‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 29 sur 145 · Joann.f · texte numérisé non relu

Joann.f

mais par les réponses évidentes de la vérité intérieure. Je comprends ce que vous m'avez dit; mais que j'ai compris bien d'autres choses dont vous ne m'aviez point parlé! Je les ai clairement comprises ; et ce qui m'en reste de plus profondément gravé dans la mémoire, c'est que j'ai vécu toute ma vie dans l'illusion ; toujours séduit par le témoignage de mes sens, toujours corrompu par leurs attraits. Que les biens sensibles sont méprisables ! Que les corps me paraissent impuissants ! Non , ce soleil , quelque éclatant qu'il paraisse à mes yeux, il ne possédé ni ne répand point cette lumière qui m'éclaire. Toutes ces couleurs qui me réjouissent par leur variété et par leur vivacité, toutes ces beautés qui me charment lorsque je tourne les yeux sur tout ce qui m'environne, m'appar-* tiennent à moi. Tout cela ne vient point des corps, n'est point dans les corps; car rien de cela n'est enfermé dans l'idée de la malière. Et je suis persuadé qu'il ne faut point juger des ouvrages de Dieu par les divers sentiments qu'on en a, mais par les idées immuables, nécessaires , éternelles qui les représentent , par l'archétype sur lequel ils ont tous été formés.

Théodore. — Que je sens de plaisir à vous entendre! Je vois bien que vous avez consulté la raison dans le silence des créatures, car vous en êtes encore tout éclairé, tout animé, tout pénétré. Ah! que nous serons bons amis si la raison est toujours notre bien commun, et le lien de notre société 1 Nous jouirons lun et l'autre ' des mêmes plaisirs, nous posséderons les mêmes richesses ; car la vérité se donne tout entière à tous, et tout entière à chacun de nous. Tous les esprits s'en nourrissent, sans rien diminuer de son abondance. Que j'ai de joie, encore un coup, de vous voir tout pénétré des vérités que vous me dites!

IV. Ariste. Je suis aussi tout pénétré de reconnaissance de l'obligation que je vous ai. Cétait là le sujet de mon impatience. Oui, vous m'avez enseigné cet arbre du Paradis terrestre, qui donne aux esprits la vie et l'immorta'ité. Vous m'avez montré la manne céleste dont je dois me nourrir dans le désert de la vie présente. Vous m'avez conduit insensiblement au maître intérieur qui seul éclaire toutes les intelligences. Un quart d'heure d'altenlion sérieuse aux idées claires et lumineuses qu'il répand dans l'esprit m'a plus appris de vérités, m'a délivré de plus de préjugés que tout ce que j'avais lu dans les livres des philosophes, que tout ce que j'avais ouï dire à mes maîtres, et à vous-même, Théodore; car, quoique justes que soient vos expressions quand vous me parlez et que je consulte la raison, il se fait en même temps un bruit confus de deux réponses différentes , l'une sensible et l'autre Intel-

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ligible. Et le moindre inconvénient qui en arrive , c'est que la réponse qui me frappe l'oreille partage la capacité de mon esprit, et en diminue la vivacité et la pénétration; car il vous faut du temps pour prononcer vos paroles. Mais toutes les réponses de la raison sont éternelles et immuables; elles ont toujours été dites, ou plutôt elles se disent toujours sans aucune succession de temps ; et quoi* qu'il nous faille quelques moments pour les entendre , il ne lui en faut point pour les faire, parce qu'effectivement elles ne sont point faites. Elles sont éternelles, immuables, nécessaires. Souffrez que j'aie le plaisir de vous déclarer une partie de ce que je crois avoir appris de notre maître commun , chez qui vous avez eu la charité de m'introduire.

