‹ Œuvres de MalebrancheChapitre 65 sur 145 · Nomb · texte numérisé non relu

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sur le fait de la religion, et que, pour peu qu'on les touche rudement par cet endroit-là, toutes leurs passions se révoltent. Mais ne craignez point; car, outre que ceux dont je parle ne sont pas si sensibles que beaucoup d'autres, je prendrai si bien les manières d'un disciple bien soumis, que je les obligerai pour me répondre à examiner les doutes que je leur proposerai. Donnez-moi seulement quelques preuves de l'infaillibilité de l'Église, conformes à l'idée que vous m'avez donbée de la Providence.

X. Théodore. — Il est certain par l'Écriture, que les hérétiques n'osent rejeter^ que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils viennent à la connaissance de la vérité ^ » Il faut donc trouver dans l'ordre de la Providence de bons moyens pour faire venir tous les hommes à la connaissance de la vérité.

Ariste. — Je nie cette conséquence. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; mais il ne veut pas faire ce qu'il faudrait pour les sauver tous : s'il le voulait, tous seraient sauvés; les Chinois et tant d'autres peuples ne seraient pas privés de la connaissance du vrai Dieu et de son fils Jésus-Christ, en quoi consiste la vie éternelle.

Théodore. — Je ne vous dis pas, Ariste, que Dieu veuille faire tout ce qu'il faudrait pour sauver tous les hommes; il ne veut pas faire à tous moments des miracles; il ne veut pas répandre dans tous les cœurs des grâces victorieuses; sa conduite doit porter le caractère de ses attributs , et il ne doit point quitter sans de grandes raisons la généralité dé sa providence , sa sagesse ne lui permet pas de proportionner toujours son secours au besoin actuel des méchants et à la négligence prévue des justes. Tous les hommes seraient sauvés s'il en usait de la sorte envers nous. Je prétends seulement qu'il faut trouver dans la Providence des moyens généraux qui répondent à la volonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Or, on ne peut y arriver, à cette connaissance, que par deux voies, parcelle de l'examen ou par celle de l'autorité.

Ariste. — Je vous entends, Théodore; la voie de l'examen répond peut-être à la volonté que Dieu a de sauver les savants ; mais Dieu veut sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que MM. les critiques. Encore ne voi&-je pas que les Grotius, les Coccejus, les Saumaise, les Buxtorf soientassez arrivés à cette connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous. Peut-être que Grotius en était proche quand la mort l'a surpris. Mais quoi! la Providence ne pourvoit-elle

qu'au salut de ceux qui ont assez de vie, aussi bien que d'esprit et de science, pour discerner la vérité de Terreur? Assurément cela n'est pas vraisemblable. La voie de fexamen est tout à fait insuffisante. Maintenant que la raison de l'homme est affaiblie , il faut le conduire par la voie de l'autorité. Cette voie est sensible, elle est sûre , elle est générale , elle répond parfaitement à la volonté que Dieu a que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité. Mais où trouverons-nous cette autorité infaillible , cette voie sûre que nous puissions suivre sans craindre l'erreur ? L^ hérétiques prétendent qu'elle ne se trouve que dans les livres sacrés.

XL Théodore. — Elle se trouve dans les livres sacrés, mais c'est par l'autorité de l'Église que nous le savons. Saint Augustin a eu raison de dire que, sans l'Église, il ne croirait pas à l'Évangile. Comment est-ce que les simples peuvent être certains que les quatre Évangiles que nous avons ont une autorité infaillible? Les ignorants n'ont aucune preuve qu'ils sont de^i auteurs qui portent leur nom et qu'ils n'ont point été corrompus dans les choses essentielles ; et je ne sais si les savants en ont des preuves bien sûres. Mais quand nous serions certains que l'Évangile de saint Matthieu , par exemple, est de cet apôtre, et qu^il est tel aujourd'hui qu'il l*a composé, assurément si nous n'avons point d'autorité infaillible qui nous apprenne que cet évangéliste a été divinement inspiré , nous ne pouvons point appuyer notre foi sur ses paroles comme sur celles de Dieu même. Il y en a qui prétendept que la divinité des livres sacrés est si sensible, qu'on ne peut les lire sans s'en apercevoir. Mais sur quoi cette prétention est-elle appuyée? Il faut autre chose que des soupçons et des préjugés pour leur attribuer rinfaillibilité. Il faut ou que le Saint-Esprit le révèle à chaque particulier , ou qu'il le révèle à l'Église pour tous les particuliers. Or, l'un est bien plus simple, plus général, plus digne de la Providence que l'autre.

