EMUETIENS
Vous ne sauriez vous ôler de l'esprit que les idées générales ne sont qu'un assemblage confus de quelques idées particulières, ou du moins que vous avez le pouvoir de les former de cet assemblage. Voyons ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette pensée dont vous êtes si fort prévenu. Vous pensez, Ariste, à un cercle d'un pied de diamètre, ensuite â un de deux pieds, à un de trois, à un de quatre, etc., et enfin vous ne déterminez point la grandeur du diamètre, et vous pensez à un cercle en général. L'idée de ce cercle en général, direz-vous, n'est donc que l'assemblage confus des cercles auxquels j'ai pensé. Certainement cette conséquence est fausse ; car l'idée du cercle en général représente des cercles infinis, et leur convient à tous ; et vous n'avez pensé qu'à un nombre fini de
cercles.. •
C'est donc plutôt que vous avez trouvé le secret de former l'idée de cercle en général de cinq ou six que vous avez vus. Et cela est vrai en un sens, et faux en un autre. Cela est faux en ce sens, qu'il y ait assez de réalité dans l'idée de cinq ou six cercles pour en former l'idée de cercle en général. Mais cela est vrai en ce sens, qu'après avoir reconnu que la grandeur des cercles n'en change point les propriétés, vous avez peut-être cessé de les considérer l'un après l'autre selon leur grandeur déterminée, pour les considérer en général selon une grandeur indéterminée. Ainsi vous avez, pour ainsi dire, formé l'idée de cercle en général en répandant l'idée de la généralité sur les idées confuses des cercles que vous avez imaginés. Mais je vous soutiens que vous ne sauriez former des idées générales que parce que vous trouvez dans l'idée de l'infini assez de réalité pour donner de la généralité à vos idées. Vous ne pouvez pensera «n diamètre indéterminé que parce que vous voyez l'infini dans l'étendue, et que vous pouvez l'augmenter ou la diminuer à l'infini. Je vous soutiens que voua no pourriez jamais penser à ces formes abstraites de genres et d'espèces, si l'idée de l'infini, qui est inséparable de votre esprit, ne se joignait tout naturellement aux idées particulières que vous apercevez. Vous pourriez penser à tel cercle, mais jamais au cercle. Vqus pourriez apercevoir telle é^^alité de rayons, mais jamais une égalité générale entre des rayons indéterminés. La raison est que toute idée finie et déterminée ne peut jamais représenter rien d'infini et d'indéterminé. Mais l'esprit joint sans réflexion à ses idées finies l'idée de la généralité qu'il trouve dans Tinfini; car de même que l'esprit répand sur l'idée de telle étendue, quoique divisible à l'infini, l'idée de l'unité indivisible, il répand aussi sur quelques idées particulières l'idée générale d'une parfaite égalité. Et c'est ce qui le jette dans une infinité d'er-
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reurs; car toute la fausseté de nos idées vient de ce que nous les confondons entre elles, et que nous les mêlons encore avec nos propres modifications. Mais c'est de quoi nous parlerons une autre fois.
Ariste. — Tout cela est fort bien, Théodore. Mais n'est-ce point que vous regardez nos idées comme distinguées de nos perceptions? Il me semble que l'idée du cercle en général n'est qu'une perception confuse de plusieurs cercles de diverses grandeurs, c'est-à-dire un amas de diverses modifications de mon esprit presque effacées, dont chacune est l'idée ou la perception de tel cercle *.
X. Théodore. — Oui, sans doute, je mets bien de la diflérence entre nos idées et nos perceptions, entre nous qui apercevons et ce que nous apercevons. C'est que je sais que le fini ne peut trouver en lui de quoi se représenter l'infini. C'est que je sais, Ariste, que je ne renferme en moi aucune réalité intelligible; et que bien loin de trouver eu ma substance les idées de toutes choses, je n'y trouve pas même l'idée de mon être propre; car je suis entièrement inintelligible à moi-même, et je ne verrai jamais ce que je suis que lorsqu'il plaira à Dieu de me découvrir l'idée, ou l'archétype des esprits que renferme la raison universelle. Mais c'est de quoi nous nous entretiendrons une autre fois *.
Assurément, Ariste, si vos idées n'étaient que des modifications de. votre esprit, l'assemblage confus de mille et mille idées ne serait jamais qu'un composé confus^ incapable d'aucune généralité. Prenez vingt couleurs diflerentes, mêlez-les ensemble pour exciter en vous une couleur en général ; produisez en vous dans un même temps plusieurs sentiments différents pour en former un sentiment en général : vous v.errez bientôt que cela n'est pas possible ; car en mêlant diverses couleurs, vous ferez du vert, du gris, du bleu, toujours quelque couleur particulière. L'étourdissement n'est qu'un assemblage confus d'une infinité de sentiments ou de modifications de l'àme; mais ce n'est néanmoins qu'un sentiment particulier. C'est que toute modification d'un être particulier, tel qu'est notre esprit, ne peut être que particulière. Elle ne peut jamais s'élever à la généralité qui se trouve dans les idées. Il est vrai que vous pouvez penser à la douleur en général , mais vous ne sauriez jamais être modifié que par une douleur particulière. Et si vous pouvez penser à la douleur en général, c'est que vous pouvez joindre la généralité à toutes choses. Mais, encore un coup, vous ne sauriez
1. Voy. Ja Réponse au livre des Vraies et des Fausses idées.-
2. Voy. la seconde partie du liv. III, de la Rech. de la Vérité, cb. 7, u, 4, et V Éclaircissement qui répond a ce chapitre.
