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mer. Elle ne doit s'abandonner au plaisir que lorsque ce plaisir est la perception vive et douce du vrai bien. Car il n'y a que la jouissance du vrai bien qui nous rende solidement heureux, heureux et parfaits. Maintenant l'anoour de la félicité et de la perfection se combattent, parce que c'est le temps du mérite et que l'àme est en épreuve dans son corps. Ce qui nous plaît actuellement nous cor«> rompt, nous dérègle, nous prive de la vraie félicité. C'est que tous nos plaisirs , excepté ceux de la grâce , se rapportent aux objets sensibles, qui n'en sont point la vraie cause. Mais dans le ciel tout ce qui nous plaira nous perfectionnera; tous nos plaisirs seront purs et nous uniront à la vraie cause qui les produit. Plus nos plaisirs seront grands, plus aussi notre union avec Dieu sera étroite; plus notre transformation, pour ainsi parler, sera parfaite, plus l'àme s'oubliera elle-même , plus elle s'anéantira , plus Dieu sera tout en elle.
II faut remarquer que nous n*aimons point tant notre être que notre bien-être. Il n'y a point d'homme qui n'aimât mieux l'anéantissement de son être que d'être éternellement malheureux, quel-< que légère que fût sa douleur. On n'aime donc l'être que pour le bien-être ; Dieu nous a faits ainsi, afin que nous ne nous aimassions que pour lui, qui seul peut faire notre bien-être. C'est apparemment pour cela qu'il ce nous a pas donné d'idée claire de notre âme, de peur que nous ne nous occupassions trop de son excellence. Car nous ne la connaissons que par sentiment intérieur; et nous ne connaîtrons clairement ce que nous sommes que lorsque la vue des perfections divines ne nous permettra pas de nous enorgueillir de l'excellence de notre être.
D'où vient, par exemple, qu'un avare se pend, qu'un amant.se donne la mort, lorsqu'ils sont pour toujours privés de ce qu'ils aiment? c'est qu'ils regardent la mort comme l'anéantissement de leur être , et qu'ils profèrent le non-être à l'être privé du bienêtre. D'où vient qu'un amant s'oublie si fort qu'il ne s'occupe que de l'objet qu'il aime? c'est qu'il ne trouve son bonheur que dans la jouissance de l'objet aimé. Donc, plus le plaisir est grand, moins l'amour qu'il produit est intéressé , ou moins il y a de retour sur soi ; plus on s'anéantit, on se perd , on se transforme dans l'objet aimé, on prend ses intérêts, on entre dans ses inclinations.
Si le plaisir que la raison trouble et que les remords inquiètent, si le plaisir confus, ou dont on ne connaît point clairement la véritable cause « transforme l'âme dans l'objet aimé ; si notre cœur est dans notre trésor, comme le dit Jésus-Christ; que ne fait point dans les saints le plaisir éclairé, ce plaisir infmiment doux et pai-
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sible par lequel ils goûtent la substance même de la Divinité ? Peut-on concevoir une transformation plus parfaite, un amour plus pur ou avec moins de retour sur soi que celui des saints, eux qui connaissent clairement leur vide et Timpuissance de leur nature , et qui savent bien qu'ils ne sont à eux-mêmes ni leur lumière , ni leur vie , ni leur béatitude , mais une pure capacité du souverain bien? On ne peut donc trop suivre Timpression que produit en nous le plaisir, quand ce plaisir est éclairé, quand c'est la perception vive et agréable, non d'une créature impuissante, mais de la véritable cause qui le produit ; quand il se rapporte au vrai bien et qu'il nous unit à lui. La grâce de Jésus-Christ est un saint plaisir; c'est, comme la nomme saint Augustin (De spirit. etlitt,, c. i,), une sainte concupiscence. Est-^e qu'il faut lui résister, et ne pas suivre les mouvements qu'elle nous inspire? Est-ce que le consentement à cette grâce nous fait aimer Dieu d'une manière indigne de lui ?
Mais, dira-t-on, il faut aimer Dieu pour Dieu. Je l'avoue , il ne faut pas aimer Dieu pour quelque autre bien que lui, car il n'y a que lui de vrai bien. Il faut l'aimer pour le posséder et jouir de lui. C'est notre souverain bien , c'est la fin où doivent tendre tous les mouvements dont il est la véritable cause.
