‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 26 sur 145 · TROISIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENTRETIEN

De la différence qu'il y a entre nos sentiments et nos idées. Qa'U ne faut Juger des choses que par les idées qui les représentent, et nullement par les sentiments dont on est touché en leur présence ou à leur occasion.

TiiKODonis. — Holà! ohî Ariste, que vous voilà rêveur! A quoi pensez-vous si profondément ?

AnfSTE. — dm est là? Ahl Théodore, vous m'avez surpris. Je reviens de cet autre monde où vous m'^avez transporté ces jours-ci. J'y vas maintenant tout seul, et sans craindre les fantômes qui en

empêchent l'entrée. Mais lorsque j'y suis, j'y trouve tant de lieux obscurs, que je crains de m'égarer et de me perdre.

I. Théodore. — C'est beaucoup, Ariste, que de savoir quitter son corps quand on le veut, et s'élever en esprit dans le pays des intelligences. Mais cela ne suffit pas. Il faut savoir un peu la carte de ce pays, quels sont les lieux inaccessibles aux pauvres mortels, et quels sont ceux où ils peuvent aller librement sans craindre les illusions. C'est, ce me semble, pour n'avoir pas bien pris garde à ce que je m'en vas vous faire remarquer, que la plupart des voyageurs de ces différentes contrées ont été séduits par certains spectres engageants, qui nous attirent dans des précipices dont le retour est moralement impossible. Écoutez-moi bien sérieusement; je vas vous dire •aujourd'hui ce que vous ne devez jamais oublier.

Ne prenez jamais, Ariste, vos propres sentiments pour nos idées, les modifications qui touchent votre âme pour les idées qui éclairent tous les esprits. Voilà le plus grand de tous les préceptes pour éviter l'égarement. Jamais vous ne contemplerez les idées sans découvrir quelque vérité; mais quelque attention que vous ayez à vos propres modifications, vous n'en serez jamais éclairé. Vous ne pouvez pas bien comprendre ce que je vous dis : il faut que je m'explique davantage.

II. Vous savez, Ariste, que le Verbe divin, en tant que raison universelle, renferme dans sa substance les idées primordiales de tous les êtres et créés et possibles. Vous savez que toutes les intelligences qui sont unies à cette souveraine raison découvrent en elle quelques-unes de ces idées, selon qu'il plaît à Dieu de les leur manifester. Cela se â^ en conséquence des lois générales qu'il a établies pour nous rendre raisonnables, et former entre nous et avec lui uhe espèce de société. Je vous développerai quelque jour tout ce mystère. Vous ne doutez pas que l'étendue intelligible, par exemple, qui est l'idée primordiale, ou l'archétype des corps, est contenue dans la raison universelle, qui éclaire tous les esprits, et celui-là même à qui cette raison est consubstantielle. Mais vous n'avez peut-être pas fait assez de réflexion sur la différence qu'il y a entre les idées intelligibles qu'elle renferme, et nos propres sentiments ou les modifications de notre âme; et vous croyez peutêtre qu'il est inutile de la remarquer exactement.

IH. Qu'il y a de différence, mon cher Ariste, entre la lumière de nos idées et 'l'obscurité de nos sentiments, entre connaître et sentir; et qu'il est nécessaire de s'accoutumer à la distinguer sans peine ! Celui qui n'a point fait assez de réflexion suf* cette différence, croyant sans cesse connaître fort clairement ce qu'il sent le plus

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vivement, ne peut faire qu'il ne s'égare dans les ténèbres do ses . propres modifications. Car enfin, comprenez bien cette importante vérité. L'homme n'est point à lui-môme sa propre lumière. Sa substance, bien loin de l'éclairer, lui est inintelligible elle-même. Il ne connaît rien que par la lumière de la raison. J'entends toujours de celte raison universelle qui éclaire tous les esprits par les idées intelligibles qu'elle leur découvre dans sa substance toute lumineuse.

