‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 91 sur 154 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Que nous voyons toutes choses en Dieu.

Nous avons examiné dans les chapitres précédents quatre différentes manières dont l’esprit peut voir les objets de dehors , lesquelles ne nous paraissent pas vraisemblables. Il ne reste plus que la cinquième qui paraît seule conforme à la raison , et la plus propre pour faire connaître la dépendance que les esprits ont de Dieu dans toutes leurs pensées.

Pour la bien comprendre, il faut se souvenir de ce qu’on vient de dire dans le chapitre précédent , qu’il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même les idées de tous les êtres qu’il a créés , puisqu’autrement il n’aurait pas pu les produire, et qu’ainsi il voit tous ces êtres en considérant les perfections qu’il renferme, auxquelles ils ont rapport. Il faut de plus savoir que Dieu est très-étroitement uni à nos âmes par sa présence, de sorte qu’on peut dire qu’il \ est le lieu des esprits, de même que les espaces sont en un sens le lieu des corps. Ces deux choses étant supposées, il est certain que l’esprit peut voir ce qu’il y a dans Dieu qui représente les êtres créés, puisque cela est très-spirituel, très-intelligible et très-présent à l’esprit. Ainsi l’esprit peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu , supposé que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu’il y a dans lui qui les représente. Or voici les raisons qui semblent prouver qu'il le veut plutôt que de créer un nombre infini d’idées dans chaque esprit.

Non-seulement il est très-conforme à la raison , mais encore il paraît par l’économie de toute la nature, que Dieu ue fait jamais par des voies très-difficiles ce qui se peut faire par des voies trèssimples et très-faciles; car Dieu ne fait rien inutilement et sans raison. Ce qui marque sa sagesse et sa puissance n’est pas de faire de petites choses par de grands moyens ; cela est contre la raison et marque une intelligence bornée. Mais, au contraire, c’est de faire de grandes choses par des moyens très-simples et très-faciles. C’est ainsi qu’avec l’étendue toute seule il produit tout ce que nous voyons d’admirable dans la nature et même ce qui donne la vit' et le mouvement aux animaux; car ceux qui veulent absolument

nE l’esprit pur; — ii* partie. 2flîV

des formes substantielles , des facultés et des âmes dans les animaux, différentes de leur sang et des organes de leurs corps, pour faire toutes leurs fonctions , veulent en même temps que Dieu manque d’intelligence ou qu’il ne puisse pas faire ces choses admirables avec l’étendue toute seule. Ils mesurent la puissance de Dieu et sa souveraine sagesse par la petitesse de leur esprit. Puis donc que Dieu peut faire voir aux esprits toutes choses en voulant simplement qu’ils voient ce qui est au milieu d’eux-mèmes , c’est-à-dire ce qu’il y a dans lui-même qui a rapport à ces choses et qui les représente, il n’y a pas d’apparence qu’il le fasse autrement, et qu’il produise pour cela autant d’infinités de nombres infinis d’idées qu’il y a d’esprits créés.

Mais il faut bien remarquer qu’on ne peut pas conclure que les esprits voient l’essence de Dieu de ce qu’ils voient toutes choses en Dieu de cette manière. L’essence de Dieu , c’est son être absolu , et les esprits ne voient point la substance divine prise absolument, mais seulement en tant que relative aux créatures ou participable par elles. Ce qu’ils voient en Dieu est très-imparfait, et Dieu est très-parfait. Ils voient de la matière divisible , figurée , etc., et en Dieu il n’y a rien qui soit divisible ou figuré ; car Dieu est tout être, parce qu’il est infini et qu’il comprend tout; mais il n’est aucun être en particulier. Cependant ce que nous voyons n’est qu’un ou plusieurs êtres en particulier; et nous ne comprenons point cette simplicité parfaite de Dieu qui renferme tous les êtres. Outre qu’on peut dire qu’on ne voit pas tant les idées des choses que les choses mêmes que les idées représentent; car lorsqu’on voit un carré, par exemple, on ne dit pas que l’on voit l’idée de ce carré qui est unie à l’esprit, mais seulement le carré qui est au dehors.

La seconde raison qui peut faire penser que nous voyons tous les êtres à cause que Dieu veut que ce qui est en lui qui les représente nous soit découvert, et non point parce que nous avons autant d’idées créées avec nous que nous pouvons voir de choses, c’est que cela met les esprits créés dans une entière dépendance de Dieu, et la plus grande qbi puisse être; car, cela étant ainsi, non-seulement nous ne saurions rien voir que Dieu ne veuille bien que nous le voyions, mais nous ne saurions rien voir que Dieu même ne nous le fasse voir. Non sumus sufficientes cogitare nliquid a

L1VBF, TH01SIEMÉ.

nabis tanquam ex nobis , sed sufficientia nostra ex Deo est C’est Dieu môme qui éclaire les philosophes dans les connaissances que les hommes ingrats appellent naturelles, quoiqu’elles ne leur viennent que du ciel : Deus enim illis manifestavit a. C’est lui qui est proprement la lumière de l’esprit et le père des lumières : Pater luminum 8. C’est lui qui enseigne la science aux hommes : Qui docet hominem scientiam *. En un mot , c’est la véritable lumière qui éclaire tous ceux qui viennent en ce monde : Lux vera quæ illuminât omnem hominem venientem in hune mundum «.

Car enfin il est assez difficile de comprendre distinctement la dépendance que nos esprits ont de Dieu dans toutes leurs actions particulières , supposé qu’ils aient tout ce que nous connaissons distinctement, leur être nécessaire pour agir, ou toutes les idées des choses présentes à leur esprit. Et ce mot général et confus de concours , par lequel on prétend expliquer la dépendance que les créatures ont de Dieu ^ ne réveille dans un esprit attentif aucune idée distincte; et cependant il est bon que les hommes sachent très- • distinctement comment ils ne peuvent rien sans Dieu.

Mais la plus forte de toutes les raisons, c’est la manière dont l’esprit aperçoit toutes choses. Il est constant, et tout le monde le sait par expérience , que lorsque nous voulons penser à quelque chose en particulier, nous jetons d’abord la vue sur tous les êtres , et nous nous appliquons ensuite à la considération de l’objet auquel nous souhaitons de penser. Or il est indubitable que nous ne saurions désirer de voir un objet particulier , que nous ne le voyions déjà, quoique confusément et en général : de sorte que, pouvant désirer de voir tous les êtres, tantôt l’un, tantôt l’autre, il est certain que tous les êtres sont présents à notre esprit, et il semble que tous les êtres ne puissent être présents à notre esprit que parce que Dieu lui est présent, c’est-à-dire celui qui renferme toutes choses dans la simplicité de son être.

II semble même que l’esprit ne serait pas capable de se repré-

1 » ad, Cor. s , 6.

. 1 * * 4 Rom. i, ep. itf . -

* Jac. i, 17.

4 Ps. 93, 10.

4 Joan. i , il.

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