‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 56 sur 145 · PAi · texte numérisé non relu

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devons-nous penser des diverses sociétés qui s'établissent et se conservent en conséquence des lois de l'union de Tâme et du corps ; que jugerons-nous du peuple juif et de sa religion, et enfin de TÉglise de Jésus-Christ? Que penserions-nous, mon cher Ariste, de la céleste Jérusalem, si nous avions une idée claire de la nature des matériaux dont sera construite celte sainte cité , et que nous pussions juger de Tordre et du concert de toutes les parties qui la composeront? Car enfin, si avec la plus vile des créatures, avec la matière, Dieu a fait un monde si (nagnifique, quel ouvrage serace que le temple du vrai Salomon, qui ne sera construit qu'avec des intelligences? C'est le choc des corps qui détermine l'efficace des lois naturelles ; et cette cause occasionnelle , tout aveugle et simple qu'elle est, elle produit, par la sagesse de la providence du Créateur, une infinité d'ouvrages admirables. Quelle sera donc, Âriste, la beauté de la maison de Dieu, puisque c'est une nature intelligente, éclairée de la sagesse étemelle, et subsistant dans cette même sagesse ; puisque c'est Jésus-Christ, comme je vous dirai bientôt, qui détermine l'efficace des lois surnaturelles par lesquelles Dieu exécute ce grand ouvrage ! Que ce temple du vrai Salomon sera magnifique ! Ne seraitr-il point d'autant plus parfait que cet univers que les esprits sont plus nobles que les corps^ et que la cause occasionnelle de l'ordre de la grâce est plus excellente que celle qui détermine l'efficace des lois naturelles? Assurément Dieu est toujours semblable à lui-même. Sa sagesse n'est point épuisée par les merveilles qu'il a faites. Il tirera sans doute de la nature spirituelle des beautés qui surpasseront infiniment tout ce qu'il a fait de la matière. Qu'en pensez- vous, mon cher Ariste?

Ariste. — Je pense, Théodore, que vous vous plaisez à me précipiter d'abîmes en abîmes.

Théodore. — Oui, d'abîmes profonds en d'autres encore plus profonds. Est-ce que vous ne voulez considérer que les beautés de ce monde visible, que la providence générale du Créateur dans la division de la matière, dans la formation et l'arrangement des corps? Cette teire que nous habitons n'est faite que pour les sociétés qui s'y forment. Si les hommes sont capables de faire des sociétés ensemble, c'est pour servir Dieu dans une même religion. Tout se rapporte naturellement à l'Eglise de Jésus-Christ, au temple spirituel que Dieu doit habiter éternellement. Ainsi il ne faut pas nous arrêter dans ce premier abîme de la providence de Dieu sur la division de la matière et l'arrangement du corps ; il en faut sortir pour entrer dans un second, et de là dans un troisième, jusques à ce que nous soyons arrivés où tout se termine et où Dieu rapporte toutes choses

Car, fl ne suffit pas de croire et de dire que la providence de Dieu est incompréhensible : il faut le savoir, il faut le comprendre. Et pour bien s'assurer qu'elle est incompréhensible en toutes manières, il faut tâcher de la prendre en tout sens et de la suivre partout.

ÂBiSTE. — Mais nous ne finirons jamais la matière de la Providence, si nous la suivons jusque dans le ciel.

Théodore. — Oui, si nous la suivions jusque-là ; mais nous la perdrons bientôt de vue. Nous serons bien obligés, Ariste, de passer fort légèrement sur ce qui devrait nous arrêter le plus, soit pour la magnificence de l'ouvrage, soit. pour la sagesse de la conduite; car la providence de Dieu sur son Église est un abîme où l'esprit éclairé même par la foi ne découvre presque rien. Mais entrons en matière.

ï. Vous savez, Ariste, que l'homme est un composé de deux substances, esprit et corps, dont les modalités sont réciproques en conséquence des lois générales, qui sont causes de l'union de ces deux natures, et vous n'ignorez pas que ces lois ne sont que les volontés constantes et toujours efficaces du Créateur. Jetons un peu la vue sur la sagesse de ces lois.

