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s 80 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.
versé endeux motorappui le plus ferme du pélagianisme. Un homme qui arroserait des sablons, ou qui porterait à la mer les eaux nécessaires à son champ, ne serait pas sage. C'est néanmoins ce que Dieu fait en conséquence de «ses lois; et en cela il agit très-sagement, divinement. Cela suffit pour faire taire ces orgueilleux hérétiques^ qui veulent apprendre à Dieu à faire parmi les hommes un choix sage et raisonnable.
Hé bien, Théotime, appréhendez-vous encore qu*Ariste ne tombe dans le précipice dont saint Augustin fait peur, et avec raison, à ceux qui cherchent dans leurs mérites la cause de leur élection ? Ariste veut que la distribution de la grâce soit purement gratuite. Soyons en repos pour lui. Plaignons plutôt certaines gens que vous connaissez, qui prétendent que Dieu choisit ses élus par sa bonté pour eux, sans sagesse et sans raison de sa part; car c'est une horrible impiété que de croire que Dieu n'est pas sage dans la formation de ses desseins, aussi bien que dans leur exécution. La prédestination est gratuite de notre part. La grâce n'est point distribuée selon nos mérites, ainsi que le soutient saint Augustin, après saint Paul et avec toute TÉglise; mais elle est réglée sur une loi dont Dieu ne se dispense jamais. Car Dieu a formé le dessein qui renferme la prédestination de tels et tels, plutôt que de quantité d'autres, parce qu'il n'y a point de dessein plus sage que celui-là, plus digne de ses attributs. Voilà ce que vos amis ne sauraient comprendre.
XIU. Théotime. — Que voulez-vous, Théodore?
c'est qu'on donne naturellement dans cet écueil, déjuger Dieu par soi-même. Nous aimons tous l'indépendance, et ce nous esta nousune espèce de servitude que de nous soumettre à la raison, une espèce d'impuissance de ne pouvoir faire ce qu'elle défend. Ainsi, nous craignons de rendre Dieu impuissant à force de le faire sage ;
mais Dieu est à lui-môme sa sagesse. La raison souveraine lui est coéternelle et consubstantielie. Il Taime nécessairement; et quoiqu'il soit obligé de la suivre, il demeure indépendant. Tout ce que Dieu veut est sage et raisonnable : non que Dieu soit au-dessus de la raison, non que ce qu'il veut soit juste précisément et uniquement parce qu'il le veut ; mais parce qu'il ne peut se démentir soi-même^ rien vouloir qui ne soit conforme à la loi, à l'ordre immuable et nécessaire des perfections divines.
Théodore. — Assurément, Théotime, c'est tout renverser que de prétendre que Dieu soit au-dessus de la raison, et qu'il n'a point d'autre règle dans ses desseins que sa pure volonté. Ce faux principe répand des ténèbres si épaisses, qu'il confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien. Saint Augustin a prouvé invinciblement le péché originel par les désordres que nous éprouvons en nous. L'homme souffre : donc il n'est point innocent. L'esprit dépend du corps : donc l'homme est corrompu, il n'est point tel que Dieu l'a fait, Dieu ne peut soumettre le plus noble au moins noble; car l'ordre ne le permet pas. Quelles conséquences pour ceux qui ne craignent point de dire que la volonté de Dieu est la seule règle de ses actions ! Ils n'ont qu'à répondre que Dieu l'a ainsi voulu ; que c'est notre amour-propre qui nous fait trouver injuste la douleur que nous souffrons; que c'est notre orgueil qui s^oiTense que l'esprit soit soumis au corps; que Dieu ayant voulu ces désordres prétendus, c'est une impiété que d'en appeler à la raison, puisque la volonté de Dieu ne la reconnaît point pour la règle de sa conduite. Selon ce principe, l'univers est parfait, parce que Dieu Ta voulu. Les monstres sont des ouvrages aussi achevés que les autres selon les desseins de Dieu. Il est bon
d'avoir les yeux au haut de la tète, mais ils eussent été aussi sagement placés partout ailleurs, si Dieu les y avait mis. Qu'on renverse donc le monde, qu'on en fasse un chaos : il sera toujours également admirable, puisque toute sa beauté consiste dans sa conformité avec la volonté divine, qui n'est point obligée de se conformer à Tordre. Mais quoi I cette volonté nous est inconnue. Il faut donc que toute la beauté de Tunivers disparaisse à la vue de ce grand principe, que Dieu est supérieur à la raison qui éclaire tous les esprits et que sa volonté toute pure est l'unique règle de ses actions.
Ariste. — Ah ! Théodore, que tous vos principes sont bien liés! Je comprends encore, parce que vous me dites là, que c'est en Dieu et dans une nature immuable que nous voyons la beauté, la vérité, la justice, puisque nous ne craignons point de critiquer son ouvrage, d'y remarquer des défauts, et de conclure môme de là qu'il est corrompu. Il faut bien que l'ordre immuable que nous voyons en partie soit la loi de Dieu môme, écrite dans sa substance, en caractères éternels et divins, puisque nous ne craignons point déjuger de sa conduite par la connaissance que nous avons de cette loi. Nous assurons hardiment que l'homme n'est point tel que Dieu Ta fait ; que sa nature est corrompue; que Dieu n'a pu en le créant assujettir l'esprit au corps. Sommes-nous des impies ou des téméraires, de juger ainsi de ce que Dieu doit faire ou ne faire pas ? Nullement. Nous serions plutôt ou des impies ou des aveugles, si nous suspendions sur cela notre jugement. C'est, Théodore, que nous ne jugeons point de Dieu par notre autorité, mais par l'autorité souveraine de la loi divine.
Théodore. — Voilà, mon cher Ariste, une réflexion digne de vous. N'oubliez donc pas d^étudier cette loi, puisque c'est dans ce code sacré de l'ordre immuable qu'on trouve de si importantes décisions.
De la magnificence de Dieu dans la grandeur et le nombre indéfini de ses différents ouvrages. De la simplicité et de la fécondité des voies par lesquelles il les conserve et les développe. De la providence de Dieu dans la première impression du mouvement qu'il communique à la matière. Que ce premier pas de sa conduite, qui n'est point déterminé par des lois générales, est réglé par une sagesse infinie.
