‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 8 sur 33 · INTRODUCTION, XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, XI

par la théorie des causes occasionnelles et de la grâce *.

Il n'est pas difficile à Malebranche de montrer que nous ne pouvons connaître Dieu sans Dieu, et d'établir, comme Descartes et tant d'autres philosophes illustres, que l'idée de l'infini que je trouve en moi ne peut me venir ni de moi ni d'aucune nature finie, et que, par conséquent, elle me vient d'un infini actuellement existant, et qui daigne se communiquer actuellement à moi. Il ne lui est pas difficile de montrer que les lois éternelles de la raison, qui gouvernent le monde depuis sa naissance, et qui subsisteraient encore pour les mondes à venir si celui que nous habitons était détruit ; que ces lois, dis-je, ne sont pas d'origine humaine, ne dépendent pas de nos facultés, et sont l'intelligence même ou le Verbe de Dieu, rendu visible et participable à l'intelligence humaine, et nous éclairant de sa lumière dans le plus secret de notre conscience. Que les lois éternelles et immuables du monde, que nous ne découvrons qu'en tâtonnantet àgrand'peine, à force d'investigations et de laborieuses recherches sur la nature sensible, ne dépendent pas des phé« nomènes qui nous aident à les découvrir, mais au contraire ces phénomènes de ces lois ; que l'ordre de découverte soit l'inverse de l'ordre de génération ;

^ « La distinction de Tàme et du coi^s est le fondement de toutes les connaissances qui ont rapport à Thomnle. » Premier Entretien ^Z. Cf. Recherche de la Vérité^ liv. Â, cli . 2;

XJI INTRODUCTION.

qu'il y ait plus de réalité dans la loi stable que dans l'apparence éphémère ; que ces lois, établies de Dieu, subsistent en Dieu, seul auteur de toute stabilité et de toute sagesse ; qu'il les envisage éternellement dans son propre Verbe et nous enlève, en se communiquante nous parla raison, dans ce monde des beautés intelligibles qui effacent toutes les misérables splendeurs de la beauté créée, c'est une doctrine queMalebranche pouvait établir sans peine à la suite de Platon ; puisque ces substances intelligibles sont la viande solide dont les platoniciens se nourrissent, et qu'au prix de ces éternelles beautés, tous les plaisirs et tous les intérêts du monde ne leur sont qu'une nourriture creuse et fade, un objet de mépris et de dégoût. Mais, tout en appelant les esprits à quitter l'ombre pour la réalité, et le sensible pour l'intelligible, Platon leur accorde une sorte de vue de la chose sensible, une intelligence bâtarde qui nous initie aux objets des sens, et nous sert de degré et comme d'échelon pour nous rapprocher de Dieu ; Malebranche, au contraire, ne nous reconnaît d'autre intelligence que la faculté de percevoir les Idées. Le monde de Platon n'est pas digne qu'on le veuille considérer; celui de Malebranche est absolument invisible *. Platon confesse qu'on entrevqit les images sensibles des idées, mais il défend qu'on les regarde ; suivant Malebranche, quand même on regarde le monde sensible, ce sont les

* Pi'eniier Entr., 6.

INTRODUCTION. XUT

idées que ron voit. Enfin Platon nous exhorte à recouvrer nos ailes par la dialectique et par l'amour, pour nous envoler loin de ce monde, dans les espaces intelligibles où les dieux accomplissent leurs révolutions ; Malebranche nous met du premier coup en possession des archétypes. On peut se rendre plus attentif et faire des progrès dans la connaissance des idées, mais on ne peut connaître qu'elles ; et si l'on sait qu'il en existe des copies, c'est que Dieu nous révèle leur existence par l'autorité des livres sacrés et par l'entremise de nos sens S <( qui, par eux-mêmes et directement, n^ nous apprennent rien de leurs objets ^. » Le néant n'a point de propriétés. Dans la supposition que le monde fût anéanti, si Dieu présentait à notre esprit les mêmes idées que nous voyons actuellement, ne les verrionsnous pas même en l'absence des objets? La présence des objets est l'occasion et non la cause de la vision quernous en avons. Pour approfondir et accomplir cette vision, il faut éloigner l'objet dont la présence nous offusque en attirant notre attention sur des sentiments et des sensations insignifiantes, et en nous occupant du néant et de la bagatelle, au lieu de nous permettre de parcourir les propriétés fondamentales de son être. Nos idées ne nous viennent ni

1 Premier Entr., 5.

• « Il arrive en conséquence des lois de l'âme et du corps que nous sommes avertis de la présence des oBjets. Car encore que les corps soient invisibles par eux-mêmes, le sentiment de couleur que nous avons en nous, et même malgré nous à leur occasion, nous persuade que nous les voyons eux-mêmes, à cause que l'opération de Dieu en nous n'a rien de sensible. » Entt\, 12, 2.

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