Dans l'instant qu'on allume un flambeau, ou que le soleil se lève, il répand la lumière de tous côtés, ou plutôt il presse de tous côtés la matière qui l'environne. Les surfaces des corps étant diversement disposées, elles réfléchissent diversement la lumière, ou plutôt elles modifient diversement la pression que cause ïe soleil. (Imaginez cela comme il vous plaira, il n'importe maintenant. Je crois, pour moi, que ces modifications de pression ne consistent que dans des vibrations ou des secousses que reçoit la matière subtile par celle qui la frise eu glissant incessamment sur la surface dos corps entre elle et ces mêmes corpsi.) Toutes ces vibrations ou modifications de pression, alternativement plus ou moins fortes, s'étendent ou se communiquent en rond de tous côtés et en un instant, à cause que tout est plein. Ainsi, dès qu'on a les yeux ouverts, tous les rayons de lumière réfléchis de la surface des corps, et qui entrent par la prunelle, se rompent dans les humeurs de l'œil pour se réunir sur le nerf optique. (C'est une chose admirable ^que la mécanique de l'œil considérée par rapport à l'action de la lumière ; mais ce n'est pas à cela que nous devons nous arrêter. Ceux qui veulent étudier cette matière peuvent consulter la Dioptrique de M. Descartes.) Le nerf optique se trouve donc ébranlé en plusieurs difîérentes manières par les diverses vibrations de pression de la matière qui passe librement jusques à lui ; et l'ébranlement de ce

StB Là llàTAPHTStQCÈ. SÉi

nerf se oommunique jusques à cette partie da cerveau à laquelle rame est étroiteineat unie. D'où il arrive, en conséquence des lois de l'union de Tâme et du corps :

II. 4. Que nous sommes avertis de la présence des dijets. Car encore que les corps soient invis'bles par eux-mêmes» le sentiment de couUwr que nous avons en nous, et même malgré nous à leur occastOB, nous persuade que nous les voyons eux-^nèmes, à cause que l'opération de Dieu en nous n'a rien de sensible. Et comme les couleurs nous touchent légèrement, au lieu de les regarder comme des sentnnents qui nous appartiennent, nous les attribuons aux objets. Ainsi nous jugeons que les objets existent et qu'ils sont blancs et noirs, ronges et bleus, tels en un mot que nous les voyons.

%. Quoique les di£fêrences de la lumière réfléchie des objets ne consistent que dans des vibrations de pression plus ou moins promptes, cependant les sentiments de couleur qui répondent à ces vibrations ou modifications de la lumière ont des différences essentiel^, afin que par ce moyen nous discernions plus facilement (es objets les uns des autres.

3. Ainsi, par les difiêrences sensibles des couleurs^ qui terminent exactement les parties intelligibles que nous trouvons dans l'idée de l'espace ou de l'étendue, nous découvrons d'an coup &aà\ une infinité d'ob)ets différents, létir grandein*, leur figure, leur situation, leur mouvement ou leur repos : tout cela fort exactement, par rapport à la^n^rvation de la vie, mais d'ailleurs confusément et fort imparfaitement ; car il faut toujours se souvenir que les sens ne nous sont pas donnés pour nous découvrir la vérité, ou les rapports exacts que les objets ont entre eux, mais pour conserver notre corps et tout ce qui peut lui être utile. Gomme tout ce que nous voyons, par exonple, n'est pas toujours ou bon ou mauvais pour la santé , et que souvent deux objets différents peuvent réfléchir la lumière de la même façon (car combien y a-t-il de corps également blancs ou noirs l), les sentiments de couleur ne nous touchent ou ne nous ébranlent guère. Us nous servent plutôt à distinguer les objets, qu'à nous unir ou à nous en séparer. C'est à ces objets qu'on les rapporte, ces sentiments, et non aux yeux qui reçoivent l'impression de la lumière. Car on rapporte toujours les sentiments à ce qu'il est plus à propos pour le bien du corps de les rapporter. On rapporte la douleur de la piqûre, non à l'épine, mais au doigt piqué. On rapporte la chaleur, l'odeur, la saveur, et aux organes> et aux ob^ jcls. Pour la couleur, on ne la rapporte qu'aux objets. Il est clair que tout cela doit être ainsi pour le bien du corps, et il n'est pas nécessaire qae je vous l'explique.

)i(Ui ENTBETIENS

III. Voilà, Ariste, ce qui parait de plus simple et de plus général dans les sensations des couleurs. Voyons un peu comment tout cela s'exécute ; car*il me semble qu'il faut une sagesse infinie pour régler ce détail des couleurs de telle manière, que les objets proches ou éloignés soient vus à peu près selon leur grandeur. Quand je dis éloignés, je ne prétends pas qu'ils le soient excessivement ; car, lorsque des corps sont si petits ou si éloignés , qu'ils ne peuvent plus nous faire ni bien ni mal, ils nous échappent.