Theotime. — Que pensez-vous, Âriste, de ces principes généraux qu'hier Théodore nous proposa? Les avez-vous toujours suivis ? Leur généralité, leur sublimité ne vous a-t-elle ni rebuté ni fatigué? Pour moi, je vous l'avoue à ma confusion, j'ai voulu les suivre ; mais ils m'échappaient comme des fantômes, de sorte que je me suis donné bien de la peine assez inutilement.
Ariste. — Quand un principe n'a rien qui touche les sens, il est bien difficile de le suivre et de le saisir; quand ce qu'on embrasse n'a point de corps, quel moyen de le retenir ?
Théotime. — On prend cela tout naturellement pour un fantôme; car l'esprit ve.nant à se distraire, le principe s'éciipse, et on est tout surpris qu'on ne tient rien. On le reprend, ce principe; mais il s'échappe de nouveau. Et quoiqu'il ne s'échappe que lorsqu'on ferme les yeux, comme on les ferme souvent sans s'en apercevoir, on croit que c'est le principe qui s'évanouit. Voilà pourquoi on le regarde comme un fantôme qui nous fait illusion.
Aristb. — Il est vrai, Théotime ; c'est, je crois, pour cela que les principes généraux ont quelque ressemblance avec les chimères, et que le commun des hommes, qui n'est pas fait au travail de l'attention, les traite de chimériques.
Théotime. — Il y a néanmoins une extrême dififérence entre ces deux choses : car les principes généraux plaisent à l'esprit, qu'ils éclairent par leur évidence; et les fantômes à l'imagination, qui leur donne l'être. Et quoiqu'il semble que c'est Tesprit qui forme ces principes, et généralement toutes les vérités, à cause qu'elles se présentent à lui en conséquence de son attention, je pense que vous savez bien qu'elles sont avant nous, et qu'elles ne tirent point leur réalité de refficace de notre action ; car toutes ces vérités immuables ne sont que les rapports qui se trouvent entre les idées, dont l'existence est nécessaire et éternelle. Mais les fantômes que produit l'imagination, ou qui se produisent dans l'imagination par une suite naturelle des lois générales de l'union de l'àme et du corps, ils n'existent que pour un temps.
Ariste. — Je conviens, Théotime, que rien n'est plus solide que la vérité, et que plus ces vérités sont générales, plus ont-elles de réalité et de lumière. Théodore m'en a convaincu. Mais je suis si sensible et si grossier, que souvent je n'y trouve point de goût et que je suis quelquefois tenté de laisser tout là.
Théotime. —7 Voilà.Théodore.
Théodore. — Vous n'en ferez rien, Ariste. La vérité vaut mieux que les. oignons et les choux; c'est une excellente manne.
Ariste. — Fort excellente, je l'avoue; mais elle parait quelquefois bien vide et bien peu solide. Je n'y trouve pas grand goût; et vous voulez chaque jour qu'on en cueille de nouvelle. Cela n'est pas trop plaisant.
DIXIÈME ENTRETIEN. t35
Théodore. — Hé bien, Ârisle, passons cette journée comme les Juifs leur sabbat. Peut-être qu'hier vous travaillâtes pour deux jours.
Arîste. — Assurément, Théodore, je travaillai beaucoup, mais je ne ramassai rien.
Théodore. — Je *vous laissai pourtant bien en train de tirer des conséquences. Gomme vous vous y preniez, vous devriez en avoir vos deux mesures bien pleines.
Arîste. — Quelles mesures? deux gomor? Donnez donc, Théodore, plus de corps à vos principes, si vous voulez que j'emplisse ces mesures. Rendez-les plus sensibles et plus palpables. Ils me glissent entre les doigts ; la moindre chaleur les fond; et après que j'ai bien travaillé, je trouve que je n'ai rien.
Théodore. — Vous vous nourrissez, Ariste, sans y prendre garde. Ces principes qui vous passent par l'esprit et qui s'en échappent y laissent toujours quelque lumière.
Arîste. — Il est vrai ; je le sais bien. Mais recommencer tous les jours, et laisser là ma nourriture ordinaire ? Ne pourriez-vous point nous rendre plus sensibles les principes de votre philosophie ?
Théodore. — Je crains, Ariste, qu'ils n'en deviennent moins intelligibles. Croyez-moi, je les rends toujours les plus sensibles que je puis. Mais je crains de les corrompre. Il est permis d'incarner la vérité pour l'accommoder à notre faiblesse naturelle, et pour soutenir l'attention de l'esprit, qui ne trouve point de prise à ce qui n'a point de corps. Mais il faut toujours que le sensible nous mène à l'intelligible, que la chair nous conduise à la raison, et que la vérité paraisse telle qu'elle est sans aucun déguisement. Le sensible n'est pas le solide. Il n'y a que l'intelligible qui, par son évidence et sa lumière, puisse nourrir des inleUigences. Vous le savez. Tâchez de vous en bien souvenir et de me suivre.
Artste. — De quoi voulez-vous parier ?
I. Théodore. — De la providence générale, ou de la conduite ordinaire que Dieu tient dans le gouvernement du monde.
Vous avez'compris, Ariste, et peut-être môme oublié, que l'Être infiniment parfait, quoique suffisant à lui même, a pu prendre le dessein de former cet univers; qu'il l'a créé pour lui, pour sa propre gloire ; qu'il a mis Jésus-Christ à la tête de son ouvrage, à l'entrée de ses desseins ou de ses voies, afin que tout fût divin ; qu'il n'a pas dû entreprendre l'ouvrage le plus parfait qui fût possible, mais seulement le plus parfait qui pût être produit par les voies les plus sages ou les plus divines, de sorte que tout autre ouvrage produit par toute autre voie ne puisse exprimer plus exactement les perfections que Dieu possède et qu'il se glorifie de posséder. Yoilà donc, pour ainsi dire, le Créateur prêt à sortir hors de lui-même, hors de son sanctuaire éternel ; prêt à se mettre en marche par la production des créatures. Voyons quelque chose de sa magnificence dans son ou<vrage ; mais suivons-le de près dans lé^ démarches majestueuses de sa conduite ordinaire.