IV. La raison créée, notre âme, l'esprit humain, les intelligences les plus pures et les plus subfimes peuvent bien voir la. lumière; mais ils ne peuvent la produire, ou la lirer de leur propre fonds; ils ne peuvent l'engendrer de leur substance. Ils peuvent découvrir les vérités éternelles, immuables, nécessaire dans le Verbe divin, dans la sagesse éternelle, immuable, nécessaire ; mais ils ne peuvent trouver que des sentiments souvent fort vifs, mais toujours obscurs et confus, que des modalités pleines de ténèbres. En, un mol, ils ne peuvent en se contemplant découvrir la vérité. Ils ne peuvent se nourrir de leur propre substance. Ils ne peuvent trouver la vie des intelligences que dans la raison universelle qui anime tous les esprits.

Ariste. — Je suis bien persuadé , Théodore , par les réflexions que j'ai faites sur ce que vous m'avez dit ces jours-ci , que c'est uniquement le Verbe divin qui npus éclaire par les idées intelligibles qu'il renferme; car il n'y a point deux ou plusieurs sagesses, deux ou plusieurs raisons universelles. La vérité est immuable, nécessaire, éternelle, la même dans le temps et dans l'éternité, la même parmi nous et les étrangers, la même dans le ciel et dans les enfers. Le Verbe éternel parle à toutes les nations le même langage,- aux Chinois et aux Tartares comme aux Français et aux Espagnols ; et s'ils ne sont pas également éclairés , c'est qu'ils sont inégalement attentifs; c'est qu'ils mêlent, les uns plus, les autres moins, les inspirations particulières de leur amour-propre avec les réponses générales de la vérité intérieure. Deux fois deux font quatre chez tous les peuples. Tous entendent la voix de la vérité , qui nous ordonne de ne point faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse.. Et ceux qui n'obéissent point à cette voix sentent des reproches intérieurs qui les menacent et qui llps punissent de leur désobéissance, pourvu qu'ils rentrent en euxmêmes et qu'ils entendent raison. Je suis maintenant bien convaincu de ces principes; mais je ne comprends pas encore trop bien cette différence entre connaître et sentir, que vous jugez si nécessaire pour éviter l'erreur. Je vous prie de me la faire remarquer.

V. Théodore. — Si vous aviez bien médité sur les principes dont vous dîtes que vous êtes convaincu, vous verriez clairement ce que vous me demandez. Mais sans vous engager dans un chemin trop pénible, répondez-moi. Pensez-vous que Dieu sente la douleur que nous souffrons?

Aristb. — Non, sans doute; car le sentiment de la douleur rend malheureux.

Théodore. — Fort bien. Mais croyez-vous qu'il la connaisse?

ÂRisTK. — Oui, je le crois; car il connaît tout ce qui arrive à ses créûUires. La connaissance de Dieu n'a point de bornes, et connaître ma douleur ne le rend ni malheureux ni imparfait. Au contraire

Théodore. — Oh' oh, Ariste! Dieu connaît la douleur, le plaisir, la chaleur et le reste, et il ne sent point ces choses 1 H connaît la douleur, puisqu'il sait quelle est cette modification de Tâme en quoi la douleur consiste. Il la connaît^ puisque c'est lui seul qui la cause en nous, ainsi que je vous prouverai dans là suite, et qu'il sait bien ce qu'il fait. En un mot, il la connaît, puisque sa connaissance n'a point de bornes. Mais il ne la sent pas, car il serait malheureux. Connaître la douleur, ce n'est donc pas la sentir.

Ariste. — Il est vrai. Mais sentir la douleur n'est-ce pas la connaître ?

VI. Théodore. — Non, sans doute, puisque Dieu ne la sent nullement, et qu'il la connaît parfaitement. Mais pour ne point nous arrêter à l'équivoque des termes, si vous voulez que sentir la dou-

l eur ce soit la connÉttre, du moins demeurez d'accord que ce n'est point la connaître clairement, que ce n'est point la connaître par la lumière et par évidence , en un mot, que ce n*est point en connaître la* nature, et qu'ainsi, à parler exactement, ce n'est point la connaître. Sentir la douleur, par exemple, c'est se sentir malheureux , sans savoir bien ni ce qu'on est , ni quelle est cette modalité de notre être qui nous rend malheureux. Mais connaître , c'est avoir une idée claire de la nature de' son objet, et en découvrir tels et tels rapports par lumiôre et par évidence.

