblige à suivre ordinairement les lois générales qu'il a établies pour gouverner le monde d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. Mais il ne peut se dispenser de rendre tôt ou tard aux hommes selon leurs œuvres. Dieu est bon aux bons, méchant, pour ainsi dire, aux méchants, comme le dit l'Écriture : « Cum electo electus eris, et cum perverso « perverteris. » Il est clément et miséricordieux; mais c'est en son fils et par son fils : « Sic enim Deus dilexit (( mundum, ut filium suum unigenitum daret, utomnis a qui crédit in eum non pereat, sed habeat vitam seter- <{ nam. » Il est bon aux pécheurs en ce sens, qu'il leur donne par Jésus-Christ les grâces nécessaires pour changer la méchante disposition de leur cœur, afin qu'ils cessent d'être pécheurs, qu'ils fassent de bonnes œuvres, et qu'étant devenus bons et justes, il puisse être bon à leur égard, leur pardonner leurs péchés en vue des satisfactions de Jésus-Christ, et couronner ses propres dons, ou les mérites qu'ils auront acquis par le bon usage de sa grâce. Mais Dieu est toujours sévère, toujours observateur exact des lois éternelles, toujours agissant selon ce qu'il est, selon ce qu'exigent ses propres attributs, ou cet ordre immuable des rapports nécessaires des perfections divines que renferme la substance qu'il aime invinciblement et par la nécessité de son être. Tout cela, Ariste, est conforme à l'Écriture, aussi bien qu'à la notion qu'ont tous les hommes de l'Être infiniment parfait; quoique cela ne s'accorde nullement avec les idées grossières de ces pécheurs stupides et endurcis, qui veulent un Dieu humainement débonnaire et indulgent, ou un Dieu qui ne se mêle point de nos affaires et qui soit indifférent sur la vie que nous menons.

t02 ENTRETIENS SUR LA NÉTAPUTSIQUE.

Ariste. — Je ne crois pas qu'on puisse douter de ces vérités.

Théodore. — Pensez-y bien, Ariste, afin d'en demeurer convaincu, non-seulement par une espèce de sentiment intérieur, par lequel Dieu en persuade intérieurement tous ceux dont le cœur n'est point endurci et entièrement corrompu, mais encore par une évidence telle que vous puissiez le démontrer à ces rares génies, qui croient avoir trouvé dans l'amour- propre les vrais principes de la morale naturelle.

Que Dieu agit toujours selon ce qu'il est ; qu'il a tout fait pour sa gloire en Jésus-Christ, et qu'il n'a point formé ses desseins sans avoir égard aux voies de les exécuter.

I. Théodore. — Que pensez-vous aujourd'hui, Ariste, de ce que nous dîmes hier ? Avez-vous bien contemplé la notion de l'infini, de l'Être sans restriction, de l'Être infiniment parfait ; etpouvez-vous maintenant l'envisager toute pure, sans la revêtir des idées des créatures, sans l'incarner, pour ainsi dire, sans la limiter, sans la corrompre, pour l'accommoder à la faiblesse de Tesprit humain?

Ariste. — Ah I Théodore, qu'il est difficile de séparer de la notion de l'être les idées de tels et tels êtres I Qu'il est difficile de ne rien attribuer à Dieu de ce qu'on sent en soi-même I Nous humanisons à tous moments la Divinité ; nous limitons naturellement l'infini. C'est que Tesprit veut comprendre ce qui est incompréhensible; il veut voir le Dieu invisible. 11 le cherche dans les idées des créatures ; il s'arrête à ses propres sentiments qui le touchent et qui le pénèti*ent. Mais que tout cela est éloigné de représenter la Divinité ! et que ceux qui jugent des perfections divines par le sentiment intérieur de ce qui se passe en eux portent des jugements étanges des attributs de Dieu et de sa providence adorable ! J'entrevois ce que je vous dis; mais

je ne le vois pas encore assez bien pour m'en expliquer.

Théodore. — Vous avez médité, Ariste. Je le sens bien par votre réponse. Vous comprenez que pour juger solidement des attributs divins et des règles de la Providence, il faut écarter sans cesse de la notion de l'être les idées de tels et tels êtres, et ne consulter jamais ses propres sentiments intérieurs. Gela suffit. Continuons notre route et prenons garde tous trois que nous ne donnions dans ce dangereux écueil de juger de l'infini par quelque chose de fini.

Ariste. — Nous y donnerons assurément, Théodore, car tous les courants nous y portent. Je l'ai bien éprouvé depuis hier.

Théodore. — Je le crois, Ariste. Mais peut-être n'y ferons-nous pas naufrage. Du moins n'y donnons pas inconsidérément comme le commun des hommes. J*espère que nous éviterons par notre vigilance mutuelle un bon nombre d'erreurs dangereuses, dans lesquelles on se précipite aveuglément. Ne flattons point, Ariste, notre paresse mutuelle. Courage ! notre maître commun, qui est l'auteur de notre foi, nous en donnera quelque intelligence, si nous savons l'interroger avec une attention sérieuse, et avec le respect et la soumission qui est due à sa parole et à l'autorité infaillible de son Église. Commençons donc.

II. Hier, Ariste, vous demeurâtes d'accord que Dieu connaissait et qu'il voulait, non parce que nous connaissons et nous voulons, mais parce que connaître et vouloir sont de véritables perfections. Qu'en pensezvous maintenant? Je prétends aujourd'hui considérer la Divinité dans ses voies, et comme sortant, pour ainsi dire, hors d'elle-même, comme prenant le dessein de se répandre au dehors dans la production de ses créatures. Ainsi il faut bien s'assurer que Dieu connaît et

qu'il veut, puisque sans cela il est impossible de comprendre qu'il puisse rien produire au dehors. Car comment agirait-il sagement sans connaissance ? Gomment formerait-il l'univers sans le vouloir? Croyez-vous donc, Ariste, que celui qui se suffit à lui-même soit capable de former quelque désir?

Ariste. — Vous m'interrogez de manière que vous faites toujours naitre en moi de nouveaux doutes. Je vois bien que c'est que vous ne voulez pas me surprendre, ni laisser derrière nous quelque retraite aux préjugés. Eh biea donc, Théodore, je ne doute nullement que Dieu ne connaisse ; mais je doute qu'il puisse jamais rien vouloir et qu'il ail jamais rien voulu; car que pourrait-il vouloir, lui qui se suffit pleinement à luimême ? Nous voulons, nous autres ; mais c'est une marque certaine de notre indigence. N'ayant pas ce qu'il nous faut, nous le désirons. Mais l'Être infiniment parfait ne peut rien vouloir, rien désirer, puisqu'il voit bien que rien ne lui manque.

