Entretiens lll, IV, V
les modalités de l'étendue ne sont el ne peuvent être que des figures, configurations, mouvements sensibles ou insensibles, en un mot que des rapports de distance. Une étendue indéfinie sans mouvement, sans changement de rapport de distance entre ses parties, ce n'est donc qu'une grande masse de matière informe. Que le mouvement se mette à cette masse el en meuve les parties, en une infinité de façons, voilà donc une infinité de différents corps; car, prenez-y garde, il est impossible que toutes les parties de cette étendue changent également de rapport de distance à l'égard de toutes les autres : car c'est à cause de cela qu'on ne peut concevoir que les parties de l'étendue se meuvent, qu'on n'y découvre une infinité de figures ou de corps différents. Votre tête, par exemple, conservant avec votre cou et les autres parties de votre corps le même rapport de distance, tout cela ne fait qu'un corps ; mais comme les parties de l'air qui vous environnent se remuent diversement sur votre visage et sur le reste de votre machine, cet air ne fait point corps avec vous. Considérez chaque partie des fibres de votre corps, et concevez que le rapport de distance qu'a telle ou telle partie déterminée à tefle ou telle de ses voisines ne change point ou très-peu, et que le rapport de distance qu'elle a avec quantité d'autres de ses voisines change sans cesse : vous construirez par là une infinité de petits canaux dans lesquels les humeurs circuleront. Telle ou telle partie d'une fibre de votre main ne s'éloigne point d'une autre partie voisine de la même fibre, mais elle change sans cesse de situation par rapport aux esprits, au sang, aux humeurs et à un nombre infini de petits corps qui la viennent toucher en passant, et qui s'échappent continuellement par les pores que laisse dans notre chair l'entrelacement de nos fibres. Voilà ce qui fait que telle partie ou telle fibre est précisément ce qu'elle est. Considérez donc par l'esprit toutes les parties dont vos fibres sont composées. Comparez-les les unes avec les autres et avec les humeurs fluides de votre corps, et vous verrez sans peine ce que je veux vous faire comprendre.
Ariste. — Je vous suis, Théodore. Assurément rien n'est plus clair que toutes les modalités possibles de l'étendue ne sont que des rapports de distance, et que ce n'est que par la variété du mouvement et du repos des parties de la matière que se produit cette variété de figures ou de corps différents que nous admirons dans le monde. Quand on juge des objets par les sentiments qu'on en a, on se trouve à tous moments dans un étrange embarras ; car on a souvent des sentiments essentiellement différents des mêmes objets et des sentiments semblables de substances bien diflR^rentes.
Le rapport des sens est toujours obscur et confus. Il faut juger de toutes choses par les idées qui représentent leur nature. Si je consulte mes sens, la neige, la grêle, la pluie, les vapeurs^ sont des corps de différente espèce. Mais en consultant l'idée claire et lumineuse de l'étendue, je conçois bien, ce me semble, qu'un peu de mouvement peut réduire la glace en eûu, et même en vapeur, sans changer la conûguration des petites parties dont ces corps sont composés. Je conçois même qu'en changeant leur configuration, il n'y 3 rien qu'on n'en puisse faire ; car puisque tous les corps ne diffèrent essentiellement que par la grosseur, la con6guration, le mouvement, et le repos des parties insensibles dont leurs masses sont composées, il est évident que pour faire de l'or, par exemple, avec du plomb, ou avec tout ce qu'il vous plaira, il n'y a qu'à diviser ou phitôt qu'à joindre les petites parties du plomb, et leur donner la grosseur et la configuration essentielle aux petites parties de l'or, et qui font que telle matière est de l'or. Cela se conçoit sans peine. Mais je crois néanmoins que ceux qui cherchent la pierre philosophale réduiront plutôt leur or en cendres et en fumée, qu'ils n'en feront de nouveau.
Théodore. — Il est vrai, Ariste; car qui sait quelle est la grosseur et la configuration des petites parties de ce métal si recherché ? Mais que cela soit connu : qui sait comment sont configurées les petites parties du plomb ou du vif-argent? Mais donnons encorîB à ces opérations qui travaillent aveuglément au hasard que trois parties de vif-argent , jointes ensemble de telle manière , fassent au juste une de ces petites parties dont l'or est composé ; je les défie de les joindre si exactement ces trois parties, qu'elles n'en fassent plus qu'une semblable à celles de l'or. Assurément la matière subtile , qui se fait place partout, les empêchera bien de les joindre exactement. Peut-être fixeront-ils le mercure , mais si mal , si imparfaitement, qu'il ne pourra sentir le feu sans s'élever en vapeur. Qu'ils le fixent néanmoins de manière qu'il souffre bien les épreuves : que sera-ce ? Un métal nouveau , plus beau que l'or, je le veux , mais peut-être fort méprisé. Les parties du vif-argent seront jointes 4 à 4, 5 à 5, 6 à 6. Mais par malheur il fallait qu'elles ne le fussent que 3 à 3. Elles seront jointes d'un sens au lieu de l'être d'un autre. Elles laisseront entre elles certains vides, qui lui ôteront de son poids^ et qui lui donneront une couleur dont on sera mécontent. Les corps, Ariste , se changent facilement en d'autres, quand il n'est pas nécessaire que leurs parties insensibles changent de configuration. Les vapeurs se changent facilement en pluie : c'est qu'il suffit, pour cela , qu'elles diminuent leur mouvement et qu'elles se joignent im-
SUR LA MÉTAPHYSIQUE. l^S
parfaitement plusieurs ensemble. Et par une raison semblable, il ne faut qu'un vent froid pour durcir la pluie en grêle. Mais pour changer l'eau , par exemple , en tout ce qui s'en fait dans les plantes, outre le mouvement, sans lequel rien ne se fait, il faut des moules faits exprès pour fîger ensemble de telle et telle manière cette matière si coulante.