Pour sa magnificence dans son ouvrage, elle y éclate de toutes parts. De quelque côté qu'on jette les yeux dans l'univers, on y yoit une profusion de prodiges. Et si nous cessons de les admirer, c'est assurément que nous cessons de les considérer avec Tattention qu'ils méritent ; car les astronomes qui mesurent la grandeur des astres, et qui voudraient bien savoir le nombre des étoiles, sont d'autant plus surpris d'admiration, qu'ils deviennent plus savants. Autrefois le soleil leur paraissait grand comme le Péloponèse ^ ; mais aujourd'hui les plus habiles le trouvent un million de fois plus
* AHJourd'hui la Morée.
grand que la terre. Les anciens ne comptaient que mille vingt-deux étoiles ; mais personne aujourd'hui n'ose les compter. Dieu même nous avait dit autrefois que nul homme n'en saurait jamais le nombre ; mais l'invention des télescopes nous force bien maintenant à re« connaître que les catalogues que nous en avons sont fort imparfaits. Ils ne contiennent que celles qu'on découvre sans lunettes ; et c'est assurément le plus petit nombre. Je crois même qu'il y en a beaucoup plus qu'on ne découvrira jamais qu*il n'y en a de visibles parles meilleurs télescopes; et cependant il y a bien de l'apparence qu'une fort grande partie de ces étoiles ne le cède point ni en grandeur, ni en majesté à ce vaste corps qui nous paraît ici-bas le plus lumineux et le plus beau. Que Dieu est donc grand dans les cieux ; qu'il est élevé dans leur profondeur I qu'il est magnifique dans leur éclat ; qu'il est sage, qu'il est puissant dans leurs mouvements réglés !
II. Mais, Ariste, quittons le grand. Notre imagination se perd dans ces espaces immenses que nous n'oserions limiter, et que nous craignons de laisser sans bornes. Combien d'ouvrages admirables sur la terre que nous habitons, sur ce point imperceptible à ceux qui ne mesurent que les corps célestes ! Mais cette terre, que messieurs les astronomes comptent pour rien, est encore trop vaste pour moi : je me renferme dans votre parc. Que d'animaux, que d'oiseaux, que d'insectes, que de plantes, que de fleurs et que de fruits 1
L'autre jour que j'étais couché à l'ombre, je m'avisai de remarquer la variété des herbes et des petits animaux que je trouvai sous mes yeux. Je comptai, sans changer de place, plus de vingt sortes d'insectes dans un fort petit espace, et pour le moins autant de diver* ses plantes. Je pris un de ces insectes, dont je ne sais point le nom, et peut-être n'en a-t-il point; car les
hommes, qui donnent divers noms, et souvent de trop magnifiques, à tout ce qui sort de leurs mains, ne croient pas seulement devoir nommer les ouvrages du Créateur qu'ils ne savent point admirer. Je pris, dis-je, un de ces insectes. Je le considérai attentivement, et je ne crains point de vous dire de lui ce que Jésus-Christ assure des lis champêtres, que Salomon dans toute sa gloire n'avait point de si magnifiques ornements. Après que j*eus admiré quelque temps cette petite créature si injustement méprisée, et même si indignement et si cruellement traitée par les autres animaux, à qui apparemment elle sert de pâture, je me mis à lire un livre que j'avais sur moi, et j'y trouvai une chose fort étonnante, c'est qu'il y a dans le monde un nombre infini d'insectes pour le moins un million de fois plus petits que celui que je venais de considérer, cinquante mille fois plus petits qu'un grain de sable ^.
Savez-vous bien, Âriste, quelle est la toise ou la mesure dont se servent ceux qui veulent exprimer la petitesse de ces atomes vivants, ou, si vous voulez, leur grandeur; car quoiqu'ils soient petits par rapport à nous, ils ne laissent d'être fort grands par rapport à d'autres? C'est le diamètre de l'œil de ces petits animaux domestiques, qui ont tant mordu les hommes, qu'ils les ont forcés de les honorer d'un nom. C'est par cette toise, mais réduite en pieds et en pouces, car entière elle est trop grande, c'est, dis-je, par les parties de cette nouvelle toise, que ces observateurs des curiosités de la nature mesurent les insectes qui se trouvent dans les liqueurs, et qu'ils prouvent, par les principes de la géométrie, que Ton en découvre une infinité qui sont mille fois plus petits pour le moins que l'œil d'un pou ordi« naire. Que cette mesure ne vous choque point; c'est une
* Lettre de M, Leeuvoenhoeck à M, Wren,
des plus exactes et des plus communes. Ce petit animal s'est assez fait connaître, et l'on en peut trouver en toute saison. Ces philosophes sont bien aises qu'on puisse vérifier en tout temps les faits qu'ils avancent, et qu'on juge sûrement de la multitude et de la délicatesse des ouvrages admirables de Tauteur de l'univers.
Ahiste. — Gela me surprend un peu. Mais, je vous prie, Théodore, ces animaux, imperceptibles ànosyeux, et qui paraissent à peu près comme des atomes avec de bons microscopes, sont-ce là les plus petits? N'y en aurait-il pas beaucoup d'autres qui échapperont éternellement à l'industrie des hommes? Peut-être que les plus petits qu'on ait encore jamais vus sont aux autres, qu'on ne verra jamais, ce que l'éléphant est au moucheron. Qu'en pensez-vous?
Théodore. — Nous nous perdons, Âriste, dans le petit aussi bien que dans le grand. Il n'y a personne qui puisse dire qu'il a découvert le plus petit des animaux. Autrefois c'était le ciron ; mais aujourd'hui ce petit ciron est devenu monstrueux par sa grandeur. Plus on perfectionne les microscopes, plus on se persuade que la petitesse de la matière ne borne point la sagesse du Créateur, et qu'il forme du néant même, pour ainsi dire, d'un atome qui ne tombe point sous nos sens, des ouvrages qui passent l'imagination, et même qui vont bien au delà des plus vastes intelligences. Je vais vous le faire comprendre.
