XIV. Théodore. — Vous comprenez donc bien que la
providence ordinaire se réduit principalement à deux choses: aux lois des communications des mouvements, puisque tout se fait dans les corps par le mouvement, et à la sage combinaison que Dieu a nyse dans Tordre de ses créatures au temps de leur création, afin que son ouvrage pût se conserver par les lois naturelles qu'il avait résolu de suivre.
A l'égard des lois naturelles du mouvement, Dieu a choisi les plus simples. Il a voulu et veut encore maintenant que tout corps mû se meuve ou tende à se mouvoir en ligne droite; et qu'à la rencontre des autres corps, il ne s'éloigne de la ligne droite que le moins qu'il est possible ; que tout corps se transporte du côté vers lequel il est poussé, et s'il est poussé en même temps par deux mouvements contraires, que le plus grand mouvement l'emporte sur le plus faible ; mais si ces deux mouvements ne sont pas contraires, qu'il se meuve selon une ligne qui soit la diagonale d'un parallélogramme dont les côtés aient réciproquement même proportion que ces mouvements. En un mot. Dieu a choisi les lois les plus simples dépendamment de cet unique principe, que le plus fort doit vaincre le plus faible ; et avec cette condition, qu'il y aurait toujours dans le monde une égale quantité de mouvement. J'ajoute cette condition^ parce que l'expérience nous apprend que le mouvement qui anime la matière ne se dissipe point avec le temps par la rencontre des corps qui viennent de côtés oppo^ ses : outre que Dieu étant immuable dans sa nature, plus on donne d'uniformité à son action, plus on fait porter à sa conduite le caractère de ses attributs.
Il n'est pas nécessaire, Ariste, d'entrer davantage dans le détail de ces lois naturelles que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa providence. Qu'elles soient telles qu'il vous plaira, cela importe fort peu. Vous savez certainement que Dieu seul meut les corps ;
qu'il fait tout en eux par le mouvement, qu'il ne leur communique le mouvement de l'un à l'autre que selon certaines lois telles qu'elles puissent être ; que l'application de ces lois vient de la rencontre des corps. Vous savez que le choc des corps est, à cause de leur impénétrabilité, la cause occasionnelle ou naturelle qui détermine l'efficace des lois générales. Vous savez que Dieu agit toujours d'une manière simple et uniforme ; qu'un corps mû va toujours lout droit, mais que l'impénétrabilité oblige le moteur au changement ; que cependant il ne change que le moins qu'il est possible, soit parce qu'il suit toujours les mêmes lois, soit parce que les lois qu'il suit sont les plus simples qu'il y ait. Cela suffit pour ce qui regarde les lois générales des communications des mouvements. Venons à la formation de l'univers, et à la sage combinaison que Dieu a mise enlre toutes ses parties au temps de la création pour tous les siècles et par rapport à ces lois générales, car c'est en cela que consiste le merveilleux de la providence divine. Suivez-moi, je vous prie.
XV. Je pense, Ariste, à une masse de matière sans mouvement. Ne voilà qu'un bloc. J'en veux faire une statue. Un peu de mouvement me la formera bientôt; car qu'on remue le superflu qui par le repos faisait corps avec elle, la voilà faite. Je veux que cette statue n'ait pas seulement la figure d'un homme, mais qu'elle en ait aussi les organes et toutes les parties que nous ne voyons pas. Encore un peu de mouvement me les formera; car que la matière qui environne celle dont je veux, par exemple, faire le cœur, se meuve, le reste demeurant comme immobile, elle ne fera plus corps avec le cœur. Voilà donc le cœur formé. Je puis de même achever en idée les autres organes, tels que je les conçois. Cela est évident. Enfin je veux que ma statue n'ait pas seulement les organes de corps humain, mais de plus que la
DIXIÈME ENTRETIEN. 2o9
masse dont elle est faite se change en chair et en os, en esprits et en sang, en cerveau, et le reste. Encore un peu de mouvement me donnera satisfaction ; car, supposé que la chair soit composée de fibres de telle ou telle configuration, et entrelacées entre elles de telle ou telle manière, si La matière qui remplit les entrelacements des fibres que je conçois vient à se mouvoir, ou à n'avoir plus le même rapport de distance à celle dont ces fibres doivent être composées, voilà de la chair; et je conçois de même qu'avec un peu de mouvement, le sang, les esprits, les vaisseaux et tout le reste du corps humain se peut former. Mais ce qui passe infiniment la capacité de notre esprit, c'est de savoir quelles sont les parties qu'il faut remuer, quelles sont celles qu'il faut ôter et celles qu'il faut laisser.
