‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 32 sur 145 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

SUR LA HÊTAPHTSIQIE. 57

fluide qui ne peut le blesser ni rincommoder par le froid ou le chaud, par le vent ou la pluie, ou par quelque vapeur maligne et corrompue; qu'il n*y a point sur chaque endroit où il va poser le pied quelque corps dur et piquant capable de le blesser; qu'il faut promptement baisser la tête pour éviter une pierre, et bien garder l'équilibre de peur de se laisser choir! Un homme toujours occupé de ce qui se passe dans tous les ressorts dont son corps est composé , et dans une infinité d'objets qui l'environnent , ne peut donc penser aux vrais biens , ou du moins il n'y peut penser autant que les vrais biens le demandent , et par conséquent autant qu'il le doit , puisque notre esprit n'est fait et ne peut être fait que pour s'occuper de ces biens qui peuvent l'éclairer et le rendre heureux. XV. Ainsi , il est évident que Dieu , voulant unir des esprits à des corps, a dû établir pour cause occasionnelle de la connaissance confuse que nous avons de la présence des objets et de leurs propriétés par rapport à nous , non notre attention , qui en mérite une claire et distincte , mais les divers ébranlements de ces mêmes corps. Il a dû nous donner des preuves distinctes, non de la nature et des propriétés de ceux qui nous environnent, mais du rapport qu'ils ont avec le nôtre , a6n que nous puissions travailler avec succès à la conservation de la vie, sans être incessamment attentifs à nos besoins. Il a dû, pour ainsi dire, se charger de nous avertir en temps et lieu par des sentiments prévenants de ce qui regarde le bien du corps , pour nous laisser tout entiers occupés à la recherche des vrais biens. II a dû nous donner des preuves courtes de ce qui a rapport au corps, pour nous convaincre promptement, des preuves vives pour nous déterminer efficacement , des preuves certaines , et qu'on ne s'avisât pas de contredire, pour nous conserver plus sûrement ; mais preuves confuses , prenez-y garde l preuves certaines, non du rapport que les objets ont entre eux, en quoj consiste l'évidence de la vérité, mais du rapport qu'ils ont à notre corps selon les dispositions où il est actuellement. Je dis selon les dispositions où il est; car, par exemple, nous trouvons , et nous devons trouver chaude l'eau tiède, si nous la touchons d'une main froide , et froide , si nous la touchons d'une main qui soit chaude. Nous la trouvons et nous la devons trouver agréable, lorsque la soif nous presse ; mais dès que nous sommes désaltérés , nous la trouvons fade et dégoûtante. Admirons donc , Ariste , la sagesse des lois de l'union de l'âme et du corps; et quoique tous nos sens nous disent que les qualités sensibles sont répandues sur les objets , n'attribuons aux corps que ce que nous voyons clairement leur appartenir , après avoir consulté sérieusement l'idée qui

[» représente; car puisque les sens nous parlent différemment des mêmes choses selon Tintérèt qu'ils y trouvent, puisqu'ils se coupent immanquablement, lorsque le bien du corps le demande, regardons^les comme des faux témoins par rapport à la vérité , mais comme des moniteurs fidèles par rapport à la conservation et à la commodité de la vie.

XYI. AaiSTB. — Ah ! Théodore, que je suis pénétré de ce que vous me dites, et que je suis confus d'avoir été toute ma vie la dupe de ces faux témoins 1 Mais c'est qu'ils parlent avec tant de confiance et de force, qu'ils répandent, pour ainsi dire, dans les esprits la conviction et la certitude. Ils commandent avec tant de hauteur et d'empressement qu'on se rend sans examiner. Quel moyen de rentrer en soi-même quand ils nous appellent et nous tirent au dehors; et peut-on entendre les réponses de la vérité intérieure durant le bruit et le tumulte qu'ils excitent? Vous m'avez fait comprendre que la lumière ne peut être une modalité des corps. Mais dès que j'ouvre les yeux, je commence à en douter. Le soleil qui me frappe m'éblouit et trouble toutes mes idées. Je conçois maintenant que si j'appuyais sur ma main la pointe de cette épingle, elle n'y pourrait faire qu'un fort petit trou. Mais si je l'appuyais effectivement, il me semble qu'elle y verserait une très* grande douleur. Je n'en douterais pas assurément dans le moment de la piqûre. Que nos sens ont de puissance et de force pour nous jeter dans l'erreur l Quel désordre, Théodore! Et cependant dans ce désordre même la sagesse du Créateur éclate admirablement. U fallait que la lumière et les couleurs fussent comme répendues sur les objets, afin qu'on les distinguât sans peine. Il fallait que les fruits fussent comme pénétrés des saveurs, afin qu'on les mangeât avec plaisir. U fallait que la douleur se rapportât au doigt piqué , afin que la vivacité du sentiment nous appliquât à nous retirer. H y a donc dans cet ordre établi de Dieu une sagesse infinie. J'y consens, je n'en puis douter. Mais j'y trouve en même temps un très-grand désordre , et qui me paraît indigne de la sagesse et de la bonté de notre Dieu ; car enfin cet ordre est pour nous malheureuses créatures une source féconde d'erreurs , et la cause inévitable des plus grands maux qui accompagnent la vie. On me pique le bout du doigt, et je souffre : je suis malheureux; je suis incapable de penser aux vrais biens ; mon âme ne peut s'appliquer qu'à mon doigt offensé, et elle est toute pénétrée de douleur. Quelle étrange misère! Un esprit dépendre d'un corps, et à cause de lui perdre de vue la vérité ! Être partagé , que dis-je ! être plus occupé de son doigt que de son vrai bien ! Quel désordre, Théodore ! Il

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y a là ddsarément quelque mystère. Je vous prie de me le développer.