Theotime. — Hé bien, Théodore, à quoi vous arrêtez-vous? Vous vouliez parler de la Providence , et vous vous engagez dans des questions de physique.
Théodore. — Je vous remercie , Theotime ; peut-être m'allais-je égarer. Néanmoins il me semble que tout ce que nous venons de dire n'est pas fort éloigné de notre sujet. Il fallait qu'Ariste comprît bien que c'est par le mouvement que les corps changent de figure dans leurs masses, et de configuration dans leurs parties insensibles. Il fallait, pour ainsi dire, lui faire sentir cette vérité; et je pense que ce que nous venons de dire y peut servir. Venons donc à la Providence.
XIII. C'est assurément par le soleil que Dieu anime le monde que nous habitons. C'est par lui qu'il élève les vapeurs. C'est par le mouvement des vapeurs qu'il produit les vents. C'est par la contrariété des vents qu'il amasse les vapeurs et qu'il les résout en pluies, et c'est par les pluies qu'il rend fécondes nos terres. Que cela soit ou ne soit pas, Âriste , tout à fait comme je vous le dis, il n'importe. Vous croyez du moins, par exemple, que la pluie fait croître l'herbe; car s'il ne pleut tout se sèche. Vous croyez que telle herbe a la force de purger, celle-ci de nourrir, celle-là d'empoisonner ; que le feu amollit la cire , qu'il durcit la boue , qu'il brûle le bois, qu'il en réduit une partie en cendre et enfin en verre. En un mot, vous ne doutez pas que tous les corps ont certaines qualités ou vertus, et que la providence ordinaire de Dieu consiste dans l'application de ces vertus, par lesquelles il produit cette variété que nous admirons dans son ouvrage. Or, ces vertus, aussi bien que leur application, ne consistent que dans l'efficace du mouvement, puisque c'est par le mouvement que tout se fait ; car il est évident que le feu ne brûle que par le mouvement de ses parties ; qu'il n'a la vertu de durcir la boue que pftri^ que les parties qu'il répand de tous côtés venant à rencontrer l'eau qui est dans la terre, elles le chassent par le mouvement qu'elles lui communiquent, et ainsi des autres effets. Le feu n'a donc ni force ni vertu que par le mouvement de ses parties ; et l'application de cette force sur tel sujet ne vient que du mouvement qui a transporté ce sujet auprès du feu. De même...
ilà • ENTHETIBNS
Ariste. — Ce que vous dites du feu, je retends à toutes le» causes et à tous les effets naturels. Continuez.
XIV. Théodore. — Vous comprenez donc bien que la providence ordinaire se réduit principalement à deux choses : aux lois des communications des mouvements , puisque tout se Mi dans les corps par le mouvement, et à la sage combinaison que Dieu a mise dans l'ordre de ses créatures au temps de leur création, afin que son ouvrage pût se conserver par les lois naturelles qu*il avait résolu de suivre.
A l'égard des lois naturelles du mouvement, Dieu a choisi les pins simples. Il a voulu et veut encore maintenant que tout corps mû se meuve ou tende à se mouvoir en ligne droite ; et qu'à la rencontre des antres corps, il ne s'éloigne de la ligne droite que le moins qu'il est possible ; que tout corps se transporte du côté vers lequel il est poussé , et s'il est poussé' en même temps par deux mouvements contraires, que le plus grand mouvement l'emporte sur le plus faible ; mais si ces deux mouvements ne sont pas contraires , qu'il se meuve selon une ligne qui soit la diagonale d'un parallélogramme dont les cètés aient réciproquement même proportion que ces mouvements. En un mot, Di^u a choisi les lois les plus simples dépendamment de cet unique principe, que le plus fort doit vaincre le plus faible ; et avec cette condition , qu'il y aurait toujours dans le monde une égale quantité de mouvement. J'ajoute cette condi*tion, parce que l'expérience nous apprend que le mouvement qui anime la matière ne se dissipe point avec le temps par la rencontre des corps qui viennent de côtés opposés : outre que Dieu étant im* muable dans sa nature, plus on donne d'uniformité à son action^ plus on i^it porter à sa conduite le caractère'de ses attributs.
Il n'est pas nécessaire, Ariste, d'entrer davantage dans le détail de ces lois naturelles que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa providence. Qu'elles soient telles qu'il vous plaira, cela importe fort peu. Vous savez certainement que Dieu seul meut les corps; qu'il ftiit tout en eux par le mouvement, qu'il ne leur communique le mouvement de l'un à l'autre que selon certaines lois telles qu'elles puissent être ; que l'application de ces lois vient de la rencontre des corps. Vous savez que le choc des corps est , à cause de leur impénétrabilité, la cause occasionnelle ou naturelle qui détermine l'efficace des lots générales. Vous savez que Dieu agit toujour» d'une manière simple et uniforme : qu'un corps mû va toujours tout droit, mais que l'inipénétrabilité oblige le moteur au changement ; que cependant il ne change que le moins qu'il est possible, soit parce qu'il suit toujours les mêmes lois, soit parce que les lois qpi'it
sait sont les plus simples qu'il y ait. Cela suffit pour ce qui regarde les lois générales des communications des mouvements. Venons à la formation de Tunivers, et à ta sage combinaison que Dieu a mise entre toutes ses parties au temps de la création pour tous les siècles et par rapport à ces lois générales, car c'est en cela que consiste le merveilleux de la providence divine. Suivez- moi , je vous prie.
