‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 48 sur 145 · Borelli, De motn ani'n · texte numérisé non relu

Borelli, De motn ani'n

humain ou du pins méprisé des animaux répand tant de lumière dans l'esprit et le frappe si vivement, qu'il faut être insensible pour n'en pas reconnaître l'auteur.

VII. Théodore. — Vous avez raison l'un et l'autre. Mais pour moi , ce que je trouve de plus admirable , c'est que Dieu forme tous ces ouvrages excellents , ou du moins les fait croître et les développe à nos yeux , en suivant exactement certaines lois générales très-simples et très-fécondes qu'il s'est prescrites. Je n'admire paa tant les arbres couverts de fruits et de fleurs, que leur accroiisscment merveilleux en conséquence des lois naturelles. Un jardinier prend une vieille corde; il la graisse avec une figue et Tenterre dans un sillon; et je vois quelque temps après que tous ces petits grains qu'on sent sous la dent lorsqu*on mange des figues ont percé la terre, et poussé d'un côté des racines et de l'autre une pépinière de figuiers. Voilà ce que j'admire. Arroser les champs en conséquence des lois naturelles, et avec un peu d'eau faire sortir de la terre des forêts entières; un animal se joindre brutalement et machinalement avec un autre, et perpétuer par là son espèce; un poisson suivre la femelle , et répandre la fécondité sur les œufs qu'elle perd dans l'eau ; un pays ravagé par la grêle se trouver quelque temps après tout renouvelé, tout couvert de plantes et de» richesse^ ordinaires ; ravir par le moyen du vent les graines des pays épargnés , et les répandre avec la pluie sur ceux qui ont été désolés : tout cela est une infinité d'effets produits par cette loi si simple et si naturelle , que tout corps doit se mouvoir du côté qu'il est moins pressé ; c'est assurément ce qu'on ne saurait assez admirer. Rien n'est plus beau, plus magnifique dans l'univers, que cette profusion d'animaux et de plantes , telle que nous venons de la reconnaître. Mais croyez-moi, rien n'est plus divin que la manière dont Dieu en remplit le monde , quo l'usage que Dieu sait faire d'une loi si simple qu'il semble qu'elle n'est bonne à rien.

AmsTE. — Je suis de votre avis, Théodore. Laissons aux astronomes à mesurer la grandeur et le mouvement des astres pour en prédire les éclipses. Laissons aux anatomistes à décomposer les corps des animaux et des plantes pour en reconnaître les ressorts et la liaison des parties. Laissons, en un mot, aux physiciens à étudier le détail de la nature, pour en admirer toutes les merveilles. Arrêtons-nous principalement aux vérités générales de votre métaphysique. Nous avons, ce me semble, suffisamment découvert la magnificence du Créateur dans la multitude infinie de ses ouvrages admirables : suivons-le un peu dans les démarches de sa conduite.

VIÏL TnéoDOBE. — Vous admirerez , Ariste , beaucoup plus que

SUR lA MÉTAPHYSIQUE. 16)

VOUS ne faites , toutes les parties de l'univers^ ou plutôt ia sagesse infinie de son auteur, lorsque vous aure? considéré les règles gé-* nérales de la Providence. Car, quand on examine l'ouvrage de Dieu sans rapport aux voies qui le construisent et qui le conservent, combien y voit-on de défauts qui sautent aux yeux et qui troublent quelquefois si fort l'esprit même des philosophes, qu'ils le regardent, cet ouvrage admirable, ou comme l'efiet nécessaire d'une nature aveugle , ou comme un mélange monstrueux de créatures bonnes et mauvaises^ qui tirent leur être d'un bon et d'un méchant Dieu. Mais quand ou le compare avec les voies par lesquelles Dieu doit le gouverner, pour faire porter à sa conduite le caractère de ses attributs, tous ces défauts qui défigurent les créatures ne retombent point sur le Créateur; car s'il y a des défauts dans son ouvrage, s'il y a des monstres et mille et mille désordres, rien n'est plus certain qu'il ne s'en trouve point dans sa conduite. Vous l'avez déjà compris ; mais il faut tâcher de vous le faire mieux comprendre.

IX. Vous souvenez-vous bien encore que je vous ai démontré* qu'il y a contradiction qu'aucune créature puisse remuer un fétu par son efficace propre?

AaiSTfi.~-Oui, Théodore, je m'en souviens et j'en suis convaincu. Il n'y a que le Créateur de la matière qui en puisse être le moteur.

Théodore. — Il n'y a donc que le Créateur qui puisse produire quelque changement dans le monde matériel, puisque toutes les modalités possibles de la matière ne consistent que dans les figures sensibles ou insensit^les de ses parties, et que toutes ces figures n'ont point d'autre cause que le mouvement.