Je connais clairement les parties de l'étendue , parce que j'en puis voir évidemment les ropports. Je vois clairement que les triangles semblables ont leurs côté* proportionnels, qu'il n'y a point de triangle plan dont les trois ongles no soient égaux à deux droits. Je vois clairement ces vérités ou ces rapports daps l'idée ou l'archétype de l'étendue ; car coUe idée est si lumineuse , que c'est en la cx)htemplant que les géonjelres et les bons physiciens se forment ;

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et elle est si féconde en vérités , que tous les esprits ensemble ne répuiseront jamais.

VIL II n'en est pas de même de mon être. Je n'en ai point d'idée: Je n'en vois point l'archétype. Je ne puis découvrir les rapports des modiBcalions qui affectent mon esprit. Je ne puis en me tournant vers moi-même reconnaître aucune de mes facultés ou do mes capacités. Le sentiment intérieur que j'ai de moi-môme m'apprend que je suis, que je pense, que je veux, que je sens, que je souffre, etc. ; mais il ne me fait point connaître ce que je suis, la nature de ma pensée, de ma Volonté, de mes sentiments, de mes passions , de ma douleur, ni les rapports que toutes ces choses ont entre elles , parce qu'encore un coup n'ayant point d'idée de mon âme, n'en voyant point l'archétype dans le Verbe divin, je ne puis découvrir en la contemplant ni ce qu'elle est, ni les modalités dont elle est capable , ni enfin les rapports qui sont entre ses modalités ; rapports que je sens vivement sans les connaître. Tout cela , mon cher Ariste, parce que, comme je vous ai déjà dit, je ne suis point ma lumière à moi-même , que ma substance et mes modalités ne sont que ténèbres, et que Dieu n'a pas trouvé à propos, pour bien des raisons, de me découvrir l'idée ou l'archétype qui représente la nature des êtres spirituels; car, si ma substance était intelligible par elle-même ou en elle-même, si elle était lumineuse, si elle pouvait m'éclairer, comme je ne suis pas séparé de moi-même, certainement je pourrais voir en me contemplant que je suis capable d'être touché de tels et tels sentiments que je n'ai jamais éprouvés, et dont je n'aurai peut-être jamais aucune connaissance. Je n'aurais pas eu besoin d'un concert pour savoir quelle est la douceur de l'harmonie ; et quoique je n'eusse jamais goûté d'un * tel fruit, j'aurais pu, je ne dis pas sentir, mais connaître avec évidence fa nature du sentiment qu'il excite en moi. Mais, comme on ne peut connaître la nature des êtres que dans la raison qui les renferme d'une manière intelligible, quoique je ne me puisse sentir qu'en moi-même, ce n'est qu'en elle que je puis découvrir ce que je suis et les modalités dont ma nature est susceptible , et à plus forte raison ce n'est qu'en elle que je puis découvrir les principes des sciences et toutes les vérités capables d'éclairer l'esprit.

Ariste. — Avançons un peu , Théodore. Je crois qu'il y a des différences essentielles entre connaître et sentir, entre les idées qui éclairent l'esprit et les sentiments qui le touchent ; et je demeure d'accord que bien que je ne me sente qu'en moi-même, je ne puis connattre ce que je suis que dans la raison, qui renferme l'archétype de mon être et les idées intelligibles de toutes choses.

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VIII. Théodore. — Bien donc, Arisle. Vous voilà prêt à faire mille et mille découvertes dans le pays de la vérité. Distinguez nos idées de vos sentiments, mais distinguez-les bien. Encore un coup, distinguez-les bien, et tous ces fantômes caressants dont je vous ai parlé ne vous engageront point dans l'erreur. Élevez-vous toujours au-dessus de vous-même. Vos modalités ne èont que ténèbres : souvenez-vous-£n. Montez plus haut jusqu'à la raison, et vous verrez la lumiène. Faites taire vos sens, votre imagination et vos passions, et vous entendrez la voix pure de la vérité intérieure, les réponses claires et évidentes de notre maître commun. Ne confondez jamais Kévidence qui réèulte de la comparaison des idées avec la vivacité. des sentiments qui vous touchent et qui vous ébranlent. Plus nos sentiments sont vifs, plus ils répandent de ténèbres. Plus nos fantômes sont terribles ou agréables, plus ils paraissent avoir de corps et de réalité, plus ils sont dangereux et propres à nous séduire. Dissipez-les, ou entrez en défiance. Fuyez, en un mot, tout ce qui vous touche, et courez et attachez-vous à tout ce qui vous éclaire. Il faut suivre la raison malgré les caresses, les menaces, les insultes du corps auquel nous sommes unis, malgré l'action dès objets qui nous environnent. Concevezvous bien distinctement tout ceci? en êtes- vous bien convaincu par les raisons que je vous ai données, et par vos propres réflexions .**