XV. Je pense , Ariste , à une masse de matière sans mouvement. Ne voilà qu'un bloc. J'en veux faire une statue. Un peu de mouvement me la formera bientôt ; car qu'on remue le superflu qui par le repos faisait corps avec elle, la voilà faite.' Je veux que cette statue n'ait pas seulement la figure d'un homme » mais qu'elle en ait aussi les organes et toutes les parties que nous ne voyons pas. Encore un peu de mouvement me les formera ; car que la matière qui environne celle dont je veux, par exemple, faire le cœur, se meuve ^ le reste demeurant comme immobile , elle ne fera plus corps avec le cœur. Voilà donc le cœur formé. Je puis de même achever en idée les autres organes, tels que je les conçois. Cela est évident. Enfin je veux que ma statue n'ait pas seulement les organes de corps humain, mais de plus que la masse dont elle est faite se change en chair et en os , en esprits et en sang, en cerveau , et le reste. Encore un peu de mouvement me donnera satisfaction ; car, supposé que la chair soit composée de fibres de telle ou telle configuration , et entrelacées entre elles de telle ou telle manière , si la matière qui remplit les entrelacements des fibres que je conçois vient à se mouvoir, ou à n'avoir plus le même rapport de distance à celle dont ces fibres doivent être composées , voilà de la chair ; et je conçois de même qu'avec un peu de mouvement, le sang, les esprits,. les vaisseaux et tout le reste du corps humain se peut former. Mais ce qui passe infiniment la capacité de notre esprit, c'est de savoir quelles sont les parties qu'il faut remuer, quelles sont celles qu'il faut ôter et celles qu'il faut laisser.
Supposons maintenant que je veuiHe prendre dans cette machine semblable à la nôtre une fort petite portion de matière, et lui donner telle figure, tels organes, telle configuration dans ses parties qu'il me plaira, tout cela s'exécutera toujours par le moyen du mouvement, et ne pourra jamais s'exécuter que par lui ; car il est évident qu'une partie de la matière qui fait corps avec une autre n'en petit être séparée que par le mouvement. Ainsi , je conçois sans peine que, dans un corps humain. Dieu en peut former un autre de même espèce mille ou dix mille fois plus petit, et dans celui-ci un autre / et ainsi de suite dans la même proportion de roillo ou dix
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mille à un; et cela tout d'un coup, en donnant une infinité de divers mouvements, que lui seul connaît , aux parties infinies d'une certaine masse de matière.
Ariste. — Ce que vous dites là du corps humain, il est facile de l'appliquer à tous les corps organisés des animaux et des plantes.
XVI. Théodore. — Bien donc, Ariste. Concevez maintenant une masse indéfinie de matière aussi grande que l'univers, et que Dieu en veut faire un bel ouvrage, mais un ouvrage qui subsiste, et dont toutes les beautés se conservent ou se perpétuent dans leurs espèces : comment s'y prendra-t-il ? Remuera-t-il d'abord les parties de la matière au hasard, pour en former le monde peu à peu en suivant certaines lois, ou bien le formera-t-il tout d'un coup? Prenez garde ! l'Être infiniment parfait connaît toutes les suites de tous les mouvements qu'il peut communiquer à la matière, quelques lois des communications des mouvements que vous supposiez.
Ariste. — Il me paraît clair que Dieu ne remuera point inutilement la matière ; et puisque la première impression qu'il peut communiquer à toutes ses parties suffît pour produire toutes sortes d'ouvrages, assurément il ne s'avisera pas de les former peu à peu par quantité de mouvements inutiles.
Theotime. — Mais que deviendront les lois générales des communications des mouvements, si Dieu ne s'en sert point? Ariste. — Cela m'embarrasse un peu, Théodore. — De quoi vous embarrassez-vous? Ces lois n'obligent encore à rien , ou plutôt elles ne sont point ; car c'est le choc des corps qui est la cause occasionnelle des lois des communications des mouvements. Or, sans cause occasionnelle, il ne peut y avoir de loi générale. Donc avant que Dieu eût mû la matière, avant que les corps pussent se choquer. Dieu ne devait et ne pouvait point suivre les lois générales des communications des mouvements. De plus Dieu ne suit des lois générales que pour rendre sa conduite uniforme, et lui faire porter le caractère de son immutabilité. Ainsi, le premier pas de cette conduite, les premiers mouvements ne peuvent et ne doivent pas être déterminés par ces lois. Enfin , il faudrait une infinité de lois générales, ce qui ferait qu'elles ne seraient guère générales , afin de pouvoir, en les suivant exactement , former les corps organisés des animaux et des plantes. Ainsi, la première impression de mouvement que Dieu a mise d'abord dans la matière , ne devant et ne pouvant pas même être actuellement réglée selon certaines lois générales , elle devait l'être uniquement par rapport à la beauté de l'ouvrage que Dieu voulait former, et qu'il
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devait conserver dans la suite du temps , en conséquence des lofi générales. Or, cette première impression de mouvement sagemeixt distribuée suffisait pour former tout d'un coup les animaux et les plantes, qui sont les ouvrages les plus excellents que Dieu ait faits de la matière, et tout le reste de l'univers. Cela est évident, puisque tous les corps ne diffèrent entre eux que par la figure de leurs masses et par la configuration de leurs parties, et qu'un peu de mouvement peut faire tout cela, comme vous en êtes demeuré d'accord. Donc, Ariste, vous avez eu raison de dire que Dieu a fait tout d'un coup de chaque masse de matière ce qu'il en a voulu former. Car, quoique Dieu ait formé les parties de l'univers les unes après les autres, ainsi que l'Écriture semble nous l'apprendre, il ne s'ensuit pas qu'il ait employé quelque temps et suivi quelques lois générales pour les conduire peu à peu à leur perfection. Dixit et facta sunt. C'est que la première impression de mouvement a suffi pour les produire en un instant.