ÂRisTE. ~* Assurément, Théodore, il faut une sagesse infinie pour faire à chaque clin d'œil celte distribution de couleurs sur l'idée que j'ai dé l'espace, de manière qu'il s'en forme, pour ainsi dire, dans mon âme un monde nouveau, et un monde qui se rapporte assez juste à celui dans lequel nous sommes. Mais je doute que Dieu soit si exact dans les sentiments qu'il nous donne ; car je sais bien que le soleil ne diminue pas à proportion qu'il s'éloigne de l'horizon, et cependant il me parait plus petit.

Théodore. -^ Mais du moins vous êtes bien certain que Dieu est toujours exact à vous faire voir le soleil d'autant plus petit, qu'il s'éloigne davantage de l'horizon. Cette exactitude, Ariste, signifie quelque chose.

Ariste. — Je le crois ; mais d'où vient cela?

Théodore. — C'est que Dieu, en conséquence de ces lois , nous donne tout d'un coup les sentiments de couleur que nous nous don* nerions à nous-mêmes, si nous savions divinement l'optjque et que nous connussions exacteqient tous les rapports qu'ont entre elles les figures des corps qui se projettent au fond de nos yeux ; car Dieu ne se détermine à agir dans notre âme de telle ou telle manière que par les changements qui arrivent dans notre corps : il agit en elle comme s'il ne savait rien de ce qui se fait au dehors que par la connaissance qu'il a de ce qui se passe dans nos organes. Voilà le principe, suivons-le.

Plus un corps est éloigné, plus l'image qui s'en trace au fond de l'œil est petite. Or, quand le soleil se lève ou se couche, il paraît plus éloigné de nous qu'à midi, non-seulement parce qu'on remarque bien des terres entre nous et l'horizon où il est alors, mais encore parce que le ciel paraît comme un sphéroïde aplati. Donc l'image du soleil qui se lève devrait être plus petite au fond de nos yeux que celle du soleil levé. Or, elle est égale ou presque égale : donc il faut que le soleil paraisse plus grand lorsqu'il est proche de l'horizon que lorsqu'il est fort élevé.

Théotime. — J'ai fait une expérience qui démontre ce que vous dites, que la raison pour laquelle le soleil paraît changer de gran-

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deur vient de ce qu'il paraît changer notablement de distance ; j'ai pris un morceau de verre, que j'ai couvert de fumée, de telle manière que, regardant au travers, je ne voyais plus que le soleil ; et j'ai remarqué que cette grandeur apparente disparaissait toutes les fois que je le regardais au travers de ce verre, parce la fumée faisant éclipser tous les autres objets qui sont entre nous et l'horizon, je ne voyais plus sensiblement de distance au delà de laquelle je pusse placer le soleil.

Ariste. — Ne serait-ce point que ce verre, obscurci par la fumée *, ne laisse entrer dans l'œil que peu de rayons?

Theotime. — ^Non, Ariste ; (îar j'ai toujours vu le soleil d'une égale grandeur, lorsqu'il est fort élevé sur l'horizon, soit que je l'aie regardé avec ce verre, ou sans ce verre.

Ariste. — Cela est démonstratif.

IV. Théodore. — Prenez donc garde, Ariste, que quoique vous soyez persuadé que le soleil n'est pas plus petit à midi que le soir, vous le voyez néanmoins beaucoup plus petit; et jugez par là que le sentiment de cercle lumineux qui vous représente cet astre n'est déterminé justement à telle grandeur que par rapport aux couleurs de tous les objets que nous voyons entre nous et lui , puisque c'est la vue sensible de ces objets qui le fait croire éloigné. Jugez encore de là que toutes les grandeurs apparentes non-seulement du soleil, mais généralement de tout ce que nous voyons, doivent toutes être réglées par des raisonnements semblables à celui que je viens de vous faire pour vous rendre raison des diverses apparences de grandeur du soleil ; et comprenez , si vous le pouvez , la sagesse du Créateur, qui , sans hésiter, dès que vos yeux sont ouverts , vous donne d'une infinité d'objets une infinité de divers sentiments de couleur, qui vous marquent leur différence et leur grandeur, non proportionnées à la difi'érence et à la grandeur des images qui s'en tracent au fond de l'œil, mais, ce qui est à remarquer, déter-^ minées par des raisonnements d'optique les plus exacts qu'il est possible. ,

