Luc
distribue si mal à leur gré , et selon leurs préjugés. Assurément , Ariste , on ne peut guère trop parler de la Providence , quand même on n'y connaîtrait rien ; car cela réveille toujours dans Tesprit cette pensée, qui est le fondement de toutes les religions, qu'il y a un Dieu qui récompense et qui punit. L'idée confuse de la Providence est aussi utile que celle que vous en avez , pour porter à la vertu le commun des hommes. Elle ne peut éclaircir les difficultés des impies; on ne peut la défendre sans tomber dans un nombre infini de contradictions. Cela est vrai. Mais c'est de quoi les simples ne s'embarrassent guère. La foi les soutient; et leur simplicité, leur humilité les met assez à couvert contre les attaques des libertins. Ainsi je crois que dans les discours faits pour tout le monde, il faut parler de la Providence selon l'idée la plus commune; et ce que Théodore nous a appris , il faut le garder pour faire taire les prétendus esprits forts, et pour rassurer ceux qui se trouveraient ébranlés par la considération des effets qui paraissent contredire les perfections divines : encore doit-on supposer qu'ils soient capables de l'attention nécessaire pour suivre nos principes; car autrement ce serait bien le plus court , s'ils étaient chrétiens , de les arrêter uniquement par l'autorité de l'Écriture.
Abiste. — Je me rends , Théotime. Il faut parler aux hommes selon leurs idées , lorsqu'ils ne sont point en état d'approfondir les matières. Si on critiquait le sentiment confus qu'ils ont de la Providence , on leur serait peut-être un sujet de chute. Il serait facile de les embarrasser par les contradictions où ils tombent. Mais il serait fort difficile de les délivrer de leur embarras; car il faut trop d'application pour reconnaître et pour suivre les vrais principes de la Providence. Je le comprends, Théotime, et je pense que c'est principalement poiu* cela que Jésus-Christ et les apôtres ne nous ont point enseigné formellement les principes de raison dont les théologiens se servent pour appuyer les vérités de la foi. Us ont supposé que les personnes éclairées sauraient ces principes , et que les simples , qui se rendent uniquement à l'autorité , n'en auraient pas besoin, et qu'ils pourraient même en être choqués et les prendre mal, faute d'application et d'intelligence. Je suis donc bien résolu de laisser aux hommes la liberté de parler à leur manière de la Providence, pourvu qu'ils ne disent rien qui blesse ouvertement les attributs divins; pourvu qu'ils ne donnent pas à Dieu des desseins injustes et bizarres, et qu'ils ne le fassent point agir pour satisfaire leurs inclinations déréglées. Mais pour les philosophes, et surtout certains prétendus esprits forts, assurément je ne souffrirai pas leurs impertinentes railleries. J'espère (juej'auraimontour, et que
je les embarrasserai fort. Ils m'ont quelquefois réduit au silence , mais je les obligerai bien à se taire, car j*ai maintenant de quoi répondre à tout ce qu'ils m'ont objecté de plus spécieux et de plus fort.
VIII. Théodore. — Prenez garde , Ariste , que la vanité et l'a- 'mour-propre n'animent un peu votre zèle. Ne cherchez point d'adversaires pour avoir la gloire et le plaisir de les vaincre. C'est (a vérité qu'il faut faire triompher de ceux qui l'ont combattue. Si vous prétendez les confondre , vous ne les gagnerez pas , et peut-être qu'ils vous confondront encore ; car, je le veux , vous avez de quoi les obliger au silence : mais c'est supposé, qu'ils veulent entendre raison ; ce qu'assurément ils ne feront pas , quand ils sentiront que vous voulez l'emporter. S'ils vous raillent, ils auront les rieurs de leur côté. S'ils s'effraient , ils répandront la frayeur dans les esprits. Vous serez seul avec vos principes , auxquels personne ne comprendra rien. Je vous conseille donc, Ariste, de prendre en particulier ces personnes que vous avez en vue , et de leur proposer votre sentiment, comme pour apprendre d'eux ce que vous devez en croire. Il faudra pour vous répondre qu'ils s'appliquent à l'examiner, et peut-être que l'évidence les convaincra. Prenez garde surtout qu'ils ne s'imagment pas que vous les jouez. Parlez en disciple de bonne foi , afin qu'ils ne reconnaissent point votre charitable dissimulation. Mais lorsque vous aurez reconnu que la vérité les pénètre, alors combattez-la sans crainte qu'ils l'abandonnent. Us la regarderont comme un bien qui leur appartient , et qu'ils auront acquis par leur application et par leur travail ; ils prendront intérêt dans sa défense, non peut-être qu'ils l'aiment véritablement , mais parce que leur amour-propre y trouvera son compte. Ainsi , vous les engagerez dans le parti de la vérité, et vous formerez entre elle et eux des liaisons d'intérêt qu'ils ne rompront pas facilement. La plupart des hommes regardent la vérité comme un meuble fort inutile , ou plutôt comme un meuble fort embarrassant et fort incommode. Mais lorsqu'elle est de leur invention , et qu'ils la regardent comme un bien qu'on veut leur enlever, ils s'y attachent si fort et la considèrent si attentivement, qu'ils ne peuvent plus l'oublier.