XVII. TiiÉOTiME. — Cela étant ainsi, je comprends bien que c'est perdre son temps que de vouloir expliquer par les principes cartésiens, ou par d'autres semblables, l'histoire que l'Écriture nous fait de la création.
Théodore. — Assurément on se trompe, si on prétend prouver que Dieu a formé le monde en suivant certaines lois générales des communications des mouvements; mais on ne perd pas son temps de rechercher ce qui doit arriver à la matière en conséquence des lois des mouvements. Et voici pourquoi : c'est qu'encore que Dieu ait formé tout d'un coup chaque partie de l'univers, il a dû avoir égard aux lois de la nature, qu'il voulait suivre constamment pour faire porter à sa conduite le caractère de ses attributs ; car certainement son ouvrage n'aurait pas pu se conserver dans sa beauté, s'il ne Tavait proportionné aux lois du mouvement. Un soleil carré n'aurait pas pu durer long-temps; un soleil sans lumière serait bientôt devenu tout brillant. Vous avez lu, Théotime, la Physique de de M. Descartes; et vous, Ariste, vous la lirez quelque jour, car elle le mérite bien. Ainsi il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage. Il faudrait maintenant examiner quelle a dû être cette première impression de mouvement par laquelle Dieu a formé tout d'un coup l'univers pour un certain nombre de siècles; car c'est là, pour ainsi dire, le point de vue dont je veux vous faire regarder et admirer la sagesse infinie de la Providence sur l'arrangement de la matière.
Mais j'appréhende que votre imagination, peut-être déjà fatiguée par les choses Irop générales dont nous venons de parler, ne vous
laissât point assez d'attention pour contempler un si vaste sujet; car, Ariste, que ce premier pas de la conduite de Dieu, que cette première impression de mouvement que Dieu va faire, renferme de sagesse! que de rapports, que de combinaisons de rapports! Certainement Dieu, avant cette première impression, en a connu clairement toutes les suites et toutes les combinaisons de ces suites, non-seulement toutes les combinaisons physiques, mais toutes les combinaisons du physique avec le moral, et toutes les combinaisons du naturel avec le surnaturel. Il a comparé ensemble toutes ces suites avec toutes les suites de toutes les combinaisons possibles dans toutes sortes de suppositions. 11 a, dis-je, tout comparé dans le dessein de faire Touv'rage le plus excellent par les voies les plus sages et les plus divines. Il n'a rien négligé de ce qui pouvait faire porter à son action le caractère de ses attributs; et le voilà qui, sans hésiter, se détermine à faire ce premier pas. Tâchez, Ariste, de voir où ce premier pas conduit. Prenez garde qu'un grain de matière, poussé d'abord à droite au lieu de l'être à gauche, poussé avec un degré de force plus ou moins grand, pouvait tout changer dans le physique, de là dans le moral, que dis~je! dans même le surnaturel. Pensez donc à la sagesse infinie de celui qui a si bien comparé et réglé toutes choses, que dès le premier pas qu'il fait, il ordonne tout à sa fin, et va majestueusement, invariablement, toujours divinement, sans jamais se repentir, jusqu'à ce qu'il prenne possession de ce temples pirituel qu'il construit par Jésus-Christ, et auquel il rapporte toutes les démarches de sa conduite.
Ariste. — Vraiment, Théodore, vous avez raison de finir notre entretien : car nous nous perdrions bientôt dans un si vaste sujet.
TnéoDORB. — Pensez-y, Ariste; car- dès demain il faut nous y engager.
Ariste. — Si nous nous embarquons sur cet océan, nous y périrons.
Théodore.-^ Non, nous n'y périrons point, pounMi que nous ne sortions pas du vaisseau qui nous doit porter. Demeurons dans l'Église, toujours soumis à son autorité ; si nous heurtons légèrement contre les écueils, nous n'y ferons pas naufrage. L'homme est fait pour adorer Dieu dans la sagesse de sa conduite. Tâchons de nous perdre heureusement dans ses profondeurs. Jamais l'esprit humain n'est mieux disposé que lorsqu'il adore par un silence forcé les perfections divines. Mais ce silence de l'âme ne peut succéder qu'à la contemplation de ce qui nous passe. Courage donc, Ariste ; contemplez, admirez la providence générale du Créateur. Je vous ai
SUR tA MÉTAPHYSIQUE. 179
placé du point de vue d'où vous devez découvrir une sagesse incompréhensible.
ONZIÈ-ME ENTRETIEN.
Continuation du même sujet. D« la providence générale dans l'arrangement des
corps et dans les combinaisons infiniment infinies du physique avec le moral, du naturel avec le surnaturel.
Théodore, — Avez-vous, Arisle, fait quelques efforts d'esprit pour comparer la première impression du mouvement que Dieu a communiqué à la matière, la première de ses démarches dans Funivers, avec les lois générales de sa providence ordinaire, et avec les divers ouvrages qui devaient se conserver et se développer par l'efficace de ces lois? Car c'est de cette première impression de mouvement qu'il faut jeter les yeux sur la conduite de Dieu ; c'est le point de vue de la providence générale : car Dieu ne se repeiit et ne se dément jamais. Avez-vous donc regardé de là le bel ordre des créatures et la conduite simple et uniforme du Créateur?
Ariste. — Oui, Théodore, mais j'ai la vue trop courte. J'ai découvert bien du pays, mais cela si confusément, que je ne sais que vous dire. Vous m'avez placé trop haut. On découvre de fort loin, mais on ne sait ce qu'on voit. Vous m'avez pour ainsi dire guindé au-dessus des nues, et la tête me tourne quand je regarde sous moi.