Ariste. — Je n'admire pas tant en cela la sagesse, l'exactitude , l'uniformité du Créateur, que la stupidité de ces philosophes qui s'imaginent que c'est l'âme elle-même qui se forme des idées de tous les objets qui nous environnent. J'avoue néanmoins qu'il faut une sagesse infinie pour faire dans notre âme , dès que nos yeux sont ouverts , cette distribution de couleurs qui nous révèle en partie comment le monde est fait. Mais je voudrais bien que nos sens ne nous trompassent jamais, du moins dans des choses de conséquence,

1. Cela se fait en passant le verre sur la flamme d'nne chandelle. 1. 18

m ENtRETIENS

ni d'une manière trop grossière. L'autre jour, que je descendais fort promptement la rivière, il me semblait que les arbres du rivage se remuaient, et j'ai un de mes amis qui souvent voit tout tourner devant lui, de manière qu'il ne peut se tenir debout. Voilà des illiisions fort grossières et fort incommodes.

V. THéoDORE. — Dieu ne pouvait, Âriste, rien faire de mieux, voulant agir en nous en conséquence de quelques lois générales ; car reprenez le principe que je viens de vous dire. Les causes ooca-sionoelles de ce qui doit arriver à l'âme ne peuvent se trouver que dans ce qui arrive au corps, puisque c'est l'âme et le corps que Dieu a voulu unir ensemble. Ainsi Dieu ne doit être déterminé à agir dans notre âme de telle on telle manière que par les diivers chan-* gements qui arrivent dans notre corps. Il ne doit pas agir eu elle comme sachant ce qui se passe au dehors, mais comme ne sachant rien de ce qui nous environne que par la connaissance qu'il a de ce qui se passe dans nos organes. Encore un coup, Âriste, c'est le principe. fanaginez-voiFS que votre âme sait exactement tout ce qui arrive de nouveau dans son corps, et qu'elle se donne à elle-même tous les sentiments le plus à propos qui se puisse par rapport à la conservation de la vie : ce sera justement ce que Dieu fait en elle.

Vous vous promenez donc, et votre âme a le sentiment intérieur des mouvements qui se passent actuellement dans votre corps^ Donc, quoique tes traces des objets changent de place dans vos yeux, votre âme doit voir ces objets comme immobiles. Mais vous êtes dans un bateau ; vous n'avez aucun sentiment que vous êtes transporté , puisque le mouvement du bateau ne change rien dans votre corps qui puisse vous en avertir. Vous devez donc voir tout te rivage en mouvement, puisque les images des objets changent dans vos yeux continuellement de place.

De même, vous penchez la tête , vous tournez les yeux , vœis regardez, si vous voulez, un clocher par-dessous vos jambes ; vous ne devez point le voir renversé la pointe en basj car, encore que l'image de ce clocher fût renversée dans vos yeux , ou plutôt dans votre cerveau , car les objets se peignent toujours à l'envers dans le fond de l'œil , votre âme sachant la disposition de votre corps par le changement que cette disposition fait dans votre cerveau , elle devrait juger que le clocher s^ait droit. Or, encore un coup, Dieu en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps, nous donne tous le^ sentiments des objets, de la mème^ manière que notre âme se les donnerait, si elle raisonnait fort exactement sm* la connaissanee qu'elle aurait de toul ce qui se passe dan» le corps ou dans la principale partie du cerveau. IJUid remarquez ({ne la connaïasance

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<pe nous avons de la nature de la grandeur, ou de la situation des objets ne nous sert de rien pour rectifier no§ sentiments , si cette connaissance n'est sensible et produite actuellement par quelque changement qui arrive actuellement dans le cerveau , car, qu<»q«e je sache que ie soleil n*est pas plus grand le soir et le matin qu*à midi , je ne laisse pas de le voir plus grand ; quoique je sache que ie rivage est immobile, il me paraît néanmoins se remuer; quoique je sache que telle médecine m'est bopne, je trouve néanmoins qu'elle e^ méchante ; et ainsi des autres sentiments , parce que Dieu ne règle les sentiments qu'il nous donne que sur l'action de la cause occasionnelle qu'il a établie pour cela , c'est-â-dire sur les cbangemenls de la principale partie de notre corps à laquelle notre étne «st immédiatement unie. Or, il arrive quelquefois que le cours des esprits est ou si impétueux ou si irrégulier, qu'il empêche que le changement actuel de la disposition des nerfs et des muscles se communique jusqu'à cette principale' partie du cerveau , ^ alors tout tourne, on voit deux objets pour un, on ne peut plus garder l'équilibre pour demeurer debout , et c'est peut-être ce qui arrive à votre ami. Mais que voulez-vous? les lois de l'union de l'âme et du coips sont infiniment sages et toujours exactement suivies ; mais la cause occasionnelle qui détermine l'efficace de ces lois manque souvent au besoin , à cause que les lois des communications des mouvements ne sont pas soumises à nos volontés.