Ariste. — Vous avez raison, Théodore : pour gagner sûrement les gens, il i^aut trouver le moyen de dédommager leur amour-propre ; c'est là le secret. Je tâcherai de suivre exactement votre conseil charitable. Mais pensez-vous que je possède assez bien vos principes pour en convaincre les autres, et pour répondre à toutes leurs difficultés ?
3a4 ENTRETIENS * *
. Théopore. — Si vous êtea bien résolu dfe prendre avec vos gens Tair et les manières de disciple, il n'est pas nécessaire que voua les sachiez plus exactement, ces principes. Ils vous les s^prendroiit aussi bien que moi.
. Ariste. — Comment, Théodore, aussi bien que vous ? . Théqpohe, — Mieu^ que moi, Ariste; vous le verrez par expérience, Souvenez-vous seulement des principales vérités que je vous ai expliquées et auxquelles vous devez rapporter toutes les interrogations que vous leur ferez.
Souvenez-vous que Dieu ne peut agir que selon ce qu'il est, que d'une manière qui porte le caractère de ses attributs ; qu'ainsi il ne forme pomt ses desseins indépendamment des voies de les exécuter, mais qu'il choisit et l'ouvrage et les voies qui tout ensem> ble expriment davantage les perfections. qu'il se glorifie de posséder que tout autre ouvrage par toute autre voie. Voilà, Ariste, le principe le plus général et le plus fécond.
Sûuvenez-vQus que plus il y a de simplicité, d'uniformité, de généralité dans la Providence, y ayant égalité dans lé reste, plus elle porte le caractère de la Divinité; qu'ainsi Dieu gouverne le monde par des lois générales, pour faire éclater sa sagesse dans l'enchaînement des causes.
Mais souvenez-vous que les créatures n'agissent point l^ps me» sur les autres par leur efficace propre, et que Dieu ne leur a communiqué sa puissance que parce qu'il a établi leurs modalités cau-> ses occasionnelles, qui déterminent l'efficace des lois générales qu'il s'est prescrites, Tout dépend de ce principe.
}X. Voici, Ariste, les lois générales selon lesquelles Dieu règle le cours ordinaire de sa providence :
4 . Les lois générales des communications des mouvements,, desquelles lois le choc des corps est la cause occasionnelle ou naturelle. C'est par l'établissement de ces lois que Dieu a communiqué au soleil la puissance d'éclairer, au feu celle de brï)ler, et ainsi des autres vertus qu'ont les corps pour agir les uns sur les autres ; et c'est en obéissant à ses propres lois que Dieu fait tout ce que font les pauses secondes.
2. Les lois de l'union de l'âme et du corps, dont les modalités sont réciproquement causes occasionnelles de leurs changements. C'est par ces lois que j'ai lâ puissance de parler, de marcher, de sentir, d'imaginer, et |e reste, et que les objets ont par mes organes le pouvoir de me toucher et de m' ébranler. C'est par ces lois que Dieu m'unit à tousses ouvrages.
3. Les lois de l'union de Tâme avec Dieu, avec la substance in-
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telligible de la raison universelle, desquelles lois notre attention est la cause occasionn@ile. C'est par rétablissement de ces loiâ que l'esprit a )e pouvoir de penser à ce qu'il veut et de découvrir ta vérilé. Il n'y a qqe ces trois lois générales que la raison et Texpé-^ rjence noMS apprennent. Mais Tautorité dp rÉcriture nous en fait connaître encore deux autres, savoir :
4. Les lois générales qui donnent aux gens bons et mauvais pouvoir sur les corps, substances inférieures à leur nature '. C'est par TelQcace de ces lois que les anges ont gouverné le peuple juif, qu'ils l'ont puni et récompensé par des biens et des maux tempo- Tj^ls, selpn Tordre qn'ils en avaient reçu de Dieu. C'est par l'efficace de ces lois que les démons ont encore le ppuvoir de nous tenter, et que nos angef. tutél^lres ont celui de npus défendre. Les causes occasionnelles de ces loi$ sont le^rs désirs pratiquas ; car il y a cpntradictipn qu'nn autre que le pré^teur des PQrps en puisse être le moteur.