Ce n'est pas répondre, continuera -t-on. Il faut aimer Dieu pour Dieu en ce sens qu'il ne faut aimer la béatitude formelle, c'est-àdire qu'il ne faut vouloir être solidement heureux par la jouissance de Dieu que parce que Dieu le veut. C'est en cela précisément que consiste le pur amour. Pourquoi voulez-vous être heureux? Répondez.
Ne me demandez pas pourquoi je veux être heureux, demandezle à celui qui m'a fait. L'amour de la béatitude est une impression naturelle : interrogez le Créateur. Si elle était de mon choix , je pourrais vous répondre , parce que j'en saurais bien le motif. L'amour de la béatitude objective , l'amour de Dieu est de mon choix ; et tous ceux qui aiment Dieu peuvent bien dire pourquoi. C'est que voulant être solidement heureux, heureux et parfaits, ils croient, nonobstant les illusions que leur font maintenant les objets sensibles, qu'il n'y a que Dieu qui les puisse rendre tels; car c'est pour cela que maintenant leur amour est méritoire. C'est qu'ils sont convaincus que la béatitude formelle est inséparable de l'objective ; que la perception vive et agréable du bien , qui est la jouissance du bien, ne peut être sans la présence du bien; et que le mouvement de l'âme qu'excite cette perception, et qu'ils suivent volontiers, ne peut tendre que vers le bien dont elle est la perception.
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Je puis cependant vous dire que Dieu veut que je veuille invinciblement être heureux , parce qu'il m'a fait libre , et qu'il ne pourrait ni me récompenser ni me punir; comme moi, je ne pourrais ni mériter ni démériter, si le plaisir et la douleur, la perfection ou la corruption de ma nature m'étaient indifférents. Je puis vous dire qu'ayant nécessairement voulu que sa loi , l'ordre immuable fût aussi la nôtre , il fallait non-seulement que la beauté de cette loi nous plût, mais encore que nous aimassions naturellement ce qui nous plaît. Voilà pourquoi ceux qui se conforment à cette loi sont remplis de joie, et que le trouble et l'horreur sai-^ sissent ceux qui se révoltent contre elle. Tous veulent invinciblement être heureux ; mais les uns s'attendent que leur soumission sera récompensée , et les autres sont intérieurement menacés que leur révolte sera punie. Ainsi le désir invincible de la félicité s'accorde parfaitement avec l'amour de la justice. II nous fait vouloir ce que Dieu veut que nous voulions ; et lorsqu'il est éclairé par la lumière de la raison, excité par la foi et la délectation de la grâce , il nous conduit à toute la perfection et à toute la félicité dont nous sommes capables.
La souveraine perfection , direz-vous encore , c'est de ne vouloir être ni heureux ni parfait. La perfection et la béatitude formelle sont créées ; il ne faut vouloir que le Créateur. Le désir de sa perfection propre est une avarice spirituelle; celui de la béatitude formelle, de sa propre félicité, n'est qu'un amour-propre tant de fois condamné par les saints. Ces désirs ne sont bons qu'à nous inquiéter. L'amour pur n'est qu'une entière conformité de notre volonté avec celle de Dieu. En doutez-vous?
Non, je n'en doute pas, mais apparemment je ne l'entends pas comme vous l'entendez. Otons les équivoques. Je crois que la volonté de Dieu, qui est notre règle, n'est nullement celle qui permet le mal , car certainement Dieu ne veut pas positivement tout ce qu'il permet. Je dis plus , ce que Dieu veut n'est pas toujours la règle de ce que nous devons vouloir. Par exemple, Dieu veut cent justes cent fois davantage qu'un seul. Cependant je dois vou^ loir être jus^ préférablement à cent. Car, comme dit l'apôtre, il ne faut pas faire le mal afin qu'il en arrive du bien. Ce que Dieu veut que nous voulions, voilà précisément notre règle. Mais comment saurons-nous ce que Dieu veut que nous voulions à l'égard des choses qui ne sont point clairement n^arquées dans la loi écrite? Il y a, par exemple, des gens qui prétendent que c'est une propriété contraire à la charité parfaite ou au pur amour que de souhaiter davantage les dons de Dieu pour soi-même que pour un
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autre, et ù plus forte raison que pour cent autres, par cette raison qu'il fsfut aimer son prochain comme soi-même. Us prétendent que saint Paul a souhaité sérieusement d'être séparé de Jésus- Christ pour le salut de ses frères, et que, supposé, disent-ils, que Dieu le voulût, on doit vouloir sa damnation éternelle. Gomment pourrons-nous donc édaircir ces questions, et savoir précisément ce que Dieu veut que nous voulions, afin de conformer notre volonté à la «sienne? c'est ce qu'il faut examiner.