Théodore. — Oh I oh I Ariste, vous me surprenez. Dieu ne peut rien vouloir. Mais quoi ! l'Être infiniment parfait peut-il nous avoir créés nialgré lui, ou sans l'avoir bien voulu? Nous sommes, Ariste; ce fait est constant.

Ariste. — Oui, nous sommes; mais nous ne sommes point faits. Notre nature est éternelle. Nous sommes une émanation nécessaire de la Divinité. Nous en faisons partie. L'Être infiniment parfait, c'est l'univers, c'est l'assemblage de tout ce qui est*

Théodore» — Encore !

Aristb. — Ne pensez pas, Théodore, que je sois assez impie et assez insensé pour donner dans ces rêveries* Mais je suis bien aise que vous m'appreniez à les réfuter ; car j'ai ouï dire qu'il y a des esprits assez corrompus pour s'en laisser charmer.

Théodore. — Je ne sais, Ariste, si tout ce qu'on dit maintenant de certaines gens est bien sûr ; et si même ces anciens philosophes qui ont imaginé l'opinion que vous proposez, Tontjamais crue véritable : car, quoiqu'il y ait peu d'extravagances dont les hommes ne soient capables, Je croirais volontiers que ceux qui produisent de semblables chimères n'en sont guère persuadés ; car enfin l'auteur qui a renouvelé cette impiété convient que Dieu est l'être infiniment parfait. Et cela étant, comment aurait-il pu croire que tous les êtres créés ne sont que des parties ou des modifications de la Divinité ? Est-ce une perfection que d'être injuste dans ses parties, malheureux dans ses modifications, ignorant, insensé, impie ? Il y a plu^ de pécheurs que de gens de bien, plus d'idolâtres que de fidèles : quel désordre, quel combai entre la Divinité et ses parties ! Quel monstre, Ariste, quelle épouvantable et ridicule chimère I Un Dieu nécessairement haï, blasphémé, méprisé, ou du moins ignoré par la meilleure partie de ce qu'il est : car combien peu de gens s'avisent de reconnaître une telle Divinité ? un Dieu nécessairement ou malheureux, ou insensible dans le plus grand nombre de ses parties ou de ses modifications ; un Dieu se punissant, ou se vengeant de soi-même ; en un mot, un Être infiniment parfait, composé néanmoins de tous les désordres de l'univers : quelle notion plus remplie de contradictions visibles ! Assurément, s'il y a des gens capables de se forger un Dieu sur une idée si monstrueuse, ou c'est qu'ils n'en veulent point voir, ou bien ce sont des esprits nés pour chercher dans l'idée du cercle toutes les propriétés des triangles. Croyez-moi, Ariste, jamais homme de bon sens n'a été bien persuada de celte folie, quoique plusieurs personnes l'aient soutenue, comme en étant bien persuadées ; car Tamourpropre est si bizarre, qu'il peut bien nous donner des

motifsd'çn faire confidenceà nos compagnons de débauche et de vouloir en paraître bien convaincus. Mais il est impossible de la croire véritable, pour peu qu*on soit capable de raisonner et de craindre de se tromper. Ceux qui la soutiennent n'en peuvent être intérieurement persuadés, si la corruption de leur cœur ne les a tellement aveuglés, que ce serait perdre le temps que de prétendre les éclairer. Revenons donc, Ariste.

III. Nous sommes ; ce fait est constant. Dieu est infiniment parfait. Donc nous dépendons de lui. Nous ne sommes point malgré lui ; nous ne sommes que parce qu'il veut que nous soyons. Mais comment Dieu peutil vouloir que nous soyons, lui qui n'a nul besoin de nous ? Gomment un être à qui rien ne manque, qui se suffit pleinement à lui-même, peut-il vouloir quelque chose ? Yoilà ce qui fait la dif&culté.

Ariste. — Il me semble qu'il est facile de la lever ; car il n'y a qu'à dire que Dieu n'a pas créé le monde pour lui, mais pour nous.

Théodore. — Mais nous , pour qui nous a-t-il créés ?

Ariste. — Pour lui-même.

Théodore. — La difficulté revient ; car Dieu n'a nul besoin de nous.

Ariste. — Disons donc, Théodore, que Dieu ne nous a faits que par pure bonté, par pure charité pour nousmêmes.

Théodore. — Ne disons pas cela, Ariste, du moins sans l'expliquer : car il me parait évident que l'Être infiniment parfait s'aime infiniment, s'aime nécessairement; que sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections ; que le mouvement de son amour ne peut, comme en nous, lui venir d'ailleurs, ni par conséquent le porter ailleurs; qu'étant uniquement le principe de son action^ il faut qu'il en soit

la fin ; qu'en Dieu^ en un mot, tout autre amour que Tamour-propre serait déréglé, ou contraire à Tordre immuable qu'il renferme et qui est la loi inviolable des volontés divines. Nous pouvons dire que Dieu nous a faits par pure bonté, en ce sens qu'il nous a faits sans avoir besoin de nous. Mais il nous a faits pour lui ; car Dieu ne peut vouloir que par sa volonté, et sa volonté n'est que l'amour qu'il se porte à lui-mômè. La raison, le motif, la fin de ses décrets ne peut se trouver qu'en lui.

Ariste. — Je sens de la peine à me rendre à vos raisons, quoiqu'elles me paraissent évidentes.

Théotime. — Ne voyez-vous pas, Ariste, que c'est humaniser la Divinité que de chercher hors d'elle le motif et la fin de son action ? Mais si cette pensée, de faire agir Dieu uniquement par pure bonté pour les hommes, vous charme si fort, d'où vient qu'il y aura vingt fois, cent fois plus de réprouvés que d'élus ?

Ariste. — C'est le péché du premier homme.

Théotime. — Oui ; mais que Dieu n'empêchait-il ce péché si funeste à des créatures qu'il fait et qu'il a faites par pure bonté?

Ariste. — Il y a eu ses raisons.

