‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 50 sur 145 · DeBombyce · texte numérisé non relu

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de rien, il a auprès de lui tout ce qui lui est nécessaire. Il est vrai qu'il ne mange pas toujours; mais il se conserve sans manger, et il y a six mille ans quMl se conserve. On trouve étrange que certains animaux passent Thiver sans nourriture. Quelle merveille donc que les vers à soie ménagent si exactement la leur, qu'elle ne leur manque précisément que lorsqu'ils sont, assez forts pour rompre leur prison, et que les mûriers ont poussé des feuilles tendres pour leur en fournir de nouvelle 1

Que la providence est admirable d'avoir enfermé, par exemple, dans les œufs dont éclosent les poulets tout ce qu'il leur faut pour les faire croître et même pour les nourrir les premiers jours qu'ils sont éclos 1 car, comme ils ne savent point encore manger et qu'ils laissent retomber ce qu'ils becquettent, le jaune de l'œuf dont il n'y a pas la moitié de consommé, et qui reste dans leur estomac, les nourrit et les fortifie. Mais cette même providence parait encore plus dans les œufs négligés que les insectes répandent partout. Il faut que la poule couve elle-même ses œufs, ou que l'industrie des hommes vienne au secours ; mais sans que les œufs des insectes soient couvés , ils ne laissent pas d'éclore fort heareusement. Le soleil , par sa chaleur, les anime , pour ainsi dire , à dévorer leur nourriture dans le même temps qu'il leur en prépare de nouvelle ^ et dès que les vers ont rompu leur prison, ils se trouvent dans l'abondance, au milieu déjeunes bourgeons ou de feuilles tendres porportionnées à leur besoin. L'insecte dont ils tirent leur naissance a eu soin de les placer dans un endroit propre pour eux, et a laissé Je reste à l'ordre plus général de la providence. Tel pond ses œufs sous une feuille repliée et attachée à la branche , de peur qu'elle ne tombe en hiver ; un autre les rx)lle en lieu sûr proche de leur nourriture ; la demoiselle-formica-leo les va cacher dans le sable et à couvert de la pluie ; la plupart les répandent dans les eaux. En un mot, ils les placent tous dans les lieux où rien ne leur manque , non par une intelligence particulière qui les conduise, mais. par la disposition des ressorts dont leur machine est composée, et en conséquence des lois générales des communications des mouvements.

Ariste. — Cela est incompréhensible.

Théodore. — Il est vrai ; mais il est bon de comprendre clairement que la providence de Dieu est absolument incompréhensible.

VIII. Théotime. — Il faut, Théodore, que je vous dise une expérience que j'ai faite. Un jour, en été , je pris gros comme une noix de viande que j'enfermai dans une bouteille , et je la couvris d'un morceau de crêpe. Je remarquai que diverses mouches venaient pondre leurs œufs ou leurs vers sur iv cr(*i>e, et que, dès qu'ils

étaient éclos, ils rongeaient le crêpe et se laissaient tomber sur la Viande, qu'ils. dévorèrent en peu de temps; mais comme cela sen* tait trop mauvais, je jetai tout.

Théodore. — Voilà comme les mouches viennent de pourriture : elles font leurs œufs ou leurs vers sur la viande , et s'envolent incontinent ^ ces vers mangent et cette chair se pourrit. Après que ces vers ont bien mangé , ils s'enferment dans leurs coques et on sortent mouches; et le commun des hommes croit sur cela que les insectes viennent de pourriture.

Théotime. — Ce que vous dites est sûr, car j'ai renfermé plusieurs fois de la chair, où les mouches n'avaient point été , dans une bouteille fermée hermétiquement , et je n'y ai jamais trouvé de vers.

ÂRiSTE. — Mais comment, dit-on, se peut-il faire qu'on en trouve de fort gros dans toutes sortes de fruits?

Théodoré. — On les trouve gros, mais ils sont entrés petits dans le fruit. Cherchez bien , vous découvrirez sur la peau ou quelque petit trou ou sa cicatrice. Mais ne nous arrêtons ppint> je vous prie, aux preuves qu'on donne qu'il y a des animaux qui viennent de pourriture ; car elles sont si faibles, ces preuves, qu'elles ne méritent point de réponse. On trouve des souris dans un vaisseau nouvellement construit, ou dans un lieu où il n'y en avait point. Donc il faut que cet animal se soit engendré de quelque pourriture ; comme s'il était défendu à ces animaux de chercher la nuit leurs besoins , et de passer sur les planches et sur les cordes dans les barques, et de là dans les grands bâtiments, ou qu'on pût construire les vaisseaux ailleurs que sur le rivage I Je ne puis pas comprendre comment un si grand nombre de personnes de bon sens ont pu donner dans une erreur si grossière et si palpable sur de semblables raisons; car qu'y a-t-il de plus incompréhensible qu'un animal se forme naturellement d'un peu de viande pourrie? Il est infiniment plus facile de concevoir qu'un morceau de fer rouillé se change en une montre parfaitement bonne ; car il y a infiniment plus de ressorts et plus délicats dans la souris que dans la pendule la plus composée.

