‹ OEuvres de Malebranche (volume 5)Chapitre 114 sur 170 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

I. La curiosité est naturelle et nécessaire. — II. Trois règles pour la modérer. — Iir. Explication de la première de ces règles.

I. Tant ([ue les hommes auront de Tinclination pour un bien qui surpasse leurs forces et ([u'ils ne le ])Ossé(leront pas, ils auront toujours une secrète inclination pour tout ce qui porte le caractère du nouveau et de Textraordinairc; ils courront sans cesse après les choses ([u'iis n'auront point encore considérées, dans l'espérance d'y trouver ce qu'ils cherchent, et, leurs esprits ne pouvant se satisfane entièrement ([ue par la vue de celui pour qui ils sont faits, ils seront toujours dans l'inquiétude et dans l'agitation jusqu'à ce qu'il leur paraisse dans sa <j:loire.

Otte disposition des esprits est sans doute très-conforme à. leur état, car il vaut infiniment mieux chercher avec inquiétude la vérité et le bonheur qu'on ne possède pas, que de demeurer dans un faux repos en se contentant du mensonge et des faux biens dont on se repaît ordinairement. Les hommes ne doivent pas être insensibles à la vérité et à leur bonheur; le nouveau et l'extraordinaire lesdo;l donc réveiller, et il y a une curiosité qui leur doit être permise ou plutôt (|ui leur doit être recommandée. Ainsi les choses communes et ordinaires ne renfermant pas le vrai bien et les opinions anciennes (les philoso[)lies étant tres-incerlaines, il est juste que nous soyons cuiieux pour les nouvelles découvertes, et toujours inquiets dans la jouissance des Ijiens ordinaires.

Si un géomètre nous venait donner de nouvelles propositions con- Iraires à celles d'Muclide, s'il prétendait prouver que cette science est {)leine d'erreurs, comme llobbes l'a voulu faire dans le livre (|u'il a composé contre le faste des (jêuwètres, j'avoue qu-'on aurait tort de se plaire dans celte sorte de nouveauté, parce que quand on a trou\é la vérité il y faut demeurer ferme, puisque la curiosité ne nous est donnée que pour nous porter à la découvrir. Aussi n'est-ce pas \m défaut ordinaire aux géomètres d'être curieux û^r^ opinions nouvelles de géométrie. Ils se dégoûteraient bientôt d'un li\re qui ne contiendrait (pie ûi'< propositions coniraires à cellc^

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d'Euclide, parde que étant très-certains de la vérité de ces pro{>osilions par des démonstrations incontestables , toute notre curiosité cesse à leur égard; marque infaillible que les hommes n'ont de riDclination pour la nouveauté que parce qu'ils ne voient point avec évidence la venté des choses qu'ils désirent naturellement de savoir et qu'ils ne possèdent point des biens infinis qu'ils souhaitent naturellement de posséder.

II. 11 est donc juste que les hoAmes soient excités par la nouveauté et qu'ils l'aiment; mais il y a pourtant des exceptions à faire, et ils doivent observer certaines règles qu'il est facile de tirer de ce que nous venons de dire, que l'inclination pour la nouveauté ne nous est donnée que pour la recherche de la vérité et de notre véritable bien.

Il y en a trois, dont la première est que les hommes ne doivent point aimer la nouveauté dans les choses de la foi qui jïe sont point soumises à îa raison ;

La seconde, que la nouveauté n'est pas une raison qui nous doive porter à croire que les Choses sont bonnes ou vraies, o'est-à'-dire que nous ne devons pomt juger que les opinions sont vraies à cause qu'elles sont nouvelles, ni que des biens sont capables de nous contenter à cause qu'ils sont nouveaux et extraordinaires et que nous ne les avons point encore possédés ;

Là troisième, que loi'sque nous sommes assurés d'ailleurs que des vérités sont si cachées qu'il est moralement impossible de les découvrir, et que les biens sont si petils et si minces qu'ils ne peuvent pas nous satisfaire, nous ne devons point nous laisser exciter par la nouveauté qui s'y rencontre, ni nous laisser séduire sur de fausses espérances. Mais il faut expliquer ces règles plus au long et faire Voir que faute de les observer nous tombons dans un très-grand nombre d'erreurs.

IIL On trouve assez souvent des esprits de deux humeurs bien différentes : les uns veulent toujours croire aveuglénrient, les autres veillent toujours voir évidemment. Les premiers , n'ayant prœque jamais fait usage de leur esprit, croient sans discernement tout cr qu'on leur dit; les autres, voulant toujours faire usage de leur esprit sur des matières môme qui le surpassent infiniment, méprisent indifféremment toutes sortes d'autorités. Les premiers sont ordinairement des stupides et des esprit^ faibles, comme les enfants et les femmes ; les autres sont des esprits superbes et libertins^ comme les hérétiques et les philosophes.