Ariste. — Qu'il y a d'ordre et de sagesse dans les lois de l'union de l'âme et du corps 1 Dès que les yeux sont ouverts , on voit une infinité d'objets différents et leurs différents rapports , sans aucune application de notre part. Assurément rien n'est plus merveilleux , quoique personne n'y fasse réflexion.

Vi. Théodore. — Dieu ne nous découvre pas seulement ses ouvrages par ce moyen , mais il nous y unit en mille et mille manières. Si je vois, par exemple, un enfant prêt à tomber, cette vue seule, le seul ébranlement du nerf optique débandera dans mon cerveau certains ressorts qui me feront avancer pour le secourir et crier afin que d'autres le seourent ; et mon âme , en même temps , sera touchée et émue, comme elle le doit être pour le bien du genre humain. Si je regarde un homme au visage, je comprends qu'il est triste ou joyeux, qu'il m'estime ou qu'il me méprise, qu'il me veut du bien ou du mal : tout cela par certains mouvements des yeux et des lèvres qui n'ont nul rapport avec ce qu'ils signifient ; car, quand un chien me montre les dents, je juge qu'il est en colère; mais, quoiqu'un homme me les montre, je ne crois pas qu'il me veuille mordre. Le ris de l'homme m'inspire de la confiance, et celui du

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chien me fait peur. Les peintres qui veulent exprimer les passions se trouvent bien embarrassés; ils prannent souvent un air ou une grimace pour un autre. Mais lorsqu'un homme est animé de quelque passion^ tous ceux qui le regardent le remarquent bien, quoiqu'ils ne remarquent peut-être point si ses lèvres se haussent ou se baissent , si son nez s'allonge ou se retire^ si ses yeux s'ouvrent ou se ferment. C'est que Dieu nous unit ensemble par les lois de l'union de l'âme du corps ; et non-seulement les hommes avec les hommes , mais chaque créature avec toutes celles qui lui sont utiles, chacune à leur manière ; car si je vois, par exemple, mon chien qui me flatte , c'est-à-dire qui remue la queue , qui fléchit les reins , qui baisse la tête, cette vue me lie à lui, et produit non-seulement dans mon âme une espèce d'amitié , mais encore certains mouvements dans mon corps qui l'attachent aussi à moi par contre-coup. Voilà ce qui fait la passion d'un homme pour son chien , et la fidélité au chien pour son maître : c'est un peu de lumière qui débande certains ressorts dans deux machines composées par la sagesse du Créateur, de telle manière qu'elles puissent se conserver mutuellement. Cela est commun à l'une et à l'autre ; mais l'homme , outre la machine de son corps, a une âme et par conséquent des sentiments et des mouvements qui répondent aux changements qui arrivent dans son corps ; et le chien n'est qu'une pure machine dont les mouvements réglés à leur fin doivent faire admirer l'intelligence infinie de celui qui l'a construite.

ÂRiSTE. — Je comprends, Théodore, que les lois de l'union de l'âme et du corps ne servent pas seulement à unir notre esprit à une certaine portion de matière , mais encore à tout le reste de l'univers ; à certaines parties néanmoins beaucoup plus qu'à d'autres, selon qu'elles nous sont plus nécessaires. Mon âmo se répand, pour ainsi dire, dans mon corps par le plaisir et la douleur. Elle en sort par les autres sentiments moins vifs. Mais par la lumière et les couleurs, elle se répand partout jusque dans les cieux. Elle prend même intérêt dans ce qui s'y passe. Elle en examine les mouvements. Elle s'afllige ou se réjouit des phénomènes qu'elle y remarque , et les rapporte tous à soi , comme ayant droit à toutes les créatures. Que cet enchaînement est merveilleux !