Ariste. — Assurément, on ne comprend pas qu'une machine composée d'une infinité d'organes différents, parfaitement bien accordés ensemble et ordonnés à diverses fins, ne soit que l'eff'et do cette loi si simple et si naturelle, que tout corps doit se mouvoir du côté qu'il est le plus poussé ; car cette loi est bien plus propre à détruire cette machine qu'à la former. Mais on ne comprend •""" non plus que les animaux de même espèce, qui se succèdent k aux autres, aient tous été renfermés dans le premier.

iOI ENTRETIENS

Théôdobe. — Si on ne comprend pas que cela soit, on comprend bien du moins que cela n'est pas impossible , puisque la matière est divisible à l'infini ; mais on ne comprendra jamais que les lois du mouvement puissent construire des corps composés d'une infinité d'organes. On a assez de peine à concevoir que ces lois puissent peu à peu les faire croître. Ce que l'on conçoit bien , c'est qu'elles peuvent les détruire en mille manières. On ne comprend pas com* ment l'union des deux sexes peut être cause de la fécondité ; mais on comprend bien que cela n'est pas impossible dans la supposition que les corps soient déjà formés. Mais que cette union soit la cause de l'organisation des partfes de l'animal , et de tel animal , il me semble que l'on comprend bien que cela n'est pas possible.

Ariste. — J'ai pourtant ouï dire que M. Descartes avait commencé un Traité de la formation du fœtus, dans lequel il prétend expliquer comment un animal se peut former du mélange de la semence des deux sexes.

Théodore. — .L'ébauche de ce philosophe peut nous aider à comprendre comment les lois du mouvement suffisent pour faire croître peu à peu les parties de l'animal ; mais que ces lois puissent les former et les lier toutes ensemble , c'est ce que personne ne prouvera jamais. Apparemment M. Descartes l'a bien reconnu lui-même , car il n'a pas poussé fort avant ses conjectures ingénieuses.

Ariste. — Son entreprise était un peu téméraire.

Théodore. — Fort téméraire, s'il avait dessein de rendre raison de la construction des animaux tels que Dieu les a faits; car ils ont une infinité de ressorts qu'il devait connaître avant que de chercher les causes de leur formation. Mais apparemment il ne pensait pas à cela ; car on ne serait pas sage si on voulait expliquer exactement comment un horloger fait une montre , sans savoir auparavant de quelles parties cet ouvrage est composé.

Ariste. — Ce philosophe aurait peut-être mieux fait d'expliquer par les lois des mouvements la génération des plantes, que celle des animaux.

IX. Théodore. — Nullement. L'entreprise eût été également impossible. Si les graines ne contenaient en petit ce que nous voyons en grand dans les plantes , les lois générales ne pourraient jamais les rendre fécondes.

Ariste. — Des plantes dans des graines, un pommier dans un pépin! On a toujours quelque peine à croire que cela soit, quoiqu'on sache bien que la matière est divisible à l'infini.

Théotime. — J*ai fait une expérience qui a beaucoup contribué à

me le persuader. Ce n'est pas néanmoins que je croie que le pommier, par exemple, qui est clans le germe du pépin, ail à peu près les mêmes proportions de grandeur et des autres qualités entre ses branches, ses feuilles et ses fruits , que les grands arbres; et assurément Théodore ne le prétend pas non plus. Je prétends seulement que toutes les parties organiques du pommier sont formées et si bien proportionnées aux lois du mouvement, que, par leur propre construction et r efficacité de ces lois, elles peuvent croître saiis le secours d'une providence particuhère.

ÂMSTE. — Je comprends bien votre sentiment; dites^nous votre expérience.