Supposons maintenant que je veuille prendre dans cette machine semblable à la nôtre une fort petite portion de matière, et lui donner telle figure, tels organes, telle configuration dans ses parties qu'il me plaira, tout cela s'exécutera toujours par le moyen du mouvement, et ne pourra jamais s'exécuter que par lui; car il est évident qu'une partie de la matière qui fait corps avec une autre n'en peut être séparée que parle mouvement. Ainsi, je conçois sans peine que, dans un corps humain, Dieu en peut former un autre de même espèce mille ou dix mille fois plus petit, et dans celui-ci un autre, et ainsi de suite dans la même proportion de mille ou dix mille à un; et cela tout d'un coup, en donnant une infinité de divers mouvements, que lui seul connaît, aux parties infinies d'une certaine masse de matière.
Ariste. — Ce que vous dites là du corps humain, il est facile de l'appliquer à tous les corps organisés des animaux et des plantes.
XYI. Théodore. — Bien donc, Ariste. Concevez maintenant une masse indéfinie de matière aussi grande
que l'univers, et que Dieu en veut faire un bel ouvrage, mais un ouvrage qui subsiste, et dont toutes les beautés se conservent ou se perpétuent dans leurs espèces : comment s'y prendra-t-il? Remuera-t-il d'abord les parties de la matière au hasard, pour en former le monde peu à peu en suivant certaines lois, ou bien le formera-t-il tout d'un coup? Prenez garde! l'Être infiniment parfait connaît toutes les suites de tous les mouvements qu'il peut communiquer à la matière, quelques lois des communications des mouvements que vous supposiez.
Ariste. — Il me paraît clair que Dieu ne remuera point inutilement la matière ; et puisque la première impression qu'il peut communiquer à toutes ses parties suffit pour produire toutes sortes d'ouvrages, assurément il ne s'avisera pas de les former peu à peu par quantité de mouvements inutiles.
Théotime. — Mais que deviendront les lois générales des communications des mouvements, si Dieu ne s'en sert point?
Ariste. — Cela m'embarrasse un peu.
Théodore. — De quoi vous embarrassez-vous? Ces lois n'obligent encore à rien, ou plutôt elles ne sont point; car c'est le choc des corps qui est la cause occasionnelle des lois des communications des mouvements. Or, sans cause occasionnelle, il ne peut y avoir de loi générale. Donc avant que Dieu eût mû la matière, avant que les corps pussent se choquer, Dieu ne devait et ne pouvait point suivre les lois générales des communications des mouvements. De plus Dieu ne suit des lois générales que pour rendre sa conduite uniforme, et lui faire porter le caractère de son immutabilité. Ainsi, le premier pas de cette conduite, les premiers mouvements ne peuvent et ne doivent pas être déterminés par ces lois. Enfin, il faudrait une infinité de lois gêné-
raies, ce qui ferait qu'elles ne seraient guère générales, afin de pouvoir, en les suivant exactement, former les corps organisés des animaux et des plantes. Ainsi, la première impression de mouvement que Dieu a mise d'abord dans la matière, ne devant et ne pouvant pas même êire actuellement réglée selon certaines lois générales, elle devait Têtre uniquement par rapport à la beauté de l'ouvrage que Dieu voulait former, et qu'il devait conserver dans la suite du temps, en conséquence des lois générales. Or, cette première impression de mouvement sagement distribuée suffisait pour former tout d'un coup les animaux et les plantes, qui sont les ouvrages les plus excellents que Dieu ait faits de la matière, et tout le reste de l'univers. Cela est évident, puisque tous les corps ne diffèrent entre eux que par la figure de leurs masses et par la configuration de leurs parties, et qu'un peu de mouvement peut faire tout cela, comme vous en êtes demeuré d'accord. Donc, Ariste, vous avez eu raison de dire que Dieu a fait tout d'un coup de chaque masse de matière ce qu'il en a voulu former. Car, quoique Dieu ait formé les parties de l'univers les unes après les autres, ainsi que l'Écriture semble nous l'apprendre, il ne s'ensuit pas qu'il ait employé quelque temps et suivi quelques lois générales pour les conduire peu à peu à leur perfection. Dixit, et fada sunt. C'est que la première impression de mouvement a suffi pour les produire en un instant.
XVIL Théotime. — Cela étant ainsi, je comprends bien que c'est perdre son temps que de vouloir expliquer par les principes cartésiens, ou par d'autres semblables, l'histoire que l'Écriture nous fait de la création.