Ariste. — Je ne comprends pas trop bien ce que vous me dites. Je crains la surprise.

Théodore. — Je vous ai prouvé ', Âriste, que la matière et Vé^ tondue n'étaient qu'une même chose : sou venez- vous-en. C'est sur cette supposition, ou plutôt sur cette vérité, que je raisonne; car il ne faut que de l'étendue pour faire un monde noatériel, ou du moins tout à fait semblable à celui que nous habitons. Si vous navez pas maintenant les mêmes idées que moi, ce serait en vain que nous parlerions ensemble^

ÀRiSTEi — Je me souviens bien que vous m'avez prouvé que l'étendue était un être ou une substance, et non une modalité de substance, par cette raison qu'on pouvait y penser sans pensef à autre chose. Car, en effet, il est évident que tout ce qu'on peut apercevoir seul n'est point une manière d'être, mais un être ou une substance> Ce n'est que par cette voie qu'on peut distinguer les

1. EtUrelùm VII. •* 3. Sntretien I, n. 2. BnU-eUen III, n. 11 et 12.

substances de leurs modalités. J'en suis convaincu. Mais la matière ne serait-elle point une autre substance que l'étendue ? Cela me revient toujoursdans Tesprit.

Théodore. — C'est un autre mot ; mais ce n'est point une autre chose, pourvu que par la matière vous entendiez ce dont le monde que nous habitons est composé. Car assurément il est composé d'étendue ; et je ne vois pas que vous prétendiez que le monde matériel soit composé de deux substances. Il y en aurait une d'inutile, et je pense que ce serait la vôtre ; car je ne vois pas qu'on en puisse rien faire de fort solide. Comment ferait-on, Ariste, un bureau, des chaises, un ameublement de votre matière? Un tel meuble serait bien rare et bien précieux. Mais donnez-moi de l'étendue, et il n'y a rien que je n'en fasse par le moyen du mouvement. Ariste. -—C'est là, Théodore, ce queje ne comprends pas trop bien. X. Théodore. — Cela est pourtant bien facile, pourvu qu'on juge des choses par les idées qui les représentent et qu'on ne s'arrête point aux préjugés des sens. Concevez, Ariste, une étendue indéfinie. Si toutes les parties de cette étendue conservent entre elles le même rapport de distance, ce ne sera là qu'une grande masse de matière. Mais si le mouvement s'y met, et que ses parties changent sans cesse de situation les unes à l'égard des autres, voilà une infinité de formes introduites, je veux dire une infinité de figures et de configurations. J'appelle figure, la forme d'un corps assez grand pour se faire sentir ; et configuration, la figure des parties insensibles dont les grands corps sont composés.

Ariste. — Oui, voilà toutes sortes de figures et de configurations. Mais ce ne sont peut-être pas là tous ces différents corps que nous voyons. Les corps que vous faites avec votre étendue toute seule ne diffèrent qu'accidentellement ; mais la plupart de ceux que nous voyons diffèrent peut-être essentiellement. De la terre n'est pas de l'eau : une pierre n'est pas du pain. Mais il me semble que vous ne sauriez faire avec votre étendue toute seule que des corps d'une même espèce.

Théodore* — Voilà, Ariste, les préjugés des sens qui reviennent. Une pierre n'est pas du pain : cela est vrai. Mais, je vous prie, de la farine est-ce du blé? Du pain est-ce de la farine? Du sang, de la chair, des os, est-ce du pain, est-ce de l'herbe? Sontrce là des corps de même ou de différente espèce ?

Ariste. — Pourquoi me demandez-vous cela ? Qui ne voit que du

pain*, de la chair, des os, sont des corps essentiellement différents?

Théodore. — C'est qu'avec du blé on fait de la farine, avec de

la farine du pain, et avec du pain de la chair et des os. C'est par-

tout la. même matière. Si donc nonobstant cela vous convenez que tous ces corps sont de différente espèce, pourquoi ne voulez-vous pas qu'avec une même étendue on puisse faire des corps essentiellement différents ?

Ariste. — C'est que vos figures et vos configurations sont accidentelles à la matière, et n'en changent point la nature.

Théodore. — Il est vrai, la matière demeure toujours matière quelque figure qu'on lui donne; mais on peut dire qu'un corps rond n'est pas de même espèce qu'un corps carré.

Ariste. — Quoi ! si je prends de la cire et que j'en change la figure, ce ne sera pas la même cire?