Ariste. — Votre exhortation , Théodore , me paraît bien vive pour un entretien de métaphysique. Il me semble que vous excitez en moi des sentiments au^ieu d'v faire naître des idées claires. Ja me sers.de votre langage. De bonne foi , je ne comprends pas trop ce que vous me dites. Je le vois, et un moment après je ne le vois plus. C'est que je ne sais encore que l'entrevoir. Il me semble quevous avez raison, mais je ne. vous entends pas trop bien. •

IX. Théodore. — Ah! mon cher Ariste, votre réponse est encore une preuve de ce que nous venons de dire. Il n'y a point de mal que vous y fassiez réflexion. Je vous dis ce que je vois, et vous ne le voyez pas. C'est une preuve que l'homme n'instruit pas l'homme. C'est que je ne suis point votre maître ou votre docteur. C'est que je ne suis qu'un moniteur, véhément peut-être, mais peu exact et peu entendu. Je parle à vos oreilles. Apparemment je n'y fais que trop de bruit. Mais notre unique maître ne parle point encore assez clairement à votre esprit, ou plutôt la raison lui parle sans cesse fort nettement; mais, faute d^attention, vous n'entendez point assez ce qu'elle nous répond. Je croyais pourtant, par les choses (Jue vous venez de me dire , et par celles que je

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VOUS avais dites moi-même , que vous compreniez suffisamment mon principe et les conséquences qu'il en faut tirer. Mais je vois bien qu'il ne suffit pas que je vous donne des avis généraux appuyés sur des idées abstraites et métaphysiques, il faut encore que je vous apporte quelques preuves particulières de la nécessité dé ces avis.

Je vous ai exhorté à vous accoutumer à reconnaître sans peine la différence qu'il y a entre connaître et sentir, entre nos idées claires et nos sentiments toujours obscurs et confus ; et je vous souliens que cela seul suffit pour décx)uvrir une infinité de vérités.. Je vous le soutiens, dis-je, sur ce fondement, qu'il n'y a que la raison qui nous éclaire, que nous ne sommes point »otre lumière à nousmômeS; ni'nuUe intelligence à aucune autre. Vous verrez clairement si ce fondement est solide lorsque vous cesserez de m'entendre, moi , et que dans votre cabinet vous consulterez attentivement la vérité intérieure. Mais pour vous faciliter l'intelligence de mon principe , et vous en faire mieux connaître la nécessité et les conséquences, répondez-moi, je vous prie. Vous savez bien la musique, car je vous vois souvent toucher les instrumente d'une manière fort savante et fort hardie.

Ariste. — J'en sais assez pour charmer mon chagrin et chasser ma mélancolie.

X. Théodore. — Bien donc. Expliquez-moi un peu la nature de ces divers sons que vou? alliez d'une manière si juste et si agréable. Qu'est-ce qu'une octave, une quinte, une quarte? D'où vient que, deux cordes étant dans l'unisson, on ne peut en toucher l'une sans ébranler l'autre? Vous avez l'oreille très-fine et très-délicate : consultez-la, afin qu'elle vous réponde ce que je souhaite d'apprendre ' de vous.

Ariste. — Je pense que vous vous moquez de moi. C'est la raison , et non les sens , qu'il faut consulter.

Théodore. — Celaost vrai. Il ne faut consulter les sens que sur des faits. Leur pouvoir est fort bornée mais la raison s'étend à tout : consultez-la donc , et prenez garde de confondre ses réponses avec le témoignage de vos sens. Eh bien, que vous répond-elle ?

Ariste. — Vous me pressez trop. Néanmoins il me semble que Je son est une qualité répandue dans l'air, laquelle ne peut affecter que le sens de l'ouïe ; car chaque sens a son objet propre.

