‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 138 sur 145 · THAITÉ OB L'AMOUR DE DIEU · texte numérisé non relu

THAITÉ OB L'AMOUR DE DIEU

Gependaat si nous supposons que cet ami a quelque espèce de pouvoir de nous rendre heureux, et qu*il le juge ainsi lui-même, il trouvera sans doute fort mauvais que nous ne nous adressions pas à lui dans le besoin que nous en avons, surtout s'il peut nous se- ^ courir sans qu'il lui en coûte rien, ou sans qu'il fasse rien qui soit contraire à ce qu'il se doit à lui*même, parce que notre conduite à son égard exprimerait un jugement contraire à celui qu'il porte de ses qualités, dans lesquelles je suppose qu'il a de la complaisance. 11 aurait quelque sujet de croire que nous ne voudrions pas lui avoir une nouvelle obligation de l'aimer, et cela le choquerait sans doute. Mais s'il croyait voir dans notre cœur que nous l'aimons véritablement, ou il jugerait que quelque orgueil secret serait le principe de notre réserve à son égard, et que nous méprisons le bien qu'il pourrait nous procurer, ce qui ne lui plairait nullement s'il en jugeait autrement que nous, et s'il était, comme Dieu l'est, la cause du mouvement que nous aurions pour ce bien. Or le désir d'être heureux est un motif dont Dieu seul est la cause ; plus le plaisir est grand, plus la perception de la substance diviqe est vive et agréable; plus aussi l'âme s'unit à Dieu, plus elle est, pour ainsi dire, forcée 4e l'aimer. Si nous sommes raisonnables, nous ne dédirons d'être touchés de ce saint plaisir, nous ne voulons jouir de la béatitude qu'autant que Tordre de la justice le domaine, qu'autant que Dieu nous le peut accorder, sans rien faire contre ce qu'il se doit à lui-même; ou plutôt nous voulons en cela qu'il n'agisse que selon ce qu'il est , qu'il agisse en Dieu , mais en Dieu souverainement bon et immuablement heureux, comme le dit saint Augustin. Donc si nous prétendons aimer Dieu sans qu'il nous plaise, sans goûter qu'il est bon, ou du moins sans l'espérance ferme que nous le posséderons uiî jour avec plaisir, c'est-à-dire par des per« ceptions vives et douces que sa substance produira dans notre âme, nous prétendons l'impossible. Nous réduisons la charité ou le pur amour de Dieu à un jugement spéculatif des perfections divines ; car on ne peut aimer Dieu d'un amour d'union, ni même d'un amour de complaisance, si sa substance ne nous touche, ou que l'on n'espère qu'elle nous touchera agréablement, si elle ne nous plaît effectivement. On ne peut prendre de part à la joie de son ami que par le plaisir qu'on reçoit aussi bien que lui ; on ne peut aimer sans motif, et tout motif n'est qu'une modification de soimême, une perception agréable d'un objet qui plait, duquel on jouit ou dont on espère de jouir. La perception que les saints ont de Dieu dans le ciel est claire et agréable ; en tant que claire, ils le connaissent, ils l'estiment, ils en ju.^ent; en tant qu'agréable, ils l'ai-

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DtEU. M

ment. C'est confondre les choses que de prétendre que la perception^ en tant que claire, d'un objet en lui-même et sans rapport à nous, soit le motif de notre amour; comme de prétendre qu'en tant qu'a-» gréable elle le doive être de nos jugements. Je dis d'un objet considéré en lui-même et sans rapporta nous; car la perception claire d'un objet par rapport à nous , ou comme capable de nous rendre heureux, est le seul motif auquel nous devions nous rendre. Le plaisir est le motif de l'amour ; mais il ne faut jamais aimer que Dieu, que celui qu'on voit clairement en être la véritable cause.

De tout ce que je viens de dire il s'ensuit : 1® que l'amour de Dieu, même le plus pur, est intéressé en ce sens qu'il est excité par l'impression naturelle que nous avons pour la perfection et la félicité de notre être; en un mot, pour le plaisir pris en général, ou pour les perceptions agréables qui se rapportent à la vraie cause' qui les produit et qui nous la font aimer.

2» Que l'amour pur est l'amour de Dieu tel qu'il est, juste aussi bien que puissant, sage, etc. ; car c'est ainsi que Dieu s'aime : et cet amour est d'autant plus ardent que Dieu, précisément tel qu'il est, et non tel que l'imagination le peut représenter , nous platt davantage, puisque c'est le plaisir oiî la perception douce et pai-sfble que les saints ont des perfections divines qui fait qu'ils s'ou^ biient pour ne s'occuper que de lui.

3® Qu'ainsi l'amour de Dieu uniquement comme puissant ou bienfaisant^ en prenant ce mot selon les idées vulgaires, ne justiBe pas< C'est l'amour de Dieu humainement débonnaire, et non de Dieu tel qu'il est. Il n'y a que celui qui aime Dieu tel qu'il est qui soit juste* Et la réciproque est vraie : il n'y a que le juste qui puisse aimer Dieu tel qu'il est ; car certainement on ne peut aimer que son bien, et Dieu ne peut être le bien de celui qui n'est pas juste; car quoique Dieu soit puissant et bienfaisant, il est juste ; et comme il agit toujours selon ce qu'il est, il ne peut pas user de sa puissance pour récompenser Tinjuslice qu'on lui rend. Il est le bien des bons et le mal des méchants. Cum electo dectus eris^ et eum perverso perverteris^ . Cependant l'amour de Dieu comme bienfai-* sant nous dispose fort à l'amour de Dieu tel qu'il est; car pui»-« qu'on aime souvent ses bienfaiteurs jusque dans leurs vices, il faut être bien ingrat et bien déraisonnable pour ne pas aimer Dieu tel qu'il est, surtout lorsqu'on est convaincu que sans cela il n'est pa» possible qu'il nous comble de bienfaits.

i^ Mais que Tamour de Dieu comme notre véritable béatitude objective, comme la cause de notre perfection aussi bien que do

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