‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 129 sur 145 · Il · texte numérisé non relu

Il

klh HÉOITATIONS CHRÉTIENNES.

seiDs , que je manque à t'y faire entrer, à t'y donner une place honorable , à te combler de bénédictions et de grâces. Mais je veux encore t'exposer par des idées plus claires les raisons que j'ai de prendre un soin particulier de ceux qui vivent dans l'humilHé et dans la pénitence. Je te parle maintenant en tant que je suis ta raison : rentre donc en toi-même ; fais taire ton imagination ; renonce à les préjugés et écoute-moi. Mais ne consens à rien jusqu'à ce que je t'y force par l'évidence de ma lumière.

6. Je suis, comme tu sais, la raison', la vérité, l'ordre immuable et nécessaire * ; je suis la sagesse de Dieu et sa loi inviolable. Dieu ne fait rien sans moi; il m'aime invinciblement. Et tu as appris, dans mes Écritures, que j'étais avec lui lorsqu'il étendait les cieux et qu'il les appuyait sur eux-mêmes* ; lorsqu'il mettait les eaux en équilibre avec la terre et qu'il donnait ses lois pour conserver le bel ordre de la nature. Ainsi, mon fils, consulte-moi bien, et to verras en moi, autant que tu en es capable en cette vie, non-seu* lement la loi de Dieu, ou la règle inviolable de ses volontés, mais encore ses attributs essentiels ; car tion-seulement je suis la sagesse de mon Père, mais il me communique aussi toute sa substance.

7. Ne vois-tu pas clairement dans ta raison que Dieu est un être infiniment parfait, que ses connaissances n'ont point de bornes, el que rien n'est capable de résister à l'efficace de ses volontés? Tu le vois sans doute en moi. Mais prends garde à ceci : n'y a-t-îl point de loi qui règle et qui borne, pour ainsi dire, sa puissance, ou plutôt l'efficace de ses volontés? Peut-il commettre le péché? Peut-il faire quelque chose d'indigne de lui ou qui ne soit pas pour lui ? S'il ne faisait qu'un animal, par exemple, pourrait-il le faire monstrueux ou lui donner des membres inutiles? Il le pourrait, s'il le voulait. Mais peut-il le vouloir? Tu vois clairement en ma lumière qu'il ne le peut ; parce qu'il ne peut vouloir ce qui est contraire à l'ordre et à la raison. Consulte donc sérieusement la raison, et tâche d'apprendre par elle, dans le silence de tes sens, de tes passions et surtout de ton imagination , quelque chose des desseins et de la conduite de Dieu ; car ce n'est que par la raison que les intelligences ont commerce avec lui et qu'elles admirent ses ouvrages ; comme ce n'est que par la même raison, même incarnée, immolée et consommée en Dieu, que les pécheurs ont accès à mon Père pour lui rendre leurs devoirs et recevoir ses bienfaits.

S. Contemples-tu Tordre, la raison, la justice essentielle ? Es-tu attentif? réponds. Dieu peut-il rendre heureux ou malheureux un homme qui ne Ta point mérité? Peut-il lui donner le ciel ou le

l. MédiL I, II, III. — 2. Prov. 8.

firécipiter dans les enfers? It le peut s'il le veut. Maie, prends garde, peut-il le vouloir ? N'écoute point tes préjugés. Tu te souviens de ce que tu as ouï dire du premier homme et que tu as mai entendu ; tu penses aux enfants qui meurent avant l'usage de la raison, et tu te troubles au lieu de t'éciairer. C'est moi que te dois consulter ; rentre en toi-même. C'est le plaisir actuel qui rend ac-tuellement et formellement heureux ; je ne dis pas juste ou parfait, prends-y garde I C'est la douleur qui rend actuellement et formellement malheureux : je ne dis pas criminel ou imparfait. Or, c'est Dieu seul qui cause la douleur et le plaisir dans l'âme. Réponds donc ! Dieu peut-il agir sans raison? Mais quelle peut être la raison de causer dans une âme du plaisir ou de la douleur, si ce n'est celle de récompenser et de punir? Penses-y sérieusement. Je vois bien que tu t'imagines que Dieu peut uniquement par bonté rendre un homme heureux , et qu'il est même au pouvoir de sa clémence de pardonner au pécheur, sans tirer raison de son péché. Fausses idées, pensées humaines, sentiments dangereux. Dieu peut, par bonté, communiquer ses perfections à ses créatures, et même leur donner le ciel ou la vue claire de l'essence divine ; mais il ne peut, uniquement par bonté, leur donner le plaisir de la jouissance ; parce que la récompense ne se donne point par des raisons de bonté, mais par des raisons de justice. Dieu, pleinement satisfait par la dignité de mes souffrances, peut, sans autre satisfaction, pardonner au pécheur. Il peut être clément à cause de moi, et il l'est effectivement. Il donne même dans le ciel , à cause de moi, jdes récompenses qui passent infiniment le mérite des saints ; mais il ne peut être clément , cemme tu te l'imagines ; il ne peut qu'il ne punisse le désordre. La satisfaction d'une personne divine était nécessaire pour te réconcilier avec Dieu. C'est là le principe de ta foi et le fondement de tes espérances.

