VIII INTRODUCTION
pour expliquer uue relation , non d'identité , mais d'influence entre une force et Tobjet passif qu'elle a pour terme de son action ; mais la théorie même de Maine de Biran est une constatation, et non une explication du fait. Elle rend incontestable, par une observation expérimentale, le fait d'une communication entre les substances , et ôte la place à l'harmonie préétablie et aux causes occasionnelles ; mais le comment de cette communication demeure inconnu , et les objections tirées dé la différence des substances et de leurs attributs subsistent. Pour Malebranche, cet abîme sans fond n'est pas effrayant ; car, au lieu de songer à le combler, il ne pense qu'à l'agrandir. Loin de chercher une explication de la communication entre les substances, il déclare l'explication et le fait impossibles ; il démontre cette impossibilité; il raille les philosophes qui regardent une affection physique comme le germe d'une modification intellectuelle ; qui découvrent une analogie quelconque entre la pointe d'une épingle et la douleur de la blessure ; qui admettent qu*un mouvement physique, en se développant suivant dé certaines lois, devient tout à coup une pensée ; et croient à la continuation et à la durée d'un même phénomène qui, dans le premier moment, s'appelle un carré, un cercle, une couleur, et, dans le dernier, une croyance, un jugement, un souvenir. Et, qu'on y prenne garde, de cette séparation profonde établie entre les deux substances , de cette impossibilité d'influence et d'action réciproque, il ne s^ensuit pas seulement que les mouvements du corps propre ne sont pas le résultat des affections de l'âme ; il s'ensuit que les conceptions et les perceptions de l'âme ne sont pas le résultat d'impressions faites sur les organes par les objets extérieurs. Par là notre âme , livrée à elle-même , se trouve rejetée dans une solitude profonde, privée à la fois d'action et de réaction, ne pouvant ni mouvoir les corps ni recevoir d'eux, par la voie directe, l'avertissement de leur
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présence. En esragérant» la portée de la proposition fondamentale de Descartes, en s 'appuyant sur ses définitions , en continuant de séparer de plus en plus le inonde corporel et le monde spirituel , en transformant une difficulté en impossibilité, Malebranche isole la nature humaine, anéantit sa puissance ; et, bientôt réduit à nier les faits et l'évidence même i ou à rejeter ses propres déductions, il sort de ce dilemme embarrassant par sa double hypothèse de la vision en Dieu et des causes occasionnelles dont sa théorie de la grâce est le complément et l'auxiliaire. Ainsi la méthode de Malebranche accomplit tout son système en deux pas : d'abord elle creuse un abîme infranchissable par les facultés de l'homme, entre l'homme et toute substance étrangère ; ensuite, elle explique la connaissance de Dieu et de tout le reste par notre union avec Dieu ; l'action sur le monde , et en général toute action humaine, par l'intervention divine, c'est-à-dire par la théorie des causes occasionnelles et de la grâce *.
Il n'est pas difficile à Malebranche de montrer que nous ne pouvons connaître Dieu sans Dieu, et d'établir, comme Descartes et tant d'autres philosophes illustres, que l'idée de l'infini que je trouve en moi ne peut me venir ni de moi ni d'aucune nature finie, et que, par conséquent, elle me vient d'un infini actuellement existant , et qui daigne se communiquer actuellement à moi. Il ne lui est pas difficile de montrer que les lois étemelles de la raison, qui gouvernent le monde depuis sa naissance, et qui subsisteraient encore pour les mondes à venir si celui que nous habitons était détruit ; que ces lois, dis-je, ne sont pas d'origine humaine, ne dépendent pas de nos facultés, et sont l'intelligence même
1. « La distinction de râmc et du corps est le fondement de toutes les connaissances qui ont rapport à Thomme. »» Premier Entretien, 3. Cf. Recherche de la Vèrilê, liv. 4, ch, 2.
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OU le Verbe de Dieu, rendu visible et participable à l'intelli^ gence humaine, et nous éclairant de sa lumière dans le plus secret de notre conscience. Que les lois éternelles et im-» muables du monde, que nous ne découvrons qu'en tâtonnant et à grand'peine, à force d'investigations et de laborieuses recherches sur la nature sensible , ne dépendent pas deâ phénomènes qui noiis aident à les découvrir, mais au contraire ces phénomène^ de ces lois; que l'ordre de découverte soit l'inverse de l'ordre de génération ; qu*il y ait plus de réalité dans la loi stable que dans l'apparence éphémère ; que ces lois, établies de Dieu, subsistent en Dieu, seul auteur déboute stabilité et de toute sagesse; qu'il les envisage éternellement dans son propre Verbe et nous enlève, en se communiquant à nous par la raison, dans ce monde des beautés intelligibles qui effacent toutes les misérablea splendeurs de la beauté créée, c'est une doctrine que Male<branche pouvait établir sans peine à la suite de Platon ; puisque ces substances intelligibles sont la viande solide dont les platoniciens se nourrissent , et qu'au prix de ces éternelles beautés, tous les plaisirs et tous les intérêts du monde ne leur sont qu'une nourriture creuse et fade , un objet de mépris et de dégoût. Mais , tout en appelant les esprits à quitter l'ombre pour la réalité, et le sensible pour l'intelligible , Platon leur accorde une sorte de vue de la chose sensible, une intelligence bâtarde qui nous initie aux objets des sens, et nous sert de degré et comme d'échelon pour nous rapprocher de Dieu ; Malebranche, au contraire» ne nous reconnaît d'autre intelligence que la faculté de percevoir les Idées. Le monde de Platon n'est pas digne qu'on le veuille considérer ; celui de Malebranche est absolument invisible *. Platon confesse qu'on entrevoit les images sensibles des idées, mais il défend qu'on les regarde ; suivant
1, Premier Entr., 6.
INTRODUCTION. xi
Malebraiiche , quand même on regarde le monde sensible , ce sont les idées que Ton voit. Enfin Platon nous exhorte à recouvrer nos ailes par la dialectique et par Tamoùr, pour nous envoler loin de ce monde, dans les espaces intelligibles où les dieux accomplissent leurs révolutions ; Maiebranche nous met du premier coup en possession des arcbé^ types. On peut se rendre plus attentif et faire des pro* grès dans la connaissance des idées , mais on ne peut connaître qu'elles ; et si l'on sait qu'il en existe des copies, c'est que Dieu nous révèle leur existence par l'autorité des livres sacrés et par l'entremise de nos sens^, o qui, par eux-mêmes et directement , ne nous apprennent rien de leurs objets^. *> Le néant n'a point de propriétés. Dans la supposition que le monde fut anéanti, si Dieu présentait à notre esprit les mêmes idées que nous voyons actuellement, ne les verrions-nous pas même en l'absence des objets ! La présence des objets est l'occasion et non la cause de la vision que nous en avons. Pour approfondir et accomplir cette vision, ilfaut éloigner l'objet dont la présence no\is ofiusquQ en attirant notre attention sur des sentiments et des sensa-* tionp insignifiantes, eteï^ nous occupant du néant et de la ba^ gatelle, au lieu de nous permettre de parcourir les propriétés fondamentales de son être. Nos idées ne nous viennent ni de la matière inefficace et par elle-même absolument invi-» 8ible> ni de notre pit>pre force, puisque, si nous leur don« nicms l etre^ elles seraient à notre merci et nous pourrions les anéantir '.