DIXIÈME ENTRETIEN
De ]a magnificence de Diea dans la grandeur et le nombre indéfini de ses diffé' rente ouvrages. De la simplicité et de la fécondité des voies par lesquelles il led conserve et les développe.*^ De la providence de Dieu dans la première impression du mouvement qu'il communique à la matière. Que ce premier pas de sa conduite, qui n'est point déterminé par des lois générales , est réglé par un0 sagesse infinie.
Théotime. — Que pensez-vous, Ariste, de ces principes gêné- 1. ift
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raux qu'hier Théodore nous proposa? Les avez-vous toujours suivis? Leur généralité, leur sublimité ne vous a-t-elle ni rebuté ni fatigué? Pour moi, je vous l'avoue à ma confusion, j'ai voulu les suivre; mais ils m'échappaient comme des fantômes, de sorte que je me suis donné bien de la peine assez inutilement.
ÂmsTE. — Quand un principe n'a rien qui touche les sens, il est bien difficile de le suivre et de le saisir; quand ce qu'on embrasse n'a point de corps, quel moyen de le retenir?
Théotime. — On prend cela tout naturellement pour un fantôme; car l'esprit venant à se distraire, le principe s'éclipse, et on est tout surpris qu'on ne tient rien. On le reprend , ce principe ; mais il s'échappe de nouveau. Et quoiqu'il ne s'échappe que lorsqu'on ferme les yeux, comme on les ferme souvent sans s'en apercevoir, on croit que c'est le principe qui s'évanouit. Voilà pourquoi on le regarde comme un fantôme qui nous fait illusion.
ÂBiSTE. — Il est vrai, Théotime; c'est, je crois, pour cela que les principes généraux ont quelque ressemblance avec les chimères, et que le commun des hommes, qui n'est pas fait au travail de l'attention, les traite de chimériques.
Théotime. — 11 y a néanmoins une extrême différence entre ces deux choses : car les principes généraux plaisent à l'esprit , qu'ils éclairent par leur évidence; et les fantômes à l'imagination, qui leur donne l'être. Et quoiqu'il semble que c'est l'esprit qui forme ces principes , et généralement toutes les vérités , à cause qu'elles se présentent à lui en conséquence de son attention , je pense que vous savez bien qu'elles sont avant nous, et qu'elles ne tirent point leur réalité de l'efficace de notre action ; car toutes ces vérités immuables ne sont que les rapporte qui se trouvent entre les idées, dont l'existence est nécessaire et éternelle. Mais les fantômes que produit l'imagination, ou qui se produisent dans l'imagination par une suite naturelle des lois générales de l'union de l'âme et du corps, ils n'existent que pour un temps.
AntsTB. — Je conviens, Théotime, que rien n'est plus solide que
la vérité, et que plus ces vérités sont générales, plus ont-elles de
réalité et de lumière. Théodore m'en a convaincu. Mais je suis
si sensible ebsi grossier^ que souvent je n'y trouve point de goût et
. que je suis quelquefois tenté de laisser tout là.
Théotime. —Voilà Théodore.
Théodore. — Vous n'en ferez rien, Ariste. La vérité vaut mieux que les oignons et les choux ; c'est une excellente manne.
Ariste. — Fort excellente, je l'avoue ; mais elle paraît quelquefois bien vide et bien peu solide. Je n'y trouve pas grand goAl ; et
SUR LA IMTAPHYSIQCE. 15«
VOUS voulez chaque jour qu'on en cueille de nouvelle. Gela n'est pas trop plaisant.
Théodore. --^ Hé bien , Ariste , passons cette journée comme les Juifs leur sabbat. Peut-être qu'hier vous travaillâtes pour deux jours.
Ariste. >— Assurément) Théodore, je travaillai beaucoup, mais je ne ramassai rien.
Théodore. — Je vous laissai pourtant bien en train de tirer des conséquences. Comme vous vous y preniez , vous devriez en avoir vos deux mesures bien pleines.
Ariste. — Quelles mesures, deux gomor? Donnez donc, Théodore, plus de corps à vos principes, si vous voulez que j'emplisse ces mesures. Rendez>les plus sensibles et plus palpables. Ils me glissent entre les doigts ; la moindre chaleur les fond ; et après que j'ai bien travaillé, je trouve que je n'ai rien.
Théodore. — Vous vous nourrissez, Ariste, sans y prendre garde. Ces principes qui vous passent par l'esprit et qui s'en échap* pent y laissent toujours quelque lumière.