Théodore. — Hé bien, Ariste^, descendons un peu.
Théotime. — Mais plus bas nous ne verrons rien.
Ajuste. — Ahl je vous prie, Théodore, un peu plus de détail.
Théodore. — Descendons, Théotime, puisque Ariste le souhaite. Mais n'oublions pas tous trois notre point de vue; car il y faudra monter bientôt, dès que notre imagination sera un peu rassurée et fortifiée par un détail plus sensible et plus à notre portée.
I. Souvenez-vous, Ariste, de nos abeilles d'hier. C'est un ouvrage admirable que ce petit animai. Combien d'organes différents, que d'ordre, que de liaisons, que de rapports dans toutes ses parties ! Ne vous imaginez pas qu'il en ait moins que les éléphants; apparemment il en a davantage. Comprenez donc, si vous le pouvez, le nombre et le jeu merveilleux de tous les ressorts de celte petite machine. C'est Taction faible de la lumière qui les débande, tous ces ressorts; c'est la présence seule des objets qui en détermine et règle tous les mouvements. Jugez donc par l'ouvrage si exactement formé, si diligemment achevé de ces petits animaux, non de leur sagesse et de leur prévoyance, car ils n'en ont point; mais de la sagesse et de la prévoyance de celui qui a assemblé tant de ressorts et
IftO ENTRETIENS .
les a ordonnés si sagement par rapport à tant de divers objets et de fins différentes. Assurément, Ariste, vous seriez plus savant que tout ce qu'il y a jamais eu de philosophes, si vous saviez exactement les raisons de la construction des parties de ce petit animal. Ariste. — Je le crois, Théodore. Cela nous passe déjà. Mais s'il faut une si grande adresse et une si profonde intelligence pour former une simple mouche, comment en produire une infinité toutes renfermées les unes dans les autres, et par conséquent toutes plus petites toujours dans la proportion sous-millecuple, puisqu'une seule en produit niile , et que ce qui contient est plus grand que ce qui est conteftat Cela effraie l'imagination ; mais que l'esprit reconnaît de sagesse dans l'auteur de tant de merveilles ! '
Théodore. — Pourquoi cela, Ariste? Si les petites abeilles sont organisées comme les plus grandes, qui en conçoit une grande, en peut concevoir une infinité de petites renfermées les unes dans les autres. Ce n'est donc point la multitude et la petitesse de ces animaux tous semblables qui doit augmenter votre admiration pour la sagesse du Créateur. Mais votre imagination effrayée admire en petit ce qu'on a coutume de ne voir qu'en grand. Ariste. — Je croyais, Théodore, que je ne pouvais trop admirer. Théodore. — Oui, mais il ne faut admirer que par raison. Ne craignez point ; si l'admiration vous plaît, vous trouverez bien de quoi vous satisfaire dans la multitude et la petitesse de ces abeilles ren-* fermées les unes dans les autres.
Ariste. — Comment cela donc?
Théodore. — C'est qu'elles ne sont pas toutes semblables. Ariste. — Je me l'imaginais bien ainsi.; car quelle apparence que les vers de ces mouches, et les œufs de ces vers, aient autant d'organes que les mouches mêmes, comme vous le prétendiez hier?
Théodore. — Que vous imaginiez mal, Ariste 1 car, tout au contraire, les vers ont toutes les parties organiques des mouches; mais ils ont de plus celles qui sont essentielles aux vers, c'est-à-dire celles qui sont absolument nécessaires, afin que les vers puissent chercher, dévorer et préparer le suc nourricier de la mouche qu'ils portent en eux, et qu'ils conservent par le moyen des organes et sous la forme de ver.
Ariste. — Oh oh! à ce compte-là, les vers sont plus admirables
que les mouches ; ils ont bien plus de parties organiques.
Théodore. — Oui, Ariste; et les œufs des vers sont encore plus
'^kables aue les vers mêmes, et ainsi en remontant. De sorte que
celte année avaient beaucoup plus d'organes, il y
a mille ans, qu'elles n'en ont présentement. Voilà un étrange paradoxe. Mais prenez garde!' Il est facile de comprendre que les lois générales des communications des mouvements sont trop simples pour construire des corps organisés. \
Ariste. — Il est vrai, cela me paraît ainsi. C'est beaucoup qu'elles suffisent pour les faire croître. Il y a des gens qui prétendent que les insectes viennent de pourriture. Mais si une mouche a autant de parties organisées qu'un bœuf, j'aimerais autant dire que ce gros animal se pourrait former d'un tas de boue, que de soutenir que les mouches s'engendrent d'un morceau de chair pourrie.
Théodore. — Vous avez raison. Mais puisque les lois du mouvement ne peuvent construire des corps composés d'une infinité d'organes, c'est donc une nécessité que les mouches soient renfermées dans les vers dont elles éclosent. Ne pensez pas néanmoins, Ariste, que l'abeille, qui est encore renfermée dans le ver dont elle doit sortir, ait entre ses parties organiques la même proportion de grosseur, de solidité, de configuration, que lorsqu'elle en est sortie ; car on a remarqué souvent que la tête, par exemple, du poulet, lorsqu'il est dans l'œuf et qu'il paraît comme sous la forme d'un ver, est beaucoup plus grosse que tout le reste du corps, et que les os ne prennent leur consistance qu'après les autres parties. Je prétends seulement que toutes les parties organiques des abeilles sont formées dans leurs vers, et si bien proportionnées aux lois des mouvements, que, par leur propre construction et l'efficace de ces lois, elles peuvent croître, sans que Dieu, pour ainsi dire, y touche de nouveau par une providence extraordinaire ; car c'est en cela que consiste la sagesse incompréhensible de la providence divine. C'est ce qui la peut justifier, quoiqu'il s'engendre souvent des animaux monstrueux ; car Dieu ne doit pas faire un miracle pour les empêcher de se former. Au temps de la création, il a construit, pour les siècles futurs, les animaux et les plantes ; il a établi les lois des mouvements nécessaires pour les faire croître. Maintenant il se repose, parce qu'il ne fait plus que suivre ces lois.