9. Supposons, mon fils, que Dieu ne veuille point agir par bonté ; peut-il , selon cette supposition , ne point rendre heureux celui qui a mérité de l'être? Certainement, étant juste, il ne peut qu'il ne récompense le mérite. Tu vois donc clairement que la raison essentielle de rendre heureux est une raison d'ordre et de justice que pieu suit inviolablement. Mais supposons, si cela se peut, que Dieu ne veuille point agir par principe de justice; peut-il, selon cette supposition , ne point rendre heureux celui qui a mérité de l'être ? Certainement iL le peut , quoique bon , selon Tidée que tu as de bonté, car celte bonté n'oblige à rien. Tu vois donc clairement que la raison essentielle de rendre heureux n'est point une raison de bonté. Ainsi , lorsque tu fais agir Dieu par des raisons de boni*

aS6 MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.

dans des choses que tu vois bien qu'il doit faire par des raisons de justice, prends garde que tu ne le fasses agir comme toi par caprice et par fantaisie. Tu voudrais qu'il te rendît heureux sans l'avoir mérité; mais voudrais-tu, sans être coupable, qu'il te rendît malheureux? Étant coupable, tu ne le veux pas ; car c'est pour cela que tu te fais un Dieu clément, d'une clémence bizarre et irrégiilière. Tes volontés, tes imaginations, ne seront jamais la loi de Dieu. Il faut que tu sois digne du ciel ou de l'enfer, afin que Dieu te donne l'un ou l'autre; parce que Dieu est essentiellement juste, et que le bonheur, je ne dis pas la perfection, est une récompense qu'on ne donne que par justice. Car, encore un coup, lorsque Dieu communique aux créatures son être et ses perfections , lorsqu"*il les éclaire et qu'il les anime, il agit par bonté : il peut ne le point faire ; il exécute des desseins arbitraires. Mais , lorsqu'il les rend heureux ou malheureux , il agit par justice et suit une loi inviolable.

-10., Adam, mon fils, avant son péché, était parfait; mais, à parler juste, il n'était encore ni heureux ni malheureux. Il était heureux en ce sens-là qu'il avait tout ce qu'il fallait pour mériter de le devenir, et qu'il n'était nullement malheureux ; mais il ne goûtait point encore le plaisir qui affermit dans le bien, le plaisir par lequel on jouit du bien , le plaisir qui rend actuellement heureux. Les plaisirs sensibles dont il jouissait à l'occasion des objets, et en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, étaient une espèce de récompense de ce qu'il se soumettait à Tordre de Dieu, qui voulait qu'il conservât sa vie ; mais ces plaisirs ne le rendaient pas fort heureux, lui qui était fait pour en goûter de plus solides et qui devait même , par la privation de quelques-uns de ces plaisirs, offrir à Dieu le sacrifice de l'obéissance et mériter un bonheur qui ne devait jamais finir.

il. A l'égard des enfants qui meurent sans baptême, ils sont damnés. Comme ils naissent dans le désordre, Dieu qui aime Tordre ne peut les aimer en cet état. Ce sont des enfants de colère : ils n'auront point de part à l'héritage des élus. Mais ils ne souffriront point la "peine qu'on nomme du sens , ils ne souffriront point la douleur. Ils seront malheureux en ce sens qu'ils ne posséderont point le bonheur pour lequel ils sont faits. Qu'ils aient, si tu veux , la tristesse et les autres sentiments qui , dans cette vie , accompagnent la privation du bien, cela ne peut les rendre malheureux au sens que je t'ai expliqué; car la tristesse est le sentiment le plus agréable que puisse avoir un homme dans le temps qu'il n'a pas le bien qu'il souhaite. Mais ne juge pas de Tâme séparée du corpfe et qui n'a point de bonheur à acquérir; n'en juge pas, dis-je, par