Théotime . — Dieu a donc en lui-môme de bonnes raisons de tout ce qu'il fait, lesquelles ne s'accordent pas toujours avec une certaine idée de bonté et de charité fort agréable à notre amour-propre, mais qui est contraire à la loi divine, à cet ordre immuable qui renferme toutes les bonnes raisons que Dieu peut avoir.

Ariste. — Mais, Théotime, puisque Dieu se suffit à lui-même, pourquoi prendre le dessein de créer ce monde?

Théotime. — Dieu a ses raisons^ sa fin, son motif, tout cela en lui-même ; car, avant ses décrets, que pou* vait-il y avoir qui le déterminât à les former ! Gomme pieu se suffit à lui-même, c'est avec une liberté entière

qu'il s'est déterminé à créer le monde ; car si Dieu avait besoin de ses créatures, comme il s'aime invinciblement, il les produirait nécessairement. Oui, Ariste, tout ce qu'on peut légitimement conclure de ce que Dieu se suffit à lui-même, c'est que le monde n'est pas une émanation nécessaire de la Divinité ; ce que la foi nous enseigne. Mais de s'imaginer que l'abondance divine puisse rendre Dieu impuissant, c'est aller contre un fait constant, et priver le Créateur de la gloire qu'il tirera éternellement de ses créatures.

IV. Ariste. — Comment cela, Théotime? Est-ce que Dieu a créé le monde à cause de la gloire qu'il en devait retirer? Si cette gloire a été le motif qui a déterminé le Créateur, voilà donc quelque chose d'étranger à Dieu qui le détermine à agir. D'où vient que Dieu s'est privé de cette gloire pendant une éternité? Mais gloire I Que voulez-vous dire par ce mot? Assurément^ Théotime, vous vous engagez là dans un pas dont vpus aurez de la peine à vous tirer.

Théotjme. — Ce pas est difficile. Mais Théodore, qui le franchit heureusement, ne m'y laissera pas en* gagé.

Ariste. — Quoi, Théodore, Dieu a fait l'univers pour sa gloire I Vous approuvez cette pensée si humaine, et si indigne de l'Être infiniment parfait! Prenez, je vous prie, la parole au lieu de Théotime : expliquez-vous.

Théodore. — C'est ici, Ariste, qu'il faut bien de l'attention et de la vigilance pour ne pas donner dans recueil que vous savez. Prenez garde que je n'y échoue.

Lorsqu'un architecte a fait un édifice commode et d'une excellente architecture, il en a une secrète complaisance, parce que son ouvrage lui rend témoignage de son habileté dans son art. Ainsi, on peut dire que la beauté de son ouvrage lui fait honneur, parce qu'elle porte le caractère des qualités qu'il estime et quMl aime^

âlO ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHTSfQUE.

et qu'il est bien aise de posséder. Que s'il arrive, de plus, que quelqu'un s'arrête pour contempler son édifice, et pour en admirer la conduite et les proportions, l'architecte en tire une seconde gloire, qui est encore principalement fondée sur l'aniour et l'estïme qu'il a des qualités qu'il possède, et qu'il serait bien aise de posséder dans un degré plus éminent ; car s'il croyait que la qualité d'architecte fût indigne de lui, s'il méprisait cet art ou cette science, son ouvrage cesserait de lui faire honneur, et ceux qui le loueraient de l'avoir construit lui donneraient de la confusion.

Ariste. — Prenez garde, Théodore : vous allez droit donner dans l'écueiL

Théodore. — Tout ceci, Ariste, n'est qu'une comparaison : suivez- moi. Il est certain que Dieu s'aime nécessairement et toutes ses qualités. Or, il est évident qu'il ne peut agir que selon ce qu'il est. Donc, son ouvrage portant le caractère des attribulsdont il se glorifie, il lui fait honneur. Dieu s'estimant et s'aimant invinciblement, il trouve sa gloire, il a de la complaisance dans un ouvrage qui exprime en quelque manière ses excellentes qualités. Voilà donc un des sens selon lequel Dieu agit pour sa gloire. Et, comme vous voyez, cette gloire ne lui est point étrangère ; car elle n'est fondée que sur l'estime et l'amour qu'il a pour ses propres qualités. Qu'il n'y ait point d'intelligences qui admirent son ouvrage, qu'il n'y ait que des hommes insensés ou stupides quin'en découvrent pointles merveilles ; qu'ils le méprisent, au contraire, cet ouvrage admirable, qu'ils le blasphèment, qu'ils le regardent, à cause des monstres qui s'y trouvent, comme l'effet nécessaire d'une nature aveugle ; qu'ils se scandalisent de voir l'innocence opprimée, et l'injustice sur le trône; Dieu n'en tire pas moins de cette gloire pour laquelle il agit, de cette gloire qui a pour principe l'amour et l'estime qu'il

a de ses qualités, de cette gloire qui le détermine toujours à agir selon ce qu'il est, ou d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. Ainsi, supposé que Dieu veuille agir, il ne peut qu'il n'agisse pour sa gloire selon ce premier sens, puisqu'il ne peut qu'il n'agisse selon ce qu'il est et par l'amour qu'il se porte à luimême et à ses divines perfections. Mais comme il se suffit à lui-même, cette gloire ne peut le déterminer invinciblement à vouloir agir; et je crois môme que cette seule gloire ne peut être un motif suffisant de le faire agir, s'il ne trouve le secret de rendre divin son ouvrage, et de le proportionner à son action qui est divine : car enfin, l'univers, quelque grand, quelque parfait qu'il puisse être, tant qu'il sera fini, il sera indigne de l'action d'un Dieu dont le prix est infini. Dieu ne prendra donc pas le dessein de le produire. C'est à mon sens ce qui fait la plus grande difficulté.

AniSTE. — Pourquoi cela, Théodore ? Il est facile de la lever, cette difficulté. Faisons le monde infini. Composons-le d'un nombre infini de tourbillons; car pourquoi s'imaginer un grand ciel qui environne tous les autres, et au delà duquel il n'y ait plus rien ?

Théodore. — Non, Ariste; laissons à la créature le caractère qui lui convient, ne lui donnons rien qui approche des attributs divins. Mais tâchons néanmoins de tirer l'univers de son état profane, et de le rendre, par quelque chose de divin, digne de la complaisance divine, digne de l'action d'unDieu dont le prix est infini.

