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idéeâ repféâent6nt, et que nous ne nous tromperons point si nous n'attribuons à la matière que ce que nous voyons dans son archôtype. Mais vous ne voyez peut-être pas cet archétype tout entier. Les modalités de l'étendue ne pouvant être que des rapports de distance, l'étendue est incapable de penser. J'en conviens. Mais le sujet de l'étendue, cette autre chose qui est peut-être renfermée dans l'archétype de la matière , et qui nous est inconnue, cela pourra bien penser.
XII. Théodore. — Cela pourra bien davantage , car cela pourra tout ce que vous voudrez, sans que personne vous le puisse contester. Cela pourra avoir mille et mille facultés, vertus, propriétés admirables. Cela pourra agir dans votre âme, l'éclairer, la rendre heureuse et malheureuse : en un mot, il y aura autant de puissances^ et, si vous poussez la chose , autant de divinités qu'il y a de différents corps ; car en effet, que sais-je si cette autre chose, que vous prenez pour l'essence de la matière, n'a point toutes les qualités qu'il vous plaira de lui attribuer, puisque je n'en ai nulle connaissance ! Vous voyez peut-être par là que, pour connaître les ouvrages de Dieu , il faut consulter les idées qu'il nous en donne , celles qui sont claires, celles sur lesquelles il les a formés ; et qu'on court de très^grands dangers si on suit une autre voie. Car si nous consultons nos sens, si nous nous rendons aveuglément à leur témoignage, ils nous persuaderont qu'il y a du moins certains corps dont la puissance et l'intelligence sont merveilleuses.
Nos sens nous disent que le feu répand la chaleur et la lumière. Us nous persuadent que les animaux et les plantes travaillent à la conservation de leur être et de leur espèce, avec une espèce d'intelligence. Or, nous voyons bien que ces facultés sont autre chose que des figures et des mouvements. Nous jugeons donc, sur ces témoignages obscurs et confus de nos sens, qu'il faut qu'il y ait dans les corps quelque autre chose que de l'étendue, puisque toutes les modalités de l'étendue ne peuvent être que des mouvements et des figures. Mais consultons attentivement la raison. Arrêtons-nous à ridée claire que nous avons des corps. Ne les confondons pas avec notre être propre, et nous découvrirons peut-être que nous leur attribuons des qualités et des propriétés qu'ils n'ont pas, et qui nous appartiennent uniquement.
Il se peut faire , dites-vous , que nous ne voyions pas tout entier l'archétype ou l'idée de la matière. Quand cela serait ainsi , nous ne devrions lui attribuer que ce que cette idée nous en représente ; car il ne faut point juger de ce qu'on ne connaît pas. Assurément, si les libertins croient qu'il leur est permis de raisonner sur des chi-
mères dont ils n'ont aucune idée, ils doivent souffi^ir qu'on raisonne des choses par les idées qu'on en a. Mais pour leur ôter tout sujet de chute et de confiance dans leurs étranges erreurs, encore un coup, prenez garde que nous pouvons penser à l'étendue sans penser à autre chose, car c'est là le principe. Donc Dieu peut faire de l'étendue sans faire autre chose. Donc cette étendue subsistera sans cette chose inconnue qu'ils attribuent à la matière. Cette étendue sera donc une substance, et non une modalité de substance. Et voilà ce que je crois devoir appeler corps ou matière pour bien des raisons : non-seulement parce qu'on ne peut penser aux modalités des êtres sans penser aux êtres mêmes dont elles sont des modalités, et qu'il n'y a point d'autre voie pour distinguer les êtres de leurs modalités que de voir si on peut penser à ceux-là sans penser à celles-ci ; mais encore parce que, par l'étendue toute seule et les propriétés que tout le monde lui attribue, on peut expliquer suffisamment tous les effets naturels, je veux dire qu'on ne remarque aucun effet de la matière dont on ne puisse découvrir la cause naturelle dans l'idée de l'étendue.