VII. Théodore. — Considérez plutôt les suites de ces lois dans l'établissement des sociétés, dans l'éducation des enfants, dans l'augmentation des sciences * dans la formation de l'Église. Comment est-ce que vous me connaissez ? Vous ne voyez que mon visage , qu'un certain arrangement de matière qui n'est visible que par la couleur. Je remue l'air par mes paroles. Cet air vous frappe l'oreille et vous

savez ce que je pense. On ne dresse pas seulement les enfants, comme les chevaux et les chiens, on leur inspire même des sentiments d'honneur et de probité. Vous avez dans vos livres les opinions des philosophes et Thistoire de tous les siècles; mais sans les lois de l'union de l'âme et du corps, toute votre bibliothèque ne serait au plus que du papier blanc et noir. Suivez ces lois dans la religion. Comment êtes -vous Chrétien? C'est que vous n'êtes pas sourd.'C'est par les oreilles que la foi s'est répandue dans nos cœurs. C'est par les miracles que l'on a vus que nous sommes certains de ce que nous ne voyons point. C'est par la puissance que nous donnent ces lois que le ministre de Jésus-Christ peut remuer la langue pour annoncer l'Évangile et pour nous absoudre de nos péchés. Il est évident que ces lois servent à tout dans la religion , dans la morale, dans les sciences, dans les sociétés, pour le bien public et pour le bien particulier. De sorte que c'est un des plus grands moyens dont Dieu se serve dans le cours ordinaire de sa providence pour la conservation de Tunivers et l'exécution de ses desseins.

VIII. Or, je vous prie , combien a-t-il fallu découvrir de rapports et de combinaisons de rapports pour établir ces admirables lois, et pour les appliquer de telle manière à leurs effets, que toutes les suites de ces lois fussent les meilleures, les plus dignes de Dieu qui soient possibles? Ne considérez pas seulement ces lois par rapport à la conservation, du genre humain : cela nous passe déjà in6niment. Mais cx)urage : comparez-les avec toutes les choses auxquelles elles ont rapport , quelque méprisables qu'elles vous paraissent. Pourquoi, par exemple, le blé et l'orge n'ont-ils point, comme les chardons et les lacerons , de petites ailes , afin que le vent les transporte et les répande dansJes champs ? N'est-ce point que Dieu a prévu que les hommes, qui échardonuent leurs terres, auraient assez de soin d'y semer du blé ? D'où vient que le chien a l'odorat si fin pour les odeurs que les animaux transpirent, et qu'il ne sent point les fleurs ? N'est-ce point que Dieu a prévu que l'homme et cet animal iraient ensemble à la chasse? Si Dieu, en créant les plantes et les animaux , a eu égard à l'usage que les hommes feraient de la puissance qu'ils ont en conséquence des lois de l'unioa de l'âme et du corps, assurément il n'aura rien négligé pour faire que ce$ lois aient des suites avantageuses dans la société et dans la religion. Jugez donc de la sagesse incompréhensible de la providence de Dieu dans l'établissement de ces lois , comme vous en avez jugé dans la première impression de mouvement qu'il a communiquée à la matière lorsqu'il en a formé l'univers.

AmsTf.. — L'esprit se perd d3ns ces sortes de réflexions.

SiO ENTRETIENS

iHéoTiME. — Il est vrai ; mais il ne laisse pas de comprendrerfue le sagesse de Dieu dans sa providence générale est incompréhensible en toutes manières.

