Gcn., 1. — 2. CA
SLR Lk MÉTAPHYSIQUE. 193
moitié moins, il n'y en aurait'que trop. Car, je vous prie, Théodore, à quoi bon tant de plantes inutiles à notre usage, tant d'insectes qui nous incommodent? Ces petits animaux sont l'ouvrage d'une sagesse infinie : je le veux. Mais c'est cela même qui fait la difficulté ; car pourquoi former tant d'ouvrages excellents pour nourrir les hirondelles et dévorer nos bourgeons? Est-ce, Théodore, que le monde ne serait pas aussi parfait qu'il est, si les chenilles et les hannetons ne venaient point dépouiller les arbres de leurs fruits et de leurs feuilles ?
Théodore. — Si vous jugez, Ariste, des ouvrages de Dieu uniquement par rapport à vous, vous blasphémerez bientôt contre la Providence ; vous porterez bientôt d'étranges jugements de la sa-* gesse du Créateur.
Ariste. — Mais quoi ! n'est-ce pas pour l'homme que Dieu à tout fait ?
Théodore. — Oui, Ariste^ pour cet homme sous les pieds duquel Dieu a tout assujetti, sans en rien excepter; pour cet homme dont parle saint Paul dans le second chapitre de l'Êpitre aux Hébreux < Dieu a tout fait pour son fils, tout pour son Église, et son Église pour lui. Mais s'il a fait les puces pour l'homme, c'est assurément pour le mordre et pour le punir. La plupart des animaux ont leur vermine particulière; mais l'homme a sur eux cet avantage, qu'il en a pour lui seul de plusieurs espèces, tant il est vrai que Dieu a tout fait pour lui. C'est pour dévorer ses blés que Dieu a fait les sauterelles. C'est pour ensemencer ses terres qu'il a donné comme des ailes à la graine des chardons. C'est pour flétrir tous ses fruits qu'il a formé des insectes d'une infinité d'espèces. En ce sens, si Dieu n'a pas fait toutes choses pour l'homme , il ne s'en faut pas beaucoup.
Prenez garde, Ariste, la prescience de Dieu est infinie. Il doit régler sur elle tous ses desseins. Avant que de donner à la matière cette première impression de mouvement qui forme l'univers pour tous les siècles, il a connu clairement toutes les suites de toutes les combinaisons possibles du physique avec le moral dans toutes sortes de suppositions. Il a prévu que l'homme dans telles et telles circonstances pécherait , et que son péché se communiquerait à toute sa postérité en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps *. Donc, puisqu'il a voulu le permettre, ce funeste péché, il a dû faire usage de sa prescience, et combiner si sagement le physique avec le moral, que tous ses ouvrages fissent entre eux, et pour tous les siècles, le plus bel accord qui soit possible.' Et cet accord
1. jRecherche de la Vérité, liv. II, ch. 7. h'Éclaircisseinenl sur ce même ch. 1. 17
lOa ENTRETIENS
merveilleux consiste en partie dans cet ordre de justice, qœ rl^omme s'étant révolté contre le Créateur, ce que Dieu prévoyait devoir arriver, les créatures se révoltent, pour ainsi dire, contre lui, et le punissent de sa désobéissance ^ Voilà pourquoi il y a tant de différents animaux qui nous font la guerre.
XI. Ariste. — Quoi ! avant que rh<»nme eût péché, Dieu avait déjà préparé les instrunoents de sa vengeance ? Car vous savez que l'homme n'a été créé qu'après tout le reste. Cela me parait bieu dur,
Théodore. — L'homme avant son péché, n'avait point d'ennemis ; son corps et tout ce qui' l'environnait lui était soumis ; il ne souffrait point de douleur malgré lui. Il était juste que Dieu le protégeât par une providence particulière ^ ou qu'il le commit à la garde de quelque ange tutélaire pour empêcher les suites fâcheuses des lo^ générales des communications des mouvements^ S'il avait conservé son innocence, Dieu aurait toujours eu pour lui les mêmes égards» car il ne manque jamais de rendre justice à ses créatures. Mais quoi 1 ne voulez- vous pas que Dieu fasse usage de sa prescience, et qu'il choisisse la plus sage combinaison qui soit possible entre le physique et le moral ? Voudriez-vous qu'un être infiniment sage n'eût point fait porter à sa conduite le caractère de sa sagesse, ou qu'il eût fait Thomme et l'eût éprouvé, avant que de faire ces créatures qui nous incommodent; ou enfin qu'il eût changé de dessein et réformé son ouvrage après le péché d'Adam? Dieu, Ariste, ne se repent et ne se dément jamais. Le premier pas qu'il fait est réglé par la prescience de tout ce qui le doit suivre. Que dis-je 1 Dieu ne se détermine à faire ce prepiier pas qu'après qu'il l'a comparé non-seulement avec tout 'ce qui le doit suivre, mais encore avec une infinité d'autres suppositions, et d'autres combi— naisons de toutes espèces du physique avec le moral et du naturel avec le surnaturel.
Encore un coup, Ariste, Dieu a prévu que l'homme dans telles et telles circonstances se révolterait^ Après avoir tout comparé, il a cru devoir permettre le péché. Je dis permettre, car il n'a pas mis l'homme dans la nécessité de le commettre. Donc il a dû, par une sage combinaison du physique avec le moral, faire porter à sa conduite des marques de sa prescience. Mais, dites-vous, il a donc préparé avant le péché des instruments de sa vengeance ? Pourquoi non, puisqu'il l'a prévu, ce péché, et qu'il a voulu le punir? Si Dieu avait rendu malheureux l'homme innocent; s'il s'était servi de ces instruments avant le péché , on aurait sujet de se plaindre. Mais estril défendu à un père de tenir des verges prêtes pour cha-