Théodore, -r Ce sera la même cire, la même matière; mais on peut dire que ce ne sera pas le même corps, car assurément ce qui est rond n'est pas carré. Otons les équivoques. Il est essentiel au corps rond que toutes les parties de sa surface soient également éloignées de celle qui fait le centre ; mais il ne lui est point essentiel que ses parties intérieures ou insensibles aient une telle ou telle configuration : de même, il est essentiel à la cire que les petites parties' dont elle est composée aient une telle configuration ; mais on De la change point, quelque figure qu'on donne à sa masse. Enfin il est essentiel à la matière d'être étendue; mais il ne lui est point essentiel d'avoir ni telle figure dans sa masse, ni telle configuration dans les parties insensibles qui la composent. Prenez donc garde : qu'arrive-t-il au blé, lorsqu'il passe sous la meule ? Qu'arrive-t-il à la farine, lorsqu'on la pétrit et qu'on la cuit? Il est clair qu'on change la situation et la configuration de leurs parties insensibles, aussi bien que la figure de leur masse ; et je ne comprends pas qu'il puisse leur arriver de changement plus essentiel.

XI. Ariste. -*- On prétend, Théodore, qu'il leur survient outre cela une forme substantielle.

Théodore. — Je le sais bien, qu'on le prétend* Mais je ne vois rien de plus accidentel à la matière que cette chimère. Quel changement cela peut-il faire au blé que l'on broie?

Ariste. — (^est cela seul qui fait que c'est de la farine^

Théodore. — Quoi ! sans cela du blé bien broyé ne serait point réduit en farine ?

Ariste. — ^Mais peut-être que la farine et le blé ne sont pas essentiellt^ment différents. Ce sont peut-être deux corps d& même espèce^

Théodore. — Et la farine et la pâte, n'est-ce qu'une môme espèce ! Prenez garde î de la pâte n'est que de la farme et de l'eau bien mêlées ensemble. Pensez-vous qu'à force de bien pétrir on ne puisse pas faire de la pâte sans le secours d'une forme substantielle?

Ariste. — Oui; mais sans elle on ne peut faire de pain.

Théodore. — C'est donc une forme substantielle qui change la pâte en pain. Nous y voilà. Quand est-ce qu'elle survient à la pâte?

Ariste. — Quand le paii^ est cuit, bien cuit.

Théodore. — Il est vrai ; car du pain pâteux, ce n'est pas proprement du pain. Cela n'a point encore d'autre forme substantielle que celle du blé, ou de la farine, ou de la pâte ; car ces trois corps sont de même espèce. Mais si la forme substantielle manquait à venir, de la pâte bien cuite ne serait-ce pas du pain ? Or, elle ne tient cette forme que lorsque la pâte est cuite. Tâchons donc de nous en passer. Car enfin il est bien difficile de la tirer à propos de la puissance de la matière; on ne sait comment s'y prendre.

Ariste. — Je vois bien, Théodore, que vous voulez vous divertir ; mais que ce ne soit point à mes dépens, car je vous déclare que j'ai toujours regardé ces formes prétendues comme des fictions de l'esprit humain. Dites-moi plutôt d'où vient que tant de gens ont donné dans cette opinion.

Théodore. — C'est que les sens y conduisent tout naturellement. Comme nous avons des sentiments essentiellement différents à Toc* casion des objets sensibles, nous sommes portés à croire que ces objets diffèrent essentiellement. Et cela est vrai en un sens; car les configurations des parties insensibles de la cire sont essentiellement différentes de celles de l'eau. Mais comme nous ne voyons pas ces petites parties , leur configuration , leur différence , nous jugeons que les masses qu'elles composent sont des substances de différente espèce. Or, Texpérience nous apprend que dans tous les oorps il y a un sujet commun, puisqu'ils se font les uns des autres. Nous concluons donc qu'il faut qu'il y ait quelque chose qui en fasse la différence spécifique; et c'est ce que nous attribuons à la forme substantielle.

XII. Ariste. — Je comprends bien, Théodore, que ce grand principe que vous avez prouvé si au long dans nos entretiens précédents^ est bien nécessaire; savoir, qu'il ne faut point juger de la nature des corps par les sentiments qu'ils excitent en nous, mais seulement par l'idée qui les représente et sur laquelle ils ont tous été formés. Nos sens sont des faux témoins, qu'il ne faut écouter que sur les faits. Ils nous marquent confusément le rapport que les corps qui nous environnent ont avec le nôtre, et cela suffisamment bien pour la conservation de la vie; mais il n'y a rien d'exact dans leurs dépositions. Suivons toujours ce principe.

Théodore. — Suivons-le, Ariste, et comprenons bien que toutes

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