Ariste. — Que de sagesse dans la providence générale, du Créateur !
Théodore. — Voulez-vous que nous remontions un peu à notre point de vue, d'où nous devons jeter les yeux sur les merveilles de la Providence?
Ariste. — J'y suis, ce me semble, Théodore. J'admire et j'adore avec tout le respect dont je suis capable la sagesse infinie du Créateur, dans la variété et la justesse incompréhensible des mouvements divers qu'il a imprimés d'abord à cette petite portion de matière 1. 16
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dans laquelle il a formé tout d'un coup des abeilles pour tous les siècles. Que dis-je, des abeilles! une infinité de vers encore qu'on peut regarder comme des animaux de différente espèce , et il leur a fourni dans un si petit espace une nourriture insensible par mille moyens qui nous passent; tout cela par rapport aux tois^ du mouvement, lois si simples et si naturelles^ que, quoique Dieu fasse tout par elles dans le cours ordinaire de sa providence, il semble qu'il ne touche à rien, qu'il ne se mêle de rien^ en un mot qu'il se repose.
Théodork. — Vous trouvez donc, Ariste, que cette conduite est divine et plus excellente que celle d'un Dieu qui agirait à tous loen ments par des volontés particulières , au lieii de suivre ces lois générales ; ou qui , pour se décharger du soin du gouvernement de son ouvrage, aurait donné des âmes à toutes les mouches, ou plutét des intelligences assez éclairées pour fetrmer leur corps, ou du moins pour les conduire selon leurs besoins et régler tous leurs travaux?
Ariste. — Quelle comparaison î
III. Thsooohjb. — Courage donc, Ariste; jetez les yeux plus loin. Dans l'instant que Dieu a donné cette première impression de mouvement aux parties de cette petite portion de matière dont ii a fait des abeilles^ ou tel autre insecte qu'il vous plaira pour tous les siècles , pensez-'vous qu'il ait prévu que tel de ces petits animaux qui devait éclore en telle année devait aussi à tel jour, t^e heure, telles circonstances, faire tourner les yeux à quelqu'un vers Tobjet d'une passion criminelle , ou bien se venir imprudemment placer dans les narines d'un cheval et lui faire faire un mouvement fatal pour le meilleur prince du monde , qui par là se renverse et se tue : mort funeste et qui a une infinité de suites fâcheuses; ou, pour ne point comhiinep le physique avec le moral, car cela renferme des difiicultés dont la résolution dépend de certains principes que je ne vous ai point expliqués, pensez^vous que Dieu ait prévu que cet insecte, par tel de ses mouvements, a dû produire quelque chose de monstrueux ou de déréglé dans le monde purement ma« tériel?
AniSTE. — Qui en doute, que Dieu ait prévu toutes les suites de cette première impression de mouvement, qui a formé en on instant dans cette portion de skatière toute l'espèce de tel insecte? Il a même prévu généralement toutes les suites des mouvements infinis et tout différents qu'ils pouvait donner d'abord à cette même portion ; il a prévu de plus toutes les suites de toutes les combinaisons de cette portion de matière avec toutes Les autres, et leurs 4isifm mouvements selon toutes les suppositions possibles de telles ^^ générales.
SUR LA MÉTAPHYSIQUE. i83
THÉôimRE. — Admire?, donc, Àriste, adorer la prorondeûr de la sagesse de Dieu, qui a rég!é cette première impression de mouvement à telle petite portion de matière,, après un nombre infini de comparaisons de rapports, toutes faites par un acte éternel de son intelligence. De cettje portion de matière passez à une autre, et de celle-ci à une troisième; parcourez tout l'univers, et jugez enfin tout d'une vue de la sagesse infiniment infinie qui a réglé la première impression du mouvement par laquelle s'est formé tout l'univers dans toutes ses parties et pour tous les temps; de telle manière que c'est assurément l'ouvrage le plus beau qui puisse être produit par les voies les plus générales et les plus simples; de t-elle manière plutôt que l'ouvrage et les voies expriment mieux les perfections que Dieu possède et qu'il se glorifie de posséder, que tout ouvrage fait par toute autre voie.
Ariste. — Que d'abîmes, que de profondeurs impénétrables! Que de rapports et de combinaisons de rapports il sf fallu considérer dans la première impression de la matière, pour créer l'univers, et l'accommoder aux lois générales du mouvement que Dieu suit dans le cours ordinaire de sa providence! Vous m'avez placé au véritable point de vue d'où on découvre la sagesse infinie du Créateur.
Théodore. — Savez-vous, Ariste, que vous ne voyez encore lien?
Ariste. — Comment, rien?
IV. Théodore. — Beaucoup, Ariste; mais comme rien par rapport au reste. Vous avez jeté la vue sur les combinaisons infiniment infinies des mouvements de la matière. Mais combinez le physique avec le moral, les mouvements des corps avec les volontés des anges et des hommes. Combinez de plus le naturel avec le surnaturel, et rapportez tout cela à Jésus-Christ et à son Église; car, puisque c'est le principal des desseins de Dieu , il n'est pas vraisemblable que dans la première impression que Dieu a communiquée à la matière, il ait négligé de régler son action sur le rapport que les mouvements pouvaient avoir avec son grand et son principal ouvrage. Comprenez donc avec quelle sagesse il a fallu régler les premiers mouvements de la matière, s'il est vrai que Tordre de la nature est subordonné à celui de la grâce ; s*il est vrai que la mort nous surprend maintenant en conséquence des lois naturelles, et qu^il n'y ait rien de miraculeux qu'un homme se trouve écrasé lorsqu'une maison s'écroule sur lui : car vous, savez que c*est de l'heureux ou du malheureux moment de la mort dont dépend notre éternité.
