‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 119 sur 145 · SEIZIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

SEIZIÈME MÉDITATION

Jésas-Christ a des désirs passagers et des désirs stables et permanents. Les premiers influent la grâce actuelle, et les seconds l'habitaelle. C'est de ceux-ci que dépend l'cfflcace des sacrements de la nouvelle alliance, qui donnent la charité par laquelle on a droit aux biens promis par l'alliance. Différence entre l'amour actuel et l'amour habituel. En quoi consiste la justification. De la contrition et de l'attrition. Effets du sacrement de pénitence, et ce qu'il faut faire pour s'y préparer.

0 ma lumière et ma raison , je me présente devant vous pour rerevoir ma nourriture ordinaire et les règles de ma conduite. Que puis-je faire encore pour avoir bonne part aux influences que vous répandez comme chef de l'Église dans les membres qui la composent? Faut-il vous invoquer sans cesse, et n'y a-t-il point encore d'autres moyens que ceux que vous m'avez prescrits par lesquels je puisse obtenir ce que je souhaite ?

i . Oui, mon fils, il y en a d'autres; mais ceux que je t'ai exposés sont les plus nécessaires. Tu peux par l'usage des sacrements, par des œuvres de charité , par des actions de pénitence, obtenir beaucoup de grâces, mais d'une manière différente que par l'invocation et la prière. Afin que tu conçoives clairement ce que je vais te dire, écoute-moi sérieusement.

2. Tu sais bien que Dieu ne donne jamais aux hommes ses grâces, je parle des grâces qui en tous sens sont pures grâces, si je ne le porte à cela par mes désirs, qui sont les causes occasionnelles qui le déterminent comme cause véritable à agir selon les lois générales qu'il a établies, ainsi que je t'ai déjà dit tant de fois; or j'ai des désirs de deux sortes. Les uns sont actuels, passagers, particuliers; les autres sont stables, permanents, généraux. Les derniers consistent dans une disposition ferme et constante de ma volonté à l'égard de certains effets , qui tendent à la sanctification de mon • Église et à l'exécution de mon ouvrage.

3. Les désirs actuels distribuent d'ordinaire la grâce actuelle, et les désirs stables et permanents la grâce habituelle. Lorsque tu m'invoques avec foi , tu excites en moi des désirs actuels ; tu reçois aussi les secours dont tu as besoin. Mais lorsque tu t'approches des sacrements avec les dispositions nécessaires , tu reçois la grâce habituelle, parce qu'en tout temps j'ai un désir stable, permanent, général , que tous ceux qui s'approchent des sacrements reçoivent la grâce justifiante, lorsqu'ils ne mettent point d'opposition à leureffi-

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cace. C'est pour cela que tous les sacrements de la nouvelle alliance opèrent la grâce, et que ce sont les canaux par lesquels elle coule sans cesse du chef de l'Église dans les membres qui la composent. Mais entends ceci de la grâce habituelle et justifiante, qui donne droit aux secours qne Dieu a promis aux justes pour persévérer dans le bien , et non point de ces mêmes secours ; car un enfant, un malade , un homme que je suppose hors d'état de faire usage de sa liberté , peut néanmoins recevoir par les sacrements la grâce habituelle, ou une augmentation de cette grâce sans le secours actuel des grâces de sentiment.

4? Afin que tu te formes quelque idée de la manière dont j'agis, considère en ma personne un architecte qui veut élever à la gloire de son prince un ample et somptueux édifice. L'esprit plein de son grand dessein et des moyens de l'exécuter, il donne ses ordres pour faire apporter les matériaux nécessaires. Il construit ses machines et veille sans cesse, afin que son ouvrage s'avance et que tout contribue à l'exécution de- son dessein. Tu peux donc reconnaître dans cet architecte des désirs semblables aux miens. Car il a des désirs actuels et passagers par rapport aux besoins particuliers et passagers de son ouvrage , ou des matériaux qui se présentent à ses yeux, et des désirs permanents à l'égard des besoins généraux et continuels. Il désire sans cesse que les machines qu'il a préparées fassent leur effet; que les rivières, qui lui conduisent les matériaux, ne tarissent point; que rien ne se démente de ce qu'il peut déjà y avoir de construit.