III. Quand on est bien convaincu, Ariste, que cette variété et cette successions de beautés qui orne l'univers n'est qu'une suite des lois générales des communications des mouvements, qui peuvent toutes se réduire à cette loi si simple et si naturelle, que les corps mus ou pressés se meuvent toujours du côté qu'ils sont moins poussés ; et qu'ils seraient mus avec des vitesses réciproquement proportionnelles à leurs masses, si le ressort
n*y changeait rien; quand, dis-je, on est bien persuadé que toutes les figures ou modalités de la matière n'ont point d'autre cause que le mouvement, et que le mouvement se communique selon quelques lois si naturelles et si simples, qu'il semble que la nature n'agisse que par une aveugle impétuosité, on comprend clairement que ce n'est point la terre qui produit les plantes, et qu'il n'est pas possible que l'union des deux sexes forme un ouvrage aussi admirable qu'est le corps d'un animal. On peut bien croire que les lois générales de communications des mouvements suffisent pour développer et pour faire croître les parties des corps organisés; mais on ne peut se persuader qu'elles puissent jamais former une machine si composée. On voit bien, si on ne veut avoir recours à une providence extraordinaire, que c'est une nécessité de croire que le germe d'une plante contient en petit celle qu'elle engendre, et que l'animal renferme dans ses entrailles celui qui en doit sortir. On comprend même qu'il est nécessaire que chaque semence contienne toute l'espèce qu'elle peut conserver; que chaque grain de blé, par exemple, contient en petit l'épi qu'il pousse dehors, dont chaque grain renferme de nouveau son épi, dont tous les grains peuvent toujours être féconds aussi bien que ceux du premier épi. Assurément il n'est pas possible que les seules lois des mouvements puissent ajuster ensemble, et par rapport à certaines fins, un nombre presque infini de parties organisées qui sont ce qu'on appelle un animal ou une plante* C'est beaucoup que ces lois simples et générales soient suffisatiles pour faire croître insensiblement^ et faire paraître dans leur temps, tous ces ouvrages admirables que Dieu a tous formés dans les premiers jours de la création du monde. Ce n'est pas néanmoins que le petit animal ou le gçrme de la plante ait entre toutes ses parties précisément la môme pro«
portion de grandeur, de solidité, de figure, que les animaux et les plantes ; mais c'est que toutes les parties essentielles à la machine des animaux et des plantes sont si sagement disposées dans leurs germes, qu'elles^ doivent avec le temps, et en conséquence des lois générales du mouvement, prendre la figure et la forme que nous y remarquons. Gela supposé :
IV. Concevez, Ariste, qu'une mouche a autant et peut-être plus de parties organisées qu'un cheval ou qu'un bœuf. Un cheval n'a que quatre pieds, et une mouche en a six ; mais de plus elle a des ailes dont la structure est admirable. Vous savez comment est faite la tête d'un bœuf. Regardez donc quelque jour celle d'une mouche dans le microscope, et comparez l'une avec l'autre : vous verrez bien que je ne vous impose point. Concevez de plus qu'une vache ne fait qu'un ou deux veaux tous les ans, et qu'une mouche fait un essaim qui contient plus de mille mouches ; car plus les animaux sont petits, plus ils sont féconds. Et tous sa-* vez peut-être qu'aujourd'hui les abeilles n'ont plus de roi qu'elles honorent, mais seulement une reine qu'elles caressent et qui seule produit tout un peuple. Tâchez donc maintenant de vous imaginer la petitesse effroyable» la délicatesse admirable de toutes les abeilles, de mille corps organisés que la mère-abeille porte dans les entrailles ^ Et quoique votre imagination s'en ef« fraye, ne pensez pas que la mouche se forme du ver^ sans y être contenue, ni le ver de l'œuf; par cela ne se conçoit pas.
Ariste. — Comme la matière est divisible à l'infini^ je comprends fort bien que Dieu a pu faire en petit tout ce que nous voyons en grand. J'ai ouï dire qu'un sa-
< Selon M. Swarmmerdam, une abeille en produit environ quatre mille.
vant hollandais * avait trouvé le secret de faire voir dans les coques des chenilles les papillons qui en sortent. J*ai vu souvent, au milieu môme de l'hiver, dans les oignons des tulipes entières avec toutes les parties qu'elles ont au printemps. Ainsi, je veux bien supposer que toutes les graines contiennent une plante et tous les œufs un animal semblable à celui dont ils sont sortis.
V. Théodore. — Vous n'y êtes pas encore. Il y a environ six mille ans que le monde est monde et que les abeilles jettent des essaims. Supposons donc que ces essaims soient de mille mouches : la première abeille devait être du moins mille fois plus grande que laf seconde, et la seconde mille fois que la troisième, et la troisième que la quatrième, toujours en diminuant jusqu'à la six-millième, selon la progression de mille à un. Gela est clair selon la supposition, par cette raison que ce qui contient est plus grand que ce qui est contenu. Comprenez donc, si vous le pouvez, la délicatesse admirable qu'avaient dans la première mouche toutes celles de l'année 1687.
Ariste. — Cela est bien facile. 11 n'y a qu'à chercher la juste valeur du dernier terme d'une progression sous-millécuple qui aurait six milletermes, et dont le premier exprimerait la grandeur naturelle de la mouche à miel. Les abeilles de cette année étaient au commencement du monde plus petites qu'elles ne sont aujourd'hui, mille fois, dites encore, Théodore, cinq mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept fois mille fois. Yoilà leur juste grandeur selon vos suppositions.
Théodore. — Je vous entends, Ariste. Pour exprimer le rapport de la grandeur naturelle de l'abeille à celle qu'avaient au commencement du monde les abeilles de cette année i687, supposé qu'il y ait six mille ans
* Svvammopdam, Histoire des Insectes.
qu'elles soient créées, il n*y a qu^à écrire une fraction qui ait pour numérateur l'unité, et pour dénominateur aussi l'unité, mais accompagnée seulement de dix-huit cents zéros. Voilà une jolie fraction I Mais ne craignezvous point qu'une unité si brisée et si rompue ne se dissipe, et que votre abeille et rien ne soient une même chose ?
Ariste. — Non, assurément, Théodore. Car je sais que la matière est divisible à l'infini, et que le petit n'est tel que par le rapport au plus grand. Je conçois sans peine, quoique mon imagination y résiste, que ce que nous appelons un atome se pouvant diviser sans cesse, toute partie de retendue est en un sens infiniment grande, et que Dieu en peut faire en petit tout ce que nous voyons en grand dans le monde que nous admirons. Oui, la petitesse des corps ne peut jamais arrêter la puissance divine ; je le conçois clairement, car la géométrie démontre qu'il n'y a point d'unité dans l'étendue, et que la matière se peut éternellement diviser.