J'ai déjà dit que la volonté de Dieu n'était que l'amour qu'il se portait à lui-même , que la complaisance qu'il avait dans ses divmes perfections ; qu'il se connaissait parfaitement, et qu'il voulait être précisément tel qu'il est. Notre volonté serSi donc entièrement conforme à la sienne, si noua Taimons, si nous le voulons tel qu'il est , si les mouvements de notre volonté sont réglés sur l'ordre immuable de la justice. Le pécheur ne veut point que Dieu soit ce qu'il est; s'il le veut puissant, il ne le veut point juste; ou, s'il le veut juste, il voudrait bien qu'il fût impuissant, car personne ne veut être éternellement malheureux. Celui qui veut être heureux plus qu'il ne mérite de l'être par ses bonnes œuvres sanctiGées en Jésus-Christ, n'aime point Dieu véritablement tel qu'il est, car il voudrait que Dieu voulût ce que l'ordre immuable de sa justice l'empêche de vouloir. Les saints dans le ciel, qui voient et qui aiment Dieu tel qn'il est, ne veulent pour eux que le degré de bonheur qui est écrit dans la loi divine. C'est pour cela qu'ils sont parfaitement contents, sans jalousie contre les autres, et même sans compassion pour les damnés; car, outre qu'ils aiment Dieu tel qu'il est , on ne désire jamais , lorsqu'on est sage, oe que l'on voit évidemment impossible.
Ceux donc qui ne veulent être heureux qu'autant qu'il est juste qu'ils le soient, qui travaillent de toutes leurs forces à l'acquisition des vertus, à régler toute leur conduite sur la loi divine, sachant bien que Dieu est juste et que c'est Tunique moyen d'augmenter leur bonheur , leur jouissance future du vrai bien, leur comptaiannoe en lui, leur transformation, pour amsi parler, dans la divinité ; en un mot, ceux qui veulent Dieu tel qu'il est et qu'il agisse toujours en eux selon ce qu'il est, veulent Dieu comme Dieu se veut, ils aiment Dieu comme Dieu s'aime. On ne peut concevoir de volonté plus conforme à celle de Dieu que la leur, C'est donc en cela que consiste précisément le pur amour.
11 est vrai qu'ils aiment Dieu pour eux, en ce sens qu'ils veulent être heureux par sa jouissance.
Mais, 4** leur fin dernière c'est Dieu, puisqu'ils ne tendent qu'à
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lui. Bien loin de s'arrêter à eux-mêmes, comme le sage prétendu des Stoïciens, ou aux objets sensibles, comme les Épicuriens, ils reconnaissent le vide et l'impuissance des créatures.
2** Ils aiment Dieu pour Dieu, puisqu'ils le veulent pour luimême et qu'ils sont contents de jouir uniquement de lui.
3** Ils s'aiment pour Dieu et se rapportent tout à lui, leur béatitude même, puisqu'ils ne prétendent jouir de lui qu'autant qu'il le voudra; qu'il le voudra, dis-je, non d'une volonté purement arbitraire, inconnue, imaginaire, et dont le vrai Dieu n'est pas capable, mais d'une volonté toujours réglée sur Tordre immuable de la justice.
4° Ils ne veulent être heureux que pour la gloire de Dieu, puisqu'ils veulent que Pieu soit tel qu'il est et qu'il n'agisse en eux que selon ce qu'il est. Car enfin Dieu ne se glorifie que d'être ce qu'il est et d'agir toujours selon ce qu'il est. Dieu ne peut agir que par sa volonté, qui n'est que l'amour qu'il porte à ses perfections, dans lesquelles il se complaît et dont il se glorifie. Dieu ne tire pas sa gloire de nos adorations et de nos louanges, mais nous y trouvons la nôtre, car notre véritable gloire c'est d'être tels que nous devons être.
