‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 120 sur 145 · Hebr.A, VjyAcl.9,b · texte numérisé non relu

Hebr.A, VjyAcl.9,b

12. Afin que tu conçoives bien l'effet principal du sacrement de pénitence, il faut que je t explique la différence qu'il y a entre l'état de grâce et celui de péché , et comment on passe de l'un à l'autre. Tu sais bien que l'homme est en état de grâce , lorsque la charité domine dans son cœur ; et qu'il est en état de péché lorsque la concupiscence règne en lui ; mais c«la , mon fils , est si général que tu n'en peux rien conclure de l'effet des sacrements. Écoutemoi donc , et consulte en même temps le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi.

13. La volonté de l'homme peut aimep un objet en deux manières différentes, d'un amour actuel et d*un amour habituel. L'amour actuel est un mouvement par lequel l'âme est transportée vers le bien. Cet amour est naturel et nécessaire avant le consentement libre de la volonté ; et il est libre , raisonnable et méritoire du moins d'une récompense médiocre et commune, lorsque l'esprit n'est point porté invinciblement à consentir à ce mouvement naturel , et qu'il y consent avec choix et par raison. Mais il est méritoire d'un bonheur extraordinaire , lorsqu'on sacrifie à cet amour raisonnable quelque amour naturel que le sentiment du bien a produit dans l'âme. Lorsque l'esprit se conduit par raison, il mérite de jouir des droits dus à la nature raisonnable ; mais pour mériter un état plus heureux , il ne suffit pas de se conduire par raison , il faut offrir à Dieu quelque sacrifice. Il faut ou souffrir quelque mal en l'honneur du vrai bien , ou du moins se priver pour l'amour de lui de quelque bien dont on pourrait librement jouir si on le voulait. C'est pour cela que Dieu défendit aux premiers hommes de manger d'un fruit beau à voir et agréable au goût. C'est pour cela que la concupiscence même est très-utile à mes desseins. Car elle fournit aux hommes la matière de divers sacrifices, et plusieurs sujets de mérite et de récompense.

14. L'amour habituel n'est point un mouvement de l'âme, mais un poids, une inclination, une disposition à se mouvoir. Cet amour ne peut s'exprimer que par des termes généraux et métaphoriques. Car, comme l'homme n'a point d'idées distinctes de l'âme S il n'est pas possible de lui marquer distinctement en quoi consiste la nature de ses habitudes. Certainement on ne peut pas expliquer clairement les manières ou les attributs des êtres dont on n'a point d'idée claire. Si tu n'avais point une idée claire de l'étendue, tu ne pourrais jamais concevoir ce que c'est qu'un cercle , une sphère , un cube, un cylindre; ainsi on ne pourrait jamais te faire comprendre

1. RecJi, de la Vérité^ chap. 7 de la seconde partie du liv. III, et dans l'Eclair^ rissemenl sur ce même chapitre.

â06 MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.

pourquoi une sphère est plus facile à remuer qu'un cube , pourquoi un cylindre ne peut pas se mouvoir facilement en tous sens, et d'autres choses semblables.

15. Lorsqu'on es-t agité de quelque amour actuel, soit naturel, soit raisonnable, on ne connaît point clairement ce que c'est que cet amour; mais on sent bien son action, car on a conscience ou sentiment intérieur de tous ses sentiments et de tous ses mouvements actuels. Mais il n'en est pas de môme de l'amour habituel. Toutes les dispositions -de l'àmelui sont entièrement inconnues, si ce n'est lorsqu'elles sont excitées: Et alors, quoiqu'elle sente bien qu'elle est disposée à aimer certains objets , elle ne peut juger que fort confusément de la force et de la grandeur de sa disposition actuelle, elle ne peut la comparer avec celle qu'elle n'éprouve point en elle dans ce moment. Et c'est pour cela que l'homme ne peut s'assurer .si c'çst la charité ou la concupiscence qui règne en lui.