Théodore. — Gela est fort bien, Ariste. Vous concevez donc que quand le monde durerait plusieurs milliers de siècles. Dieu a pu former dans une seule mouche toutes celles qui en sortiraient, et ajuster si sagement les lois simples des communications des mouvements au dessein qu'il aurait de les faire croître insensiblement et de les faire paraître chaque année, que leur espèce ne finirait point. Que voilà d'ouvrages d'une délicatesse merveilleuse renfermés dans un aussi petit espace qu'est le corps d'une seule mouche ! Car, sans prophétiser sur la durée incertaine de l'univers, il y a environ six mille ans que les mouches jettent des essaims. Combien pensez-vous donc que la première mouche que Dieu a faite, supposé qu'il n'en ait fait qu'une, en portait d'autres dans ses entrailles pour en fournir jusques à ce temps-ci ? .
Ariste. — Cela se peut aisément compter en faisant certaines suppositions. Combien voulez-vous que chaque mère-abeille fasse de femelles dans chaque essaim ? Il n'y a que cela et le nombre des années à déterminer.
Théodore. — Ne vous arrêtez point à cette supputation. Elle est trop facile. Mais ce que vous venez de concevoir des abeilles, pensez-le à proportion d'un nombre presque infini d'autres animaux. Jugez par là du nombre et de la délicatesse des plantes qui étaient en petit dans les premières, et qui se développent tous les ans pour se faire voir aux hommes.
VI. Théotime. — Quittons, Théodore, toutes ces spéculations. Dieu nous fournit assez d'ouvrages à notre portée, sans que nous nous arrêtions à ceux que nous ne pouvons point voir. Il n'y a point d'animal ni de plante qui ne marque suffisamment par sa construction admirable que la sagesse du Créateur nous passe infiniment. Et il en fait tous les ans avec tant de profusion, que sa magnificence et sa grandeur doit étonner et frapper les hommes les plus stupides. Sans sortir hors de nous-mêmes, nous trouvons dans notre corps une machine composée de mille ressorts, et tous si sagement ajustés à leur fin, si bien liés entre eux et subordonnés les uns aux autres, que cela suffit pour nous abattre et nous prosterner devant l'auteur de notre être. J'ai lu depuis peu un livre du mouvement des animaux qui mérite qu'on l'examine ^. L'auteur considère avec soin le jeu de la machine nécessaire pour changer de place. Il explique exactement la force des muscles et les raisons de leur situation, tout cela par les principes de la géométrie et des mécaniques. Mais quoiqu'il ne s'arrête guère qu'à ce qui est le plus facile à découvrir dans la machine de l'animal, il fait connaître tant d'art et de
^ Borelli, De motu anim.
sagesse dans celui qui l'a formé, qu'il remplit l'esprit du lecteur d'admiration et de surprise. •
Ariste. — Il est vrai, Théotime, que l'anatomie seule du corps humain ou du plus méprisé des animaux répand tant de lumière dans l'esprit et le frappe si vivement, qu'il faut être insensible pour n'en pas reconnaître l'auteur.
VIL Théodore. — Vous avez raison l'un et l'autre. Mais pour moi, ce que je trouve de plus admirable, c'est que Dieu forme tous ces ouvrages excellents, ou du moins les fait croître et les développe à nos yeux, en suivant exactement certaines lois générales trèssimples et très-fécondes qu'il s'est prescrites. Je n^admire pas tant les arbres couverts de fruits et de fleurs, que leur accroissement merveilleux en conséquence des lois naturelles. Un jardinier prend une vieille corde ; il la graisse avec une figue et l'enterre dans un sillon ; et je vois quelque temps après que tous ces petits grains qu'on sent sous la dent lorsqu'on mange des figues ont percé la terre, et poussé d'un côté des racines et de l'autre une pépinière de figuiers. Voilà ce que j'admire. Arroser les champs en conséquence des lois naturelles, et avec un peu d'eau faire sortir de la terre des forêts entières; un animal se joindre brutalement et machinalement avec un autre^ et perpétuer par là son espèce ; un poisson suivre la femelle, et répandre la fécondité sur les œufs qu'elle perd dans l'eau ; un pays ravagé par la grêle se trouver quelque temps après tout renouvelé, tout couvert de plantes et des richesses ordinaires ; ravir par le moyen du vent les graines des pays épargnés, et les répandre avec la pluie sur ceux qui ont été désolés : tout cela est une infinité d'effets produits par cette loi si simple et si naturelle, que tout corps doit se mouvoir du côté qu'il est moins pressé ; c'est assurément ce qu'on ne saurait assez ad-
ti.
i46 ENTUETTENS SUR L4 MÉTAPHYSIQUE.
mirer. Rien n'est plus beau, plus magnifique dans Tuftivers, que cette profusion d'animaux et de plantes, telle que nous venons de la reconnaître. Mais croyezmoi, rien n'est plus divin que la manière dont Dieu en remplit le monde, que l'usage que Dieu sait faire d'une loi si simple qu'il semble qu'elle n'est bonne à rien.
Ariste. — Je suis de votre avis, Théodore. Laissons aux astronomes à mesurer la grandeur et le mouvement des astres pour en prédire les éclipses. Laissons aux anatomistes à décomposer les corps des animaux et des plantes pour en reconnaître les ressorts et la liaison des parties. Laissons, en un mot, aux physiciens à étudier le détail de la nature, pour en admirer toutes les merveilles. Arrêtons-nous principalement aux vérités générales de votre métaphysique. Nous avons, ce me semble, suffisamment découvert la magnificence du Créateur dans la multitude infinie de ses ouvrages admirables : suivons-le un peu dans les démarches de sa conduite.
