‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 59 sur 145 · Eutretien VU, n. 6, etc · texte numérisé non relu

Eutretien VU, n. 6, etc

» vivens ad interpellandum pro nobis * ; » c'est par des désira toujours efficaces , parce qu'ils sont toujours exaucés : «. Ego autem » sciebam quia semper me audis *. » Ce n'est point à la vérité ^ar une intercession morale, semblable à celle d'un homme qui intercède pour un autre y mais par une intercession puissante et toujours immanquable, en vertu de la loi générale que Dieu s'est faite de ne rien refuser à son fils; par une intercession semblable à celle des désirs pratiques que nous formons de remuer le bras, de marcher, de parler. Car tous les désirs des créatures sont impuissants en eux-mêmes ; il§ ne sont efficaces que par la puissance divine ; ils n'agissent point indépendamment : ce ne sont au fond que des prières. Mais comme Dieu est immuable dans sa conduite, et qu'il suit exactement les lois qu'il a établies , nous avons la puissance de remuer le bras, et le chef de l'Église celle de la sanctifier, parce que Dieu a établi en notre faveur les lois de l'union de l'âme et du corps, et qu'il a promis à son fils d'exaucer tous ses désirs, selon ces paroles de Jésus-Christ lui-même : a Data est mihi omnis pox> testas in cœlo et in terra ^ ; » et celles que lui dit son père après sa résurrection -.«Postula à me, et dabo tibi gentes hsereditatem tuam ^. n

XVll. Ariste. — Je suis persuadé, Théodore, que les créatures n'ont point d'efficace propre ', et que Dieu ne leur communique sa puissance que par l'établissement de quelques lois générales. J'ai la puissance de remuer le bras; mais c'est e» conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps , et que Dieu étant immuable , il est constant dans ses décrets. Dieu a donné à l'ange conducteur du peuple juif la puissance de le punir et de le récompenser , parce qu'il a voulu que les volontés de cet ange fussent suivies de leurs effets. J'en demeure d'accord; mais c'est Dieu luimême qui ordonne à ce ministre tout ce qu'il doit faire. Dieu a donné à Jésus-Christ une souveraine puissance; mais il lui prescrit tout ce qu'il doit faire. Ce n'est pas Dieu qui obéit aux anges; ce sont les anges qui obéissent à Dieu. Et Jésus-Christ nous apprend qu'il ne nous a rien dit de lui-même , et que son père lui a marqué tout ce qu'il avait à nous dire. Jésus-Christ intercède , mais c'est pour ceux que son père a prédestinés. Il dispose de tout dans la maison de son père, mais il ne dispbse de rien de son chef. Ainsi Dieu quitte la généralité de sa providence; car, quoiqu'il exécute les volontés de Jésus-Christ et des anges en conséquence des lois générales, il forme en eux toutes leurs volontés par des inspirations particulières. Il n'y a point pour cela de loi générale.

TiîÉoDOHE. — En êtes-vous bien certain, Ariste? Assut-ément,

l Habr. 7, 25. — 2. Joan. 11, 42. — 3. Mailh. 28. — 1. /»«. ». .

SUR LA MÉTAPHYSIQUE. SlO

si Dieu ordonne en particulier à l'âme sainte du Sauveur et aux anges de former tous les désirs qu'ils ont par rapport à nous, Dieu quitte en cela la généralité de sa providence ^ Mais, je vous prie, pensez-vous que l'ange conducteur du peuple juif avait besoin de beaucoup de lumière pour le gouverner, et que le vrai Salomon ait dû être uni d'une manière particulière à la sagesse éternelle pour réussir dans la construction de son grand ouvrage?

Aristë. — Oui , certainement.

Théodore. — Pourquoi cela? L'esprit le plus stupide et le moins éclairé peut réussir aussi bien que le plus sage des hommes, lorsqu'on lui marque tout ce qu'il doit faire , et la manière dont il le doit faire , principalement si tout ce qu'il y a à faire ne consiste qu'à former certains désirs dans telles et telles circonstances. Or , selon vous, ni l'ange conducteur du peuple, ni Jésus-Christ même n^a rien désiré que son Père ne le lui ait ordonné en détail. Je ne vois donc pas qu'il ait eu besoin pour son ouvrage d'une sagesse extraordinaire. Mais de plus, dites-moi, je vous prie, en quoi consiste cette souveraine puissance que Jésus-Christ a reçue.