Ariste. — Comment cela ?

Théodore. — Par l'union d'une personne divine.

Ariste. — Ah î Théodore, vous avez toujours recours . aux vérités de la foi pour vous tirer d'afiaire. Ce n'est pas là philosopher.

Théodore. — Que voulez-vous, Ariste? c'est que j'y trouve mon compte, et que sans cela je ne puis trouver

le dénoûment de mille et mille difficultés. Quoi donc ! est-ce que l'univers sanctifié par Jésus^Ghrist, et subsistant en lui, pour ainsi dire, n'est pas plus divin, plus digne de l'action de Dieu, que tous vos tourbillons infinis ?

Ariste. — Oui, sans doute. Mais si l'homme n'eût point péché, le Yerbe ne se serait point incarné.

V. Théodore. — Je ne sais, Ariste. Mais quoique l'homme n'eût point péché, une personne divine n'aurait pas laissé de s'unir à l'univers pour le sanctifier, pour le tirer de son état profane, pour le rendre divin, pour lui donner une dignité infinie, afin que Dieu, qui ne peut agir que pour sa gloire, en reçût une qui répondît parfaitement à son action. Est-ce que le Verbe ne peut s'unir à l'ouvrage de Dieu sans s'incarner ? Il s'est fait homme; mais ne pouvait-il pas se faire ange ? Il est vrai qu'en se faisant homme, il s'unit en même temps aux deux substances, esprit et corps, dont l'univers est composé, et que par cette union il sanctifie toute la nature. C'est pour cela que je ne sais point si le péché a été la seule cause de Fincarnation du Fils de Dieu. Mais Dieu a pu faire à l'ange la grâce qu'il a faite à l'homme. Au reste. Dieu a prévu et permis le péché. Gela suffit; car c'est une preuve certaine que l'univers réparé par Jésus-Christ vaut mieux que le même univers dans sa première construction : autrement Dieu n'aurait jamais laissé corrompre son ouvrage. C'est une marque assurée que le principal des desseins de Dieu, c'est l'incarnation de son fils. Voyons donc, Ariste, comment Dieu agit pour sa gloire. Justifions cette proposition qui vous a paru si commune, et peut-être si vide de sens et insoutenable.

VI. Premièrement, Dieu pense à un ouvrage qui par son excellence et par sa beauté exprime des qualités qu'il aime invinciblement, et qu'il est bien aise de pos-

séder. Mais cela néanmoins ne lui suffit pas pour prendre le dessein de le produire, parce qu'un monde fini, un monde profane n'ayant encore rien de divin, il ne peut avoir de rapport à son action qui es( divine. Que fait-il ? Il le rend divin par l'union d'une personne divine. Et par là il le relève infiniment, et reçoit de lui^ à cause principalement de la Divinité qu'il lui communique, cette première gloire qui se rapporte avec celle de cet architecte qui a construit une maison qui lui fait honneur, parce qu'elle exprime des qualités qu'il se glorifie de posséder. Dieu reçoit, dis-je, cette première gloire réchauffée, pour ainsi dire, d'un éclat infini. Néanmoins Dien ne tire que de lui-même la gloire qu'il reçoit de la sanctification de son Église, ou de cette maison spirituelle dont nous sommes les pierres vivantes sanctifiées par Jésus-Christ.

Cet architecte reçoit encore une seconde gloire des spectateurs et des admirateurs de son édifice ; et c'est peut-être dans la vue de cette espèce de gloire qu'il s'est efforcé de le faire le plus magnifique et le plus superbe qu'il a pu. Aussi est-ce dans la vue du culte que notre souverain prêtre devait établir en l'honneur de la Divinité, que Dieu s'est résolu de se faire un temple dans lequel il fût éternellement glorifié. Oui, Ariste, viles et méprisables créatures que nous sommes, nous rendons par notre divin chef, et nous rendrons éternellement à Dieu des honneurs divins, des honneurs dignes de la majesté divine, des honneurs que Dieu reçoit et qu'il recevra toujours avec plaisir. Nos adorations et nos louanges sont en Jésus-Christ des sacrifices de bonne odeur. Dieu se platt dans ces sacrifices spirituels et divins; et s'il s'est repenti d'avoir établi un culte charnel et même d'avoir fait l'homme*, il en a juré par

1 Hébr, 1, 20^ 21; 6, 17.

lui-même, jamais il ne se repentira de l'avoir réparé, de l'avoir sanctifié, de nous avoir faits ses prêtres sous noire souverain pontife, le vrai Melehisédech ^. Dieu nous regarde en Jésus-Christ comme des dieux, comme ses enfants, comme ses héritiers et comme les cohéritiers de son fils bien-aimé ^. Il nous a adoptés en ce cher fils : c'est par lui qu'il nous donne accès auprès de sa majesté suprême; c*est par lui qu'il se complaît dans son ouvrage; c'est par ce secret qu'il a trouvé dans sa sagesse, qu'il sort hors de lui-même, s'il est permis de parler ainsi, hors de sa sainteté qui le sépare infiniment de toutes les créatures ; qu'il sort, dis-je, avec une magnificence dont il tire une gloire capable de le contenter. L'homme-Dieu le précède partout dans ses voies, il justifie tous ses desseins, et lui fait rendre par ses créatures des honneurs dont il doit être content* Jésus-Christ ne parait que dans la plénitude des temps ; mais il est avant tous les siècles dans les desseins du Créateur : et lorsqu'il nait en Bethléem, c'est alors que voilà Dieu glorifié ; c'est alors que le voilà satisfait de son ouvrage. Tous les esprits bienheureux reconnaissent cette vérité, lorsque l'ange annonce aux pasteurs la naissance du Sauveur. Gloire à Dieu, disent-ils tous d'un commun accord, paix en terre ; Dieu se complaît dans les hommes ^ Oui, assurément, l'incarnation du Verbe est le premier et le principal des desseins deDieu : c'est ce qui justifie sa conduite; c'est, si je ne me trompe, le seul dénoûment de mille et mille difficultés, de mille et mille contradictions apparentes \

L'homme, Ariste, est pécheur ; il n'est point tel que Dieu l'a fait. Dieu a donc laissé corrompre son ouvrage.

i 1 Pet. 2, 9.

' 1 Joan, 3, i, 22: Rom. 8, 16, 17.

• IrWC, 2.