Théodore, — Assurément on se trompe, si on prétend prouver que Dieu a formé le monde en suivant
certaines lois générales des communications des mouvements; mais on ne perd pas son temps de rechercher ce qui doit arriver à la matière en conséquence des lois des mouvements. Et voici pourquoi : c'est qu'encore que Dieu ait formé tout d'un coup chaque partie de l'univers, il a dû avoir égard aux lois de la nature, qu'il voulait suivre constamment pour faire porter à'sa conduite le caractère de ses attributs ; car certainement son ouvrage n'aurait pas pu se conserver dans sa beauté, s'il ne l'avait proportionné aux lois du mouvement. Un soleil carré n'aurait pas pu durer longtemps; un soleil sans lumière serait bientôt devenu tout brillant. Yous avezlu,Théotime, \ai Physique deM.Bescàries; et vous, Ariste, vous la lirez quelque jour, car elle le mérite bien. Ainsi il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage. Il faudrait maintenant examiner quelle a dû être cette première impression de mouvement par laquelle Dieu a formé tout d'un coup l'univers pour un certain nombre de siècles; car c'est là, pour ainsi dire, le point de vue dont je veux vous faire regarder et admirer la sagesse infinie de la Providence sur l'arrangement de la matière.
Mais j'appréhende que votre imagination, peut-être déjà fatiguée par les choses trop générales dont nous venons de parler, ne vous laissât point assez d'attention pour contempler un si vaste sujet ; car, Ariste, que ce premier pas de la conduite de Dieu, que cette première impression de mouvement que Dieu va faire, renferme de sagesse ! que de rapports, que de combinaisons de rapports I Certainement Dieu, avant cette première impression, en a connu clairement toutes les suites et toutes les combinaisons de ces suites, non-seulement toutes les combinaisons physiques, mais toutes les combinaisons du physique avec le moral, et toutes les combinaisons du naturel avec le surnaturel. II
a comparé ensemble toutes ces suites avec toutes les suites de toutes les combinaisons possibles dans toutes sortes de suppositions. Il a, dis-je, tout comparé dans le dessein de faire Touvrage le plus excellent par les voies les plus sages et les plus divines. Il n*a rien négligé de ce qui pouvait faire porter à son action le caractère de ses attributs ; et le voilà qui, sans bésiter, se détermine à faire ce premier pas. Tâchez, Ariste, de voir où ce premier pas conduit. Prenez garde qu'un grain de matière, poussé d'abord à droite au lieu de l'être à gauche, poussé avec un degré de force plus ou moins grand, pouvait tout changer dans le physique, de là dans le moral, que dis-je I dans même le surnaturel. Pensez donc à la sagesse infinie de celui qui a si bien comparé et réglé toutes choses, que dès le premier pas qu'il fait, il ordonne tout à sa fin, et va majestueusement, invariablement, toujours divinement, sans jamais se repentir, jusqu'à ce qu'il prenne possession de ce temple spirituel qu'il construit par Jésus-Christ, et auquel il rapporte toutes les démarches de sa conduite.
Ariste. — Vraiment, Théodore, vous avez raison de finir notre entretien ; car nous nous perdrions bientôt dans un si vaste sujet.
Théodore. — Pensez-y, Ariste ; car dès demain il faut nous y engager.
Ariste. — Si nous nous embarquons sur cet océan, nous y périrons.
Théodore. — Non, nous n'y périrons point, pourvu que nous ne sortions pas du vaisseau qui doit nous porter. Demeurons dans l'Église, toujours soumis à son autorité ; si nous heurtons légèrement contre les écueils, nous n'y ferons pas naufrage. L'homme est fait pour adorer Dieu dans la sagesse de sa conduite. Tâchons de nous perdre- heureusement dans ses profondeurs. Jamais l'esprit humain n'est mieux disposé que lorsqu'il
adore par un silence forcé les perfections divines. Mais ce silence de l'âme ne peut succéder qu'à la contemplation de ce qui nous passe. Courage donc, Ariste ; contemplez, admirez la providence générale du Créateur. Je vous ai placé au point de vue d'où vous devez découvrir une sagesse incompréhensible.
Continuation du môme sujet. De la providence générale dans l'arl'angement des corps et dans les combinaisons infiniment infinies du physique avec le moral, du naturel avec le surnaturel.