Le motif de leur amour, c'est qu'ils veulent être heureux ; mais ce motif vient uniquement de Dieu, qui ne nous l'a donné qu'afin de nous porter vers lui, qu'afin que nous l'aimions comme notre fin. L'amour de la béatitude formelle est physique et nécessaire, et les commandements ne regardent que l'amour de choix, que l'amour libre, que ce qui dépend de nous. L'Écriture sainte suppose toujours en nous l'amour de la béatitude formelle , c'est une vérité incontes^ table. Serait-^elle propre à corrompre les parfaits et à anéantir le pur amour?
La béatitude formelle est créée, mais l'amour de cette béatitude Test aussi. Tout cela vient du .Créateur et ne dépend nullement de nous. Ce qui dépend de nous avec la gràc«, c'est de bien placer notre amour, c'est d'aimer comme souverain bien la cause qui nous rend capables d'aimer. Notre perfection est aussi créée; mais comme elle consiste a suivre la raison, à aimer l'ordre, c'est-à-dire à aimer Dieu sur toutes choses, et toutes choses selon le rapport qu'elles ont avec Dieu, c'est assurément aimer Pieu que d'aimer sa perfection^ ou du moins c'est s'aimer pour Dieu et selon Dieu,
 l'égard du prochain, il faut l'aimer comme soi-même, en ce sens qu'il faut l'aimer comme on se doit aimer soi-même, c'est-àdire qu'il faut lui souhaiter le souverain bien et faire ce qui dépend de nous afin qu'un jour il en jouisse avec nous; car Dieu est un bien conunun à tous les çsprits, tous peuvent jouir de lui sans rien diminuer à notre égard de son abondance.
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Mais si on pouvait supposer que tel don de Dieu utile pour notre salut , car je ne parle pas des biens temporels , ne nous serait pas donné s'il était donné à cent autres ; il me parait certain qu'on devrait se vouloir ce don plutôt qu^à cent mille autres, par cette raison qu'il faut aimer Dieu de toutes ses forces infiniment plus que toutes choses, et que ce n'est pas l'aimer ainsi que de préférer le salut de tous les hommes au sien. Car on ne peut aimer Dieu parfaitement comme son souverain bien , si Ton ne jouit de lui , si sa substance ne nous affecte et ne nous plaît. C'est pour cela qu'on n'accomplira parfaitement le précepte de l'amour de Dieu que dans le ciel. L'ordre veut que tout le mouvement que Dieu imprime sans cesse en nous se termine à lui ; Dieu ne nous q faits que pour lui , nous devons donc vouloir notre salut préférâblement à celui de tous les autres; car nous ne voulons, nous n'aimons que par notre volonté, et non par te volonté des autres. C'est amour-propre si on le veut, mais éclairé et conforme à l'ordre ; conforme non à ce que Dieu veut en général, mais à ce que Dieu veut que nous voulions chacun en particulier.
Cent hommes , dira-t-on , loueront Dieu plus qu'un seul. Ainsi c'est préférer son salut à la gloire de Dieu. Hé bien, je le veux encore, mais à une gloire étrangère, à une gloire qui n'est point la règle et la fin des volontés divines, à une gloire que Dieu ne veut pas que je préfère à sa véritable gloire. Dieu ne tire sa véritable gloire que de lui-même. Il veut bien que tous les esprits l'adorent et lé louent, car cela est conforme à l'ordre immuable de la justice ; mais il est si peu vraisemblable que cette gloire soit la règle et la fin de sa conduite, que le plus grand nombre des hommes le blasphémera éternellement. Ne marque-t-il pas parla que lui qui ne peut agir que pour sa gloire, ne la -tire pas, cette véritable gloire, des louanges qu'on lui donne. Dieu se con)plait dans ses attributs, il se glorifie de les posséder, voilà sa gloire. S'il agit, il le fait toujours d'une manière qui porte le caractère des attributs dont il se glorifie, en cela il trouve sa gloire. Que les hommes blasphèment contre la Providence; elle porte le caractère de la divinité; Dieu ne la changera donc pas ; il ne se démentira pas pour leur plaire et s'attirer leurs louanges, parce que ce n'est pas d'eux mais uniquement de lui-même qu'il tire sa gloire : en deux mots, c'est que Dieu veut être ce qu'il est et agir toujours selon ce qu'il est; c'est uniquement en cela qu'il met sa véritable gloire; or celui qui veut posséder le souverain bien et ne veut être heureux dans cette jouissance qu'autant que l'ordre de la justice le demande, veut Dieu tel qu'il est et qu'il n'ngisse en lui que selon ce qu'il est.