‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 118 sur 145 · Traité de la Xalure et de la GrâcCf troisième discours · texte numérisé non relu

Traité de la Xalure et de la GrâcCf troisième discours

395 MÉDITATIONS CniiËTIENNES.

lorsqiron a fait choix, il faul de la conduite, de la fermeté, do la persévérance; et l'attention de l'esprit est nécessaire à lout cela, et fournit ainsi mille moyens pour affaiblir les émotions de la concupiscence , et pour faire paraître à l'esprit le chemin de la vertu plus doux et plus agréable.

13. Lorsque la lumière nous découvre la vanité des plaisirs et des grandeurs de ce monde, le dérèglement des passions, la laideur du vice ; alors notre charité , quoique faible , étant soutenue par la raison qui en favorise par sa lumière tous les mouvements, elle est plus en état ^e vaincre et de subsister long-temps qu'une charité plus grande^ mais moins éclairée, moins conservée, moins fortifiée par le secours de l'oraison. Les affections du cœur, excitées par le travail de l'attention dans ceux qui ont de la charité , sont même ordinairement accompagnées d'une douceur intérieure qui affermit l'âme toujours sensible au plaisir qui la rend heureuse, dans l'amour du vrai bien , principalement lorsqu'il n'y a pas longtemps que l'on a été converti, par la vivacité de quelque plaisir prévenant. Car lorsqu'on a été touché de quelque plaisir par rapport à un objet, on est quelque temps qu'on ne pense point à cet objet sans en ressentir aussitôt quelque plaisir. Ainsi les saintes affections conservent la charité en plusieurs manières; elles l'augmentent même ' indirectement ; parce qu'elles affaiblissent la concupiscence qui ne s'oppose au bien que lorsqu'elle est excitée.

14. Il est vrai , mon fils, que ceux qui manquent de charité ne sont point assez forts pour exciter ep eux des affections pures et saintes. La lumière toute seule, sans la charité, n'est pas capable de former dans le cœur un acte d'amour de Dieu sur toutes choses, il est nécessaire pouc cela que je prévienne et que je prépare la volonté par la délectation intérieure. Mais les pécheurs même les plus corrompus peuvent par la force de leur amour-propre, j'entends l'amour-propre éclairé et raisonnable , et non point l'amourpropre aveugle et brutal, ils peuvent, dis-je, puisqu'ils veulent être solidement heureux , chercher où se trouve le bonheur solide et véritable, et prendre un temps pour examiner sérieusement quel est le chemin qui y conduit. Ils ne peuvent pomt encore aimer comme il faut la beauté de l'ordre; mais ils peuvent haïr la laideur du péché en lui-même, reconnaître la vanité des biens qui passent, craindre de se rendre esclaves de certains plaisirs dont lis n'ont point encore goûté. Ils peuvent par de semblables affections excitées dans l'oraison à la lumière de la vérité, ôter mille empêchements à l'efficace de la grâce. S'ils sentent en eux la loi du péché qui les retient dans leurs désordres, convaincus de leur faiblesse,

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ils peuvent s'humilier. S'ils croient que je suis leur Sauveur, et s'ils souhaitent leur guériaon, ils peuvent m'invo'quer. Ils ne feront jamais rien de méritoire sans mon secours ; ils ne m'invoqueront point ; ils ne souhaiteront point comme il faut leur guérison. Mais mon secours ne manque point à ceux qui sont humbles et vigilants. La pluie de la grâce est plus abondante sur les Chrétiens que la pluie ordinaire sur les lieux les plus tempérés. Elle ne tombe pas toujours , mais elle tombe assez abondamment à Tégard de ceux qui veulent en profiter. Ce n'est point le travail des laboureurs qui fait pleuvoir ; mais il est rare qu'ils se repentent de leurs travaux. Le travail des pécheurs n'est point méritoire de la grâce ; mais ils ne se repentiront jamais de s'être préparés à la recevoir. Ils peuvent par le secours de la grâce en mériter de nouvelles; mais il ne dépend pas des laboureurs d'augmenter la pluie qui arrose leurs campagnes. 15. Jusqu'ici, mon cher disciple, je t'ai parlé de l'oraison, telle qu'on la peut faire par les secours qui accompagnent ordinairement la disposition où l'on se trouve ; j'ai supposé que le pécheur agit par amour-propre, et le just« par la force que la charité lui fournit, sans considérer les secours extraordinaires qui ne sont point des suites de l'état où l'on est ; et cependant tu peux juger, par les choses que je t'ai dites, que l'oraison est d'une très-grande utilité, et même d'une nécessité indispensable, principalement à Tégard de ceux qui vivent dans le commerce du grand monde et que la gloire et les plaisirs sollicitent sans cesse au mal.