Mais je veux que tous ceux qui lisent l'Écriture sachent, par une révélation particulière, que l'Évangile est un livre divin et qui n'a point été corrompu par la malice et la négligence des copistes : qui nous en donnera l'intelligence? Car la raison ne suffit pas pour en prendre toujours le vrai sens. Les sociniens sont raisonnable^ aussi bien que les autres hommes, et ils y trouvent que le fils n'est point consubstanliel au père. Les calvinistes sont hommes comme les luthériens, et ils prétendent que ces paroles : Prenez, mangez^ ceci est mon corps, signifient, dans le lieu où elles sont, que ce que Jésus-Christ donne à ses apôtres n'est guère que la figure de son corps. Qui détrompera les uns ou les autres? qui les conduira à la connaissance de la vérité où Dieu veut que nous arrivions tous? Il

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faudra à tous moments à chaque particulier une assistance du Sainte Esprit que les hérétiques refusent à toute TÉglise lorsqu'elle est assemblée pour former ses décisions. Quelle extravagance, quel aveuglement^ que d'orgueil ! On s'imagine qu'on entend mieux TÉcriture que l'Église universelle , qui conserve le sacré dépôt de la tradition , et qui mérite un peu plus que chaque particulier que Jésus-Christ, qui en est le chef, s'applique à la défendre contre les puissances de l'enfer.

XIL La plupart des hommes sont persuadés que Dieu les conduit par une providence oarticulière , ou plutôt qu'il cx)nduit ainsi ceux pour lesquels ils sont prévenus d'une grande estime ; ils sont disposés à croire que tel est chéri de Dieu de manière qu'il ne permettra pas qu'il tombe dans Terreur, ni qu'ils l'y engagent ; ils lui attribuent une espèce d'infaillibilité , et ils s'appuient volontiers sur cette autorité chimérique qu'ils se sont faite par quantité de réflexions sur les grandes et excellentes qualités du personnage, pour se délivrer par là du travail incommode de l'examen. Ce sont des aveugles qui en suivent d'autres, et qui tomberont avec eux dans le précipice. C'est que tout homme est sujet à l'erreur : Omnis homo fnendax. 11 est vrai que nous avons besoin d'une autorité visible, maintenant que nous ne pouvons pas facilement rentrer en nous-mêmes pour conr* sultef la raison, et qu'il y a des vérités nécessaires au salut que nous ne pouvons apprendre que par la révélation. Mais cette autorité sur laquelle nous devons nous appuyer doit être générale et l'effet d'une providence générale. Dieu n'agit point ordinairement par des volontés particulières dans les esprits pour empêcher qu'ils ne se trompent. Cela ne s'accommode pas avec Tidée que nous devons avoir deia Providence, qui doit porter le caractère des attributs divins. Dieu a commis à notre médiateur le soin de notre salut; mais Jésus-Christ lui-même imite , autant que cela se peut , la conduite de son pèr^ en faisant servir la nature à la grâce, et en choisissant des moyens généraux pour l'exécution de son ouvrage ; il a envoyé ses apôtres par tout le monde pour annoncer aux peuples les véri" tés de l'Évangile; il a donné à son Église des évèques, des prêtres, des docteurs , un chef visible pour la gouverner ; il a établi des sacrements pour répandre sa grâce dans les cœurs, marque certaine qu'il. construit son ouvrage par des voies générales et que les lois de la nature lui fournissent. Jésus-Christ peut sans doute éclairer intérieurement les esprits sans le secours de la prédication ; mais apparemipent il ne le fera pas. 11 peut sans le baptême nous régénérer , mais il ne veut pas rendre inutiles ses sacrements ; il n'agira jamais en tel et tel d'une manière particulière sans quelqvie

