‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 137 sur 145 · TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU. AOS · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU. AOS

Donc il veut la gloire de Dieu et sa véritable et solide gloire ; il veut, il aime Dieu, comme Dieu se veut et comme il s'aime; mais supposé qu'il fût damné'comme tel, la divinité ne lui plaisant plus, il serait impossible qu'il l'aimât et qu'il se complût en elle.

On fait ordinairement cette objection contre ce que je viens d'établir, savoir, que tout amour de Dieu est nécessairement intéressé, en ce sens que le plaisir en est le motif, en prenant le plaisir généralement pour la modification de l'âme, pour la perception agréable qu'excite en elle tout ce qui plait. Celui qui aime véritablement son ami l'aime, dit-on, sans aucun retour sur soi, sans qu'il né reçoive ou qu'il en espère aucun avantage. L'amitié sincère est parfaitement désintéressée, serait-il possible que la charité parfaite ne le fût pas?

Je réponds qu*on se trompe fort de croire que Tamitié soit désintéressée dans le sens que je prétends que la charité ne l'est pas, car si on y prend garde on verra le contraire. Si l'on aime quelqu'un uniquement parce qu'on le croit homme de bien, c'est parce qu'on a toujours quelque amour pour la justice et que cet amour se répand sur celui que l'on croit juste. Or la beauté de la justice ne se fait aimer que parce qu'elle plaît naturellement à tous les hommes, quoique ordinairement elle ne leur plaise pas tant que les objets sensibles nui les touchent plus vivement. Que si notre ami nous parait injuste et déraisonnable, nous ne pouvons alors l'aimer que parce qu'il nous aime , qu'il prend ou qu'il a pris nos intérêts; et il est visible que notre amitié est fondée sur ce que nous nous aimons nous-mêmes et que l'ingratitude nous déplaît ; enfin si nous l'aimons à cause de ses manières ou telles qualités qu'on voudra, c'est assurément parce que ces qualités nous plaisent. Souvent on aime les gens sans pouvoir dire pourquoi, parce qu'on n*a pas fait de réflexion sur le motif qui a excité l'amour , mais en y pensant on le découvre, ce motif.

Mais il n'en est pas de même de l'amour de Dieu que de l'amitié qu'on a pour ses amis : on doit aimer Dieu seul comme son bien , car il est certain qu'il a seul la puissance de nous rendre heureux. Or il est clair que tout mouvement de la volonté conforme à un jugement vrai est un mouvement droit et agréable à Dieu, puisque c'est un mouvement qui exprime le jugement que Dieu porte de lui-même. Mais il ne faut nullement aimer son ami comme son bien, comme ayant quelque puissance véritable d'agir en nous; car toutes les créatures sont à cet égard également impuissantes , et tout mouvement xle la volonté conforme à un faux jugement est un mouvement déréglé.

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