ÂRisTE. — Doucement , Théodore. C'est Dieu qui règle ce moment. Notre mort dépend de lui. Dieu seul peut nous donner le don de la persévérance.
V. Théodore. — Qui en doute? Notre mort dépend de Dieu en plusieurs manières. Elle dépend de Dieu, parce qu'elle dépend de nous; car il est en notre pouvoir de sortir d'une maison qui menace ruine , et c'est Dieu qui nous a donné ce pouvoir. Elle dépend de Dieu, parce qu'elle dépend des anges; car Dieu a donné aux anges le pouvoir et la commission de gouverner le monde , ou le dehors , pour ainsi dire , de son Église. Notre mort heureuse dépend de Dieu, parce qu'elle dépend de Jésus-Christ; car Dieu nous a donné en Jésus-Christ un chef qui veille sur nous, et qui ne souffrira pas que la mort nous surprenne malheureusement^ si nous lui demandons comme il faut le don de la persévérance. Mais pensez-vous que notre mort ne dépende pas aussi de Dieu, en ce sens qu'il a réglé et produit cette première impression de mouvement, dont une des suites est que telle maison doit s'écrouler dans tel temps et dans telles circonstances? Tout dépend de Dieu , parce que c'est lui qui a établi toutes les causes tant libres que nécessaires , et que sa prescience est si grande , qu'il se sert aussi heureusement des unes que des autres; car Dieu n'a pas communiqué au hasard sa puissance aux esprits : il ne l'a fait qu'après avoir prévu toutes les suites de leurs mouvements, aussi bien que ceux de la matière. De plus, tout dépend de Dieu, parce que toutes les causes ne peuvent agir que par l'efiBcace de la puissance divine. Enfin, tout dépend de Dieu, parce qu'il peut par des miracles interrompre le cours ordinaire de sa providence, et qu'il ne manque môme jamais de le faire, lorsque l'ordre immuable de ses perfections l'exige , je veux dire lorsque ce qu'il doit à son immutabilité est de moindre considération que ce qu'il doit à ses autres attributs. Mais nous vous expliquerons tout cela plus exactement dans la suite. Comprenez donc, Ariste, que notre salut est déjà assuré dans l'enchaînement des causes tant libres que nécessaires , et que tous les effets de la providence générale sont tellement liés ensemble, que le moindre mouvement de la matière peut concourir en conséquence des lois générales à une infinité d'événements considérables, et que chaque événement dépend d'une infinité de causes subordonnées. Admirez encore un coup la profondeur de la sagesse de Dieu , qui certainement , avant que de faire son premier pas, a comparé les premiers mouvements de la matière , non-seulement avec toutes ses suites naturelles ou nécessaires, mais encore à bien plus forte raison avec toutes les sui-
tes morales et surnaturelles, dans toutes les suppositions possibles.
Ariste. — Assurément, Théodore, du point de vue où vous m'avez placé, je découvre une sagesse qui n'a point de bornes. Je comprends clairement et distinctement que la prpvidence générale porte le caractère d'une intelligence infinie, et qu'ello est tout autrement incompréhensible que ne, s'imaginent ceux qui ne l'ont jamais examinée. Une providence fondée sur une volonté absolue est bien moins digne de l'être infmiment parfait; elle porte bien moins ie caractère des attributs divins que celle qui est réglée par des trésors inépuisables de sagesse et de prescience.
VI. Théodore. — C'est ce que je voulais vous faire voir. Descendons maintenant à quelque détail qui vous délasse Tesprit, et qui vous rende sensible une partie des choses que vous venez de concevoir. Ne vous étes-vous jamais diverti à nourrir dans une boitiB quelque chenille . ou quelque autre insecte qu'on croit communément se transformer en papillon ou en mouche?
Ariste. — Oh 1 ohl Théodore, vous allez tout d'un coup du grand au petit. Vous revenez toujours aux insectes.
Théodore. — C'est que je suis bien aise que nous admirions ce que tout le monde méprise.
Ariste. — Quand j'étais enfant , je me souviens d'avoir nourri des vers à soie. Je prenais plaisir à leur voir faire leur coque , et s'y enterrer tout vivants, pour ressusciter quelque temps après.
Théotime. — Et moi, Théodore, j'ai actuellement dans une boite avec du sable un insecte qui me divertit, et dont je sais un peu l'histoire. On l'appelle en latin formiconleo. Il se transforme en une de ces espèces de mouches qui ont le ventre fort long, et qu'on appelle, ce me semble, demoiselles.
Théodore. — Je sais ce que c'est , Théotime. Mais vous vous trompez de croire qu'il se transforme en demoiselle.
Théotiue. — Je l'ai vu, Théodore; ce fait est constant.
Théodore. — Et moi, Théotime, je vis l'autre jour une taupe qui se tranforma en merle. Comment voulez-vous qu'un animal se transforme en un autre? Il est aussi difficile que cela se fasse, que d'un peu de chair pourrie il se forme des insectes.
Théotdie. — Je vous entends, Théodore; le formicor-leo ne se transforme point, il se dépouille seulement de ses habits et de ses armes ; il quitte ses cornes, avec lesquelles il fait son trou, et se saisit des fourmis qui y tombent. En effet, je les ai remarquées, ces cornes, dans le tombeau qu'ils se font dans le sable, et dont il*= sortent, non plus en qualité de formica-leo, mais en qualité demoiselles, squs une forme plus maignifiqup.
lA.