Théodore. — Appelez-vous cela consulter la raison?

Ariste. — Que voulez-vous que je vous dise? Tenez, voici une octave, la-la; voici une quinte, ut-sol; voici une quarte, ut-fa.

s» ENTRCTIENS

Théodore. — Vous chantez bien, mais que vous raisonnez nmlî Je comprends que c'est que vous voulez vous réjouir.

Ariste. — Assurément, Théodore. Mais, pour votre autre question, je vous réponds que c'est par sympathie que les cordes de même son s'ébranlent les unes les autres. N'ai-je pas bien rencontré ?

XI. Théodore. — Parions sérieusenient, Ariste. Si vous voulez maintenant me réjouir, tâchez de m'instruire.

Ariste. — Je n'en ferai rien , s'il vous plaît. Faites votre personnage , et laissez-moi faire le mien. C'est à moi à écouter.

Théodore. ^- Que vos manières sont honnêtes et agréables! Qà donc, prêtez-moi c^nonocorde, et prenez garde à ce que je vas faire et à ce que je vas vous dire. En pinçant ou en tirant à moi cette corde, je la mets hors de l'état où le bandement l'oblige d'être ; et lorsque je la quitte, vous voyez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le prouver, qu'elle se remue quelque temps deçà et delà, et qu'ainsi elle fait un grand nombre de vibrations, et par conséquent beaucoup d'autres petites secousses imperceptibles à nos sens ; car la ligne dtoite étant plus courte que la courbe, une corde ne peut pas faire ses vibrations ou devenir alternativement droite et courbe, sans que les parties qui la composent s'allongent et se raccourcissent fort promptement. Or, je vous prie, un corps mu n'est-il pas capable de mouvoir celui qu'il rencontre? Celte corde peut donc ébranler l'air qui l'environne, et même le subtil qui en pénètre les pores , et celui-ci un autre jusqu'à votre oreille et à la mienne?

Ariste. — Il est vrai. Mais c'est un son que j'entends, un son répandu dans l'air, une qualité qui' est bien différente des vibrations d'une corde ou des secousses d'un air ébranlé.

Théodore. — Doucement, Ariste. Ne consultez point vos sens, et ne jugez point sur leur témoignage.' Il est vrai que le son est tout autre chose qu'un air ébranlé ; mais c'est justement pour cela que vous dites sans fondement que le son se répand dans l'air. Car, prenez-y garde, en touchant cette corde je ne fais que l'ébranler, et une corde ébranlée ne fait qu'agiter l'air qui l'environne.

Ariste. — Une corde ébranlée ne fait qu'agiter l'air qui Venvt^ ronne! Quoi, n'entendez-vous pas qu'elle produit un son dans l'air?

Théodore. — Apparemment j'entends ce que vous entendez. Mais lorsque je veux m'instruire de quelque vérité, je ne consulte pas mes oreilles, et vous consultez les vôtres, nonobstant toutes les bonnes résolutions que vous aviez prises. Rentrez donc en vousmême , et consultez les idées claires que renferme la raison. Con-

cevez-vous bien que de l'air, que de petits corps de telle figure qu'il vous plaira, et agiles de telle et telle manière, sojent capables de contenir ce son que vous entendez, et qu'une corde le puisse produire? Encore un coup, ne consultez point vos oreilles; et, pour plus de sûreté, imaginez-vous que vous êtes sourd. Considérez avec attention l'idée claire de l'étendue ; c'est l'archétype des corps : elle en représente la nature et les propriétés. N 'est-il pas évident que toutes les propriétés possibles de l'étendue ne peuvent être que des rapports de distance ? Pensez-y sérieusement.

Ariste. — Cela est évident. Toutes les propriétés de l'étendue ne peuvent consister que dans ses diverses manières d'être. Ce ne sont que des rapports de distance.

TiiËODORE. — Donc toutes les propriétés ou modalités possibles de l'étendue ne sont que des figures, ou des rapports de distance stables et permanents , et des mouvements ou des rapports de distance successifs et toujours changeants. Donc, Ariste, le son, que vous convenez être autre chose que du mouvement , n'est point répandu dans l'air , et une corde ne l'y peut produire. Ce ne sera donc qu'un sentiment ou une modalité de l'àme.