IX. Théodore. — Continuons donc. L'esprit de l'homme est uni a son corps de telle manière, que par son corps il tient à tout ce qui l'environne, non-seulement aux objets sensibles, mais à des substances invisibles, puisque les hommes sont attachés et liés ensemble par l'esprit aussi bien que par le corps, tout cela en conséquence des lois générales dont Dieu se sert pour gouverner le monde ; et c'est le merveilleux de la Providence. L'esprit de l'homme est aussi uni à Dieu, à la sagesse éternelle, à la raison universelle qui éclaire toutes les iatelligenoes. Et il y est encore uni par des lois générales dont notre attention est la cause occasionnelle qui en détermine l'efficace. Les ébranlements qui s'excitent dans mon cerveau sont la cause occasionnelle ou naturelle de mes sentiments. Mais la cause occasionnelle de la présence des idées à mon esprit, c'est mon attention. Je pense à ce que je veux. Il dépend de moi d'examiner le sujet dont nous parlons, ou tout autre ; mais il ne dépend pas de moi de sentir du plaisir, d'entendre la musique, de voir seulement telle ou telle cou* leur. C'est que nous ne sommes pas faits pour connaître les rapports qu'ont entre eux et avec notre corps les objets sensibles; car il ne serait pas juste que l'âme, pour conserver la vie, fût obligée de (l'appliquer à tout ce qui peut nous la faire perdre. Il fallait qu'elle le discernât par la preuve courte et sûre de l'instinct ou du sentiment, afin qu'elle pût s'occuper tout entière à rendre à Dieu ses devoirs, et à rechercher les vrais biens, les biens de l'esprit. Il est vrai que maintenant nos sentiments jettent le trouble et la confusion dans nos idées, et qu'ainsi nous ne pensons pas toujours à ce que nous voulons. Mais c'est une suite du péché, et si Dieu l'a permis, ce péché, c'est qu'il savait bien que cela donnerait occasion au sacrifice de Jésus-Christ, dont il tire plus de gloire que de la persévérance du premier homme : outre qu'Adam ayant tous les secours nécessaires pour persévérer, Dieu ne devait pas lui donner de ces grâces prévenantes qui ne conviennent bien qu'à une nature faible et languissante. Mais ce n'est pas le temps d'examiner les raisons de la permission du péché.

X. C'est donc notre attention qui est la cause occasionnelle et naturelle de la présence des idées à notre esprit, en conséquence des lois générales de son union avec la raison universelle. Et Dieu l'a dû établir ainsi, dans le dessein qu'il avait de nous faire parfaitement libres, et capables de mériter le ciel ; car il est clair que si le premier homme n'eût point été comme le maître de ses idé^ par

son attention, sa distraction n'aurait point été volontaire ; distraction qui a été la première cause de sa désobéissance. Comme nous ne pouvons aimer que par Famour du bien, nous nous déterminons toujours à ce qui nous parait le meilleur, dans l'instant que nous nous déterminons. De sorte que si nous n'étions nullement les maîtres de notre attention, ou si notre attention n'était point la cause naturelle de nos idées, nous ne serions point libres, ni en état de mériter ; car nous ne pourrions pas même suspendre nol re consentement, puisque nous n'aurions pas le pouvoir de considérer les raisons qui peuvent nous porter à le suspendre. Or, Dieu a voulu que nous fussions libres, non-seulement parce que cette qualité nous est nécessaire pour mériter le ciel, pour lequel nous sommes faits, mais encore parce qu'il voulait faire éclater la sagesse de sa providence, et sa qualité de scrutateur des cœurs, en se servant aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins.

Car vous devez savoir que Dieu forme toutes les sociétés, qu'il gouverne toutes les nations, le peuple juif, l'Église présente, l'Église future, par les lois générales de l'union des esprits avec la sagesse étemelle. C'est par le secours de cette sagesse que les souverains régnent heureusement et qu'ils établissent des lois excellentes : « Per me reges régnant, et legum conditores justa decernunt *. » C'est même en la consultant que les méchants réussissent dans leurs pernicieux desseins ; car on peut faire servir à l'injustice les lumières de la raison en conséquence des lois générales. Si un bon évéque veille sur son troupeau, s'il le sanctifie, si Dieu se sert de lui pour mettre tels et tels au nombre des prédestinés, c'est en partie que ce ministre de Jésus-Christ consulte la raison par son attention à l'ordre de ses devoirs. Et si au contraire un misérable corrompt l'esprit et le cœur de ceux qui sont soumis à sa conduite ; si Dieu permet qu'il soit la cause de leur perte, c'est en partie que ce ministre du démon abuse des lumières qu'il reçoit de Dieu en conséquence des lois naturelles. Les anges, tous les^esprits bienheureux, et même l'humanité sainte de Jésus-Christ, mais d'une manière bien différente, sont tous unis à la sagesse étemelle. Leur attention est la cause occasionnelle ou naturelle de leurs connaissances. Or, Jésus-Christ gouverne les âmes, et les anges ont pouvoir sur les corps. Dieu se sert de Jésus-Chirst pour sanctifier son Église, comme il s'est servi des anges pour conduire le peuple juif. Donc puisque tous les esprits bienheureux, à plus forte raison que nous, consultent toujours la sagesse éternelle pour ne rien faire qui ne soit con-

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