Théodore. — Avez-vous, Ariste, fait quelques efforts d'esprit pour comparer la première impression du mouvement que Dieu a communiqué à la matière, la première de ses démarches dans l'univers, avec les lois générales de sa providence ordinaire, et avec les divers ouvrages qui devaient se conserver et se développer par Tefficace de ces lois ? Car c'est de cette première impression de mouvement qu'il faut jeter les yeux sur la conduite de Dieu; c'est le point de vue de la providence générale : car Dieu ne se repent et ne se dément jamais. Avez-vous donc regardé de là le bel ordre des créatures et la conduite simple et uniforme du Créateur?
Ariste. — Oui, Théodore, mais j*ai la vue trop courte. J'ai découvert bien du pays, mais cela si confusément, que je ne sais que vous dire. Vous m'avez placé trop haut. On découvre de fort loin, mais on ne sait ce qu'on voit. Vous m'avez pour ainsi dire guindé au-dessus des nues, et la tête me tourne quand je regarde sous moi.
Théodore. — Hé bien, Ariste, descendons un peu.
Théotime. — Mais plus bas nous ne verrons rien.
Ariste. — Ah ! je vous prie, Théodore, un peu plus de détail.
Théodore. —Descendons, Théotime, puisque Arisle le souhaite. Mais n'oublions pas tous trois notre point de vue; car il y faudra monter bientôt, dès que notre imagination sera un peu rassurée et fortiûée par un détail plus sensible et plus à notre portée.
I. Souvenez-vous, Ariste, de nos abeilles d'hier. C'est un ouvrage admirable que ce petit animal. Combien d'organes différents, que d'ordre, que de liaisons, que de rapports dans toutes ses parties I Ne vous imaginez pas qu'il en ait moins que les éléphants; apparemment il en a davantage. Comprenez donc, si vous le pouvez, le nombre et le jeu merveilleux de tous les ressorts de celle petite machine. C'est l'action faible de la lumière qui les débande, tous ces rcvssorts; c'est la présence seule des objets qui en détermine et règle tous les mouvements. Jugez donc par l'ouvrage si exactement formé, si diligemment achevé de ces petits animaux, non de leur sagesse et de leur prévoyance, car ils n'en ont point; mais de la sagesse et de la prévoyance de celui qui a assemblé tant de ressorts et les a ordonnés si sagement par rapport à tant de divers objets et de fins différentes. Assurément, Ariste, vous seriez plus savant que tout ce qu'il y a jamais eu de philosophes, si vous saviez exactement les raisons de la construction des parties de ce petit animal.
Ariste. — Je le crois, Théodore. Cela nous passe déjà. Mais s'il faut une si grande adresse et une si profonde intelligence pour former une simple mouche, comment en produire une infinité toutes renfermées les unes dans les autres, et par conséquent toutes plus petites toujours dans la proportion sous-millécuple, puisqu'une seule en produit mille, et que ce qui contient est plus grand que ce qui est contenu? Cela effraie l'imagination; mais que l'esprit reconnaît de sagesse dans l'auteur de tant de merveilles!
Théodore. — Pourquoi cela, Ariste? Si les petites abeilles sont organisées comme les plus grandes, ^ui en conçoit une grande, en peut concevoir une infinité de petites renfermées les unes dans les autres. Ce n'est donc point la multitude et la petitesse de ces animaux tous semblables qui doit augmenter votre admiration pour la sagesse du Créateur. Mais votre imagination effrayée admire en petit ce qu'on a coutume de ne voir qu'en grand.
Ariste. — Je croyais, Théodore, que je ne pouvais trop admirer.
Théodore. — Oui, mais il ne faut admirer que par raison. Ne craignez point; si l'admiration vous plaît, vous trouverez bien de quoi vous satisfaire dans la multitude et la petitesse de ces abeilles renfermées les unes dans les autres.
Ariste. — Comment cela donc?
Théodore. — C'est qu'elles ne sont pas toutes semblables.
Ariste. — Je me Timaginais bien ainsi; car quelle apparence que les vers de ces mouches, et les œufs de ces vers, aient autant d'organes que les mouches raônnes, comme vous le prétendiez hier?
Théodore. — Que vous imaginiez mal, Ariste ! car, tout au contraire, les vers ont toutes les parties organiques des mouches; mais ils ont de plus celles qui sont essentielles aux vers, c'est-à-dire celles qui sont absolument nécessaires, afin que les vers puissent chercher, dévorer et préparer le suc nourricier de la mouche qu'ils portent en eux, et qu'ils conservent par le moyen des organes et sous la forme de ver.
Ariste. — Oh, oh ! à ce comple-là, les vers sont plus admirables que les mouches ; ils ont bien plus de parties organiques.