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cette suite de sentiments qui accompagnent tes passions, et que Dieu, qui seul agit en l'âme, te donne maintenant par rapport aux objets qui t'environnent, par rapport aux biens que tu dois chercher et au mal que tu dois fuir, et qu'il ne te donnera plus lorsque tu n'auras ni biens à acquérir ni maux à éviter. £n un mot, un enfant mort sans baptême sera en tel état qu'il lui sera indifférent d'être ou de n'être point. II ne sentira ni plaisir ni douleur. Car, supposé qu'il n'ait fait ni bon ni mauvais usage de sa liberté, supposé qu'il n'ait ni mérité, ni démérité. Dieu étant juste , il ne sera ni heureux ni malheureux au sens que je t'ai expliqué. Ne juge pas néanmoins trop promptement que les enfants ne font nul usage de leur liberté, et qu'ils sont hors d'état de pécher, de quelque manière que ce puisse être.

4!2. Mais un enfant régénéré par le baptême sera heureux en tout sens. Il aura le ciel et le plaisir de la jouissance, non qu'il ait mérité cette jouissance , mais parce que je l'ai méritée pour lui. Il rentre dans l'ordre par l'efficace du baptême ; son cœur est tourné vers Dieu, quoique actuellement la concupiscence l'applique aux objets qui frappent ses sens. Ainsi Dieu, qui aime l'ordre, lui donnera riiéritage qui est dû aux enfants. Il contemplera les perfections de l'Être divin , puisque Dieu ne fait les esprits que pour lui. L'ordre le demande ainsi. Mais il n'aurait point le plaisir de la jouissance, si le mérite de mon sacrifice ne lui était appliqué. Son bonheur est pure grâce, puisqu'il n'a point mérité par lui-même d'être heureux. Et les saints mêmes qui ont offert à Dieu les sacrifices qui donnent droit au bonheur de la jouissance, n'auraient dans le ciel que des plaisirs médiocres , et qui répondraient exactement aux maux qu'ils ont soufferts pour la justice , si , par la dignité de mon sacrifice , je ne leur avais mérité un bonheur qui passe infiniment le mérite de leurs bonnes œuvres.

43. Mais, mon fils, je vois bien que tu as de la peine à te défaire de tes préjugés et à t'empêcher de juger de Dieu par toi-même. Comme tu voudrais bien n'avoir point de loi , tu crains d'en donner une à Dieu ; et parce que tu préfères la puissance et l'indépendance à la sagesse et à la justice, tu ferais plutôt Dieu injuste et bizarre que de le soumettre à mes lois. Mais prends garde ; lorsque Dieu suit la raison , lorsqu'il obéit à l'ordre , il ne suit que sa propre lumière, il demeure indépendant. Ta sagesse et ta raison n'est pas ta propre substance; tu n'es pas ta lumière à toi-même; mais, comme je suis consubstantiel à mon Père; la raison, la sagesse, l'ordre, la loi de Dieu , c'est sa propre substance : de sorte qu'il se soumet à mes lois et demeure absolu et indépendant. Ne crois rien

ISS MÉDITATIONS CHBÊTIEKNES.

néanmoins de ce que je viens de te dire de la conduite de Dieu , «;i tu peux t'empôcher de le croire. Car lorsque je parle à riiomine comme sa raison , il ne me doit croire que lorsque je Vy contrains par la force de Tévidence. Tâche de vaincre par tes efforts la peine que tu as de contempler Tordre en lui-même. Que si tu es las de m'écouter comme vérité intelligible, soumets-toi à l'autorité de mes Écritures. Écoute-moi, c'est par elles que je vas t'instruire.

44. Il a fallu, mon file, que je souffrisse la mort pour entrer en possession de ma gloire^. S'il y avait eu quelque autre voie aussi légitime de la mériter, penses*tu que je l'eusse négligée? Pierre se Ti^ maginait ainsi , et voulait un jour me détourner de ce chemin dur et fâcheux *. Mai^ il n'a jamais reçu de moi de plus dure réprimande. Je le traitai de Satan pour lui faire horreur du sentiment danger^ix où il était'. Et quoiqu'un moment auparavant je l'eusse loué comme instruit d'en haut sur mes qualités, que je lui eusse promis d'éle* ver sur lui mon Église , et de lui donner les clefs du royaume des cieux . je lui dis rudement devant mes disciples : Retire-toi de moi, Satan. Tu me tends un piège, parce que tu n'as pas de goût pour les choses de Dieu , mais pour les choses de la terre. Appelant ensuite à moi le peuple et mes disciples, j'élevai ma voix et je leur dis : Si quelqu'un veut venir avec moi , qu'il renonce à soi-même , qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. Car celui qui se voudra sauver se perdra, et celui qui se perdra pour l'amour de moi se sauvera. Tu peux donc juger par ces paroles contenues dans mon Évangile et par l'exemple que je t'ai donné, soit dans le cours de ma vie, soit dans les circonstances de ma mort, que la croix est le vrai chemin qui conduit à la gloire , qu'on ne peut avoir Dieu qu'après lui avoir sacrifié son être propre , et que l'on jouira de lui en d'autant plus de manières qu'on lui aura offert un plus grand nombre de sacrifices.