* Traité de la Nature et de la Grâce, premier discours, deuxième et troisième Éclaircvisements,

Accordez cela avec sa sagesse et avec sa puissance ; tirez-vous seulement de ce méchant pas sans le secours de rhomme-Dieu, sans admettre de Médiateur, sans concevoir que Dieu a eu principalement en vue l'incarnation de son fils. Je vous en défie avec tous les principes de la meilleure philosophie. Pour moi, je l'avoue, je me trouve court à tous moments, lorsque je prétends philosopher sans le secours de la foi : c'est elle qui me conduit et qui me soutient dans mes recherches sur les vérités qui ont quelque rapport à Dieu, comme sont celles de la métaphysique ; car, pour les vérités mathématiques, celles qui mesurent les grandeurs, les nombres, les temps, les mouvements, tout ce qui ne diffère que par le plus et par le moins, je demeure d'accord que la foi ne sert de rien pour les découvrir, et que l'expérience suffit avec la raison pour se rendre savant dans toutes les parties de la physique.

Vil. Ariste. — Je comprends bien, Théodore, ce que vous me dites là, et je le trouve assez conforme à la raison ; je sens môme une secrète joie de voir qu'en suivant la foi on s'élève à l'intelligence des vérités que saint Paul nous apprend en plusieurs endroits de ses admirables Épîtres. Mais il se présente à mon esprit deux petites difficultés : la première, c'est qu'il semble que Dieu n'a pas été parfaitement libre, dans la production de son ouvrage, puisqu'il en tire une gloire infinie et qui le contente si fort ; la seconde, c'est que du moins il ne devait pas se priver une éternité de la satisfaction qu'il a de se voir si divinement honoré par ses créatures.

Théodore. — Je vous réponds, Ariste, que l'Être infiniment parfait se suffit pleinement à lui-même, et qu'ainsi il n'aime nécessairement que sa propre substance, que ses divines perfections. Gela est évident et suffit pour votre première difficulté ; mais pour la se-

âl6 £NTtl£Tl£NS SUE LA MÉTAPflYSIQUE.

conde, prenez garde que Dieu ne doit jamais rien faire qui démente ses qualités, et qu'il doit laisser aux créatures essentiellement dépendantes toutes les marques de leur dépendance. Or, le caractère essentiel de la dépendance, c'est de n'avoir point été. Un monde éternel paraît être une émanation nécessaire de la Divinité. Il faut que Dieu marque qu'il se suffit tellement à luimôme, qu'il a pu se passer durant une éternité de son ouvrage. Il en tire par Jésus-Christ une gloire qui le contente; mais il ne la recevrait pas, cette gloire, si l'incarnation était éternelle, parce que cette incarnation blesserait ses attributs, qu'elle doit honorer autant que cela est possible.

Aristb. — Je vous l'avoue, Théodore, il n'y a que l'Être nécessaire et indépendant qui doive être étemel; tout ce qui n'est pas Dieu doit porter la marque essentielle de sa dépendance : cela me paraît évident. Mais Dieu, sans faire le monde éternel, pouvait le créer plus tôt qu'il n'a fait de mille millions de siècles. Pourquoi tant retarder un ouvrage dont il tire tant de gloire?

Théodore. — Il ne l'a point retardé, Ariste. Le tôt et le tard sont des propriétés du temps qui n'ont nul rapport avec l'éternité. Si le monde avait été créé mille millions de siècles plus tôt qu'il ne Ta été, on pourrait vous faire la même instance, et la recommencer sans cesse à l'infini. Ainsi Dieu n'a point créé trop tard son ouvrage, puisqu'il a fallu qu'une éternité le précédât, et que le tôt et le tard de mille millions de siècles n'avancent et ne reculent point par rapport à l'étemitéé

Ariste. — Je ne sais que vous répondre, Théodore. Je penserai à ce que vous venez de me dire, que Dieu n'agit que pour sa gloire, que pour l'amour qu'il se porte à lui-même; car je conçois que ce principe renferme bien des conséquences. Mais, Théotime, qu'en pensez-vous ?

NEUVIÈME ENTRETIEN. f 17

VIII. Thbotimb. — Ce principe me paraît incontestable ; car il est évident que TÊtre infiniment parfait ne peut trouver qu'en lui-même le motif de ses volontés et les raisons de sa conduite. Mais je ne sais, je voudrais bien, ce. me semble, que Dieu nous aimât un peu da* vantage, ou qu'il flt quelque chose uniquement pour Tamour de nous; car enfin TÉcriture nous apprend que Dieu nous a tant aimés, qu'il nous a donné son fils unique. Voilà un grand don, Ariste, et qui semble marquer un amour un peu plus désintéressé que celui que Théodore lui attribue.

Ariste. — Hé bien, Théodore, que dites-vous à cela?

Théodore. — Que Théotime donne dans recueil, ou plutôt qu'il se sent dans le courant qui l'y porte, si ce n'est peut-être qu'il veut voir dans quelles dispositions vous êtes.

Ariste. — Vous ne répondez pas.

Théodore. — C'est que je voudrais bien que vous le fissiez vous-même; mais puisque vous voulez vous taire, donnez-vous du moins la peine de bien prendre ma pensée. Je crois, Ariste, que Dieu nous a tant aimés, qu'il nous a donné son fils, ainsi que le dit l'Écri" ture ^; mais je crois aussi ce que m'apprend la même Écriture, qu'il a tant aimé son fils, qu'il nous a donnés à lui, et toutes les nations de la terre ^. Enfin je croid encore, à cause de l'Écriture, que, s'il nous a prédestinés en son fils, et s'il a choisi son fils pour le premier des prédestinés, c'est parce qu'il en voulait faire son pontife, pour recevoir de lui, et de nous par lui^ les adorations qui lui sont dues ^ ; car voici en deux mots l'ordre des choses : Tout est à nous^ nous

1 Joann, 3, 16.

» Ps, 2, 8.

^Matth.^B fis-, Eph.i.

sommes à Jésus-Ghrist, et Jésus-Christ est à Dieu. Omnia vestra sunt, dit saint Paul, sive prœsentia^ sive futura; vos autem Christ i, Christus autem Dei *. C'est que Dieu est nécessairement la fin de toutes ses œuvres.