46. Mais si tu savais les faveurs que je fais à ceux qui consacrent à- ma gloire leur esprit et leur cœur, par le travail de leur attention et par la pureté de leurs affections, tu croirais que tout le temps que tu emploies à l'action et aux œuvres même de charité les plus saintes serait perdu. Sache, mon fils, que c'est uniquement 'pour lui que Dieu a fait les esprits, et que jamais l'homme n'est mieux disposé que lorsque son esprit est tourné vers la lumière et son cœur en mouvement vers le vrai bien. La véritable adoration ne consiste pas dans le prosternement du corps devant une image de pierre, mais dans l'anéantissement de l'esprit à la vue de la grandeur et de la sainteté de Dieu ; c'est le culte spirituel que je désire dans mes enfants et dans mes membres. Je chéris particulièrement ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité. Je m'applique avec un soin extraordinaire à les purifier, à les sacrifier, à les sanctifier ; ce sont les ornements les plus précieux de mon temple. Puisqu'ils rendent à Dieu le plus d'honneur , n'est-il f juste que j'aie à leur égard une application particulière ? 17. Je ne veux point, mon fils, te parler des communier I. 54

lout extraordinaires et toutes divines que je fais de mon esprit a ces âmes épurées qui ne vivent que d'oraison. Ce sont des biens qui se doivent sentir, et qui ne se peuvent exprimer à ceux qui ne les ont jamais goûtés ; ils passent tout sentiment et ne tombent point sous l'imagination. La parole peut produire dans l'esprit des idées nouvelles , mais elle ne peut jamais exciter de sentiments nouveaux ; elle peut seulement réveiller le souvenir de ceux dont on a été touché. De sorte que si tu veux connaître les fruits excellents de l'oraison, il est nécessaire que tu en goûtes. Applique-toi donc à l'oraison , fais de ton esprit et de ton cœur l'usage que* tu en dois faire, méprise tous les objets sensibles; ils ne sont pas dignes de ton attention. N'aime aucune créature; Dieu n'a fait ton cœur que pour lui. Si les objets qui t'environnent peuvent t'éclairer et te rendre raisonnable, tourne-toi vers eux, j'y consens. Si quelque créature peut agir en toi et te rendre heureux, aime-la. Mais si je suis seul ta lumière, si Dieu seul est ton bien, pourquoi penses-tu aux corps, pourquoi cours-tu après des objets qui sont au-dessous de toi et incapables d'agir en toi?