Ariste. — Ce que vous dites là me paraît convaincant. Je comprends plus clairement que jamais que, pour connaître les ouvrages de Dieu, il faut consulter attentivement les idées qu'il renferme dans sa sagesse, et faire taire nos sens et surtout notre imagination. Mais cette voie de découvrir la vérité est si rude et si pénible, qu'il n'y a presque personne qui la suive. Pour juger si le son est (kns l'air, il suffit de faire du bruit. Rien n'est plus commode. Mais l'esprit travaille furieusement dans l'attention qu'il donne aux idées qui ne frappent point les sens. On se lasse bientôt î je le sais par expérience. Que vous êtes heureux de pouvoir méditer sur les matières métaphysiques l
Théodore. — Je suis fait comme les autres , mon cher Ariste. Jugez de moi par vous-même, et vous me ferez honneur, vous ne vous tromperez qu'à mon avantage. Que voulez-^^us? Cette difficulté que nous trouvons tous à nous unir à la raison est une peine et une preuve du péché, et la rébellion du corps en est le principe. Nous sommes condamnés à gagner notre vie à la sueur de notre front. Il faut maintenant que l'esprit travaille pour se nourrir de la vérité. Cela est commun à tous les hommes. Mais, croyez-moi, cette viande des esprits est si délicieuse, et donne à l'âme tant d'ardeur lorsqu'on en a goûté, que quoiqu'on se lasse de la rechercher, on ne se lasso jamais de la désirer et de recommencer ses recherches ; tar c'est pour elle que nous sommes faits. Mais si je vous ai trop faltsué, donnez-moi cet instrument, afin que je soulage votre atten-
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tion, et que je rende sensibles, autant que cela se peut, les vérités que je veux vous faire comprendre.
Ariste. — Que voulez-vous faire? Je comprends clairement que le son n'est point répandu dans l'air, et qu'une corde ne peut le produire. Les raisons que vous venez de me dire me paraissent convaincantes ; car enfin le son ni le pouvoir de le produire n'est point renfermé dans Tidée de la matière, puisque toutes les modalités des corps ne consistent que dans des rapports de distance. Cela me suffit. Néanmoins voici encore une preuve qui me frappe et qui me convainc : c'est que, dans une fièvre que j'eus il y a quelque temps, j'entendais sans cesse le hurlement d'un animal qui sans doute ne hurlait plus^ car il était mort. Je pense aussi que dans le sommeil il vous arrive comme à moi d'entendre un concert, ou du moins le son de la trompette ou du tambour, quoiqu'alors tout soit dans un grand silence. J'entendais donc, étant malade, des cris et des hurlements ; car je me souviens encore aujourd'hui qu'ils me faisaient beaucoup de peine, Or, ces sons désagréables n'étaient point dans l'air, quoique je les y entendisse aussi bien que celui que fait cet instrument, Doue, quoiqu'on entende les sons comme ré-i pandus dans l'air, il ne s'ensuit pas qu'ils y soient. Ils ne se trou-* vent effectivement que dans l'âme, car ce ne sont que des sentiments qui la touchentji que des modalités qui lui appartiennent. Je pousse même les choses plus loin ; car tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici me porte à croire qu'il n'y a rien dans les objets de nos sens qui soit semblable aux sentiments que nous en avons. Ces objets ont rapport avec leurs idées, mais il me semble qu'ils n'ont nul rapport avec nos sentiments. Les corps ne sont que l'étendue capable de mouvement et de diverses figures. Cela est évident lorsque l'on consulte l'idée qui les représente.
Théodore. — Les corps, dites-vous, n'ont rien de semblable aux sentiments que nous avons ; et pour en connaître les propriétés il ne faut pas consulter les sens, mais l'idée claire de l'étendue qui représente leur nature. Retenez bien cette importante vérité.
- Ariste. — Cela est évident, et je ne l'oublierai jamais.