Concevez distinctement, Ariste, que Dieu aime toutes choses à proportion qu'elles sont aimables ; que la loi qu'il suit inviolablement n'est que l'ordre immuable, que je vous ai dit plusieurs fois ne pouvoir consister que dans les rapports nécessaires des perfections divines. En un mot, concevez que Dieu agit selon ce qu'il est, et vous comprendrez sans peine qu'il nous aime si fort, qu'il fait pour nous tout ce qu'il peut faire, agissant comme il doit agir; vous comprendrez que Dieu aime les natures qu'il a faites tant qu'elles sont telles qu'il les a faites; qu'il les aime, dis-je, selon le degré de perfection que renferment leurs archétypes, et qu'il les rendra d'autant plus heureuses, qu'elles l'auront mérité en se conformant à sa loi. Vous comprendrez que Dieu d'abord a créé l'homme juste et sans aucun défaut, et que, s'il Ta fait libre, c'est qu'il a voulu le rendre heureux sans manquer à ce qu'il se doit à lui-même. Vous croirez aisément que l'homme devenu pécheur, quoique digne de la colère divine, Dieu peut encore Taimer avec tant de charité et de bonté que d'envoyer son fils pour le délivrer de ses péchés. Vous ne douterez pas que Dieu chérit tellement l'homme sanctifié par Jésus-Christ, qu'il lui fait part de son héritage et de son éternelle félicité. Mais vous ne comprendrez jamais que Dieu agisse uniquement pour ses créatures, ou par un mouvement de pure bonté dont le motif ne trouve point sa raison dans les attributs divins. Encore un coup, Arisle, Dieu peut ne point agir; mais s'il agit, il

1 Cor. I, 22, 23.

NEUVIÈME ENTUETIEN. 219

ne le peut qu'il ne se règle sur lui-mècne^ sur la loqu'il trouve dans sa substance. 11 peut aimer les hommes, mais il ne le peut qu'à cause du rapport qu'ils ont avec lui. Il trouve dans la beauté que renferme Tarchétype de son ouvrage un motif de l'exécuter ; mais c'est que celte beaulé lui fait honneur, parce qu'elle exprime des qualités dont il se glorifle et qu'il est bien aise de posséder. Ainsi, l'amour que Dieu nous porte n'est point intéressé en ce sens, qu'il ait quelque besoin de nous ; mais il l'est en ce sens, qu'il ne nous aime que par l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections, que nous exprimons par notre nature (c'est la première gloire que tous les êtres rendent nécessairement à leur auteur) et que nous adorons par des jugements et des mouvements qui lui sont dus. C'est la seconde gloire que nousdonnonsàDieu parnotre souverain prêtre Notre-Seigneur Jésus-Christ. TflÉOTiME. — Tout cela, Théodore, me paraît suffisamment expliqué. L'Être infiniment parfait se suffit pleinement à lui-même; c'est un des noms que Dieu se donne dans l'Écriture; et cependant il a tout fait pour lui. Omnia propter semetipsum operatus est Dominus *. Il a tout fait en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Omnia per ipsum et in ipso creata sunt^\ tout pour la gloire qu'il retire de son Église en Jésus-Christ : Ipsi gloria in Ecclesia et in Christo Jem in omnes generationes sœculi sœculorum '. Les épîtres de saint Paul sont toutes remplies de ces vérités. C'est là le fondement de notre religion ; et vous nous avez fait voir qu'il n'y a rien de plus conforme à la raison et à la notion la plus exacte de l'Être infiniment parfait. Passons à quelque

* Prov, 16, U'

* Golos, \, 16.

8 Eph,Z, 21.

autre chose. Quand Âriste aura bien pensé à tout ceci, j'espère qu'il en demeurera convaincu.

Ariste. — J'en suis déjà bien persuadé, Théotime; et il ne tient pas à moi que Théodore ne descende un plus dans le détail qu'il ne fait.

• IX. Théodore. — Tâchons, Ariste, de bien comprendre les principes les plus généraux. Car ensuite tout le reste va tout seul : tout se développe à l'esprit avec ordre et avec une vermeilleuse clarté. Voyons donc encore^ dans la nolion de l'Être infiniment parfait, quels peuvent être les desseins de Dieu. Je ne prétends pas que nous puissions découvrir le détail; mais peutêtre en reconnaîtrons- nous ce qu'il y a de plus générai, et vous verrez dans la suite que le peu que nous en aurons découvert nous sera d'un grand usage. Pensez-vous donc que Dieu veuille faire l'ouvrage le plus beau, le plus parfait qui se puisse ?

Ariste. — Oui, sans doute ; car, plus son ouvrage sera parfait, plus il exprimera les qualités et les perfections dont Dieu se glorifie. Gela est évident par tout ce que vous venez de nous dire.

Théodore. — L'univers est donc le plus parfait que Dieu puisse faire ? Mais quoi I tant de monstres, tant de désordres, ce grand nombre d'impies, tout cela contribue-t-il à la perfection de l'univers ?

Ariste. — Vous m'embarrassez, Théodore. Dieu veut faire un ouvrage le plus parfait qui se puisse ; car, plus il sera parfait, plus il l'honorera. Gela me parait évident; mais je conçois bien qu'il serait plus accompli, s'il était exempt de mille et mille défauts qui le défigurent. Voilà une contradiction qui m'arrête tout court. Il semble que Dieu n'ait pas exécuté son dessein, ou qu'il n'ait pas pris le dessein le plus digne de ses attributs.

Théodore. — G'est que vous n'avez pas encore bien compris les principes. Vous n'avez pas assez médité la

NEUVIÂME ENTRETIEN. 221

notion de l'Êlre infiniment parfait qui les renferme. Vous ne savez pas encore faire agir Dieu selon ce qu'il est.

Théotime. — Mais, Âriste, ne serait-ce point que les dérèglements de la nature, les monstres et les impies mêmes, sont comme les ombres d'un tableau qui donnent de la force h Touvrage et du relief aux figures ?

ÂRISTE. — Cette pensée a je ne sais quoi qui plaît à l'imagination ; mais l'esprit n'en est point content. Car je comprends fort bien que Tunivers serait plus parfait, s'il n'y avait rien de déréglé dans aucune des parties qui le composent ; et il n'y en a presque point, au contraire, où il n'y ait quelque défaut.

Théotime. — C'est donc que Dieu ne veut pas que son ouvrage soit parfait ?