raison particulière, sans quelque espèce de nécessité. Hais où est la néc^ité qu'il éclaire particulièrement tel et tel critique , afin qu'il prenne bien le sens d'un passage de l'Ëcriture? L'autorilé de l'ËglJse suffit pour empêcher qu'on ne s'égare : pourquoi ne veut-on pas s'y soumeHreî 11 suffit que Jésus-Christ conserve à l'Église son inreillibilité , pour conserver en mâme temps la foi dans tous leaenfants humbles et obéissant à leur mçre. Malheur aux téméraires et aux présomptueux qui s'attendent que Jésus-Christ les éclaire particulièrement contre la raison, contre l'ordre de sa conduite qu'il a réglé sur l'ordre immuable 1 Jést^hrist ne manque jamais d'assister les justes dans leurs besoins; il ne leur refuse jamais 1b grâce nécessaire pour vaincre les tentations; il leur ouvre l'esprit dans la lecture des livres saints ; il récompense souvent leur foi par le don de l'intelligence : c'est que cela est conforme à l'ordre et nécessaire pour leur instruction et l'édiQcation des peuples. Mais pour conserver notre foi dans les matières décidées, nous avons l'autorité de l'Église : cela suffit. Il veut que nous y soyons soumis. 11 n'y a que lui de qui nous puissions recevoir les secours nécessaires pour vaincre les tentations. Voilà pourquoi il intercède sans cesse pour conserver en ilbus notre charité ; mais il n'intercède point àans cesse aSn que les présomptueux ne tombent point dans l'erreur en lisant les Ecritures, nous ayant donné upe autorité infaillible sur laquelle nous devons nous appuyer, celle de l'Ëglise du Dieu vivant, qui est la colonne et le ferme appui de la vérité : colamna et firmamentwn veritatis * .

Aristb. — Ce que vous me dites là, Théodore, s'accorde parfaitement avec l'idée que vous m'avez donnée de la Providence. Dieu a ses lois générales, et notre médiateur et notre chef ses règles, qu'il suit inviolablement, comDie Dieu ses lois, si l'ordre immuable, qui est la loi primitive de toutes les intelligences, ne demande des exceptions. 11 est infiniment plus simple et plus conforme à la raison que Jésus-Christ assiste son Église pour l'cmpécber de tomber dans l'erreur , que chaque particulier , et principalement que celui qui a la témérité de révoquer en doute des matières décidées, et qui par là accuse le Sauveur d'avoir abandonné son É[>OUSe ou de n'uvuir pu la défendre. Nous avons besoin niiiiiilenimt d'une nuioriléiiifuillible. La Providence y a pourvu; et cola d'une manière qui me parait digne des attributs divins et des qualités de notre Sauveur Jésus-Cbrist, d'une manière qui répond parfaitement à cette volonté de Dieu, que tous les Jiommes soient " '" " "te viennent à la connaissance de la vérité.

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Théodore. — Il est vrai , Ariste ; car TËglise apostolique et romaine est visible et reconnaissable. Elle est perpétuelle pour tous les temps et universelle pour tous les lieux; du moins est-ce la société la plus exposée aux yeux de toute la terre et la plus vénérable pour son antiquité. Toutes les sectes particulières n'ont aucun caractère de vérité, aucune marque de divinité. Celles qui parais-' sent maintenant avoir quelque éclat ont commencé long-temps après elle. C'est ce que tout le monde sait, et ceux-là mêmes qui se laissent éblouir de ce petit éclat qui ne passe guère les bornes de leur pays. Ainsi Dieu a pourvu tous les hommes, autant que ses lois générales le lui ont permis, d'un moyen facile et sûr pour arriver à la connaissance de la vérité.

Théotime. — Je ne comprends pas , Ariste , sur quel fondement on peut douter de Tinfaillibilité de l'Église de Jésus-Christ. Est-ce que les hérétiques ne croient pas qu'elle a été divinement établie, qu'elle est divinement gouvernée? Pour douter qu'elle soit divinement inspirée, il faut n'avoir nulle idée de l'Église de Jésus-Christ; il faut la regarder comme les autres sociétés, pour la croire sujette à l'erreur dans les décisions qu'elle fait pour Tinstriiction de ses enfants. Oui , ^riste, il n'y a personne , s'il n'est étrangement prévenu, qui ne voie d'abord que puisque Jésus-Christ est le chef de l'Église, qu'il en est l'époux, qu'il en est le protecteur, il est impossible que les portes de l'enfer prévalent contre elle, et qu'elle enseigne Terreur , pourvu qu'on ait de Jésus-Christ l'idée qu'il faut en avoir. Il ne faut point pour cela entrer dans un grand examen : c'est une vérité qui saute aux yeux des plus simples et des plus grossiers. Dans toutes les sociétés il faut une autorité. Tout le monde en est convaincu. Les hérétiques mêmes veulent que ceux de leur secte se soumettent aux décisions de leurs synodes. En effet, une société sans autorité^ c'est un monstre à plusieurs têtes. Or, l'Église est une société établie divinement pour conduire les hommes à la connaissance de la vérité. Donc il est évident que son autorité doit être infaillible, afin qu'on puisse parvenir où Dieu veut que nous arrivions tous, sans être obligé de suivre la voie périlleuse et insuffisante de l'examen.