XIII. Théodore. — Jamais I Bien donc, dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une octave et une quinte ; ou plutôt enseignez-moi ce qu'il faut faire pour entendre ces consonnances.
Ariste. -— Cela est bien facile. Touchez cette corde entière, et ensuite mettez là votre doigt, et touchez l'une ou l'autre partie de la corde, et vous entendrez l'octave,
TiiBODORR. -^ Pourquoi là mon doigt, et non pas ici?
no ENTRETIENS
ÂRisTE. — C'est qu*ici vous feriez une quinte, et non une octave. Regardez, regardez. Voilà tous les tons marqués. Vous riez?
Théodore. — Me voilà bien savant, Ariste. Je puis vous faire entendre tous les tons que je voudrai. Mais si nous avions brisé notre instrument, toute notre science serait en morceaux.
AniSTE. — Point du tout. J'en referais bien un autre. Ce n'est qu'une corde sur un ais Tout le monde en peut faire autant.
Théodore. — Oui ; mais cela ne suffit pas. Il faut marquer exactement les consonnances sur cet ais. Comment le diviseriez-vous donc pour marquer où il faut mettre le doigt afin d'entendre l'octave, la quinte, et les autres consonnances?
Ariste. — Je loucherais la corde entière, et en glissant le doigt je prendrais le ton que je voudrais marquer ; car je sais même assez la musique pour accorder les instruments.
Théodore. — Votre méthode n'est guère exacte, puisque ce n'est qu'en tâtonnant que vous trouvez ce que vous cherchez. Mais si vous deveniez sourd, ou plutôt si le petit nerf qui bande le tambour de votre oreille, et qui l'accorde avec votre instrument, venait à se relâcher, que deviendrait votre science'^ Ne pourriezvous plus marquer exactement les différents tons? Est>-c« qu'on ne peut devenir sourd sans oublier la musique? Si cela est, votre science n'est point fondée sur des idées claires. La raison n'y a point de part, car la raison est immuable et nécessaire.
Ariste. — Ah! Théodore! j'avais déjà oublié ce que je viens de vous dire, que je n'oublierais jamais. A quoi est-ce que je pense? Je vous ai fait de plaisantes réponses. Vous aviez sujet d'en rire. C'est que naturellement j'écoute plus mes sens que ma raison. Je suis si accoutumé à consulter mes oreilles, que je ne pensais pas bien à ce que vous me demandiez. Voici une autre réponse dont vous serez plus content. Pour marquer l'octave sur cet instrument, il faut diviser en deux parties égales l'espace qui répond à la corde ; car si l'ayant touchée entière, on touche enâuit« l'une ou l'autre de ses parties, on aura l'octave. Si on la touche entière, et ensuite les deux tiers, on aura la quinte. Et enfin si on la touche entière, et ensuite les trois quarts, on aura la quarte , et ces deux dernières consonnances monteront à l'octave.
XIV. Théodore. — Cette réponse m'instruit. Je la comprends distinctement. Je vois bien par là que l'octave, ou plutôt la cause naturelle qui la produit, est comme 2 à 4 , la quinte comme 3 à 2 , la quarte comme 4 à 3. C^es rapports des nombres sont clairs. Et puisque vous me dites qu'une corde divisée et touchée selon la jBTSUideur qu'expriment ces nombres rend ces consonnances ; quand
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je deviendrais sourd, je pourrais les marquer sur le monocorde. Voilà ce que c'est que de raisonner sur des idées claires, on instruit solidement les gens. Mais pourquoi une quinte et une quarte valent-elles une octave?
