‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 116 sur 145 · QUINZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

QUINZIÈME MÉDITATION

Pottr obtenir les secours dont on a besoin, il faut penser sans cesse aux trois qualités de Jésus -Christ exposées dans le chapitre précédent, et quelle est la cause occasionnelle ou naturelle de la grâce. Quelques moyens pour s'en souvenir. Le meilleur c'est de prendre chaque jour un temps réglé pour faire oraison. Des parties essentielles de l'oraison, et de son utilité en général.

4 . Je t'ai exposé , mon cher fils, trois qualités coasidérables que rÊcriture m'attribue, et selon lesquelles tu dois sans cesse me con-» sidérer. La plupart des hommes ne me regardent que comme la cause méritoire des vrais biens; ils ne savent point assez distinctement que j'en suis la cause physique, occasionnelle, distributive, et que ce sont mes désirs qui déterminent infailliblement TeOicace de la bonne volonté de Dieu à Tégard des hommes. Us s'imaginent que si Dieu agit en eux, et les convertit, c'est uniquement que j'ai mérité qu'il leur fasse grâce. Ils pensent que Dieu agit comme les hommes, par des volontés particulières; ou que s'il suit certaines lois, elles leur sont entièrement inconnues. En un mot, ils ne me regardent point comme la cause naturelle de tous les secours dont ils ont besoin; et c'est pour cela qu'ils manquent de foi et qu'ils ne 9r approchent point du propitiatoire avec une pleine et entière con*fianee. Gomme c'est là le fondement de la religion , je veux encore t'y l^ire penser et te l'expliquer.

2. Lorsqu'un homme pénétré de froid veut ranimer ses membres déjà presque morts, sache, mon Bis, que c'est eu vain qu'il prie Dieu de répandre dans son corps la chaleur et le mouvement. La cause générale n'agissant point par des volontés particulières que l'ordre et la justice ne le demandent absolument, cet homme périra de froid si le mérite de sa prière n'exige l'action d'un Dieu , ou s'il ne connaît que le feu est la cause oocasionnelle de la chaleur, et s'il ne s'en approche afin que, selon les lois générales de la nature, la cause véritable, qui seule fait toutes choies, lui rende le mouvement et la vie. De même, lorsqu'un homme languit dans le péché , c'est en vain qu'il invoque le Seigneur : S'ilne croit en moi, il mourra dons see déeordree ^. Car, comme Dieu n'agit jamais que selon la loi de l'ordre immuable «> ou selon les lois générales qu'il a établies et qu'il suit constamment, l'homme n'ayant point de mérites naturels qui aient rapport aux vrais biens , Dieu ne le sauvera jamais qu'en conséquence de l'action d'une cause occasionnelle. Mais s'il me connaît, et que par la force de sa foi il s'approche de moi , qui suis

l. Joan. 8, 24. — 2. Traité de la Nature et de la Grâce, premier discours.

le vrai propitiatoire ^, le trône de la grâce , le sauveur des pécheurs : en un mot, la cause occasionnelle des vrais biens ; je prierai pour lui et mon père m'exaucera. Car quiconque croit en moi aura la vie éternelle *. Que le pécheur s'humilie donc de ses désordres , mais qu'il n'oublie pas qu'en ma personne il a un avocat', un médiateur, un intercesseur qui obtient immanquablement tout ce. qu'il demande.

3. Âh, mon fils! qu'il y a de pécheurs qui se disent chrétiens et qui périssent de faiblesse et de langueur, faute de bien connaître que je suis la cause physique de la grâce, comme le feu l'est de la chaleur î Lorsque quelqu'un de mes disciples leur représente la vanité des grandeurs humaines et des plaisirs de la vie présente , convaincus par la force de la vérité, ils s'excusent sur leur faiblesse et se laissent aller au torrent qui les entraîne. Misérables qu'ils sont, où est leur foi? S'ils croient que je suis leur vie y kwr force, kuf sagesse^ leur justification et leur rédemption *, que ne m'invo-* quent-ils avec confiance? Un homme qui languit de faim s'endort-il à la vue d'une table couverte de fruits? Un homme tout transi de froid ne s'approche4-il pas du feu avec joie? Sûr d'être bientôt délivré du froid qui le pénètre ou de la faim qui le presse , n'emploie-*t-il pas* tout ce qu'il a de force pour s'approcher de la cause oGoasionnelle de son bonheur ?

i. Si les chrétiens étaient donc bien convaincus des qualités qile je porte , et que je suis la cause occasionnelle que Dieu a établie pour servir de fondement à la loi générale de la grâce, ils ne s'excuseraient point sur leur impuissance. Ne doutant point qu'ils ne peuvent rien sans mot^, ils m'appelleraient sans cesse à leur secours et ils demeureraient victorieux de leurs ennemis. Mais ils ne me connaissent point et ne se mettent nullement en peine de me con^ naître. Ils m'appellent leur sauveur et périssent sans penser à moi. Ils disent que je suis leur sagesse et ne suivent point mes conseils. Us confessent de bouche que je suis leur médiateur, mais il est rare qu'ils s'adressent à moi , afin que je les réconcilie avec mon Père. Tâche donc, mon fils, de n'oublier jamais les qualités que me donne TËcriture, et regarde-moi sans cesse comme la cause oc* casionnelle ou distributive de la grâce, comme souverain prêtre des vrais biens, comme chef de l'Église, comme architecte du temple éternel. Renouvelle ta foi à tous moments, afin que tu t'approches du trône de ma grâce dans tous les besoins avec une pleine et entière confiance.