Théotime --^ J'ai pris, Ariste, une vingtaine des plus grosses fèves ; j'en ai ouvert deux ou trois, et j*ai remarqué qu'elles étaient composées en dedans de deux parties qui se séparent aisément, et que j'ai appris qu'on a[^lle leurs lobes; que le germe était atta— cbé à l'un et à l'autre de ces lobes ; que d'un côté il se terminait en pointe vers le dehors, et que de Tautre il se cachait entre les lobes. Voilà ce que j'ai vu d'abord. J'ai semé les autres fèves pour les faire germer et voir comment elles croissent. Deux jours après» j'ai commencé à les ouvrir; j'ai continué pendant environ quinze jours, et j'ai remarqué distinctement que la racine était contenue dans cette partie du germe qui est en dehors et se termine en pointe ; que la plante était renfermée dans l'autre partie du germe qui passe entre les deux lobes ; que la racine était elle-même une plante qui avait ses racines dans la substance des deux lobes do lu fève dont elle tirait sa nourriture ; que, lorsqu'elle avait poussé en terre comme les plantes dans l'air, elle fournissait abondamment à la plante le suc nécessaire ; que la plante, en croissant, passait entre les lobes, qui, après avoir servi à l'accroissement de la ra« cine, se changeaient en feuilles, et mettaient la plante à couvert des injures de l'air. Ainsi je me suis persuadé que le germe de la fève contenait la racine de la plante et la plante même, et que les lobes de la fève étaient le fond où cette petite plante était déjà semée et avait déjà ses racines. Prenez, Ariste, de ces grosses fè^ es vertes dont on mange au commencement de l'été ; ouvrez-les délica* tement; considérez-les attentivement; vous verrez sans microscope une partie de ce que je viens de vous dire ; vous découvrirez même les premières, feuilles de la plante dans celte petite partie du germe qui se replie entre les deux lobes ^

Ariste. — Je crois bien tout cela ; mais que cette graine con*> tienne la plante que nous verrons dans vingt ans, c'est ce qui est

1. Voyez VAnaUnnie des plantes de M. Grew et de M. Mal|^ighi.

difficile à s'imaginer et ce que votre expérience ne prouve point.

Théotime. — Il est vrai ; mais nous voyons déjà que la plante est dans la graine ; nous voyons sans le secours du microscope qu'en hiver même la. tulipe est dans son oignon ; nous ne pouvons pas voir actuellement dans la graine toutes les parties de la plante. Hé bien, Ariste, il faut tâcher de les imaginer. Nous ne pouvons point imaginer comment les plantes qui viendront dans cent ans sont dans la graine. Il faut tacher de le concevoir : du moins cela se peut-il concevoir. Mais on ne voit point que les plantes se forment uniquement en conséquence des lois générales des communications du mouvement. .On ne peut imaginer comment cela se peut faire ; on peut encore moins le concevoir. QueWss raisons peut-on donc avoir de le soutenir et de nier ce que Théodore vient de nous dire ?

Ariste. — Je serais fort porté à croire que Dieu conserve les animaux et les plantes par des volontés particulières, si Théodore ne m'avait pas fait remarquer que d'ôter à la Providence sa généralité et sa simplicité, c'était la rendre humaine et lui faire porter le caractère d'une intelligence bornée. Ainsi il en faut revenir là, et croire que Dieu, par la première impression du mouvement qu'il a communiqué à la matière, l'a si sagement divisée, qu'il a formé tout d'un coup des animaux et des plantes pour tous les siècles. Cela est possible, puisque la matière est divisible à l'infini. Et cela s'est fait ainsi, puisque cette conduite est plus digne de l'Être infiniment parfait, que toute autre.

Théotime. — Ajoutez à cela, Ariste, que l'Écriture nous apprend que maintenant Dieu se repose, et que d'abord il n'a pas fait seulement les plantes de la première année de la création, mais encore la semence pour toutes les autres. « Germinet terra, dit-il, » herbam virentem et facientem semen, et lignum pomiferum faciens » fructum, juxta genus suum, cujus semen in semetipso sit super » terram *. » Ces dernières paroles, « cujus semen in semetipso sit, » jointes à celles-ci . « Et requievit die septirao ab omni opère quod » patrarat*, » marquent ce me semble, que Dieu, pour conserver ses créatures, n'agit plus comme il a fait dans le temps qu'il les a formées. Or, il n'agit qu'en deux manières, ou par des volontés particulières, ou par des volontés ou des lois générales. Donc il ne fait plus maintenant que suivre ses lois, si ce n'est qu'il y ait de grandes raisons qui l'obligent à interrompre le cours de sa providence ; raisons que je ne crois pas que vous puissiez trouver dans les besoins des animaux ou des plantes.

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