XVII. Théodore. — Oui, sans doute, il y a là du mystère. Que les philosophes, mon cher Ariste, sont obligés à la religion; car H n'y a qu'elle qui les puisse tirer de l'embarras où ils se trouvent ! Tout parait se contredire dans la conduite de Dieu , et rien n'est plus uniforme. Le bien et le mal, je parle du mal physique , n'ont point deux principes diflférents. C'est le même Dieu qui fait tout par les mêmes bis. Mais le péché fait que Dieu, sans rien changer de ses lois, devient pour les pécheurs le juste vengeur de leurs crimes. Je ne puis vous dire présentement tout ce qui serait nécessaire pour éclaircir à fond cette matière. Mais voici en peu de mots le dénouement de votre difficulté.

Dieu est sage. Il juge bien de toutes choses. Il les estime a proportion qu'elles sont estimables. Il les aime à proportion qu'elles dont aimables. En un mot. Dieu aime l'ordre invinciblement. Il le suit inviolablement. Il ne peut se démentir. Il ne peut pédier. Or, les esprits sont plus estimables que les corps. Donc ( prenez garde à ceci ) , quoique Dieu puisse unir les esprits aux coirpè, il ne peut les y assujettir. Que la piqûre me prévienne et m'avertisse , cela est juste et conforme à l'ordre ; mais qu'elle m'afflige et me rende malheureux , qu'elle m'occupe malgré moi , qu'elle trouble mes idées, qu'elle m'empêche de penser aux vrais biens, certainement c'est un désordre. Cela est indigne de la sagesse et de la bonté du Créateur. C'est ce que la raison me fait voir évidemment. Cependant l'expérience me convainc que mon esprit dépend de mon corps. Je souff^ , je suis malheureux , je suis incapable de penser quand on me pique. Il m'est impossible d'en dou- 1^. Voilà donc une contradiction manifeste entre la certitude de l'expérience et réyidence de la raison. Mais en voici le dénouement; c'est que l'esprit de l'homme a perdu devant Dieu sa dignité et son excellence. (Test que nous ne sommes plus tels que Dieu nous a faits. C'est que nous naissons pécheurs et corrompus, dignes de la colère divine, et tout à fait indignes de penser à Dieu, de l'aimer, de l'adorer, de jouir de lui. Il ne veut plus être notre bien ou la cause de notre félicité ; et s'il est encore la cause de noire être , s'il ne nous anéantit pas , c'est que sa clémence nous prépare un réparateur par qui nous aurons accès auprès de lui , aocièté avec lui, communion des vrais biens avec lui, selon le décret étemel par lequel il a résolu de réunir toutes choses dans noire divin chef, l'Homme-Dieu , prédestiné avant tous les temps ponr être le fondement, l'architecte, la victime, et le souverain prêtre du temple spirituel que la majesté divine habitera étemelle-

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ment. Ainsi la raison dissipe cette contradiction terrible ^t qui vous a si fort ému. Elle nous fait clairement comprendre les vérités les plus sublimes. Mais c'est parce que la foi nous conduit à l'intelligence, et que par son autorité elle change nos doutes et nos soupçons incertains et embarrassants en conviction et en certitude. XVIII. Demeurez donc ferme, Ariste, dans cette pensée que la raison fait naître en vous , que FÊtre infiniment parfait suit tou- ' jours l'ordre immuable comme sa loi , et qu'ainsi il peut bien unir le plus noble au moins noble, l'esprit au corps; mais qu'il ne peut l'y assujettir , qu'il ne peut le priver de la liberté et de l'exercice de ses plus excellentes fonctions, pour l'occuper malgré lui , et par la plus cruelle des peines, à perdre de vue son souverain bien pour la plus vile des créatures. Et concluez de tout cela qu'avant le péché il y avait en faveur de l'homme des exceptions dans les lois de l'union de l'âme et du corps. Ou plutôt concluez-en qu'il y avait une loi, qui a été abolie, par laquelle la volonté de l'homme était la cause occasionnelle de cette disposition du cerveau , dans laquelle l'âme est à couvert de l'action des objets, quoique le corps en soit frappé, et qu'ainsi elle n'était jamais interrompue malgré elle dans ses méditations et dans ses extases. Ne sentez-vous pas en vous-même quelques restes de cette puissance, lorsque vous êtes fortement appliqué , et que la lumière de la vérité vous pénètre et vous réjouit? Apparemment le bruit, les couleurs, les odeurs, et les autres sentiments moins pressants et moins vifs ne vous interrompent presque plus. Mais vous n'êtes pas supérieur à la douleur : vous la trouvez incommode malgré tous vos efforts d'esprit. Je parle de vous, Ariste, par moi-même. Mais pour parler juste de rhomme innocent et fait à l'image de Dieu , il faut consulter les idées divines de l'ordre immuable. C'est là que se trouve le modèle de l'homme parfait, tel qu'était notre père avant son péché. Nos sens troublent nos idées et fatiguent notre attention. Mais en Adam ils l'avertissaient avec respect. Ils se taisaient au moindre signe. Ils cessaient même de l'avertir à l'approche de certains objets, lorsqu'il le souhaitait ainsi. Il pouvait manger sans plaisir, regarder sans voir , dormir sans rêver à tous ces vains fantômes qui nous inquiètent l'esprit et qui troublent notre repos*. Ne regardez point cela comme des paradoxes. Consultez la raison , et ne jugez point sur ce que vous sentez dans un corps déréglé , de l'état du premier homme, en qui tout était conforme à l'ordre immuable que Dieu suit inviolablement. Nous sommes pécheurs, et je parle de l'homme innocent. L'ordre ne permet pas que l'esprit soit

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