' Ariste. — Ce n'est point cela non plus ; car Dieu ne peut pas vouloir positivement et directement des irrégularités qui défigurent son ouvrage, et qui n'expriment aucune des perfections qu'il possède et dont il se glorifie. Cela me parait évident. Dieu permet le désordre ; mais il ne le fait pas, il ne le veut pas.

Théotime. — Dieupet^mety je n'entends pas bien ce terme. A qui estrce que Dieu permet de geler les vignes et de renverser les moissons qu'il a fait croître ? Pourquoi permet-il qu'on mette dans son ouvrage des monstres qu'il ne fait et ne veut point ? Quoi donc I est-ce que l'univers n'est point tel que Dieu l'a voulu ?

Ariste. -^ Non ; car l'univers n'est point tel que Dieu l'a fait.

Théotime. — Cela peut être véritable à l'égard des désordres qui S'y sont glissés par le mauvais usage de la liberté ; car Dieu n'a pas fait les impies, il a permis que les hommes le devinssent. Je comprends bien cela, quoique je n'en sache pas les raisons. Mais certaine* ment il n'y a que Dieu qui fasse les monstres.

AmsTB. — Voilà d'élranges créatures que les mons* très, s'ils ne font point d'honneur à celui qui leur donne l'être. Savez-vous bien, Théotime, pourquoi Dieu, qui couvre aujourd'hui de fleurs et de fruits toute la campagne, la ravagera demain par la gelée ou par la grêle ?

Théotime. — C'est que la campagne sera plus belle dans la stérilité que dans la fécondité, quoique cela ne nous accommode pas. Nous jugeons souvent de la beauté des ouvrages de Dieu par l'utilité que nous en recevons, et nous nous trompons.

AmsTE. — Encore vaut-il mieux en juger par leur utilité que par leur inutilité. La belle chose qu'un pays désolé par la tempête I

Théotime. — Fort belle. Un pays habité par des pécheurs doit être dans la désolation.

Ariste. — Si la tempête épargnait les terres des gens de bien, vous auriez peut-être raison. Encore serait-il plus à propos de refuser la pluie au champ d'un brutal que de faire germer et croître son blé pour le moissonner par la grêle. Ce serait assurément le plus court ; mais de plus c'est souvent le moins coupable qui est le plus maltraité. Que de contradictions apparentes dans la conduite de Dieu ! Théodore m'a déjà donné des principes qui dissipent ces contradictions. Mais je les ai si mal compris que je ne m'en souviens plus. Si vous ne voulez pas, Théotime, me mettre dans le bon chemin^ car je vois bien que vous vous divertissez de l'embarras où je me trouve, laissez parler Théodore.

Théotime . — Cela est juste.

X. Théodore. — Vous voyez bien, Ariste, qu'il ne suffit pas d'avoir entrevu des principes, il faut les avoir bien compris, afin qu'ils se présentent à l'esprit dans le besoin. Écoutez donc, puisque Théotime ne veut pas vous dire ce qu'il sait parfaitement bien.

Vous ne vous trompez point de croire que plus un ouvrage est parfait, plus il exprime les perfections de l'ouvrier ; et qu'il lui fait d'autant plus d'honneur que les perfections qu'il exprime plaisent davantage à celui qui les possède, et qu'ainsi Dieu veut faire son ouvrage le plus parfait qui se puisse. Mais vous ne tenez que la moitié du principe, et c'est ce qui vous laisse dans l'embarras. Dieu veut que son ouvrage l'honore : vous le comprenez bien. Mais prenez garde^ Dieu ne veut pas que ses voies le déshonorent. C'est l'autre moitié du principe. Dieu veut que sa conduite, aussi bien que son ouvrage, porte le caractère de ses attributs. Non content que l'univers l'honore par son excellence et sa beauté, il veut que ses voies le glorifient par leur simplicité, leur fécondité, leur universalité, leur uniformité, partons les caractères qui expriment des qualités qu'il se glorifie de posséder.

Ainsi, ne vous imaginez pas que Dieu ait voulu absolument faire l'ouvrage le plus parfait qui se puisse, mais seulement le plus parfait par rapport aux voies les plus dignes de lui ; car ce que Dieu veut uniquement, directement, absolument dans ses desseins, c'est d'agir toujours le plus divinement qu'il se puisse ; c'est de faire porter à sa conduite, aussi bien qu'à son ouvrage, le caractère de ses attributs; c'est d'agir exactement selon ce qu'il est et selon tout ce qu'il est. Dieu a vu de toute éternité tous les ouvrages possibles, et toutes les voies possibles de produire chacun d'eux; et comme il n'agit que pour sa gloire, que selon ce qu'il est, il s'est déterminé à vouloir l'ouvrage qui pouvait être produit et conservé par des voies qui, jointes à cet ouvrage, doivent l'honorer davantage que tout autre ouvrage produit par toute autre voie. Il a formé le dessein qui portait davantage le caractère de ses attributs, qui exprimait plus exactement les qualités qu'il possède et

tS6 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.

Théodore. — Que vous tirez promptement vos conséquences I

Ariste. — C'est que le principe est clair, c'estqu'il est fécond.

Théodore. — D'abord, Ariste, il semble que ce principe, à cause de sa généralité, n'ait aucune solidité. Mais quand on le suit de près, il frappe tellement et si promptement par un détail de vérités étonnantes qu'il découvre, qu'on en est charmé. Apprenez de laque les principes les plus généraux sont les plus féconds. Ils paraissent d'abord comme de pures chimères. C'est leur généralité qui en est cause; car l'esprit compte pour rien ce qui ne le touche point. Mais tenez-les bien, ces principes, si vous pouvez, et suivez-les; ils vous feront voir bien du pays en peu de temps.

Ariste. — Je réprouve bien, Théodore, lorsque je médite un peu ce que vous me dites; et maintenant même, sans aucun effort d'esprit, je vois, ce me semble, tout d'une vue, dans votre principe, l'éclaircissement de quantité de difficultés que j'ai toujours eues sur la conduite de Dieu. Je conçois que tous ces effets qui se contredisent, ces ouvrages qui se combattent et qui se détruisent, ces désordres qui défigurent l'univers, que tout cela ne marque nulle contradiction dans la cause qui le gouverne, nul défaut d'intelligence, nulle impuissance, mais une prodigieuse fécondité et une parfaite uniformité dans les lois de la nature.