Ariste. — Je vois bien qu'il faut se rendre, ou nier ce principe, que l'idée de l'étendue représente la nature des corps. Peut-être ne représente- t-ello qu'une de ses propriétés. En effet, qui vous a dit que les corps ne sont que de l'étendue? L'essence de la matière consiste peut-être dans quelque autre chose ; et cette autre chose sera capable de contenir les sons, et même de les produire. Prouvez- • moi le contraire.

Théodore. — Mais prouvez-moi vous-même que cette autra chose, en quoi vous faites consister l'essence de la matière, ne sera pas capable de penser, de vouloir, de raisonner. Je vous soutiens que les cordes de votre luth pensent aussi juste que vous, ou du moins qu'elles se plaignent de ce que vous troublez leur repos, Prouvez-moi le contraire, et je vous convaincrai qu'elles ne répan-dent aucun son.

Ariste. — Il est vrai que si la nature du corps consiste dans quel-» que autre chose que de l'étendue, n'ayant nulle idée de cette chose, je ne puis pas vous prouver qu'elle ne pense point. Mais, je vous prie, prouvez-moi qufrla matière n'est rien autre chose que de l'étendue, et qu'ainsi elle est inrapablede penser; car cçla me paraît nécessaire pour faire taire les libertins, qui confondent l'àme avec le corps et qui soutiennent qu'elle est mortelle aussi bien que lui ; à cause que selon eux toutes nos pensées ne sont que des modalités

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de celle chose inconnue qu'on appelle corps, et que toules les modalités peuvent cesser d'être.

Théodore. — J'ai déjà répondu à la question que vous me faites * ; mais elle est si importanle, que bien qu'elle soit hors de • propos, je suis bien aise de vous faire remarquer que sa résolution dépend, aussi bien que toutes les autres vérités, de ce grand principe, que la raison universelle renferme les idées qui nous éclairent, et que les ouvrages de Dieu ayant été formés sur ces idées, on ne peut mieux faire que de les conlempler pour découvrir la nature ou les propriétés des êtres créés. Prenez donc garde : nous pouvons penser à de l'étendue sans penser à autre chose. C'est donc un être ou une substance, et non une manière d'êlre; car on ne peut penser à une manière d'être sans penser à l'être qu'elle modifie, puisque les manières d'être ne sontque l'être même de telle et telle façon. On ne peut penser à des figures et à des mouvements sans penser à l'étendue , parce que les figures et les mouvemenls ne sont que des manières d'être de l'étendue. Cela est clair^ si je ne me trompe ; et si cela ne vous paraît pas tel , je vous soutiens que vous n'avez plus aucun moyen de distinguer les modalités des substances d'avec les substances mêmes. Si cela ne vous paraît pas évident, ne philosophons pas davantage; car

ÂBiSTE. — Philosophons, je vous prie.

Théodore. — Philosophons. L'idée ou l'archétype de l'étendue est éternelle et nécessaire. Nous voyons cette idée, comme je vous l'ai déjà prouvé; et Dieu la voit aussi, puisqu'il n'y a rien en lui qu'il ne découvre. Nous la voyons, dis-je, clairement et distinctement, sans penser à autre chose. Nous pouvons l'apercevoir seule, ou plutôt nous ne pouvons pas l'apercevoir comme la manière d'être de quelque autre chose, car elle ne renferme aucun rapport nécessaire aux autres idées. Or, Dieu peut faire ce qu'il voit, et qu'il nous fait voir dans sa lumière clairement et distinctement. 11 peut faire tout ce qui ne renferme point de contradiction, car il est loutpuissant. Donc il peut faire de l'étendue toute seule. Cette étendue sera donc un être ou une substance; et l'idée que nous en avons nous représentera sa nature. Supposé donc que Dieu ait créé de cette étendue, assurément il y aura de la matière. Car quel genre d'être serait-ce que cette étendue? Or, je crois que vous voyez bien que cette matière est incapable de penser, de sentir, de raisonner.

ÂRisTE. — Je vous avoue que nos idées étant nécessaires et éter- ,nelles, et les mômes que Dieu consulte , s'il agit, il sera ce que ces

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