5. Si l'âme de l'homme pouvait selon ses désirs donner au corps la forme et l'accroissement, comme je fais à l'Église qui est mon corps ^, elle aurait sans doute une suite de pensées et de désirs , qui te peuvent encore donner une idée assez juste de l'action par laquelle j'exécute mon ouvrage. Ce serait par des désirs actuels et particuliers que l'âme ferait tous ces mouvements qu'on appelle volontaires, et qui doivent changer la situation du corps par rapport aux objets qui se succèdent les uns aux autres. Mais ce serait par des désirs permanents qu'elle ferait la digestion, et qu'elle donnerait au cœur et aux poumons les mouvements qu'on appelle naturels et involontaires, parce qu'en tout temps ces mouvements sont nécessaires à la formation et à la conservation du corps. En recherchant ainsi les divers désirs d'un architecte * qui exécute quelque grand dessein , ou d'une âme à qui Dieu aurait donné la puissance de se faire un corps et de le conserver -3, tu peux te for-

1. Eph, 4, 15, 16. 5, 30; Col. 2, 19, etc. — 2. 1 Cor. 3, 16; Apoc. 3, 12. — 3. Eph. 4, 16, 16. r>, 30, etc.

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mer quelque idée générale de l'action par laquelle je construis; maintenant mon ouvrage. Voici en deux mots la conduite que j'ai tenue.

6. Lorsque j'étais sur la terre, j'avais déjà résolu le dessein que j'exécute dans le ciel. J'enseignais dans cette vue mes apôtres et mes disciples par mes paroles et par mes exemples. Après ma résurrection, je leur ai donné mes ordres pendant les quarante jours qui ont précédé mon triomphe et mon ascension *. Et après que je suis entré dans le Saint des saints, que j'ai été assis à la droite de mon Père, que j'ai été établi souverain prêtre des vrais biens selon Tordre de Melchisédech ; j'ai commencé tout de bon l'exécution de mon ouvrage; j'ai envoyé le Saint-Esprit «; j'ai fait mes libéralités ; j'ai mis tout en mouvement pour me fournir les matériaux propres à mes desseins. Alors toutes les nations de la terre m'ont été abandonnées» afin que rien ne manquât à mon ouvrage. Alors, bien loin d'empêcher que mes apôtres ne prêchassent aux gentils *, je les y ai excités par des révélations et par des miracles ^. Je suis même venu en personne pour ôter à la synagogue un zélé défenseur « et en faire l'apôtre des nations. Les Juifs étaient trop opposés à mes desseins; le désir de mon ouvrage me pressait trop, et je ne

^ pouvais différer davantage la construction du temple que mon Père doit habiter.

7. J'ai donc maintenant un grand peuple à gouverner et èïdéfendre. Toutes les nations de la terre sont soumises à mes lois, et combattent généreusement sous mes enseignes contre le. monde et l'enfer. Il faut que je les éclaire contre des ennemis invisibles, que je les soutienne contre la puissance du fort armé, que je leur donne le courage de mépriser le monde et de se surmonter eux-mêmes. J'ai prévu, mon fils, toutes ces choses. Ainsi , avant que de monter au lieu où je suis présentement 7, j'ai réglé l'ordre que tu vois dans rÉglise pour en conserver la foi et la discipline, et j'ai établi sept sacrements pour y entretenir et augmenter la sainteté. Car par les sacrements je consacre mes membres ; je les vivifie, je les sanctifie, je leur donne la force de vaincre leurs passions, et je les conduis à la gloire qui leur est préparée dans le ciel.

8. Car tu dois savoir, mon fils, que les sacrements que j'ai institués ne sont pas semblable 3 à ceux de la synagoj^ue. La première alliance ne promettait point les vrais biens *, et les sacrements de celte alliance ^ n'étaient que des* signes extérieurs par lesquels le

1. Acl. 1, 3. —2. Jh. 2. — 3. P«. 2, 8 ; Ucbr. 6, 5. — 4. AcL 10, 5. — 5. 76. 9. 6. Ib. 13. — 7. Ib. 1,3.— 8. Lev. 26. — 9. Hebr. 7, \9 ; Gtil. 3, et 4 ; Rom. 4, II. 2,20.

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peuple de Dieu, figure de l'Église, se pouvait discerner des nations idolâtres* Mais les sacrements que j'ai établis ne sont pas seulement des signes et des cérémonies par lesquels mes enfants se discernent des enfants de ténèbres ; ce sont aussi des sources de grâces. Gomme la nouvelle alliance promet les vrais biens, il fallait que ces sacrements y donnassent droit en répandant en l'àme la grâce justifiante, laquelle fournit aussi dans les besoins les secours nécessaires pour la conserver. Ainsi il faut que j'aie toujours un désir ferme, constant, irrévocable, que tous ceux en général qui s'approchent des sacrements avec les dispositions nécessaires , reçoivent la grâce ou une augmentation de la grâce habituelle, qui * les mette en état de mériter les vrais biens que Dieu a promis aux hommes dans la nouvelle alliance qu'il a contractée avec eîix par ma médiation.