Théodore. — Doucement, Ariste, car nous expliquerons tout cela plus exactement dans la suite.

XII. Ariste. — Je comprends même que la raison de la prédestination des hommes se doit nécessairement trouver dans votre principe. Je croyais que Dieu avait choisi de toute éternité tels et tels, précisément parce qu'il le voulait ainsi, sans raison de son choix, ni de sa part ni de la nôtre ; et qu'ensuite il avait consulté sa

sagesse sur les moyens de les sanctifier et de les conduire sûrement au ciel. Mais je comprends bien que je me trompais. Dieu ne forme point aveuglément ses des* seins sans les comparer avec les moyens. Il estsage dans la formation de ses décrets, aussi bien que dans leur exécution. Il y a en lui des raisons de la prédestination des élus. C'est que l'Eglise future, formée par les voies que Dieu y emploie, lui fait plus d'honneur que toute autre Église formée par toute autre voie. Car Dieu ne peut agir que pour sa gloire, que de la manière qui porte le plus le caractère de ses attributs. Dieu ne nous a point prédestinés, ni nous, ni même notre divin chef, à cause de nos mérites naturels; mais à cause des raisons que sa loi inviolable. Tordre immuable, le rapport nécessaire des perfections qu'il renferme dans sa substance, lui fournit. Il a voulu unir son Verbe à telle nature, et prédestiner en son fils tels et tels, parce que sa sagesse lui a marqué d'en user ainsi envers eux pour sa propre gloire. Suis-je bien, Théodore, votre grand principe ?

Tjiéodore. — Fort bien. Mais n'appréhendez-vous point d'entrer trop avant dans la théologie ? Vous voilà au milieu des plus grands mystères.

Ariste. — Revenons; car il ne m'appartient pas de les pénétrer.

Théotime. — Vous faites bien, Ariste, de revenir promptement; car saint Augustin, le grand docteur de la grâce, ne veut pas qu'on cherche des raisons du choix que Dieu fait des hommes. La prédestination est purement gratuite; et la raison pourquoi Dieu prend tel et laisse tel, c'est qu'il fait miséricorde à qui lui plaît de la faire.

Ariste. — Quoi, Théodore 1 est-ce que saint Augustin prétend que Dieu ne consulte point sa sagesse dans la formation de ses desseins, mais seulement pour leur exécution?

Théodobb. —Non, Ariste. Mais apparemment Théo time explique saint Augustin selon la pensée de certaines gens. Ce saint docteur, écrivant contre les hérétiques de son temps, rejette la méchante raison qu'ils donnaient du choix de Dieu et de la distribution de sa grâce. Mais il a toujours élé prêt de recevoir celles qui sont dans l'analogie de la foi et qui ne détruisent pas la gratuité de la grâce. Voici en deux mots le raisonnement de ces hérétiques : il est bon que vous le sachiez et que vous puissiez y répondre. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité. Donc ils peuvent tous être sauvés par leurs forces naturelles. Mais si cela n'est pas possible sans le secours de la grâce intérieure, disaient les plus modérés, voyons un peu à qui Dieu le donnera. Dieu fait choix des uns plutôt que des autres. Hé bien, d'accord ; mais du moins que son choix soit raisonnable. Or, c'est une notion commune que, qui prend le pire choisit mal. Donc si Dieu ne donne pas sa grâce également à tous, s'il choisit, il faut bien qu'il préfère les meilleurs ou les moins méchants aux plus méchants; car on ne peut pas douter que le choix qu'il fait des unsplutôt que des autres ne soit sage et raisonnable. Il n*y a point en lui acception de personnes. Il faut donc nécessairement que la raison de son choix dans la distribution de sa grâce se trouve dans le bon usage que nous pouvons encore faire de nos forces naturelles. C'est à nous à vouloir, à désirer notre guérison^ à croire au Médiateur^ à implorer sa miséricorde^ en un mot) h commencer, et Dieu viendra au secours; nous mériterons par le bon usage de notre libre arbitre que Dieu nous donne sa grade.

ARtSTE. — Ces gens^là raisotinaient juste.

Théo1)ORE. — - Parfaitement bien, mais sur de fausses idées; ils ne consultaient pas la notion de l'Être infini-

NEUVIEME ENTRETIEN. îî^

ment parfait. Ils faisaient agir Dieu comme agissent los hommes. Car, prenez garde, pourquoi pensez-vous que Dieu répande les pluies ?

Ariste. — C'est pour rendre fécondes les terres que nous cultivons.

Théodore. — Il n*y a donc qu'à semer ou qu'à planter dans un champ, afin qu'il y pleuve; car, puisque Dieu ne fait pas pleuvoir également sur les terres, puisqu'il fait choix, il doit choisir raisonnablement et faire pleuvoir sur le3 terres ensemencées plutôt que sur les autres, plutôt que sur les sablons et dans la mer. Trouvez par cette comparaison le défaut du raisonnement des ennemis de la grâce; maisnechicanezpoint,je vous prie*

ÀRiSTif:. — Je vous entends, Théodore. Qu'on cultive les terres ou qu'on les laisse stériles, il n'y pleut ni plus ni moins. C'est qu'il ne pleut ordinairement qu'en conséquence des lois générales de la nature, selon lesquelles Dieu conserve l'univers. De môme, la raison de la distribution de la grâce ne se tire point de nos mérites naturels. Dieu ne donne les premières grâces, j'entends celles qui nous discernent, qu'en conséquence de certaines lois générales ^. Car Dieu n'agit pas comme les hommes, comme les causes particulières et les intelli-» gences bornées. La raison de son choix vient de la sagesse de ses lois, et la sagesse de ses lois du rapport qu'elles ont avec ses attributs^ de leur simplicité, de leur fécondité, en un mot de leur divinité. Le choit que Dieu fait des hommes dans la distribution de ses grâces est donc raisonnable et parfaitement digne de la sagesse dé Dieu, quoiqu'il ne soit fondé ni sur la différence des natures, ni sur l'inégalité des mérites*

Théodore. *^ Vous y voilà, Ariste* Vous avez ren-

1 Voy. l'Entretien XII, le second discours du Traité de la Nature et de la Grâce, Réponse à la dissertation de M* Arnauldy eh; 7, ^, 9, 10,11, etc.

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