Théodore. — Oui, Ariste; et les œufs des vers sont
encore plus admirables que les vers mêmes, et ainsi en remontant. De sorte que les mouches de cette année avaient beaucoup plus d'organes il y a mille ans qu'elles n*en ont présentement. Voilà un étrange paradoxe. Mais prenez garde! Il est facile de comprendre que les lois générales des communications des mouvements sont trop simples pour construire des corps organisés.
Arisïe. — Il est vrai, cela me paraît ainsi. C'est beaucoup qu'elles suffisent pour les faire croître. Il y a des gens qui prétendent que les insectes viennent de pourriture. Mais si une mouche a autant de parties organisées qu'un bœuf, j'aimerais autant dire que ce gros animal se pourrait former d'un tas de boue, que de soutenir que les mouches s'engendrent d'un morceau de chair pourrie.
Théodore. — Vous avez raison. Mais puisque les lois du mouvement ne peuvent construire des corps composés d'une infinité d'organes, c'est donc une nécessité que les mouches soient renfermées dans les vers dont elles éclosent. Ne pensez pas néanmoins, Ariste, que l'abeille, qui est encore renfermée dans le ver dont elle doit sortir, ait entre ses parties organiques la même proportion de grosseur, de solidité, de conflguration, que lorsqu'elle en est sortie; car on a remarqué souvent que la tête, par exemple, du poulet, lorsqu'il est dans l'œuf et qu'il paraît comme sous la forme d'un ver, est beaucoup plus grosse que tout le reste du corps, et que les os ne prennent leur consistance qu'après les autres parties. Je prétends seulement que toutes les parties organiques des abeilles sont formées dans leurs vers, et si bien proportionnées aux lois des mouvements, que, par leur propre construction et l'efficace de ces lois, elles peuvent croître, sans que Dieu, pour ainsi dire, y touche de nouveau par une providence extraordinaire ;
carc'est en cela que consiste la sagesse incompréhensible de la providence divine. C'est ce qui la peut justifier, quoiqu'il s'engendre souvent des animaux monstrueux ; car Dieu ne doit pas faire un miracle pour les empêcher de se former. Au temps de la création, il a construit, pour les siècles futurs, les animaux et les plantes; il a établi les lois des mouvements nécessaires pour les faire croître. Maintenant il se repose, parce qu'il ne fait plus que suivre ces lois.
Ariste. — Que de sagesse dans la providence générale du Créateur I
Théodore. — Voulez- vous que nous remontions un peu à notre point de vue, d'où nous devons jeter les yeux sur les merveilles de la Providence ?
Ariste. — J'y suis, ce me semble, Théodore. J'admire et j'adore avec tout le respect dont je suis capable la sagesse infinie du Créateur, dans la variété et la justesse incompréhensible des mouvements divers qu'il a imprimés d'abord à cette petite portion de matière dans laquelle il a formé tout d'un coup des abeilles pour tous les siècles. Que dis-je, des abeilles I une infinité de vers encore qu'on peut regarder comme des animaux de différente espèce, et il leur a fourni dans un si petit espace une nourriture insensible par mille moyens qui nous passent; tout cela par rapport aux lois du mouvement, lois si simples et si naturelles, que, quoique Dieu fasse tout par elles dans le cours ordinaire de sa providence, il semble qu'il ne touche à rien, qu'il ne se mêle de rien, en un mot qu'il se repose.
Théodore. — Vous trouvez donc, Ariste, que cette conduite est divine et plus excellente que celle d'un Dieu qui agirait à tous moments par des volontés particulières, au lieu de suivre ces lois générales; ou qui, pour se décharger du soin du gouvernement de son ouvrage, aurait donné des âmes à toutes les mouches, ou plutôt
970 ENTRETrENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE.
des intelligences assez éclairées pour former leur corps, ou du moins pour les conduire selon leurs besoins et régler tous leurs travaux ?
Ariste. — Quelle comparaison I
lU. TnÉODOHE. — Courage donc, Ariste; jetez les yeux plus loin. Dans l'instant que Dieu a donné cette première impression de mouvement aux parties de cetle petite portion de matière dont il a fait des abeilles, ou tel autre insecte qu'il vous plaira pour tous les siècles, pensez-vous qu'il ait prévu que lel de ces petits animaux qui devait éclore en telle année devait aussi à tel jour, telle heure, telles circonstances, faire tourner les yeux à quelqu'un vers l'objet d'une passion criminelle, ou bien se venir imprudemment placer dans les narines d'un cheval et lui faire faire un mouvement fatal pour le meilleur prince du monde, qui par là se reaverse et se tue : mort funeste et qui a une infinité de suites fâcheuses; ou, pour ne point combiner le physique avec le moral, car cela renferme des difficultés dont la résolution dépend de certains principes que je ne vous ai point expliqués, pensez-vous que Dieu ait prévu que cet insecte, par tel de ses mouvements, a dû produire quelque chose de monstrueux ou de déréglé dans le monde purement matériel ?