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tirer de votre fonds celte idée de la généralité. Elle a trop de réalité; il faut que Tinfini vous la fournisse de son abondance.
Aristb. — Je n'ai rien à vous répondre. Toat ce que vous me dites me parait évident. Mais je suis surpris que ces idées générales, qui ont infiniment plus de réalité que les idées particulières, me frappent moins qu'elles, et me paraissent avoir beaucoup moins de solidité.
XL Théodore. — C'est qu'elles se font moms sentir, ou plutôt c'est qu'elles ne se font nullement senlir. Ne jugez pas, Ariste, de la réalité des idées comme les enfants jugent de 4a réalité des corps. Les enfants croient que tous ces espaces qui sont entre la terre et le ciel ne sont rien de réel, parce qu'ils ne se font point sentir. £t il y a même peu de gens qui sachent qu'il y a autant de matière dans un pied cube d'air que dans un pied cube de plomb, parce que le plomb est plus dur, plus pesant, plus sensible, en un mot, que l'air. Ne les imitez pas. Jugez de la réalité des idées non par le sentiment que vous en avez, qui vous marque confusément leur action, mais par la lumière intelligible qui vous découvre leur nature. Autrement vous croirez que les idées sensibles et qui vous frappent, telles qu'est celle que vous avez.de ce plancher que vous pressez du pied, ont plus de réalité que les idées purement intelligibles, quoique' dans le fond il n'y ait aucune différence.
Ariste. — Aucune différence, Théodore ! Quoi 1 l'idée de l'étendue à laquelle je pense n'est pas différente de celle de cette étendue que je vois, que je presse du pied, et qui me résiste?
XIL Théodore. — Non, Ariste, il n'y a point de deux sortes d'étendues, ni de deux sortes d'idées qui les représentent. Et si cette étendue à laquelle vous pensez vous tonchait , ou modifiait votre âme par quelque sentiment, d'intelligible qu'elle est, elle vous paraîtrait sensible. Elle vous paraîtrait dure, froide, colorée, et peutêtre douloureuse ; car vous lui attribueriez peut-être tous les sentiments que vous auriez. Encore un coup, il ne faut pas juger des choses par le sentiment que nous en avons. Il ne faut pas croire que la glace ait plus de réalité que l'eau, à cause qu'elle nous résiste davantage.
Si vous croyiez c^ue le feu a plus de force ou d'eflicaee que la terre, votre erreur aurait quelque fondement ; car il y a quelque raison de juger de la grandeur des puissances par celle de leurs effets. Mais de croire que l'idée do l'étendue, qui vous touche par quelque sentiment, est d'une autre-nature, ou a plus de réalité que celle à laquelle vous pensez, sans en recevoir aucune Impression sensible, c*est prendre l'absolu pour le relatif, c'est juger de ce
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que les choses sont en elles-mêmes par le rapport qu'elles ont avec vous. C'est le moyen de donner à la pointe d'une épine plus de réalité qu'à tout le reste de l'univers, et môme qu'à l'être infini. Mais quand vous serez accoutumé à distinguer vos sentiments de vos idées, vous reconnaîtrez que la même idée de l'étendue peut se faire connaître, se faire imaginer, et se faire sentir, selon que la substance divine qui la renferme l'applique diversement à notre esprit. -Ainsi ne croyez pas que l'infini, ou l'être en général, ait moins de réalité que l'idée de tel objet qui vous touche actuellement d'une manièie fort vive et fort sensible. Jugez des choses par les idées qui les représentent, et ne leur attribuez rien de semblable aux sentiments dont vous êtes frappé. Vous comprendrez plus distinctement dans la suite du temps ce que je vous insinue présentement.
Aristk. — Tout ce que vous venez de me dire, Théodore, est furieusement abstrait , et j'ai bien de la peine à le fixer devant moi. Mon esprit travaille étrangement : un peu de repos, s'il vous plaît. Il faut que je pense à loisir sur toutes ces grandes et sublimes vérités. Je tâcherai de me les rendre familières par les efforts pénibles d'une attention toute pure. Mais présentement je n'ensuis pas capable. Il faut que je me délasse pour reprendre de nouvelles forces.
Théodore. — Je le savais bien, Ariste, que vous ne seriez pas long- temps .esprit pur. Allez, menez paître vous-même votre corps. Délassez votre imagination par la variété des objets qui peuvent la rassurer et la réjouir. Mais tâchez néanmoins de conserver quelque goût pour la vérité; et dès que vous vous sentirez capable de vous en nourrir et de la méditer, quittez tout pour elle. Oubliez même ce que vous êtes, autant que vous le pourrez. C'est une nécessité que vous pensiez aux besoins du corps ; mais c'est un grand dérèglement que de vous occuper de ses plaisirs.