Théodore. — Supposons même, Ariste, que Jésus-Christ ne soit ni le chef ni l'époux de l'Église, qu'il ne veille point sur elle, qu'il ne soit point au milieu d'elle jusqu'à la consommation des siècles, pour la défendre contre les puissances de l'enfer : elle n'aurait plus cette infaillibilité divine qui est le fondement inébranlable de notre foi. Néanmoins il me paraît évident qu'il faut avoir perdu l'esprit, ou être prévenu d'un entêtement prodigieux, pour prélérer les opi- L 21

SAl ENTRETIENS

nions des hérétiques aux décisions de ses conciles. Prenons un exemple. Nous sommes en peine de savoir si c'est le corps de Jésus- Christ ou la figure de son corps qui est dans l'Eucharistie. Nous convenons tous que les apôtres savaient bien ce qui en était. Nous convenons qu'ils ont enseigné ce qu'il en fallait croire dans toutes les églises qu'ils ont fondées. Que faitr-on pour éclaircir ce dont on conteste? On convoque des assemblées les plus générales que l'on peut. On fait venir dans un même lieu les meilleurs témoins que l'on puisse avoir de ce que l'on croit dans divers pays. Les évoques savent bien que dans TEglise où ils président on croit, ou non, que le corps de Jésus-Christ soit dans l'Eucharistie. Oh leur demande donc à eux ce qu'ils en pensent. Ils déclarent que c'est un article de leur foi que le pain est changé au corps de Jésus-Christ. Ils prononcent anathème contre ceux qui soutiennent le contraire. Les évèques des autres églises, qui n'ont pu se trouver à l'assemblée, approuvent positivement la décision; ou, s'ils n'ont point de com-^ merce avec ceux du concile , ils se taisent et témoignent assez par leur silence qu'ils sont dans le même sentiment; autrement ils ne manqueraient pas de le condamner, car les grecs n'épargnent pas trop les latins. Cela étant, je soutiens que, même dfins la supposi-* tion que Jésus-Christ ait abandonné son Église, il faut avoir renoncé au sens commun, pour préférer l'opinion de Calvin à celle de tous ces témoins, qui attestent un fait qu'il n'est pas possible qu'ils ignorent.

ÂRisTE. — Cela est dans la dernière évidence. Mais on voud dira que ces évoques, qui ne peuvent ignorer ce que l'on croit actuellement dans leurs églises sur le fait de l'Eucharistie , i)euvent ne pas savoir ce que l'on en croyait il y a mille ans ; et qu'il se peut faire que toutes les églises particulières soient insensiblement tombées dans l'erreur.

Théodore. — En supposant que Jésus-Christ ne gouverne point son Église, je conviens qu'il se peut faire que toutes les églises généralement tombent dans l'erreur; mais qu'elles tombent toutes dans la même erreur, cela est moralement impossible : qu'elles y tombent, sans que l'histoire ait laissé des marques éclatantes de leurs contestations , autre impossibilité morale ; qu'elles tombent toutes enfin dans une erreur semblable à celle que les calvinistes nous attribuent , impossibilité absolue. Car qu'est-ce que l'Église a décidé? Que le corps d'un homme se trouve en même temps en une infinité de lieux ; que le corps d'un homme se trouve dans un aussi petit espace qu'est l'Eucharistie; qu'après 'que le prêtre a prononcé quelques paroles, le pain se change au corps de Jésus-