Artste. — Qui en doute, que Dieu ait prévu toutes les suites de cette première impression de mouvement, qui a formé en un instant dans cette portion de matière toute Tespèce de lel insecte ? Il a môme prévu généralement toutes les suites des mouvements infinis et tout différents qu'il pouvait donner d'abord à cette même portion ; il a prévu de plus toutes les suites de toutes les combinaisons de cette portion de matière avec toutes les autres, et leurs divers mouvements selon toutes les suppositions possibles de telles ou de telles lois générales.
Théodore. — Admirez donc, Arisle, adorez la profondeur de la sagesse de Dieu, qui a réglé cette première impression de mouvement à telle petite portion de matière, après un nombre infini de comparaisons de rapports, toutes faites par un acte éternel de son intelligence. De cette portion de matière passez à une autre, et de celle-ci à une troisième ; parcourez tout l'univers, et jugez enfin tout d'une vue de la sagesse infiniment infinie qui a réglé la première impression du mouvement par laquelle s'est formé tout l'univers dans toutes ses parties et pour tous les temps ; de telle manière que c'est assurément l'ouvrage le plus beau qui puisse être produit par les voies les plus générales et les plus simples; dételle manière plutôt que l'ouvrage et les voies expriment mieux les perfections que Dieu possède et qu'il se glorifie de posséder, que tout ouvrage fait par toute autre voie.
Ariste. — Que d'abîmes, que de profondeurs impc- " nétrablesl Que de rapports et de combinaisons de rapports il a fallu considérer dans la première impression de la matière, pour créer l'univers, et l'accommoder aux lois générales du mouvement que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa providence ! Vous m'avez placé au véritable point de vue d'oùoa découvre la sagesse infinie du Créateur.
Théodore. — Savez- vous, Ariste, que vous ne voyez encore riea?
Ariste. — Gomment, rien ?
IV. Théodore. — Beaucoup, Arisle; mais comme rien par rapport au reste. Vous avez jeté la vue sur les combinaisons infiniment infinies des mouvements de la matière. Mais combinez le physique avec le moral, les mouvements des corps avec les volontés des anges et des hommes. Combinez de plus le naturel avec le
surnaturel, et rapportez tout cela à Jésus-Christ et à son Église; car, puisque c*estle principal des desseins de Dieu, il n'est pas vraisemblable que dans la première impression que Dieu a communiquée à la matière, il ait négligé de régler son action sur le rapport que les mouvements pouvaient avoir avec son grand et son principal ouvrage. Comprenez donc avec quelle sagesse il a fallu régler les premiers mouvements de la matière, s'il est vrai que Tordre de la nature est subordonné à celui de la grâce ; s'il est vrai que la mort nous surgrend maintenant en conséquence des lois naturelles, et qu'il n'y ait rien de miraculeux qu'un homme se trouve écrasé lorsqu'une maison s'écroule sur lui : car vous savez que c'est de l'heureux ou du malheureux moment de la mort dont dépend notre éternité.
Ariste. — Doucement, Théodore. C'est Dieu qui règle ce moment. Notre mort dépend de lui. Dieu seul peut nous donner le don de la persévérance.