V. Dès que vous m'eûtes quitté, Théodore, je rentrai en moimême pour consulter la raison, et je reconnus tout d'une autre ma* nière que lorsque vous me parliez, et que je me rendais à vos preuves, que les idées des créatures sont éternelles, que Dieu a formé les corps sur celle de rétendue , que cette idée doit donc repré* senter leur nature, et qu'ainsi je devais la considérer attentivement pour découvrir leurs propriétés. Je compris clairement que de consulter mes sens et chercher la vérité dans mes propres modalités, c'était préférer les ténèbres à la lumière et renoncer à la raison. D'abord mes sens s'opposèrent à mes conclusions, comme s'ils eussent été jaloux contre les idées de se voir exclus par elles d'une prérogative qu'ils possèdent depuis long-temps dans mon esprit. Mais je trouvai tant de faussetés et de contradictious dans l'opposition qu'ils avaient formée^ que je les condamnai comme des trompeurs et des faux témoins. En effet , je ne voyais nulle évidence dans leur témoignage , et je remarquais au contraire une clarté merveilleuse dans les idées qu'ils tâchaient d'obscurcir. Ainsi, quoiqu'ils me parlassent encore avec confiance, avec hauteur, avec la dernière importunité , je les obligeai au silence ; et je rappelai les idées qui me quittaient, à cause qu'elles ne peuvent souffrir ce bruit confus et ce tumulte des sens révoltés.

Il faut, Théodore, que je vous avoue que les preuves sensibles que vous veniez de me donner contre l'autorité des sens m'ont été d'un merveilleux usage , car c'est par elles que je faisais taire ces importuns. Je les convainquais de fausseté par leur propre témoignage. Ils se coupaient à tous moments; car, outre qu'ils ne disaient n'en qui ne fût incompréhensible et tout ù fait incroyable, ils me faisaient les mêmes rapports de choses toutes différentes , et des rapports tout opposés des mêmes choses selon l'intérêt qu'ils y prenaient. Je les fis donc taire, bien résolu de ne plus juger des ou- I. d

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vrages de Dieu sur leur témoignage, mais sur les idées qui repré^ sentent ces ouvrages et sur lesquelles ils ont été formés.

Cesten suivant ce principe que j'ai compris que la lumière n'é^ tait ni dans lesoleil» ni dans Tair où nous la voyons, ni les couleurs sur la surface des corps; que le soleil pouvait peutnêtre remuer k» parties subtiles de l'air, et celles-<» faire la même impression de mouvement sur le nerf optique^ et de là jusqu'à la partie du cer-* veau où l'âme réside ; et que ces petits corps agités, en rencontrant de solides, pouvaient réfléchir difiéremment sel(ui la diversité des surfaces qui les faisaient rejaillir. Voilà leur lumiôre et la variété de leurs couleurs prétendues.

VI. J'ai compris de même que la chaleur que je sens n'était iiul«* lement dans le feu« ni le froid dans la glace, que dis-je I ni la douleur même daûs mon propre corps, où j'en ai senti souvent de n vives et de si cruelles ; ni la douceur dans le sucre, ni l'amertume dans l'aloès, ni l'acidité dans le verjus, ni J'aigreur dans le vinah* gre , ni dans le vin cette douceur et cette force qui trompe et qui abrutit tant d'ivrognes. Tout cela par la même raison que le 9Dn n'est point dans l'air, et qu'il y a une difiérence infinie entre les tremblements des cordes et le bruit qu'elles rendent, entre les pro^ portions de ces tremblements et la variété des consonnances.

Je serais trop long, Théodore, si j'entrais dans le détail des preuves qui m'ont convaincu * que les corps n'ont point d'autres qualités que celles qui résultent de leurs figures, ni d'autre action que leurs mouvements divers. Mais je ne puis votts œler une difiH^ culte que je n'ai pu vaincre, quelque effort d'esprit que j'aie fait pouf m'en délivrer. Je suis sans peine l'action du soleil ^ par exemptei par tous les espaces qu'il y a entre lui et moi : car, supposé que tout soit plein^ je conçois bien qu'il ne peut faire d'impression où il est, qu'elle ne se communique jusqu'au lieu où je suis, jusque sur mes yeux, et par mes yeux jusqu'à mon cerveau. Mais en suivant ridée claire du mouvement, je n'ai pu comprendre d'où nous venait le sentiment de la lumière. Je voyais bien que le seul mouvement da nerf optique me la faisait sentir ; car en me pressant avec le doigt le coin de l'œil sur l'endroit où je sais que s'étend ce nerf, je voyais une grande lumière dans un lieu obscur, du côté opposé à celui où mon œil était pressé. Mais ce changement de mouvement en lumière me paraissait et me parait encore tout à foit inoompréfaensible* Quelle étrange métamorphose d'un ébranlement ou d'une pression de mon œil en un édatde lumièrel Eclat de plus que Je no vois point dans mon âme dont il est la modalité, ni dans mon cerveau où

1. Yoy. te Uv. I dehk Oech, dt ht VériU, ch, 6 et ee«x q«i te tviTest.

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l'ébranlement se termine, ni dans mon œil où ae fait la pression, ni du côté où je presse mon œil, mais dans Tair ; dans Tair, dis*je, qui est incapable d*une telle modalité, et vers le côté opposé à celui de rœil que je comprime. Quelle merveille!