18ft * ENTRETIENS
Théodore. —Vous y voilà. Le formica-leo et la demoiselle ne sont point proprement deux animaux de différente espèce : le premier contient le second, ou toutes les parties organiques dont il est composé ; mais remarquez qu'il a de plus tout ce qu'il lui faut pour attraper sa proie, pour se nourrir lui-même, et pour préparer à l'autre une nourriture convenable. Or, tâchons maintenant de nous imaginer les ressorts nécessaires aux mouvements que fait ce petit animal. Il ne va qu'à reculons en ligne spirale , et toujours en s'enfonçant dans le sable ; de sorte que, jetant en dehors à chaque petit mouvement qu'il fait le sable qu'il prend avec ses cornes, il fait un trou qui se termine en pointe , au fond duquel il se cache, toujours les cornes ouvertes , et prêtes à se saisir des fourmis et autres animaux qui ne peuvent se retenir sur le penchant de la fos$e. Lorsque la proie lui échappe^ et fait assez d'efibrts pour lui faire craindre de la perdre , il l'accable et l'étourdît à force de lui jeter du sable, et rend encore par ce moyen le penchant du troti plus raide. Il se saisit donc de sa proie, il la tire sous le sable, il lui suce le sang; et la prenant entre ses cornes, il la jette le plus loin qu'il peut de son trou. Enfin, au milieu du sable le plus menu et le plus mouvant, il se construit un tombeau parfaitement rond; il le tapisse en dedans fort proprement pour y mourir, ou plutôt pour y reposer plus à l'aise; et enfin, après quelques semaines, on le voit sortir tout glorieux, et sous la forme de demoiselle, après avoir laissé plusieurs enveloppes et les dépouilles de formica-leo. Or, combien faut-il de parties organisées pour tous ces mouvements? Combien de canaux pour conduire ce sang dont le formicoh leo se nourrit et sa demoiselle? Il est donc clair que cet animal s'étant dépouillé de toutes ces parties dans son tombeau, il a beaucoup moins d'organes, lorsqu'il paraît sous la forme de mouche, que lorsqu'on le voit sous celle de formica-leo; si ce n'est peut-être qu'on veuille soutenir que des organes peuvent se constniire et s'ajuster ensemble en conséquence des lois du mouvement. Car que Dieu ait ordonné à quelque intelligence de pourvoir au besoin de ces insectes, d'en entretenir l'espèce et d'en former toujours de nouvelles, c'est rendre humaine la providence divine, et lui faire porter le caractère d'une intelligence bornée.
Ariste. — Assurément, Théodore, il y a une plus grande diversité d'organes dans le formica'-leo que dans la mouche , et par la même raison dans le ver à soie que dans le papillon ; car ces vers quittent aussi de riches dépouilles, puisqu'ils laissent une espèce de tête , un grand nombre de pieds , et tous les autres organes né*-
oessaires pour chcrcber, dévorer, digérer et distribuer la nourriture propre à la forme de ver et à celle du papillon. Je conçois de même qu'il y a plus d'art dans les œufs des vers que dans les vers mêmes; car, supposé que les parties oi^aniques des vers soient dans l'œuf comme vous dites , il est clair que l'œuf entier contient plus d'art que le ver seul, et ainsi à l'infini.
Théodore. — Je voud'-ais bien que vous eussiez lu le livre de M. Malpighi du ver à soie , et ce qu'il a écrit sur la formation du poulet dans l'œuf * . Vous verriez peut-être que tout ce que je vous dis n'est pas sans fondement. Oui, Ariste, l'œuf est l'ouvrage d'une intelligence infinie. Les hommes ne trouvent rien dans un œuf de ver à soie , et dans un œuf de poulet ils ne voient que du blanc et du jaune, et peu^-étre les cordons : encore les prennent-ils pour le germe du poulet. Mais...
Ariste. — Quoi! le germe du poulet. N'est-ce pas ce qu'on y trouve d'abord qu'on l'ouvre, qui est blanc, qui a quelque dureté, et qu'on ne mange pas volontiers?
Théodore. — Non, Ariste, c'est un des cordons qui sert à tenir le jaune tellement suspendu dans le blanc, que de quelque manière qu'on tourne et retourne l'œuf, le cêté du jaune le moins pesant, et où est le petit poulet, soit toujours en haut vers le ventre chaud de la poule. Il y a deux de ces cordons qui sont attachés d'un côté à la pomte de l'œuf, et de l'autre au jaune, un à chaque bout.
Ariste. — Voilà une mécanique admirable !
Théodore. — En cela il n*y a pas beaucoup d'intelligence. Mais vous comprenez toujours par là qu'il faut plus d'art et d'adresse pour former l'œuf, et tout ce qu'il renferme, que le poulet seul, puisque l'œuf contient le poulet et qu'il a de plus sa construction particulière.
VIL Or, je vous prie, concevez maintenant, si vous le pouvez, quelle doit être actuellement la construction des organes des œuf^ ou des vers qui seront papillons dans dix mille ans, en conséquence des lois du mouvement. Admirez la variété des organes de tou§ les vers ou de tous les œufs qui sont renfermés les uns dans les autres pour tout ce temps-là. Tâchez de vous imaginer quelle pouvait être la nourrilure dont les vers ou les papillons d'aujourd'hui se nourrissaient il y a six mille ans. Il y a une grande différence entre la forme de demoiselle et celle de formioaAeo; mais peut-être qu'il n'y en a pas moins entre le formica-leo et l'œuf qui le contient, et ainsi de suite. Le ver à soie se nourrit de feuilles de mûrier; mais le petit ver enfermé dans l'œuf ne se nourrif