46. Or, l'amour habituel aussi bien que l'actuel se divise en deux espèces : en amour habituel naturel , et en amour habituel raisonnable; j'oppose ici naturel à raisonnable. Le naturel est produit en l'homme par des sentiments qui préviennent sa raison, qui remplissent la capacité qu'il a de penser, et qui le portent ainsi d'une manière invincible à aimer l'objet qui les cause ou qui semble les causer. Le raisonnable au contraire est produit en l'homme par des mouvements médiocres , qui naissent de la lumière, ou qui ne sont point invincibles. Car l'amour actuel produit naturellement un amour habituel de même espèce.

n. Or l'amour habituel quoique nécessaire et naturel est bon, lorsqu'il a Dieu pour objet, et il est mauvais et déréglé lorsqu'il se rapporte aux objets sensibles. MaiSj pour être bon ou mauvais, il n'est pas pour cela digne de punition ou de récompense ; un enfant qui vient au monde avec un amour habituel naturel et nécessaire, qui le dérègle et qui le dispose à préférer à Dieu les objets sensibles, est fils de colère. Dieu le hait, car son cœur est déréglé , et Dieu ne peut aimer que l'ordre. Il sera donc damné et privé de l'héritage des erffants. Mais il ne sera pas puni de la peine qui est due au mauvais usage de la liberté. De même un enfant qui reçoit par le baptême la charité habituelle, ou un amour dominant de l'ordre et de la justice, mais naturel et nécessaire, est certainement chéri de Dieu; car son cœur est réglé, et Dieu aime l'ordre. Il sera donc sauvé , il aura part à l'héritage des enfants. Mais ce ne sera que par pure grâce qu'il recevra la récompense qui n'est due qu'au bon usage qu'on fait de sa liberté par le secours de la grâce.

18. Lorsque dans un cœur il y a deux amoui^ habituels de difi'é-

rente espèce, je veux dire l'un naturel et nécessaire , et l'aiUre raisonnable et méritoire, Dieu a toujours plus d'égard au raisonnable qu'au naturel. Ainsi, quoique la concupiscence soit plus, vive que la charité, et que les justes mêmes aient plus de disposition au mal qu'au bien , néanmoins ils ne laissent pas d'être agréables à Dieu; supposé que leur concupiscence soit naturelle et nécessaire; car si elle règne en eux par leur faute, ils sont pécheurs devarrt Dieu. Un homme est donc juste lorsque son amour habituel et libre, est plus fort pour le bien que pour le mal, et que son cœur est plus disposé par cette espèce d'amour habituel à aimer Dieu que les créatures.

19. Or il faut, mon fils, que tu remarques avec, soin que l'homme n'agit pas toujours par la force de son amour dominant , et que celui qui est plus ambitieux qu'avare agit souvent par un mouvement d'avarice. La raison de ceci est que, l'amour habituel n'agissant que lorsqu'il est excité; si l'amour habituel des honneurs dort, pour ainsi dire, lorsque l'amour des richesses est éveillé, celui qui est plus ambitieux qu'avare aimera actuellement les richesses plus que les honneurs , quoique habituellement il soit plus disposé à l'amour des honneurs qu'à celui des richesses. Ainsi celui qui aime habituellement l'ordre et la justice par-dessus toutes choses, peut commettre une injustice ; et, au contraire, celui qui a plus de disposition habituelle pour s'enrichir que pour rendre justice, peut, sans changer de disposition dominante, agir par amour pour la justice.

20. Le pécheur dont l'amour habituel des faux biens est plus grand que l'amour habituel de l'ordre et de la justice, peut donc, par le secours de la grâce, qui excite l'amour habituel, quoique faible, qu'il a pour Tordre, préférer actuellement Dieu h toutes choses. Or, comme un acte d'amour de Dieu ne change pas d'ordinaire l'état de l'àrae, elle demeure encore habituellement disposée, par une habitude acquise avec liberté , à préférer l'objet de sa passion à tout autre. Le pécheur qui a formé cet acte d'amour ne devient pas pour cela juste devant Dieu, puisqu'il n'a pas encore la charité ; mais si ce pécheur, qui forme ou qui a formé par le secours de ma grâce un acte d'amour de Dieu sur toutes choses, s'approche du sacrement de pénitence avant que de l'avoir rétracté, sache, mon fils, qu'il reçoit, par l'efficace de ce sacrement, la charité dominante ou la grâce justifiante *. Ainsi, la préparation nécessaire au sacrement de pénitence renferme quelque amour de Dieu sur toutes choses; et néanmoins ce sacrement n'est pas inutile à la justifica-

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