15. Il faut, mon fils, rentrer dans l'ordre pour être agréable aux yeux de celui qui ne peut souffrir le désordre. Mais comment le pécheur rentrera-t-il dans l'ordre? La peine est due au péché, l'ordre de la justice le demande ; le pécheur ne peut donc rentrer dans l'ordre s'il ne souffre pour ses péchés. Trop heureux de œ qu'il peut rentrer en grâce par le mérite que ma satisfaction donne à ses peines : car, si mes souffrances ne sanctifiaient les siennes, il ne pourrait jamais éviter la colère du Dieu vivant. Celui qui vit dans les plaisirs, bien loin de rentrer dans l'ordre, il oblige celui qui ne veut que l'ordre à récompenser, pour ainsi dire, le désordre. Car |U sais bien que c'est Dieu seul qui produit en l'âme tous les plaisirs

1. Lve. 24, 46. Act. 17, 3.-2. Matth. 16, 23. — 8. Ibid., v. 17.

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dont elle jouit dans Tusage des biens sensibles. Or, les voluptueux se servent adroitement des lois que Dieu a établies et qu'il suit constamment, afin de l'obliger à les rendre heureux dans le temps même qu'ils méritent d'être punis. Us font servir Dieu à leurs péchés et lui en demandent récompense^. Quel dérèglement ! quelle brutalité', quelle insolence! Pour les pénitents, ils appréhendent extrêmement les plaisirs; ils naidemandent point que Dieu leur donne ce qui ne leur est point dû ; ils ne l'obligent point à récompenser le désordre; ils se servent humblement des lois de la nature pour faire agir un Dieu juste avec justice , et pour recevoir de sa main le châtiment qu'ils méritent. Du moins ne refusent-ils pas que je les purifie par les afflictions ordinaires, et que je les fasse rentrer dans l'ordre en leur faisant part de ma croix. Ils vivent de leur foi. Ils me font cet honneur de me croire sur ma parole, trop contents de Tavantr-goût que leur donne la grandeur de leurs espérances. Ainsi, comme j'aime extrêmement Tordre et la justice, comme j'aime ma propre raison , le Verbe éternel dans lequel je subsiste, je chéris particulièrement les pécheurs pénitents qui rentrent dans l'ordre, et dont je puis faire un ornement dans le temple spirituel deTÉglise, où le désordre ne peut entrer.

46. Courage donc, mon fils; si tu es pauvre, n'oublie pas ta grandeur. Bienheureux sont les pauvres : le royaume du ciel est à eux. Si tu es dans l'affliction, réjouis-toi de la grandeur de tes espérances. Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés : leur tristesse se changera en joie , personne ne pourra leur ravir leur bonheur. Enfin, si tu es persécuté pour la justice, que ta joie soit telle que tu ne puisses la retenir. Le royaume du ciel t'appartient. Tu es bien heureux si les hommes te chargent d'injures et d'opprobres, s'ils te persécutent et disent faussement de toi tous les maux imaginables. Une grande récompense t'est réservée dans le ciel. En un mot^ si tu es malheureux et misérable, souviens-toi du sort de Lazare et du'riche voluptueux ; et comprends, si tu le peux, qu'il faut vouloir être malheureux en ce monde pour mériter d'être heureux en Tautre. Voilà, mon fils, un étrange paradoxe. Mais si

^tu fais réfiexion que tu es un pécheur qui mérite l'enfer, que tu es un chrétien qui a le crucifix pour modèle, que tu es un voyageur qui gagne sa patrie , et qui doit par ses travaux et ses sacrifices mériter un repos et une gloire éternelle , tu jugeras bien que ce paradoxe ne parait tel qu'aux sens et qu'il ne choque nullement la raison.

47. Mon cher fils, obéis donc humblement sous le marteau qui '^^

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