VIII. Théodore. — Vous admirerez, Ariste, beaucoup plus que vous ne faites, toutes les parties de l'univers, ou plutôt la sagesse infinie de son auteur, lorsque vous aurez considéré les règles générales de la Providence. Car, quand on examine l'ouvrage de Dieu sans rapport aux voies qui le construisent et qui le conservent, combien y voit-on de défauts qui sautent aux yeux et qui troublent quelquefois si fort l'esprit même des philosophes, qu'ils le regardent, cet ouvrage admirable, ou comme Tefi'et nécessaire d'une nature aveugle, ou comme un mélange monstrueux de créatures bonnes et mauvaises, qui tirent leur être d'un bon et d'un méchant Dieu. Mais quand on le compare avec les voies par lesquelles Dieu doit le gouverner, pour fairç porter à sa conduite le caractère de ses attributs^ tous ces défauts qui défigu-*
rent les créatures ne retombent point sur le Créateur; car s'il y a des défauts dans son ouvrage, s'il y a des monstres et mille et mille désordres, rien n'est plus certain qu'il ne s'en trouve point dans sa conduite. Vous Tavez déjà compris ; mais il faut tâcher de vous le faire mieux comprendre.
IX. Vous souvenez-vous bien encore que je vous ai démontré * qu'il y a contradiction qu'aucune créature puisse remuer un fétu par son efficace propre ?
Ariste. — Oui, Théodore, je m'en souviens et j'en suis convaincu. Il n'y a que le Créateur de la matière qui en puisse être le moteur.
Théodore. — Il n'y a donc que le Créateur qui puisse |»roduire quelque changement dans le monde matériel, puisque toutes les modalités possibles de la matière ne consistent que dans les figures sensibles ou insensibles de ses parties, et que toutes ces figures n'ont point d'autre cause que le mouvement.
Ariste. — Je ne comprends pas trop bien ce que vous me dites. Je crains la surprise.
Théodore. — Je vous ai prouvé «, Ariste, que la matière et l'étendue n'étaient qu'une môme chose : souvenez vous-en. C'est sur cette supposition, ou plutôt sur cette vérité, que je raisonne ; car il ne faut que de l'étendue pour faire un monde matériel, ou du moins tout à fait semblable à celui que nous habitons. Si vous n'avez pas maintenant les mêmes idées que moi, ce serait en vain que nous parlerions ensemble.
Ariste. — Je me souviens bien que vous m'avez prouvé que l'étendue était un être ou une substance, et non une modalité de substance, par cette raison qu'on pouvait y penser sans penser à autre chose. Car, .
^ Entretien VU,
« Entretien /, n. 2. Entretien IK, n. Il et 12.
i48 ENTRETIENS SUR LA HÉTAPQTSIOUE.
en effet, il est évident que tout ce qu'on peut apercevoir seul n'est point une manière d'être, mais un être ou une substance. Ce n'est que par cette voie qu'on peut distinguer les substances de leurs modalités. J'en suis convaincu. Mais la matière ne serait-elle point une autre substance que l'étendue? Gela me revient toujours dans l'esprit.
Théodore. — C'est un autre mot ; mais ce n'est point une autre chose, pourvu que par la matière vous entendiez ce dont le monde que nous habitons est composé. Car assurément il est composé d'étendue ; et je ne vois pas que vous prétendiez que le monde matériel soit composé de deux substances. Il y en aurait une d'inutile, et je pense que ce serait la vôtre ; car je ne vois pas qu'on en puisse rien faire de fort solide. Comment ferait-on, Ariste, un bureau^ des chaises, un ameublement de votre matière ? Un tel meuble serait bien rare et bien précieux. Mais donnez<-moi de l'étendue, et il n'y a rien que je n'en fasse par le moyen du mouvement.
Ariste. — C'est là, Théodore, ce que je ne comprends pas trop bien.
X. Théodore. — Cela est pourtant bien facile, pourvu qu'on juge des choses par les idées qui les représentent et qu'on ne s'arrête point aux préjugés des sens. Conce« vez, Ariste, une étendue indéfinie. Si toutes les parties de cette étendue conservent entre elles le même rapport de distance, ce ne sera là qu'une grande masse de matière. Mais si le mouvement s'y met, et que ses parties changent sans cesse de situation les unes à l'égard des autces, voilà une infinité de formes introduites» je veux dire une infinité de figures et de configurations. J'appelle figure^ la forme d*un corps assez grand pour se faire sentir ; et configuration^ la figure des parties insensibles dont les grands corps sont composés.
Ariste. — Oui, voilà toutes sortes de figures et de configurations. Mais ce ne sont peut-être pas là tous ces différents corps que nous voyons. Les corps que vous faites avec votre étendue toute seule ne diffèrent qu'accidentellement ; mais la plupart de ceux que nous voyons diffèrent peut-être essentiellement. De la teVre n'est pas de Teau : une pierre n'est pas du pain. Mais il me semble que vous ne sauriez faire avec votre étendue toute seule que des corps d'une même espèce.
Théodore. — Voilà, Ariste, les préjugés des sens qui reviennent. Une pierre n'est pas du pain : cela est vrai. Mais, je vous prie, de la farine est-ce du blé ? Du pain estrce de la farine ? Du sang, de la chair, des os, est-ce du pain, est-ce de l'herbe ? Sont-ce là des corps de même ou de différente espèce?
Ariste. — Pourquoi me demandez-vous cela ? Qui ne voit que du pain, de la cl^air, des os, sont des corps essentiellement différents ?
Théodore. — C'est qu'avec du blé on fait de la farine, avec de la farine du pain, et avec du pain de la chair et des os. C'est partout la même matière. Si donc nonobstant cela vous convenez quç tous ces corps sont de différente espèce, pourquoi ne voulez-vous pas qu'avec une même étendue on puisse faire des corps essentiellement différents ?
Ariste. — C'est que vos figures et vos configurations sont accidentelles à la matière, et n'en changent point la nature.
Théodore. — Il est vrai, la matière demeure toujours matière quelque figure qu'on lui donne ; mais on peut dire qu'un corps rond n'est pas de même espèce qu'un corps carré.
Ariste. — Quoi I si je prends de la cire et que j'en change la figure, ce ne sera pas la même cire?
Théodore. — Ce sera la môme cire, la même ma-
tière; mais on peut dire que ce ne sera pas le même corps, car assurément ce qui est rond n*est pas carré. Otons les équivoques. Il est essentiel au corps rond que toutes les parties de sa surface soient également éloignées de celle qui fait le centre ; mais il ne lui est point essentiel que ses parties intérieures ou insensibles aient une telle ou telle configuration : de même, il est essentiel à la cire que les petites parties dont elle est composée aient une telle configuration ; mais on ne la change point, quelque figure qu'on donne à sa masse. Enfin il est essentiel à la matière d'être étendue; mais il ne lui est point essentiel d'avoir ni telle figure dans sa masse, ni telle configuration dans les parties insensibles qui la composent. Prenez donc garde : qu*arrive-t-il au blé, lorsqu'il passe sous la meule? Qu'arrive- t-il à la farine, lorsqu'on la pétrit et qu'on la cuit? Il est clair qu'on change la situation et la configuration de leurs parties insensibles, aussi bien que la figure de leur masse ; et je ne comprends pas qu'il puisse leur arriver de changement plus essentiel.