9. Juge donc maintenant, mon cher fils, de ce que tu dois faire, et si tu peux négliger l'usage des sacrements que j'ai établis pour ta sanctification. Veux-tu condamner ma conduite en laissant inutiles les moyens que je t'ai fournis pour ton salut? Penses-tu être assez fort, et ta charité assez ardente, pour vaincre tes passions? Ahl tu ne te connais pas, ni toi, ni les ennemis que tu dois combattre. Mais je veux que tu aies raison de ne rien craindre : as-tu raison de ne pas travailler à augmenter ta charité , et à t'unir à moi de la manière la plus étroite qui se puisse? As-tu peur d'être trop grand dans le ciel, d'avoir une gloire trop éclatante, d'être trop proche de la majeslé et de la sainteté de Dieu , de jouir éternellement d'une félicité trop douce et trop agréable? Qui peut donc t'empêcher de t'approoher de moi dans les sacrements, sachant que tu m'y trouveras prêt à te faire du bien? Je suis là, mon fils, une source' qui coule sans cesse ; viens donc désaltérer ta soif. Bois à longs traits une eau qui éteint les ardeurs de la concupiscence^ et qui deviendra en toi une fontaine qui rejaillira jusqu'à la vie éternelle.

10. 0 mon Sauveur, pardonnez à mon ignorance, à ma stupidité, à mon insensibilité. Je ne connaissais point l'efficace de vos sacrements ; et parce qu'en les recevant je ne sentais rien d'extraordinaire, je les négligeais comme des éléments vides de grâces et sans vertu. C'était la foi (jui devait régler nies sentiments, il est vrai. Il me semble aussi qu'elle les a toujours réglés. Mais elle n'a guère réglé ma conduite. J'ai cru, du moins confusément, tout ce qu'elle propose à croire, mais je n'ai pas fait ce qu'elle ordonne de faire. J'ai toujours été si slupide et si insensible pour tout ce qui regarde mon salut, que ce n'est que depuis que vous parlez à mon cœur

que je me sens ému de mes désordres, et tout prêt à mener une autre vie. En effet, vous me parlez d'une manière si vive, que je sens bien que je vous suis cher, et que mes maux vous touchent infmiment plus que moi-même. Maintenant que vous êtes dans la gloire, devriez-vous penser aux hommes? Ne devriez-vous pas être appliqué tout entier à contempler les perfections infinies de votre Père et à jouir de votre bonheur? Cependant vous pensez à nous, vous compatissez à nos misères ^, vous sentez nos maux. Il semble même à ceux qui jugent de la capacité des esprits par ce qu'ils éprouvent en eux-mêmes, que toute votre applfcation tende à nous sauver. Car vous avez à tous moments mille désirs pour secourir^ ceux qui vous invoquent. Vous êtes averti de tous les besoins de* vos membres et vous avez soin d'y pourvoir. Enfin vous conservez soigneusement dans votre âme des dispositions habituelles qui influent la grâce en plusieurs manières dans ceux qui s'approchent des sacrements. 0 Seigneur! qu'il faut éite aveugle pour s'égarer, vous ayant pour guide; qu'il faut être misérable pour périr, vous ayant pour sauveur; qu'il faut être ingrat, abandonné, désespéré, pour vous connaître et vous offenser 1 0 mon unique maître, continuez de me parler de vos sacrements,, et de l'usage que j'en dois faire pour obtenir et pour conserver la grâce sans laquelle je ne puis rien faire qui soit agréable aux yeux de Dieu.

4i . Il y a , mon fils, sept sacrements : le baptême, la confirmation, la pénitence, l'eucharistie, Textrême-onction , Tordre et le mariage. Je donne à Thomme un être tout nouveau par le baptême. Je lui communique mon esprit avec abondance par la confirmation. S'il tombe dans le péché, je le relève par la pénitence. Je le nourris d'une nourriture toute divine par l'eucharistie. Je le délivre de ses infirmités par l'extrême-onction. Je donne par Tordre à mon Église des évêques, des prêtres, des ministres pour la conduire en mon nom et par ma puissance. Et j'unis l'homme avec la femme par le lien indissoluble du mariage, pour figurer sans cesse l'amour que j'aurai éternellement pour l'Église mon épouse, et afin que les chrétiens me fournissent les matériaux nécessaires à mon dessein , avec une jntention d'autant plus pure et plus sainte, que Tunion des corps est impure et brutale dans les autres hommes. Je ne veux pas , mon fils , te parler en détail des sacrements que tu as déjà reçus, ni de ceux qu'on ne reçoit que rarement : je m'arrêterai seulement à la pénitence et à Teucharistie, comme étant les seuls dont l'usage t'est plus nécessaire pour te purifier de tes péchés, et pour fortifier ta charité contre les efforts continuels de la concupiscence.

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