V. Théodore. — Qui en doute? Notre mort dépend de Dieu en plusieurs manières. Elle dépend de Dieu, parce qu'elle dépend de nous ; car il est en notre pouvoir de sortir d'une maison qui menace ruine, et c'est Dieu qui nous a donné ce pouvoir. Elle dépend de Dieu , parce qu'elle dépend des anges ; car Dieu a donne aux anges le pouvoir et la commission de gouverner le monde, ou le dehors, pour ainsi dire, de son Église. Notre mort heureuse dépend de Dieu, parce qu'elle dépend de Jésus-Christ ; car Dieu nous a donné en Jésus- Christ un chef qui veille sur nous, et qui ne souffrira pas que la mort nous surprenne malheureusement, si nous lui demandons comme il faut le don de la persévérance. Mais pensez- vous que notre mort ne dépende pas aussi de Dieu, en ce sens qu'il a réglé et produit cette première impression de mouvement, dont une
des suites est que telle maison doit s'écrouler dans tel temps et dans telles circonstances? Tout dépend de Dieu, parce que c'est lui qui a établi toutes les causes tant libres que nécessaires, et que sa prescience est si grande, qu'il se sert aussi heureusement des ânes que des autres ; car Dieu n'a pas communiqué au hasard sa puissance aux esprits : il ne Ta fait qu'après avoir prévu toutes les suites de leurs mouvements, aussi bien que ceux de la matière. De plus, tout dépend de Dieu, parce que toutes les causes ne peuvent agir que par l'efficace de la puissance divine. Enfin, tout dépend de Dieu, parce qu'il peut par des miracles interrompre le cours ordinaire de sa providence, et qu'il ne manque même jamais de le faire, lorsque Tordre immuable de ses* perfections l'exige, je veux dire lorsque ce qu'il doit ison immutabilité est de moindre considération que ce qu'il doit à ses autres attributs. Mais nous vous expliqierons tout cela plus exactement dans la suite. Comprenez donc, Ariste, que notre salut est déjà assuré dais l'enchaînement des causes tant libres que nécessares, et que tous les efi*ets de la providence générale soit tellement liés ensemble, que le moindre mouvemeit de la matière peut concourir en conséquence deslois générales à une infinité d'événements considérabes, et que chaque événement dépend d'une infinité de auses subordonnées. Admirez encore un coup la profondeur de la sagesse de Dieu, qui certainement, avan que de faire son premier pas, a comparé les premier mouvements de la matière, non-seulement avec toute ses suites naturelles ou nécessaires, mais encore i bien plus forte raison avec toutes les suites morales t surnaturelles, dans toutes les suppositions possibles.
ARirE. — Assurément, Théodore, du point de vue où V015 m'avez placé, je découvre une sagesse qui n'a
2 74 ENTRETIENS SUR LA MÉTAPflYSIQUE.
point de bornes. Je comprends clairement et distinctement que la providence générale porte le caractère d'une intelligence infinie , et qu'elle est tout autrement incompréhensible que ne s'imaginent ceux qui ne l'ont jamais examinée. Une providence fondée sur une volonté absolue est bien moins digne de l'être infiniment parfait ; elle porte bien moins le caractère des attributs divins que celle qui est réglée par des trésors inépuisables de sagesse et de prescience.
VI. Théodore. — C'est ce que je voulais vous faire voir. Descendons maintenant à quelque détail qui vous délasse l'esprit, et qui vous rende sensible une partie des choses que vous venez de concevoir. Ne vous êtes- vous jamais diverti à nourrir dans une boîte quelque chenille, ou quelque autre insecte qu'on croit communément se transformer en papillon ou en mouche?
Ariste. — Oh! oh! Théodore, vous allez tout d'ur coup du grand au petit. Vous revenez toujours au: insectes.
Théodore. — C'est que je suis bien aise que nois admirions ce que tout le monde méprise.
Ariste. — Quand j'étais enfant, je me souviens davoir nourri des vers à soie. Je prenais plaisir à Iwr voir faire leur coque, et s'y enterrer tout vivants, pur ressusciter quelque temps après.
Théotime. — Et moi, Théodore, j'ai actuellenent dans une boîte avec du sable un insecte qui me divctit, et dont je sais un peu l'histoire. On l'appelle enatin formica- leo, 11 se transforme en une de ces cspècs de mouches qui ont le ventre fort long, et qu'on apelle, ce me semble, demoiselles.
Théodore. — Je sais ce que c'est, Théotime Mais vous vous trompez de croire qu'il se transfone en demoiselle.
Théotime. — Je l'ai vu, Théodore ; ce fait est constant.
Théodore. — Et moi, Théotime, je vis l'autre jour une taupe qui se transforma en merle. Gomment voulez-vous qu'un animal se transforme en un autre? Il est aussi difficile que cela se fasse, que d'un peu de chair pourrie il se forme des insectes.
Théotime.'— Je vous entends, Théodore ; \e formicaleo ne se transforme point, il se dépouille seulement de ses habits et de ses armes; il quitte ses cornes, avec lesquelles il fait son trou et se saisit des fourmis qui y tombent. En effet, je les ai remarquées, ces cornes, dans le tombeau qu'ils se font dans le sable, et dont ils sortent, non plus en qualité de formica-leo, mais en qualité de demoiselles, sous une forme plus magnifique.