XI. Ariste. — On prétend, Théodore, qu'il leur survient outre cela une forme substantielle.
Théodore. — Je le sais bien, qu'on le prétend. Mais je ne vois rien de plus accidentel à la matière que celte chimère. Quel changement cela peut-il faire au blé que l'on broie ?
Ariste. — C'est cela seul qui fait que c'est de la farine.
Théodore. — Quoi ! sans cela du blé bien broyé ne serait point réduit en farine ?
Ariste. — Mais peut-être que la farine et le blé ne sont pas essentiellement différents. Ce sont peut-être deux corps de même espèce.
Théodore. — Et la farine et la pâte, n'est-ce qu'une même espace? Prenez garde! de la pâte n'est que de
DIXIÈME ENTRETIEN. tSf
la farine et de Teau bien môlées ensemble. Pensez-vous qu'à force de bien pétrir on ne puisse pas faire de la pâte sans le secours d'une forme substantielle?
Ariste. — Oui; mais sans elle on ne peut faire de pain.
Théodore. — C'est donc une forme subslantielle qui change la pâte en pain. Nous y voilà. Quand est-ce qu'elle survient à la pâte?
Ariste. — Quand le pain est cuit, bien cuit.
Théodore. — Il est vrai ; car du pain pâteux, ce n'est pas proprement du pain. Gela n'a point encore d'autre forme substantielle que celle du blé, on de la farine, ou de la pâle; car ces trois corps sont de même espèce. Mais si la forme subslantielle manquait à venir, de la pâte bien cuite ne serait-ce pas du pain? Or, elle ne tient cette forme que lorsque la pâte est cuite. Tâchons donc de nous en passer. Car enfin il est bien difficile de la tirer à propos de la puissance de la matière ; on ne sait pas comment s'y prendre.
Ariste. — Je vois bien, Théodore, que vous voulez vous divertir; mais que ce ne soit pas à mes dépens, car je vous déclare que j'ai toujours regardé ces formes prétendues comme des fictions de Tesprit humain. Dites-moi plutôt d'où vient que tant de gens ont donné dans cette opinion.
Théodore. — C'est que les sens y conduisent tout naturellement. Gomme nous avons des sentiments essentiellement différents à l'occasion des objets sensibles, nous sommes portés à croire que ces objets diffèrent essentiellement. Et cela est vrai en un sens ; car les configurations des parties insensibles de la cire sont essentiellement diCFérentes de celles de l'eau. Mais comme nous ne voyons pas ces petites parties, leur configuration, leur différence, nous jugeons que les masses qu'elles composent sont des substances de diffé-
âSl ENTRETIENS SUR LA METAPUYSIQUE.
renie espèce. Or, l'expérience nous apprend que dans tous les corps il y a un sujet commun, puisqu'ils se font les uns des autres. Nous concluons donc qu'il y ait quelque chose qui) en fasse la différence spécifique ; et c'est ce que nous attribuons à la forme substantielle.
XII. Ariste. — Je comprends bien, Théodore, que ce grand principe que vous ayez prouvé si au long dans nos entretiens précédents * est bien nécessaire; savoir, qu'il ne faut point juger de la nature des corps par les sentiments qu'ils excitent en nous, mais seulement par l'idée qui les représente et sur laquelle ils ont tous été formés. Nos sens sont de faux témoins^ qu'il ne faut écouter que sur les faits. Ils nous marquent confusément le rapport que les corps qui nous environ^ nent ont avec le nôtre, et cela suffisamment bien pour la conservation de la vie ; mais il n'y a rien d'exact dans leurs dépositions. Suivons toujours ce principe.
Théodore. — Suivons-le, Ariste, et comprenons bien que toutes les modalités de l'étendue ne sont et ne peuvent être que des figures, configurations, mouvements Eiensiblesou insensibles, en un mot que des rapports de distance. Une étendue indéfinie sans mouvement, sans changement de rapport de distance entre ses parties, ce n'est donc qu'une grande masse de matière informe. Que le mouvement se mette à cette masse et en meuve les parties en une infinité de façons, voilà donc une infinité de différents corps ; car, prenez-y garde, il est impossible que toutes les parties de cette étendue changent également de rapport de distance à l'égard de toutes les autres : car c'est à cause de cela qu'on ne peut concevoir que les parties de l'étendue se meuvent, qu'on n'y découvre une infinité de figures ou de corps
Entretitm ///, IV, V.
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différents. Voire tête, par exemple, conservant avec votre cou et les autres parties de votre corps le môme rapport de distance, tout cela ne fait qu'un corps ; mais comme les parties de l'air qui vous environnent se remuent diversement sur votre visage et sur le reste de votre machine, cet air ne fait point corps avec vous. Considérez chaque partie des fibres de votre corps, et concevez que le rapport de distance qu'a telle ou telle partie déterminée à telle ou telle de ses voisines ne change point ou très-peu, et que le rapport de distance qu'elle a avec quantité d'autres de ses voisines change sans cesse : vous construirez par là une infinité de petits canaux dans lesquels les humeurs circuleront. Telle ou telle partie d'une fibre de votre main ne s'éloigne point d'une autre partie voisine de la même fibre, mais elle change sans cesse de situation par rapport aux esprits, au sang, aux humeurs et à un nombre infini de petits corps qui la viennent toucher en passant, et qui s'échappent continuellement par les pores que laisse dans notre chair l'entrelacement de nos fibres. Voilà ce qui fait que telle partie ou telle fibre est précisément ce qu'elle est. Considérez donc par l'esprit toutes les parties dont vos fibres sont composées. Comparez-les les unes avec les autres et avec les humeurs fluides de votre corps, et vous verrez sans peine ce que je veux vous faire comprendre.