ÂRisTE. — C'est que le son est au son comme la corde à la corde. Ainsi, puisque l'octave se fait entendre lorsqu'on touche une corde et ensuite sa moitié, l'octave est comme 2 à 4 , ou, ce qui est la même chose, comme 4 à 2. Or, le rapport de 4 à 2 est composé du rapport de 4 à 3, qui est la quarte, et de 3 à 2, qui est la quinte ; car vous savez bien que le rapport d'un nombre à un autre est composé de tous les rapports qui sont entre tous les nombres que ces deux nombres renferment. Le rapport de 3 à 6, par exemple, qui est celui de 1 à 2, est composé des rapports de 3 à 4, de 4 à 5, et de 5 à 6 ; et par là vous voyez que le diton et la tierce mineure valent une quinte , car la raison ou le rapport de 4 à 6, qui est égal à celui de 2 à 3, est composé de ceux de 4 à 5, qui fait le diton, et de 5 à 6, qui est la tierce mineure.
Théodore. — Je conçois clairement tout ceci, en supposant que le son soit au son comme la corde à la corde. Mais je ne comprends pas bien ce principe. Pensez-vous qu'il soit appuyé sur des idées claires?
Ariste. -^ Oui, je le crois ; car la corde ou ses divers tremblements sont la cause des divers sons. Or, la cause entière est à sa moitié comme 2 à 4 , et les effets répondent exactement à leurs causes. Donc F effet de la cause entière est double de l'effet de sa moitié. Donc le son de la corde entière est au son de sa moitié comme 2 à 1 .
Théodore. — Concevez-vous distinctement ce que vous me dites? Pour moi, j'y trouve de l'obscurité; et autant que je le puis, je ne me rends qu'à l'évidence qui accompagne les idées claires.
Abiste. — Qne trouvez-vous à redire dans mon raisonnement?
XV. Théodore. — Il y a beaucoup d'esprit. Car vous ne manquez pas de ce côté-là. Mais le principe en est obscur. Il n'est point appuyé sur des idées claires. Prenez-y garde. Vous croyez connaître ce que vous ne faites que sentir ; et vous prenez pour principe un préjugé dont vous aviez reconnu la fausseté auparavant Mais pour vous faire sentir la fausseté de votre preuve, souffrez que je fasse sur vous une petite expérience. Donnez-moi votre main : je ne vous ferai pas grand mal. Présentement que je vous frotte le creux de la main avec le bout de ma manche , ne sentezvous rien?
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Ariste. -» Je 8enB un peu çIq chaleur, o\i une espèce (]e cha« (ûuillement a^se? agréable.
iHÉoDoaB. — Et maintenant ?
ÂRisTE. — Ah ! Théodore ! vous me faites mai. Vous me froileis trop rudement. Je sens une douleur qui m'incommode,
Théodore. ^— Vous vous trompe?, Ariste. Laissez-moi faire. Vous sentez un plaisir deux ou trois fois plus grand que celui que vous sentiez tout à l'heure. Je m'en vas vous le prouver par votre même raisonnement. Prenez garde. Le frottement que je fais dans votre main est la cause de ce que vous y sentez. Or, la cause entière est à sa moitié comme 2 à î , et les effets répondent exactement à Taçtion de leurs causes. Donc l'effet de la cause entière ou de Taction entière de la cause est doubla de l'effet de sa moitié. Donc, en frottant une fois plus fort ou plus vite, ce mouvement re^ doublé doit produire une fois plus de plaisir. Dçnc je ne voua ai point fait de douleur, si ce n'est que vous prétendiez que la dqu-^ leur soit au plaisir comme 2 à 'l i
Ariste. — Me voilà bien puni d'avoir raisonné sur un principe obscur. Vous m'avez fait du mal ; et pour toute excuse vous ma prouvez que vous m'avez fait un double plaisir, Cela n'est point agréable.
Théodore, -«- Vous en êtes quitte à bon marché ; car si npus eussions été auprès du feu, j'eusse peut-être fait bien pis.
Arist^. — Que m'eussiez-vpus fait?