YU. Je croyais d'abord que mon âme, étant avertie de Tébranlement qui se faisait dans mon corps , était la cause du sentiment qu'elle avait de ceux qui Tenvironnent. Mais un peu de réflexion m'a détrompé de cette pensée; car il n'est pas vrai, ce me semble, que l'âme soit avertie que le soleil ébranle les fibres du cerveau. Je voyais la lumière avant que je susse rien de cet ébranlement; car les enfants, qui ne savent pas même s'ils ont un cerveau , sont IVappés de l'éclat de la lumière aussi bien que les philosophes. De plu?, quel rapport entre les ébranlements d'un corps et les divers sentiments qui les suivent? Comment puis-je voir la lumière dans les corps , puisqu'elle est une modalité dé mon esprit ; et la voir dans des corps qui m'environnent, puisque l'ébranlement n'est que dans le mien? Je me presse le- coin de Tœil du côté droit, pourquoi vois-je la lumière du côté gauche, nonobstant la connaissance certaine que j'ai que ce n'est pas de ce côté-là qu'il est pressé?

J'ai reconnu de tout cela , et de quantité d'autres chose^ que je serais trop long à vous dire, que les sentiments étaient en moi , que je n'en étais nullement la cause ; et que si les corps étaient capa^ blés d'agir en moi^ et de se faire sentir de la môme manière que je les sens, il fallait qu'ils fussent d'une nature plus excellente que la mienne , doués d'une puissance terrible , et môme quelques-uns d'une sagesse merveilleuse, toujours uniformes dans leur conduite, toujours efficaces dans leur action, toujours incompréhensibles dans les effets surprenants de leur puissance, ce qui me paraissait monstrueux et horrible à penser, quoique mes sens appuyassent cette folie et qu'ils s'en accommodassent tout à fait. Mais je vous prie, Théodore, de m'éclaircir cette matière.

Théodore. — Il n'est pas temps, Ariste, de résoudre vos difficultés, si vous ne voulez que nous quittions les vérités générales do la métaphysique pour entrer dans l'explication des principes de la physique et des lois de l'union de l'âme et du corps.

Aristb. — Deux mots, je vous prie^ là-dessus. Je me plais beaucoup à méditer sur cette matière. Mon esprit y est tout préparé.

YlII. Théodore. — Ecoutez donc; mais souvenez-vous de méditer ce que je m'en vas vous dire. Lorsqu'on cherche la raison de quelques effets, et qu'en remontant des effets aux causes on vi< enfin à une cause générale ou à une cause qu'on voit bien qu'il a nul rapport entre elle et 'l'effet qu'elle produit, ou plutôt qu

parait produire , alorâ , au lieu de se former des chimères , il faut avoir recours à Tanteur des lois de la nature. Par exemple, si vous me demandiez la cause de la douleur qu'on sent lorsqu'on est piqué , j'aurais tort de vous répondre d'abord que c'est une des lois de l'auteur de la nature que la piqûre soit suivie de la douleur. Je dois vous dire que la piqûre ne peut séparer les fibres de ma chair , sans ébranler les nerfs qui répondent au cerveau , et sans l'ébranler lui-même. Mais si vous vouliez savoir d'où vient que certaine partie de mon cerveau étant ébranlée, de telle manière je sens la douleur de la piqûre ; comme cette question regarde un effet général, et qu'on ne peut plus en remontant trouver quelque cause naturelle ou particulière, il faut avoir recours à la cause générale, car c'est comme si vous demandiez qui est l'auteur des lois gêné-* raies de l'union de l'âme et du corps. Puisque vous voyez claire-* ment qu'il ne peut y avoir de rapport ou de liaison nécessaire entre les ébranlements du cerveau et tels et tels sentiments de l'âme, il est évideqt qu'il faut avoir recours à une puissance qui ne se rencontre point dans ces deux êtres. Il ne suffit pas de dire que c'est la piqûre blessant le corps, il faut que l'âme en soit avertie par la douleur^ afin qu'elle s'applique à le conserver. Ce serait apporter la cause finale pour la cause efficiente , et la difficulté subsisterait toujours ; car elle consiste à savoir la cause qui fait que, le corps étant blessé ^ l'âme en souffre , et souffre telle et telle douleur de telle et telle blessure.