Ariste. — Je vous suis, Théodore. Assurément rien n^est plus clair que toutes les modalités possibles de rétendue ne sont que des rapports de distance, et que ce n'est que par la variété du mouvement et du repos des parties de la matière que se produit cette variété de figures ou de corps difi'érents que nous admirons dans le motide* Quand on Juge des objets par les sentiments qu^on en a, on se trouve à tous moments dans un étrange embarras ; car on a souvent des sentiments essentiellet. t%
Ô5 4 ENTRETIENS SUR LA MÉTArUYSIQUE.
ment différents des mômes objets et des sentiments semblables de substances bien différentes. Le rapport des sens est toujours obscur et confus. Il faut juger de toutes choses par les idées qui représentent leur nature. Si je consulte messens, la neige, la grêle, la pluie, les vapeurs, sont des corps de différente espèce. Mais* en consultant ridée claire et lumineuse de retendue, je conçois bien, ce me semble, qu'un peu de mouvement peut réduire la glace en eau, etmôme en vapeur, sans changer la configuration des petites parties dont, ces corps sont composés. Je conçois même qu'en changeant leur configuration, il n'y a rien qu'on n'en puisse faire ; car puisque tous les corps ne diffèrent essentiellement que par la grosseur, la configuration, le mouvemeat, et le repos des parties insensibles dont leurs masses sont composées, il est évident que pour faire de Tor, par exemple, avec du plomb, ou avec tout ce qu'il vous plaira, il n'y a qu'à diviser ou plutôt qu'à joindre les petites parties du plomb, et leur donner la grosseur et la configuration essentielle aux petites parties de l'or, et qui font que telle matière est de l'or. Cela se conçoit sans peine. Mais je crois néanmoins que ceux qui cherchent la pierre philosopliale réduiront plutôt leur or en cendres et en fumée, qu'ils n'en feront de nouveau.
Théodore. — Il est vrai, Ariste; car qui sait quelle est la grosseur et la configuration des petites parties de ce métal si recherché ? Mais que cela soit connu : qui sait comment sont configurées les petites parties du plomb ou du vif-argent ? Mais donnons encore à ces opérations qui travaillent aveuglément au hasard que trois parties de vif-argent, jointes ensemble de telle manière, fassent au juste une de ces petites parties dont Tor est composé ; je les défie de joindre si exactement ces trois parties, qu'elles n'en fassent plus qu'une semblable à celle de l'or. Assurément la ma-
tière subtile, qui se fait place partout, les empêchera bien de les joindre exactement. Peut-être fixeront-ils le mercure, mais si mal, si imparfaitement, qu'il ne pourra sentir le feu sans s'élever en vapeur. Qu'ils le fixent néanmoins de manière qu'il soufiVe bien les épreuves : que sera-ce ?Un métal nouveau, plus beau que l'or, je le veux, mais peut-être fort méprisé. Les parties du vif-argent seront jointes 4 à 4, 5 à 5, 6 à 6. Mais par malheur il fallait qu'elles ne le fussentque 3 à3. Elles seront jointes d'un sens au lieu de l'être d'un autre. Elles laisseront entre elles certains vides, qui lui ôteront de son poids, et qui lui donneront une couleur dont on sera mécontent. Les corps, Ariste, se changent facilement en d'autres, quand il n'est pas nécessaire que leurs parties insensibles changent de configuration. Les vapeurs se changent facilement en pluie : c'est qu'il suffit, pour cela, qu'elles diminuent leur mouvement et qu'elles se joignent imparfaitement plusieurs ensemble. Et par une raison semblable, il ne faut qu'un vent froid pour durcir la pluie en grêle. Mais pour changer l'eau, par exemple, en tout ce qui s'en fait dans les plantes, outre le mouvement, sans lequel rien ne se fiiit, il faut des moules faits exprès pour figer ensemble de telle et telle manière cette matière si coulante.
Théotime. — Hé bien, Théodore, à quoi vous arrêtez-vous ? Vous vouliez parler de la Providence, et vous vous engagez dans des questions de physique.
Théodore. — Je vous remercie, Théotime; peut-être m'allais-je égarer. Néanmoins il me semble que tout ce que nous venons de dire n'est pas fort éloigné de notre sujet. Il fallait qu'Ariste comprît bien que c'est par le mouvement que les corps changent de figure dans leurs masses, et de configuration dans leurs parties insensibles. Il fallait, pour ainsi dire, lui faire sentir celte
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vérité; et je pense que ce que nous venons de dire y peut servir. Venons donc à la Providence.
XIII. C'est assurément par le soleil que f)ieu anime le monde que nous habitons. C'est par lui qu'il élève les vapeurs. C'est par le mouvement des vapeurs qu'il produit les vents. C'est par la contrariété des vents qu'il amasse les vapeurs et qu'il les résout en pluies, et c'est par les pluies qu'il rend fécondes nos terres. Que cela soit ou ne soit pas, Ariste, tout à fait comme je vous le dis, il n'importe. Vous croyez du moins, par exemple, que la pluie fait croître l'herbe ; car s'il ne pleut tout se sèche. Vous croyez que telle herbe a la force de purger, celle-ci de nourrir, celle-là d'empoisonner; que le feu amollit la cire, qu'il durcit la boue, qu'il brûle le bois, qu'il en réduit une partie en cendre et enfin en verre. En un mot, vous ne doutez pas que tous les corps ont certaines qualités ou vertus, et que la providence ordinaire de Dieu consiste dans l'application de ces vertus, par lesquelles il produit cette variété que nous admirons dans son ouvrage. Or, ces vertus, aussi bien que leur application, ne consistent que dans l'efficace du mouvement, puisque c'est par le mouvement que tout se fait; car il est évident que le feu ne brûle que par le mouvement de ses parties ; qu'il n'a la vertu de durcir la boue que parce que les parties qu'il répand de tous côtés venant à rencontrer l'eau qui est dans la terre, elles le chassent par le mouvement qu'elles lui communiquent, et ainsi des autres effets. Le feu n'a donc ni force ni vertu que par le mouvement de ses parties; et l'application de cette force sur tel sujet ne vient que du mouvement qui a transporté ce sujet auprès du feu. De même...
Ariste. — Ce que vous dites du feu, je l'étends à toutes les causes et à tous les effets naturels. Continuez.