Théodore.* — Apparemment j'eusse pris un charbon ardent, et je l'eusse d'abord approché un peu de votre main ; et si vous m'eussiez dit que cela vous faisait plaisir, je l'y aurais appliqué, afin de vous en donner davantage ; et puis je vous aurais prouvé par votre raisonnement que vous auriez tort de vous plaindre,
Ariste. — Vraiment, je l'ai échappé belle ! Est-ce ainsi que vous instruisez les gens?
Théodorh. — Comment voulea-voua que je fasse? Quand je vous donne dos preuves métaphysiques, vous les oubliez incontinent. Il faut bien que je les rende sensibles, afin que vous les com^ prenio^ sans peine et que vous vous en souveniez toujours. Pourquoi avez-vous oublié sitôt qu'il ne faut raisonner que sur des idées claires; qu'une corde ébranlée ne peut au plus qu'agiter l'air qui l'environne, et qu'elle ne peut produire les divers sons que W>us entendez?
Aristi;. -^ C'est que dès que je touche la corde j'entends le son,
Théodqri:, "^ Je la vois bien; mais vous pe concevez pas clai-' rement que les vibrations d'une corde puissent répandre ou pro-
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duire le son. Voua en êtes demeuré d'accord; car le son n'est point renfermé dans l'idée de la matière, encore moins le pouvoir d'agir dans l'âme et de le lui faire entendre. De ce que les tremblements d'une corde ou de l'air sont suivis d'un son et de tel son, jugez-en que, les choses étant comme elles sont, cela est nécessaire afin qu^on l'entende. Mais ne vous imaginez pas qull y a un rapport nécessaire entre ces choses. Apparemment je n'entends pas les mômes sons que vous, quoique j'entende peut-être les mômes tons ou les mêmes consonnances ; car si le tambour de mon oreille est plus petit ou moins épais que le vôtre d'une certaine quantité qui fasse qu'il s'accorde plus facilement en prenant un autre ton qu'en prenant le môme, ce qui est fort vraisemblable, assurément, touf; le reste étant égal, j'entends un son plus haut que vous lorsqu'on touche cette corde. Enfin je ne vois nql rapport de grandeur entre les consonnances. U n'est point clair que la différence des sons qui les composent soit du plus au moina^ comme les cordes qui les rendent. Cela me parait évident.
Aristb. «^ Cela me parait tel. Mais puisque les tremblements d'une corde ne sont point la cause du son, d'où vient que j'entends le son lorsqu'on touche la corde?
Théodore. — U n'est pas temps, Ariste, de résoudre cette ques** Uon. Lorsque nous aurons traité de l'efficace des causes, elle se résoudra sans peine. Je ne pense présentement qu'à vous faire re~ marquer la différence qu'il y a entre connaître clairement et sentir confusément. Je ne pense qu'à vous bien convaincre de cette im-> portante vérité, que pour connaître les ouvrages de Dieu il ne faut pas s'arrêter aux sentiments qu'on en a, mais aux idées qui les représentent; car je ne puis trop vous le répéter, il ne faut pas consulter ses sens, se^ propres modalités, qui ne sont que ténèbres ; mais la raison qui nous éclaire par ses divines idées, par de^ idées immuables^ nécessaires, étemelles.
Ariste. — J'en demeure d'accord. J'en suis pleinement oon** vaincu. Passons outre , car je me lasse de vous entendre incessamnoent redire les mêmes choses.
XVI. Théodore. — Nous passerons à ce qu*il vous plaira. Mais, croyez-moi , il ne suffit pas de voir un principe, il faut le bien voir; car entre voir et voir il y a des différences infinies , et le principe que je vous inculque est si nécessaire et d'un si grand usage , qu'il faut l'avoir toujours présenta l'esprit, et ne pas l'oublier comme vous faites. Mais voyons si vous en êtes bien convaincu , et si vous savei; bien vous en servir. Dites-moi pourquoi, deux cordes étant en unisson, on ne peut en touolior une sans ébranler l'autre.
hh ENTRETIENS
AniSTE. — Cette question me parait bien difficile ; car j*en ai lu dans certains auteurs beaucoup d'explications qui ne me satisfont guère. J'appréhende que ma réponse ne m'attire encore quelque petite raillerie, ou que vous ne fassiez quelque expérience à mes dépens.