IX. De dire aussi, comme quelques philosophes, que l'âme est la cause de sa douleur, parce que, disent-ils, la douleur n'est que la tristesse que Tâme conçoit de ce qu'il arrive dans le corps qu'elle aime, quelque dérèglement , dont elle est avertie par la difficulté qu'elle trouve dans l'exercice de ses fonctions , c'est assurément ne pas faire attention au sentiment intérieur qu'on a de ce qui se passe en soi-même ; car chacun sent bien quand on le saigne, par exemple, ou quand il se brûle, qu'il n'est point la cause de sa douleur. Il la sent malgré qu'il en ait , et il ne peut douter qu'elle ne lui vienne d'une cause étrangère. De plus, l'âme n'attend point à sentir la douleur et telle douleur^ qu'elle ait appris qu'il y a dans le cerveau quelque ébranlement et tel ébranlement. Rien n'est plus certain. Enfin la douleur et la tristesse sont bien différentes. La douleur précède la connaissance du mal, et la tristesse la suit. La douleur n'a rien d'agréable, et la tristesse nous plaît si fort, que ceux qui veulent la chasser de notre esprit , sans nous délivrer en même temps du mal qui la cause, se rendent aussi fâcheux et aussi incommodes que s'ils troublaient notre joie : parce qu'effective-

ment la tristesse est Tétat de Tàme qui nous est ie plus convenable lorsque nous souffrons actuellement quelque mal ou que nous sommes privés du bien ; et le sentiment qui accompagne cette passion est le plus doux que nous puissions goûter dans la disposition où nous nous trouvons. La douleur est donc bien différente de la tristesse. Mais de plus je prétends que ce n'est point Tâme qui est la cause de sa tristesse, et que la pensée que nous avons de la perte de quelque bien ne produit cette passion qu'en conséquence du mouvement naturel et nécessaire que Dieu seul nous imprime sans cesse pour le bien. Mais revenons aux difficultés que vous avez sur Faction et les qualités de la lumière.

X. 4 . Il n'y a nulle métamorphose. L'ébranlement du cerveau ne peut se changer en lum^ière ni en couleurs; car les modalités des corps n'étant que les corps mêmes de telle et telle façon, elles ne peuvent se transformer en celles des esprits. Gela est évident.

2. Vous vous pressez le coin de l'œil , et vous avez un certain sentiment. C'est que celui qui seul peut agir sur les esprits a établi certaines lois par l'efficace desquelles l'âme et le corps agissent et souffrent réciproquement*.

3. £n vous pressant l'œil, vous voyez de la lumière, quoiqu'alors il n'y ait point de corps lumineux : parce que c'est par une pression semblable à celle que votre doigt fait dans votre œil, et de là dans votre cerveau, que les corps que nous appelons lumineux agissent sur ceux qui les environnent , et par eux sur nos yeux et sur notre cerveau. Tout cela en conséquence des lois naturelles ; car c'est une des lois de l'union de l'âme et du corps selon lesquelles Dieu agit sans cesse dans ces deux substances , que telle pression ou tel ébranlement soit suivi de tel sentiment.

I. Vous voyez la lumière qui est une modalité de votre esprit , et qui par conséquent ne se peut trouver qu'en lui ; car il y a contradiction que la modalité d'un être soit où cet être n'est pas. Vous la voyez, dis-je, dans de grands espaces que votre esprit ne remplit pas, car l'esprit n'occupe aucun lieu. C'est que ces grands espaces que vous voyez ne sont que des espaces intelligibles qui ne remplissent aucun lieu ^ ; car les espaces que vous voyez sont bien différents des espaces matériels que vous regardez. Il ne faut pas confondre les idées des choses avec les choses mêmes. Souvenezvous qu'on ne voit point les corps en eux-mêmes , et que ce n'est que par leurs idées qu'ils sont visibles. Souvent on en voit , quoi-

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