Ariste. — C'est que tous ses désirs sont exaucés.

Théoporb. — Mais, Ariste, si Jésus-Christ ne peut rien désirer que par un ordre exprès de son Père; si ses désirs ne sont point en son pouvoir , comment sera-t-il capable de recevoir quelque véritable pouvoir? Vous avez le pouvoir de remuer votre bras ; mais c'est qu'il dépend de vous de le remuer ou de ne pas le remuer. Cessez d'être le maître de vos volontés, par cela seul vous perdrez tous vos pouvoirs. Est-ce que cela n'est pas évident? Prenez donc: garde, je vous prie, de ne point offenser la sagesse du Sauveur et de ne le point priver de sa puissance. Ne lui ôtez pas la gloire Qu'il doit retirer de la part qu'il a dans la construction du temple éternel. S'il n'y a point d'autre part que de former des désirs impuissants commandés par des ordres particuliers, son ouvrage ne doit pas, ce me semble, lui faire beaucoup d'honneur.

XVIII. Ariste. — Non, Théodore; mais aussi Dieu en retire davantage.

Théodore. — Si c«la est, vous avez raison ; car Dieu doit retirer bien plus de gloire de la magnificence du temple éternel que le sage Salomon qui le construit. Mais voyons un peu. Comparons ensemble les deux principales manières de la providence divine , pour reconnaître celle qui est la plus digne des attributs divins.

l. Tout cela est expliqué fort au long dans mea Répontet à M. Arnauld, principalement dans \ti Réponse à sa Dissertation et dans ma première Lettre touchant son troisième volume des Réflexions.

Selon la première , Dieu forme d'abord un tel dessein indépendamment des voies de l'exécuter. It en choisit Tarcbitecle. Il lo remplit de sagesse et d'intelligence. Outre cela , il lui marque en détail tous les désirs qu'il doit former et toutes les circonstances do ces désirs. Et enfin il exécute lui-môme fort exactement tous les désirs qu'il a ordonnés que l'on formât. Voilà l'idée que vous avez de la conduite de Dieu , puisque vous voulez qu'il forme par des volontés particulières tous les désirs de Tâme sainte de Jésus- Christ. Et voici ridée que j'en ai*. Je crois que Dieu, par sa prescience infinie, ayant prévu toutes les suites de toutes les lois possibles qu'il pouvait établir, a uni son Verbe à telle nature humaine et dans telles circonstances, que l'ouvrage qui suivra de cette union lui doit faire plus d'honneur que tout autre ouvrage qui serait produit par toute autre voie ; Dieu , encore un coup , ayant prévu qu'agissant dans l'humanité sainte de notre médiateur par des voies très-simples et très-générales, je veux dire par les plus dignes des attributs divins, elle devait faire un tel usage de sa puissance, ou former avec une liberté parfaite une telle suite de désirs, que ces désirs étant exaucés , et méritant de l'être à pause de son sacrifice, l'Église future qui en devait être formée serait plus ample et plus parfaite que si Dieu avait choisi toute autre nature dans toute autre circonstance.

Comparez donc, je vous prie, l'idée que vous avez de la Providence avec la mienne. Laquelle des deux marque plus de sagesse et de prescience? La mienne porte le caractère de la qualité la plus impénétrable de la Divinité, qui est de prévoir les actes libres de la créature dans toutes sortes de circonstances. Selon la mienne, Dieu se sert aussi heureusement des causes libres que des causes nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Selon la mienne , Dieu ne forme point aveuglément ses sages desseins. Avant que de les former, je parle humainement, il compare tous les ouvrages possibles avec tous les moyens possibles de les exécuter. Selon la mienne, Dieu doit retirer une j^loire infinie de la sagesse de sa conduite; mais sa gloire n'ôte rien à celle des causes libres, auxquelles il communique sa puissance sans les priver de leur liberté. Dieu leur donne part à la gloire de son ouvrage et du leur , en les laissant agir librement selon leur nature, et par ce moyen il augmente la sienne. Car il est infiniment plus difficile d'exécuter sûrement ses desseins par des causes libres que par des causes nécessaires , ou nécessitées , ou invinciblement déterminées par des ordres exprès et des impressions invincibles.

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