Théodore. — Non, non, Ariste, ne craignez rien. Mais n'oubliez pas le principe des idées claires. Je ne devrais pas vous en avertir si souvent. Mais j'ai peur que la sympathie y ou quelque autre chimère, ne vous empêche de le suivre.
Ariste. — Voyons un peu. Lorsque je touche cette corde, elle ébranle l'air par ses vibrations. Or, cet air agité peut communiquer quelque mouvement aux autres cordes qu'il rencontre.
Théodore. — Fort bien 1 mais les dissonantes , aussi bien que celles qui rendent le même son, seront ébranlées.
Ariste. — C'est à quoi je pensais. Un peu de sympathie viendrait assez bien ici , mais vous n'en voulez pas.
Théodore. — Je reçois volontiers ce mot pour ce qu'il vaut. Il y a sympathie entre les cordes de même son. Cela est certain, puisqu'elles agissent les unes sur les autres; car c'est ce que ce mot signifie. Mais d'où vient cette sympathie? C'est ce qui fait la difficulté.
Ariste. — Ce n'est point à cause de leur longueur ou de leur grosseur; car il y a sympathie entre des cordes inégales, et il n'y a point de sympathie entre des cordes égales si elles ne rendent le même son. Il faut donc que tout dépende du son. Mais, à propos, le son n'est point une modalité de la corde, et elle ne peut le produire. D'où viendra donc cette sympathie? Me voici bien embarrassé.
Théodore. — Vous vous embarrassez de peu de chose. Il y a sympathie entre les cordes de même son. Voilà le fait que vous voulez expliquer. Voyez donc ce qui fait que deux cordes rendent un même son ; et vous aurez tout ce qui est nécessaire pour découvrir ce que vous cherchez.
Ariste. — Si deux cordes sont égales en longueur et en grosseur , ce sera l'égalité de leur tension qui fera qu'elles rendront le même son; et si elles sont inégales, cela dépendra de la proportion réciproque de leur longueur et de leur grosseur avec leur tension.
Théodore. — Que fait donc dans des cordes égales une tension plus ou moins grande?
Ariste. — Elle les rend capables d'un son plus on moins
Théodore. — Oui, mais ce n'est pas là ce qu*il nous faut. Nous n'avons. que faire de la différence des sons; nul son ne peut ébranler cette corde ; car le son est plutôt l'effet que la cause du mouvement. Dites-moi donc comment la tension fait-elle que le son devient plus aigu?
Arist£. — C'est apparemment parce qu'elle fait que la corde a des tremblements plus prompts.
Théodore. — Bon , voilà tout ce qu'il nous faut ; car le tremblement, et non le son de ma corde, pourra faire trembler la vôtre. Deux cordes égales en longueur et en grosseur , et également tendues , rendent un même son , par cette raison qu'elles ont des tremblements également prompts; et si l'une monte plus haut que l'autre , c'est une marque qu'elle est plus tendue , et qu'elle fait plus promptement chacune de ses vibrations. Or^ une corde n'en ébranle une autre que par le moyen de ses vibrations; car un corps n'en meut un autre que par le moyen de son mouvement. Cela étant, dites-moi maintenant pourquoi les cordes de même son se communiquent leur tremblement , et pourquoi les dissonantes ne le font point, du moins d'une manière qui soit sensible ?