Ariste. — Il est vrai; je le sais bien. Mais recommencer tous les jours, et laisser là ma nourriture ordinaire? Ne pourriez-vous point nous rendre plus sensibles les principes de votre philosophie?
Théodore. — Je crains, Ariste, qu'ils en deviennent moins intelligibles. Croyez -moi, je les rends toujours les plus sensibles que je puis. Mais je crains de les corrompre. Il est permis d'incarner la vérité pour raccommoder à notre faiblesse naturelle, et pour soutenir l'attention de l'esprit , qui ne trouve point de prise à ce qui n'a point de corps. Mais il faut toujours que le sensible nous mène à l'intelligible, que la chair nous conduise à la raison, et que la vérité paraisse telle qu'elle est sans aucun déguisement. Le sen* sible n'est pas le solide. Il n'y a que l'intelligible qui, par son évidence et sa lumière, puisse nourrir des intelligences. Vous le savez. Tâchez de vous en bien souvenir et de me suivre.
Ariste. — De quoi voulez-vous parler?
I. Th/sodore. — De la providence générale, ou de la conduite ordinaire que Dieu tient dans le gouvernement du monde.
Vous avez compris, Ariste, et peut-^être même oublié, que l'Être infiniment parfait, quoique suffisant à lui-même, a pu prendre le dessein de former cet univers; qu'il l'a créé pour lui, pour sa propre gloire; qu'il a mis Jésu&-Christ à la tête de son ouvrage, à l'entrée de ses desseins ou de ses voies , afin que tout fût divin ; qu'il n'a pas dû entreprendre l'ouvrage le plus parfait qui fût possible , mais seulement le plus parfait qui pût être produit par les
voies les plus sages on les plus divines, de sorte que tout autre ouvrage produit par toute autre voie ne puisse exprimer plus exactement les perfections que Dieu possède et qu'il se glorifie de posséder. Voilà donc, pour ainsi dire, le Créateur prêt à sortir hors de lui-même, hors de son sanctuaire éternel; prêt à se mettre en marche par la production des créatures. Voyons quelque chose de sa magnificence dans son ouvrage ; mais suivons-ie de près dans les démarches majestueuses de sa conduite ordinaire.
Pour sa magnificence dans son ouvrage , elle y éclate de toutes parts. De quelque côté qu'on jette les yeux dans l'univers, on y voit une profusion de prodiges. Et si nous cessons de les admirer, c'est assurément que nous cessons de les considérer avec l'attention qu'ils méritent; car les astronomes qui mesurent la grandeur des astres, et qui voudraient bien savoir le nombre des étoiles, sont d'autant plus surpris d'admiration , qu'ils deviennent plus savants. Autrefois le soleil leur paraissait grand comme le Péloponèse * ; mais aujourd'hui les plus habiles le trouvent un million de fois plus grand que la terre. Lès anciens ne comptaient que mille vingt-deux étoiles ; mais personne aujourd'hui n'ose les compter. Dieu même nous avait dit autrefois que nul homme n'en saurait jamais le nombre; mais l'invention des télescope^ nous force bien maintenant à reconnaître que les catalogues que nous en avons sont forts imparfaits. Us ne contiennent que celles qu'on découvre sans lunettes; et c'est assurément le plus petit nombre. Je crois même qu'il y en a beaucoup plus qu'on ne découvrii-a jamais qu'il y en a de visibles par les meilleurs télescopes ; et cependant il y a bien de l'apparence qu'une fort grande partie de ces étoiles ne le cède point ni en grandeur, ni en majesté à ce vaste corps qui nous paraît ici-bas le plus lumineux et le plus beau. Que Dieu est donc grand dans les cieux; qu'il est élevé dans leur profondeur! qu!il est magnifique dans leur éclat; qu'il est sage, qu'il est puissant dans leurs mouvements réglés !
IL Mais, Ariste, quittons le grand. Notre imagination se perd dans ces espaces immenses que nous n'oserions limiter, et que nous craignons de laisser sans bornes. Combien d'ouvrages admirables sur la terre que nous habitons, sur ce point imperceptible à ceux qui ne mesurent que les corps célestes ! Mais cette terre, que messieurs les astronomes comptent pour rien, est encore trop vaste pour moi : je me renferme dans votre parc. Que d'animaux , que d'oiseaux, que d'insectes,. que de plantes, que de fleurs et que de fruits I