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Christ, et le vin en gon sang. Quoi 1 cette folie, je parle en hérétique , cette extravagance sera montée dans la tête des chrétiens de toutes les églises? Il faut , ce me semble , être insensé pour le sou^ tenir. Jamais une même erreur n'est généralement approuvée , si elle n*est généralement conforme aux dispositions de l'esprit. Tous les peuples, ont pu adorer le soleil. Pourquoi ? C'est que cet astre éblouit généralement tous les hommes. Mais si un peuple insensé a adoré les souris , un autre aura adoré les chats. Si Jésus-Christ abandonnait son Église , tous les chrétiens pourraient bien donner peu à peu dans l'hérésie de Calvin sur l'Eucharistie, parce qu'effectivement cette erreur ne choque ni la raison ni les sens. Mais que touteà les églises chrétiennes soient entrées dans une opinion qui révolte l'imagination, qui choque les sens, qui étonne la raison , tout cela insensiblement, sans qu'on s'en soit aperçu , encore un coup, il faut avoir renoncé au sens commun, il faut n'avoir nulle connaissance de l'homme, et n'avoir jamais fait de réflexion sur ses dispositions intérieures , pour le soutenir.

Mais je le veux , Ariste , que , Dieu ayant abandonné son Église , il soit possible que tous les chrétiens tombent dans une même erreur, erreur choquante et tout à fait contraire aux dispositions de l'esprit humain , et cela sans même qu'on s'en aperçoive ; et je prétends encore, nonobstant cette supposition, qu'on ne peut refuser de se soumettre aux décisions de l'Eglise sans une prévention ridicule. Selon la supposition, il est possible que l'Église se trompe. Il est vrai ; mais sans rien supposer, il peut arriver bien plus naturellement qu'un particulier tombe dans l'erreur. Il ne s'agit pas d'une vérité qui dépende de quelques principes de métaphysique , mais d'un fait, de ce que, par exemple , Jésus-Christ a voulu dire par ces paroles : Ceci est mon corps; ce qu'on ne peut njieux savoir' que par le témoignage de ceux qui ont succédé aux apôtres. Ce quoi le concile a décidé est contraire à ce qu'on a cru autrefois. Fort bien. C'est donc que tous les évoques ensemble ne savaient pas la tradition aussi bien que Calvin. Mais où sont les auteurs anciens qui disent aux peuples , comme ils y étaient obligés : Prenez garde ! ces paroles ,. Ceci est mon corps , ne veulent pas dire que c'est le corps de Jésus-Christ , mais seulement la figure de son corps? Pour-' quoi les confirment-ils dans la pensée que ces paroles si claires font naître natureUement dans l'esprit, et si naturellement que, quoique rien ne paraisse plus incroyable que le sens qu'elles renferment , toutes les églises se sont crues obligées de le recevoir? Comme une même chose peut être à divers égards et figure et réalité, j'avoue qu'il y a des Pères qui ont parlé de l'Eucharistie comme d'une

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figure. Car effectivement le sacrifice de la messe figure ou représente celui de la croix. Mais ils ne devaient pas se contenter d'appuyer sur la 6gure ; ils devaient rejeter avec soin là réalité. Cependant, on remarque tout le contraire. Ils ont peur que notre foi ne chancelle sur la difficulté qu'il y a à croire la réalité , et ils nous rassurent souvent par l'autorité de Jésus-Christ et par la connaissance que nous avons de la puissance divine.

Que si on se retranche à dire que la décision du concile est contraire à la raison et au bon sens , je soutiens encore que plus elle parait choquer la raison et le bon sens , plus il est certain qu'elle est conforme à la vérité. Car enûn est-ce que les hommes des siècles passés n'étaient pas faits comme ceux d'aujourd'hui ? Notre imagination se révolte lorsqu'on nous dit que le corps de Jésus- Christ est en même temps dans le ciel et sur nos autels. Mais sérieusement pense-t-on qu'il y ait eu un siècle où les hommes ne fussent point frappés d'une pensée si effrayante '^ Cependant on a cru dans toutes les églises chrétiennes ce terrible mystère. Le fait est constant par le témoignage de ceux qui le peuvent le mieux savoir, je veux dire par lés suffrages des évèques. C'est donc que les hommes ont été instruits par une autorité supérieure, par une autorité qu'ils ont crue infaillible, et que l'on voit d'abord sans aucun examen être infaillible lorsqu'on a de Jésus-Christ et de son Église ridée qu'il en faut avoir. Ainsi , qu'on suppose tout ce qu'on voudra , il n'y a pas à balancer sur ce qu'on doit croire lorsqu'on voit d'un côté la décision d'un concile , et de l'autre les dogmes d'un particulier ou d'une assemblée particulière que l'Église n'approuve pas.