Théodore. — Vous y voilà. Le formica-leo et la demoiselle ne sont point proprement deux animaux de différente espèce : le premier contient le second, ou toutes les parties organiques dont il est composé ; mais remarquez qu'il a de plus tout ce qu'il lui faut pour attraper sa proie, pour se nourrir lui-môme, et pour préparer à l'autre une nourriture convenable. Or, tâchons maintenant de nous imaginer les ressorts nécessaires aux mouvements que fait ce petit animal. II ne va qu'à reculons en ligne spirale, et toujours en s'enfonçant dans le sable ; de sorte que, jetant en dehors à chaque petit nîouvement qu'il fait le sable qu'il prend avec ses cornes, il fait un trou qui se termine en pointe, au fond duquel il se cache, toujours les cornes ouvertes, et prêtes à se saisir des fourmis et autres animaux qui ne peuvent se retenir sur le penchant de la fosse. Lorsque la proie lui échappe, et fait assez d'efforts pour lui faire craindre de la perdre, il l'accable et l'étourdit à force de lui jeter du sable, et rend encore par ce moyen le
â7 6 ENTRETIENS SUR LA METArDYSIQUE.
penchant du trou plus roide. Il se saisit donc de sa proie^ il la tire sous le sable, il lui suce le sang ; et la prenant entre ses , cornes, il la jette le plus loin qu'il peut de son trou. Enfin, au milieu du sable le plus menu et le plus mouvant, il se construit un tombeau parfaitement rond ; il le tapisse en dedans fort proprement pour y mourir, ou plutôt pour y reposer plus à l'aise ; et enfin, après quelques semaines, on le voit sortir tout glorieux, et sous la forme de demoiselle, après avoir laissé plusieurs enveloppes et les dépouilles de formica-leo. Or, combien faut-il de parties organisées pour tous ces mouvements ? combien de canaux pour conduire ce sang dont le formica-leo se nourrit et sa demoiselle? Il est donc clair que cet animal s'étant dépouillé de toutes ces parties dans son tombeau, il a beaucoup moins d'organes, lorsqu'il paraît sous la forme de mouche, que lorsqu'on le voit sous celle dfî foi^mica-leo ; si ce n'est peut-être qu'on veuille soutenir que des organes peuvent se construire et s'ajuster ensemble en conséquence des lois du mouvement. Car que Dieu ait ordonné à quelque intelligence de pourvoir au besoin de ces insectes, d'en entretenir l'espèce et d'en former toujours de nouvelles, c'est rendre humaine la providence divine, et lui faire porter le caractère d'une intelligence bornée.
Ariste. — Assurément, Théodore, il y a une plus grande diversité d'organes dans le formica-leo que dans la mouche, et par la môme raison dans le ver- à soie que dans le papillon ; car ces vers quittent aussi de riches dépouilles, puisqu'ils laissent une espèce de tête, un grand nombre de pieds, et tous les autres organes nécessaires pour chercher, dévorer, digérer et distribuer la nourriture propre à la forme de ver et à celle de papillon. Je congois de môme qu'il y a plus d'art dans les œufs des vers que dans les vers mêmes ; car^
supposé que les parties organiques des vers soient dans Tœuf comme vous dites, il est clair que Tœuf entier contient plus d'art que le ver seul, et ainsi à Tinfini.
Théodore. — Je voudrais bien que vous eussiez lu le livre de M. Malpighi du ver à soie, et ce qu'il a écrit sur la formation du poulet dans l'œuf ^. Vous verriez peutêtre que tout ce que je vous dis n'est pas sans fondement. Oui, Ariste, l'œuf est Touvrage d'une intelligence infinie. Les hommes ne trouvent rien dans un œuf de ver à soie, et dans un œuf de poulet ils ne voient que du blanc et du jaune, et peut-être les cordons : encore les prennent-ils pour le germe du poulet. Mais...
Ariste. — Quoi ! le germe du poulet. N'est-ce pas ce qu'on y trouve d'abord qu'on l'ouvre, qui est blanc, qui a quelque dureté, et qu'on ne mange pas volontiers?
Théodore. — Non, Ariste, c'est un des cordons qui sert à tenir le jaune tellement suspendu dans le blanc, que de quelque manière qu'on tourne et retourne l'œuf, le côté du jaune le moins pesant, et où est le petit poulet, soit toujours en haut vers le ventre chaud de la poule. Il y a deux de ces cordons qui sont attachés d'un côté à la pointe de l'œuf, et de l'autre au jaune, un à chaque bout.
Ariste . — Voilà une mécanique admirable 1
Théodore. — En cela il n'y a pas beaucoup d'intelligence. Mais vous comprenez toujours par là qu'il faut plus d'art et d'adresse pour former l'œuf, et tout ce qu'il renferme, que le poulet seul, puisque l'œuf contient le poulet et qii'il a de plus sa construction particulière.