XVII. Ariste. — J'en vois clairement la raison. Voici deux cordes de même son. Voilà la vôtre, voici la mienne. Quand je lâche ma corde , elle pousse l'air vers vous, et cet air poussé ébranle quelque peu votre corde. La mienne fait encore en fort peu de temps quantité de semblables vibrations , dont chacune ébranle l'air, et pousse votre corde comme a fait la première secousse. Voilà ce qui la fait trembler ; car plusieurs petites secousses données à propos peuvent produire un ébranlement sensible. Mais lorsque ces petites secousses viennent à contre-temps, elles se nuisent les unes aux autres. Ainsi, lorsque deux cordes sont dissonantes, ou ne peuvent faire leur vibration en temps égal ou multiple, à cause qu'elles sont inégalement bandées , ou de longueur ou grosseur inégale et incommensurable , elles ne peuvent s'ébranler l'une l'autre ; car si la première se meut , et pousse l'air vers vous , la seconde ayant un mouvement contraire , et revenant vers moi , son mouvement sera empêché au lieu d'être augmenté. Il faut donc* que les vibrations des cordes se fassent en même temps égal ou multiple, afin qu'elles se communiquent mutuellement un mouvement assez grand pour être sensible ; et leur mouvement est d'autant plus sensible , que la consonnance qu'elles rendentapprochedavantage de l'unisson. C'est pourquoi dans l'octave elles s'ébranlent plus que dans la quinte, et dans la quinte plus que dans la quarte, parce que les
deux cordes recommeoceiH plus souvent leurs vibrations dans le môme instanl. Ètes-vous satisfait de cette raison ?
Théodoiub. — Tout à fait, Ariste; car vous avez suivi le principe des idées claires. Je comprends fort bien que les cordes de même son s'ébranlent mutuellement , non par la sympathie de leur son , oar le son ne peut être la cause du mouvement^ mais par Taocord de leurs vibrations, qui ébranlent ou secouent Tair dans lequel elles sont tendues. Tant que vous raisonnerez des propriétés des corps sur les idées des figures et des mouvements, je serai content de vous ; car vous avez l'esprit si juste, qu*il est difficile que vous fassiez un méchant raisonnement en suivant un principe clair. En effet, si nous tombons si souvent dans l'erreur, cela vient plutôt de la fausseté ou de Tobacurité de nos idées que de la faiblesse de notre esprit. Les géomètres se trompent rarement , et les physiciens presque toujours. Pourquoi cela? C'est que ceux-ci raisonnent ordinairement sur des idées confuses , et ceux-là sur les plus claires que nous ayons.
ÂRiSTE. — Je vois mieux que jamais la nécessité de votre prin«* cipe. Vous avez bien fait de me le répéter souvent , et de me le rendre sensible. Je tâcherai de m'en souvenir. Il ne faut point juger des objets sensibles sur les sentiments dont ils nous frappent, mais sur les idées qui les représentent. Nos sentiments sont confus. Ce ne sont que des modalités de notre âme qui ne peuvent nous éclairer. Mais les idées que la raison nous découvre sont lumi-« neuses : l'évidence les accompagne. Il suffît de les considérer avec attention pour en découvrir les rapports et s'instruire solidement de la vérité. N'est-ce pas là, Théodore , ce que voua voulez que je me mette bien dans l'esprit?
TnÉoDOBB. — Oui, Ariste; et si vous le faites, vous voya* gérez sans crainte dans le pays des intelligences. Vous en éviterez prudemment les lieux inaccessibles ou trop dangereux , et vous n'appréhenderez plus ces fantômes caressants qui engagent insen* siblement dans l'erreur les nouveaux voyageurs de ces contrées. Mais ne vous imaginez pas de bien savoir ce que je viens de vous dire, et ce que vous avez répété vous-même. Vous ne le saurez exactement que lorsque vous'y aurez médité souvent; car on n'ap« prend jamais bien ce qu'on entend dire aux hommes , si la vérité intérieure ne nous le répète dans le silence de toutes les créatures. Adieu donc, Ariste. Je vous laisse seul avec la raison. Consultez-la sérieusement^ et oubliez tout le reste.
SIR LA MÉTAPHYSIQLE. d?