Aristb. — - Je comprends, Théodore, par les raisons que vous me dites là^ que ceux qui ôtent à l'Église de Jésus-Christ Tinfaillibilité qui lui est essentielle ne se délivrent pas pour cela de l'obligation de se soumettre à ses décisions. Pour en être francs et quittes, de cette obligation, il faut qu'ils renoncent au sens commun. Néanmoins on remarque si souvent que les opinions les plus communes ne sont pas les plus véritables , qu'on est assez porté à croire que ce qu'avance un savant homme est bien plus sûr que ce qu'on entend dire à tout le monde.

Théodore. — Vous touchez, Âriste , une des principales causes de la prévention et de l'opiniâtreté des hérétiques. Ils pe distinguent point assez entre les dogmes de la foi et les vérités que l'on ne peut découvrir que par le travail de l'attention. Tout ce qui dépend de principes abstraits n'étant point à la portée de tout le monde, le bon sens veut que l'on se défie de ce qu'en pense la multitude. Il

est inâniment plus vraisemblable qu'un seul homme, qui s'applique sérieusement à la recherche de la vérité , l'ait rencontrée , qu'un million d'autres qui n'y pensent seulement pas. Il est donc vrai, et on le remarque souvent , que les sentiments lea plus communs ne sont pas les plus véritables. Mais en matière de foi , c'est tout le contraire. Plus il y a de témoins qui attestent un fait, plus ce fait a de certitude. Les dogmes de la religion ne s'apprennent point par la spéculation : c'est par l'autorité , par le témoignage de ceux qui conservent le dépôt sacré de la tradition. Ce que tout le monde croit, ce que l'otl a toujours cru, c'est ce qu'il faudra croire éternellement ; car, en matière de foi , de vérités révélées , de dogmes décidés, les sentiments communs sont les véritables. Mais le désir de se distinguer fait qu'on révoque en doute ce que tout le monde croit, et qu'on assure pour indubitable ce qui passe ordinairement pour fort incertain. L'amour-propre n'est pas satisfait quand on n'excelle point au-dessus des autres , et qu'on ne sait que ce que personne n'ignore. Au lieu de bâtir solidement sur les fondements de la foi , et de s'élever par l'humilité à l'intelligence des vérités sublimes où elle conduit ; au lieu de mériter par là , et devant Dieu et devant les personnes équitables , une véritable et solide gloire , on se fait un plaisi0 malin et un sujet de vanité d'ébranler ces fondements sacrés , et on se va froisser imprudemment sur cette pierre terrible qui écrasera tous ceux qui auront l'insolence de la heurter.

ÂRiSTE. — En voilà , Théodore , plus qu'il ne m'en faut pour interroger mes gens, et pour les conduire où je les souhaite depuis long-temps. Si l'Église est divinement gouvernée, il faut bien qu'elle soit divinement inspirée. Si Jésus-Christ en est le chef, elle ne peut pas devenir la maîtresse de l'erreur. Dieu , voulant que tous les hommes viennent à la connaissance de la vérité , n'a pas dû laisser à la discussion de l'esprit humain la voie qui y conduit. Il faut que sa providence ait trouvé un moyen sûr et facile pour les simples , aussi bien que pour les savants. Les révélations particulières faites à tous ceux qui lisent l'Écriture ne s'accommodent nullement avec l'idée que nous devons avoir de la providence divine. L'expérience nous apprend que chacun. l'explique selon ses préjugés. Enfin, dans la supposition même que Jésus-Christ ne gouverne point son Église, on ne peut, sans une prévention contraire au bon sens, préférer à: la décision d'un concile les opinions- particulières à quelque secte> que ce soit. Tout cela , Théodore , me parait évident. Je ne craina plus que l'entêtement dans mes amis , et je ne cherche plus que de bons moyens pour dédommager leur amour-propre ; dar j'syppiréi».

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hende fort de n'avoir pas les manières propres à les dégager des çngagepients de toutes sortes où je les trouverai peut-être.

TtiÉopoRB. — Vous avez, Ariste, tout ce qu'il vous faut pour cela. Courage ! Vous ne savez que trop comment Thomme se manie, ce qui le cabre et ce qui le fait courir. Il faut espérer que la grâce rompra ce qui pourrait les arrêter, j'entends ces liens secrets que vous ne pouvez défaire. Dans le temps que vous parlerez à leurs oreilles, peut-être que Dieu, par sa bonté, les blessera dans le cœur.

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