^. Les lois enfin par lesquelles JésMS-Christ a reçu la souveraine puissance dans le Qiel et sur la tprre, non-seMlement sur les corps, mais sur les esprits; non-senlement ppur disiribnep les biens tem-^ porels, cpmme les anges à la Synagogue, mais pour répandre dans les cœurs la grâce inlérieqre quj nous rend enfants de Dieu et qui npus dpnne droit aux biens éternels *.. Les causes occasionnelles de ces lois sont les divers mpuvements de l'âme sainte de Jésus; car notre inédiatenr pt souvernm prètrp intercède sans cesse, et son intercession est toujours et très-prompiement exaucée.
Voilà, Ariste, les Ipis les plus générales de la nature et de la grâce que Dieu suit d^ns le cours ordinaire de sa providence. C'est par ces lois qu'il exécute ses desseins d'pnp manière qiii'porte admirablepiept le caractère de sa prescience infinie, de sa qualité de scrutateur des cœurs, de son immutabilité et de ses autres attributs. C'est par ces |ois qu'il communiqué s^ pujssappe aux créatures, et qu'il lepr dppne part p la glojrp dp rppvrage qu'il exépute par leur ministère. C'est même par cpttp communication de sa puissance et de sp glpire qu'il rend le plus d'bonpeur à ^s attributs ; car il faut une sagesse infinie pour se servir aussi beureusement des causes libres que des causes nécessaires dans l'exécution de ses desseins.
Mais quoique Dieu se soit prescrit ces lois générales, et encore quelques autres dont i| n'est pas nécessaire de parler, comme sont celles par lesquelles le feu de l'enfer a |e pouvoir ^e tourmenter
l. Yoy. le dernier f^clairçissemenl du Traité de la Nature et de la Grâce, et la Réponse à la Dissertation Je M'. Amauld, contre cet Eclaircissement. 2é Voy. le deuxième Discours du Trnilc de la Nature et de la Grâc\
SSO ENTRETIENS
les démons, les eaux du baptême celui de nous puri6er, et autrefois les eaux très-amères de la jalousie celui de punir l'infidélité des femmes *, et ainsi des autres : quoique Dieu se soit, dis-je, prescrit ces lois, et qu'il ne quitte point sans de grandes raisons la généralité de sa conduite, souvenez-vous bien que lorsqu'il reçoit plus de gloire en la quittant qu'en la suivant , alors il ne manque jamais de l'abandonner ; car pour accorder les contradictions qui paraissent dans les effets de la Providence, il suffît que vous souteniez que Dieu agit et doit agir ordinairement par des lois générales. Retenez donc bien ces principes, et réglez vos interrogations de manière qu'elles ne tendent qu'à les faire envisager aux personnes que vous prétendez convertir.
Ariste. — Je le ferai, Théodore, et j'espère que je réussirai dans mon dessein ; car tous ces principes me paraissent si évidents, si bien liés les uns aux autres, et tellement d'accord avec ce que nous voyons arriver, que, poun'u que les préjugés et les passions ne mettent point trop d'obstacle à l'impression qu'ils doivent faire sur leur esprit, il sera bien difficile qu'ils y résistent. Je vous remercie de l'avis que vous m'avez donné de dédommager leur amour-propre; car je vois bien que je gâterais tout, si je m'y prenais comme j'en aurais bonne envie. Mais, Théodore, supposez que je réussisse dans mon dessein, et que je les aie bien convaincus de la véritè^de nos principes, comment pourrais-je les obliger à reconnaître l'autorité de l'Ëgli^ ; car ils sont nés dans l'hérésie, et je voudrais bien les en retirer ?
Théodore. — Vraiment, Ariste, voilà bien une autre affaire. Vous pensez peut-être qu'il suffit de donner de bonnes preuves de l'infaillibilité de l'Église pour convertir les hérétiques. Il faut, Ariste, que le ciel s'en mêle ; car l'esprit de parti forme tous les jours tant de liaisons secrètes dans le cœur de ceux qui y sont malheureusement engagés, que cela les aveugle et les ferme à la vérité. Si quelqu'un vous exhortait à vous faire huguenot, assurément vous ne l'écouteriez pas volontiers. Sachez donc qu'ils sont peut-être plus ardents que nous, parce que, dans l'état où ils se trouvent, ils se sont, plus souvent que nous, exhortés les uns les autres à donner des marques de leur fermeté. Ayant donc une infinité d'engagements, de liaisons, de préjugés, de raisons d'amourpropre qui les arrête dans leur secte, quelle adresse ne faut^il point pour les obliger à considérer sans prévention lés preuves qu'on }>eut leur donner qu'ils sont dans l'erreur!
Ariste. — Je sais, Théodore, que leur délicatesse est extrême