Il est extrêmement rare de trouver des personnes qui soient justement au milieu de ces deux excès et qui ne cherchent jamait;

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(l'évidence dans les choses de In foi par une vaine agitation d'esprit, ou qui ne croient quelquefois sans évidence des opinions fausses louchant les choses de la nature, par une déférence indiscrète et par une basse soumission d'esprit. Si ce sont des personnes de piété et fort soumises à l'autorité de l'Église, leur foi s'étend quelquefois, s'il m'est permis de le dire ainsi, jusqu'à des opinions purement philosophiques; ils les regardent souvent avec le même respect que les vérités de la religion. Ils condamnent, par un faux zèle, avec une trop grande facilité, ceux qui ne sont pas de leur sentiment. Ils entrent dans des soupçons injurieux contre les personnes qui font de nouvelles découvertes. C'est assez, afin de passer pour libertin dans leur esprit, que de nier qu'il y ait des formes substantielles, que les animaux sentent de la douleur et du plaisir, et d'autres opinions de philosophie qu'ils croient vraies sans raison évidente , seulement à cause qu'ils s'imaginent des liaisons nécessaires entre ces opinions et les vérités de la foi.

Mais si ce sont des personnes trop hardies, leur orgueil les perle à mépriser l'autorité de l'Église, ce n'est qu'avec peine qu'ils s'y soumettent. Ils se plaisent dans des opinions dures et téméraires, ils affectent de passer pour esprits forts, et dans cette vue ils parlent des choses divines sans respect et avec une espèce de fierté. Ils méprisent comme trop crédules ceux qui parlent avec modestie de certains sentiments reçus. Enfin ils sont extrêmement portés à douter de tout et entièrement opposés à ceux qui ont une trop grande facilité à se soumettre à Tautorité des hommes.

Il est manifeste que ces deux extrémités ne valent rien et que les personnes qui ne veulent point d'évidence dans les questions naturelles sont blâmables, aussi bien que les autres qui demandent de l'évidence dans les mystères de la foi. Mais ceux qui se mettent en danger de se tromper dans des questions de philosophie en croyant trop facilement, sont sans doute plus excusables que les autres (jui se mettent en danger de tomber dans quelque hérésie en doutant témérairement. Car enfin il est moins dangereux de tomber dans une infinité d'erreurs de philosophie, faute de les examiner, (jue de tomber dans une seule hérésie, faute de se soumettre avei* humilité à l'autorité de l'Église.

L'esprit se repose (juand il trouve de l'évidence et il s'agite quand il n'en trouve pas, parce \iue l'évidence est le caractère de la vérité. Ainsi l'erreur des libertins et des hérétiques vient de ce (|u'ils doutent que la vérité se rencontre dans les décision> (le l'Église , parce qu'ils n'y voient pas d'évidence et qu'ils espèrent()ue les Yérit(''r5 (]o la foj se peuvent connaître avec é\i-

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donce ^ Or leur amour pour la nouveauté est déréglé, puiiî^uo jwssédant la vérité dans la foi de l'Église ils ne doivent plus rien rechercher; outre que, les vérités de la foi étant infiniment au-dessus de leur esprit, ils ne pourraient pas les découvrir, supposé, selon leur fausse pensée, que TÉglise fût tombée dans Terreur.

Mais s'il y a plusieurs personnes qui se trompent en refusant de se souniettre à l'autorité de l'Église , il n'y en a pas moins qui se trompent en se soumettant à l'autorité des hommes. Il faut se sou^ mettre à Tautorité de l'Église, parce qu'elle ne peut jamais se tromper ; mais il ne faut jamais ôe soumettre aveuglément à Tautorité des hommes, parce qu'ils peuvent toujours se tromper. Ce que l'Église nous apprend est infiniment au-dessus des forces de la raison ; ce que les hommes nous apprennent est soumis à notre raison. De aorte que si c'est un crime et une vanité insupportable que de chercher par son esprit la vérité dans les matières de la foi sans avoir égard à rautorité de l'Église, c'est aussi une légèreté et une bassesse d'esprit méprisable que de croire aveuglément à Tautorilé des hommes dans des sujets qui dépendent de la raison.

Cependant, on peut dire que la plupart de ceux que l'on appelle savants dans le monde n'ont acquis cette réputation que parce qu'ils savent par mémoire les opinions d'Aristote, de Platon, d'Épicure et de quelques autres philosophes, qu'ils se rendent aveugtément à leurs sentiments, et qu'ils les défendent avec opiniâtreté. Pour avoir quelques degrés et quelques marques extérieures de doctrine dans les universités, il suffit de savoir les sentiments de quelques philosophes. Pourvu que l'on veuille jurer in verba magistri , avec un peu de mémoire on devient bientôt un docteur. Presque toutes les communautés ont une doctrine qui leur est propre et qu'il est défendu aux particuliers d'abandonner. Ce qui est vrai chez les uns est souvent faux chez lel autres. Ils font gloire quelquefois de soutenir la doctrine de leur ordre contre la raison et l'expérience, et ils se croient obligés de donner des contorsions à la vérité ou à leurs auteurs pour les accorder l'un avec l'autre, ce qui produit un nombre infini de distinctions frivoles, lesquelles sont autant de détours qui conduisent infailliblement à l'erreur.

Si Ton découvre quelque vérité, il faut encore à présent qu'Aristote l'ait vue; ousi Aristote y est contraire, la découverte sera fausse. Les uns font parler ce philosophe d'une façon, les autres d'une autre; car tous ceux qui veulent passer pour savants lui font parler leur langage. Il n'y a point d'impertinence qu'on ne lui fasse dire, et*il y a peu de nouvelles découvertes qui ne se trouvent énigmatique-

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