48. Si tu ne savais pas, mon fils, que Dieu seul agit en toi, et que toutes les créatures ne sont que des êtres impuissants ou des causes occasionnelles de ce qui se passe en ton àme, tu pourrais peut-être penser ailles et les aimer à. proportion du bien qu'elles pourraient te faire ; mais comment peux-tu t'en occuper et les aimer, sachant que la véritable cause de ton bonheur en a de la jalousie ? Dieu n'agit point en toi que tu ne t'approches de ces objets. Je le veux ; approche-toi d'eux par le corps, mais de Dieupai* l'esprit. Sers-toi de tes sens pour régler les mouvements de ton corps par rapport apx objets qui t'environnent; c'est là leur usage •naturel. Mais vis par raison ; sers-toi de ton esprit pour régler les n)Ouvements de ton cœur vers la cause véritable de ton bonheur/ Ce que je te dis ne paraît déraisonnable qu'à ceux qui se confondent avec leur corps, qui ne distinguent point entre aimer et s'approcher, craindre et fuir^ négliger et demeurer immobile; enun mot entre les mouvements de l'àme, qui -ne doivent tendre que vei's Dieu, et les mouvements du corps, par lesquels on peut s'approcher des objets sensibles. Ah, mon fils! que l'oraison t'est nécessaire, afin que tu te conduises selon ces principes, afin que tu rendes à Dieu tes deypirs, que tu marches toujours en sa présence, et que tu règles surl'ordre tous les mouvements de ton esprit et de ton cœur ! Ne manque pas de la pratiquer, et tu verras, par le soin que je prendrai de toi, que la peine que tu y trouveras d'abord sera bien récompensée dans la suite «

49. 0 mon véritable et unique maître , apprenez-moi donc à faire oraison; aidez -moi à faire taire mes sens et mes passions, ou élevez votre voix , afin que malgré le bruit confus qu'ils excitent en moi j'entende clairement vos réponses. Mon esprit travaille par son attention, mais souvent ses efforts sont inutiles; mon imagination , inquiète et chagrine de ce que je m'applique à des sujets où elle n'entend rieri, vient à la traverse et dissipe toutes mes idées avant qu'elles aient passé jusqu'au cœur et qu'elles y aient excité des affections salutaires. 0 Verbe fait chair, ô raison des intelligences qui avez pris un corps afin de rendre la vérité sensible à des hommes charnels! accommodez-vous à ma faiblesse, et parlez-moi d'abord un langage qui n'effraie point toutes les puissances de mon âme. Vous savez que je veux invinciblement être heureux ; donnezmoi donc dans l'oraison l'avant-goût des vrais biens, afin que je les désire ; donnez-moi du dégoût pour les faux biens, afin qu'ils me fassent horreur; soutenez par la douceur de votre grâce l'attention de mon esprit, qui se rebute d'un travail désolant et qui paraît ingrat à tous ceux dont la foi est médiocre.

20. Courage , mon fils , reconnais ta faiblesse pour faire le bien ; et lorsque tu sens que ton corps corrompu par le péché t'appesantit Tesprit, invoque-moi comme ton Sauveur. Ta prière rend honneur à mes qualités, et je me fais un plaisir de t' exaucer. Mais prends garde; d'où vient que tu reconnais ta faiblesse, et que tu as recours à moi? N'est-ce pas que tu as voulu faire essai de tes forces? Continue donc, mon fils, de faire effort, afin que s'il est sans effet, tu t'humilies et tu implores mon assistance ; et que s'il est accompagné de ma grâce, il te fasse avancer dans la vertu. Je t'avertis néanmoins que je ne te donnerai pas toujours une grâce de sentiment assez vive pour t'attirer à faire oraison, si de ton côté tu ne fais servir la nature à la grâce. Ainsi n'oublie pas de ie faire une loi d'employer à cet exercice une certaine heure du jour, et le reste du temps ne laisse pas remplir ton esprit et ton cœur de désirs et de soins superflus. Tu ne goûteras jamais l'oraison , si lu t'abandonnes à tes passions ; parce que le plaisir donnant le l)ranle aux mouvements du cœur, il faudrait que je te donnasse tous les jours des grâces extraordinaires et miraculeuses de sentiment pour le porter à l'oraison , si dans le môme temps ton cœur était en mouvement vers l'objet de quelque passion violente. Veille donc et prie ; car il fdut veiller pour prier. Il faut veiller non-seulement pour prier utilement, mais encore pour prier règlement. Il faut se préparer avant que de prier, autrement c'est tenter Dieu * ; c'est lui deman-

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