1. Rom. 3, 25. — 2. Joan. 6, 47. — 3. Joan. 2, 1. — 4. Cor. 1, 30. 15, 5.

393 MÉDITATIONS GHKÉTIËMNES.

0 mon Sauveur I je ne dois jamais oublier vos qualités ; mais comme je ne suis pas maître de mes pensées, et que la rencontre des objets et les mouvements indélibérés de la concupiscence en excitent sans cesse en moi de fort importunes, et qui peuvent même me faire perdre tout ce que vous venez de m'apprendre, que puisje faire pour en conserver le souvenir ?

Tu as raison, mon fils, de te défier de toi-même; car, quelque pénétré que tu sois des sentiments que je t'inspire , tu en perdrais bientôt le souvenir si tu ne travaillais à le conserver. Voici donc quelques moyens dont tu peux te servir poujr soutenir, par des ob^ jets qui frappent les sens, des idées abstraites qui se dissipent à tous moments.

b. Lorsque tu entres dans une église, et tu ne peux trop souvent y aller, élève aussitôt ton esprit au ciel. Souviens-toi que j'ai rompu te voile, que je suis entré par mon sang dans le Saint des saints, et que là je fais maintenant l'office de pontife et de médiateur entre Dieu et les hommes. Ne t'arrête pas à ce que tes yeux te disent lorsque tu assistes au sacrifice de la Messe; pense que dans le ciel je fais par moi-même à découvert, ce que je fais à l'autel par le ministère du prêtre sous des apparences sensibles. Les cérémonies de l'Église, les louanges de Dieu que le clergé chante dans le chœur, et les prières que l'on fait par mon intercession, te doivent faire penser à la beauté de l'Église triomphante qui offre au Père par le Fils un sacrifice continuel de louanges et de prières. Regarde en la personne de l'officiant le pontife des biens véritables faisant l'office de prêtre selon l'ordre irrévocable de Melchisédech en la présence du Dieu vivant, et dans la personne des ministres les légions d'anges, et ce grand nombre d'élus, qui en moi et par moi bénissent incessamment celui qui les comble de biens. Unis-toi d'esprit et de cœur au sacrifice que j'offre sans cesse, afin que Dieu reçoive tes adorations et tes prières.

6. L'Église militante est à l'Église triomphante ce que j'étais sur la terre à ce que je suis maintenant dans le ciel. Sur la terre j'étais dans les souffrances et dans l'ignominie. Maintenant je suis environné de gloire et je jouis de mille plaisirs. Mais j'ai été et je suis toujours le même. L'Église sur la terre souffre et combat sans cesse ; l'Église dans le ciel jouit du fruit de ses victoires. Mais l'une et l'autre ne fait qu'un même corps. Comme il a fallu que je vécusse dans les souffrances, et que j'endurasse une mort cruelle, avant que d'entrer en possession de la gloire dont je jouis ; il faut aussi que mes inembres qui sont sur la terre combattent sans cesse avant que de posséder la s;lolre qui leur est préparée. Ainsi , lors-

que tu souffres en ta personne, ou dans celle de tes amis ; lorsque tu vois même en général quelqu'un dans la misère, pense qu'il est membre du corps dont je suis le chef. Pense que c'est une pierre que je taille, et que je travaille pour en faire un ornement de mon temple. Que cela te serve à me regarder selon la qualité de chef de rËglise et d'architecte du temple vivant. Souviens-toi que ton âme est en épreuve dans ton corps, et ne demande jamais que je te délivre des maux qui te purifient. Réjouis-toi dans les souffrances , tu assures ton bonheur. Glorifie-toi dans les opprobres, tu cours à la gloire. Souviens-toi de ce que j'ai fait pour toi sur la terre, et de ce que je te promets dans le ciel. Entre, mon fils, dans mes desseins. La volonté de mon Père , et la mienne est ta sanctifica» iion^j parce que la volonté de mon Père et la mienne est sa gloire et ton bonheur. Mais l'ordre veut que la récompense soit méritée, et l'héritage du ciel vaut bien que tu fasses toutes choses pour Tobtenir. Courage donc, mon fils! dans toutes les difficultés que tu rencontres à vivre en chrétien , souviens-toi que lu as l'honneur d'être membre du corps dont je suis le chef; et que je ne puis te mettre en œuvre et te faire entrer dans mon édifice, que je ne retranche de loi tout ce qui est indigne de la sainteté de la maison de Dieu. Je ne puis le donner de motif plus ordinaire, et où il soit plus nécessaire que tu me considères en qualité de chef de l'Église et d'architecte du temple éternel , que les misères qui se rencontrent dans la vie présente. L'expérience t'en fournira encore plusieurs autres, et les secours que tu sentiras après m'avoir invoqué augmenteront de telle manière la confiance que tu dois avoir en moi , que tu ne m'oublieras jamais , lorsque tu auras besoin de quelque assistance particulière.

7. Mais, afin que tu t'accoutumes à m'invoquer, il n'y a point de moyen plus sûr que de prendre tous les jours un temps réglé pour l'employer à l'oraison. Il faut, mon fils, que tu te prescrives cette loi , et que tu t'en fasses une habitude , afin que le son de Theure venue suffise pour te faire penser à mes qualités et à tes besoins et que, faisant ainsi servir la nature à la grâce , tu aies du moins la pensée de prier ^ sans que Dieu agisse en toi d'une manière particulière. Bien des gens, mon fils , vivent dans l'oubli de Dieu, et dans un aveuglement étrange , parce qu'ils n'ont point cette pratique salutaire ; et qu'au lieu qu'ils devraient toujours prierf puisqu'ils courent de continuels dangers , ils ne s'avisent de le faire que lorsque je les y excite par une grâce de sentiment plus forte que les désirs actuels de leur concupiscence. Comme je ne donne que raremer

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