Voy. le Titnée de Platon, p. 170 et suiv. de la trad. fr
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le silence, si je veux écouter votre voix et comprendre clairement ce que vous me dites. La difficulté que j'avais à me convaincre venait de ce que j'ouvrais les yeux pour voir des parties invisibles , et que je suis porté naturellement à croire que ce que je ne vois point n'est point. Il y a si long-temps que je juge de toutes choses sur le rapport de mes sens, que je vois bien que j'ai l'esprit rempli d'un nombre infini d'erreurs et de préjugés. Seigneur, pourquoi m'avez-vous donné un corps qui me remplit de ténèbres, et qui me tire à tous moments hors de votre présence pour me répandre et me dissiper parmi les corps? Lorsque vous voyez, Seigneur, qu'on m'entraîne , arrêtez-moi à vos pieds. Apprenez-moi Fusage que je dois faire de mes sens, et continuez de me faire comprendre comment Dieu seul est la cause de tous ces effets, que j'attribuais à des vertus occultes d'une nature imaginaire.
43. Ton attention est encore trop faible et trop partagée pour mériter de comprendre clairement quel est précisément l'usage que tu dois faire de tes sens'. Sache néanmoins que tout ce qui ne passe à l'esprit que par le corps n'est que pour le corps ; que les sens ne parlent juste que pour leur intérêt ; et que si tu veux te servir de leur témoignage pour t'assurer de la vérité en elle-même, tu ne manqueras jamais de te tromper. Voilà ce que je te puis dire ; mais tu n'es pas encore en état de le bien comprendre. A l'égard de la cause des effets naturels, si tu continues de te rendre attentif, tu seras bientôt satisfait.
H. Tu es pleinement convaincu que Dieu seul meut les corps par la même action par laquelle il les produit ou les conserve successivement en dififérents lieux ; et tu commences à croire qu'il ne se fait point de changement dans le monde matériel que par le mouvement des parties qui te composent : ainsi tu vois bien que Dieu fait tout comme cause véritable, et comme cause générale. Mais, outre la cause générale, il y en a une infinité de particulières : outre la cause véritable il y en a de naturelles, et que tu dois appeler occasionnelles, pour ôter l'équivoque dangereux qui naît de la fausse idée que les Philosophes ont de la nature. Écoutemoi attentivement.
4 5. Dieu , pour former ou conserver le monde matériel , a établi certaines lois générales des communications des mouvements ; je ne te dis point quelles elles sont, parce que cela ne t'est pas nécessaire ; et il agit constamment selon ces lois. Si un corps en choque un autre selon un certain degré de vitesse, le choqué sera
1. Cela est expliqué fort au long dans le premier livre delà Recherche de la Vérité,
toujours mû de la même manière. Tu te peux assurer de celte vérité par mille et mille expériences. Tu pourrais même l'apprendre en consultant attentivement l'idée que tu as d'un Dieu infiniment sage, d'une cause générale, d'une nature immuable : car la conduite de Dieu doit porter le caractère de ses attributs. Mais les principes abstraits t'embarrassent, car d'ordinaire il est plus facile de juger de la cause par les effets, que des effets par la nature de la cause. Cela supposé, lorsqu'un corps est en mouvement, il a certainement la force d'en mouvoir un autre en conséquence des lois des conrnnunications des mouvements que Dieu suit constamment. On peut dire que ce corps est cause physique ou naturelle du mouvement qu'il communique, parce qu'il agit en conséquence dés lois naturelles. Mais il n'en est nullement cause véritable. Ce n'est point une cause naturelle dans le sens de la Philosophie des païens : ce n'est absolument qu'une cause occasionnelle qui détermine par le choc l'efficace de la loi générale selon laquelle doit agir une cause générale , uile nature immuable , une sagesse infinie , qui prévoit toutes les suites de toutes les lois possibles , et qui sait former ses desseins sur le plus grand rapport de sagesse, de simplicité et de fécondité qu'il découvre entre les lois et l'ouvrage qu'elles doivent produire. Mais un jour je t'expliquerai cela plus au long.
46. De même on peut dire que le feu a la vertu d'échauffer, de sécher, de brûler, de vitrifier, de blanchir certains corps et d'en noircir d'autres, de durcir la terre, et d'amollir et rendre fluides la cire, les minéraux, les métaux. Cela se peut dire: non qu'il y ait dans le feu quelque vertu ou quelque puissance véritable ; mais parce qu'en conséquence des lois naturelles des communications des mouvements , c'est une nécessité , que le feu dont les parties sont dans un mouvement continuel ébranle celles du corps qui lui est exposé, et par là l'échauffé; qu'il en fasse sortir d'abord les parties de l'eau, comme les plus faciles à mouvoir^ et par là le sèche ; qu'il sépare ensuite et enlève les parties même de ce corps , et par là le brûle ; qu'il fasse glisser et polir les parties de la cendre, en laissant en tout sens passage à la matière subtile , et par là la vitrifie ; qu'il durcisse la terre , en chassant l'eau qui la rendait molle, et rende la cire et les métaux mous, et mêmes fluides, en séparant chaque partie de sa voisine , et les faisant toutes glisser les unes sur les autres en mille manières différentes.
47. Enfin on peut dire que le soleil est la cause générale d'un nombre infini de biens que Dieu nous fait; car par sa chaleur il rend la terre féconde et tous les animaux , et par sa lumière il nous met en état de pouvoir jouir en mille manières des objets qui
lût MÉDITATIONS CHRÉTIENNES.
nous environnent. Mais il n'a de lui-même aucune verlu. Ce n'est que de la matière qui n'a de force que par le mouvement qui ranime, et Dieu seul est La véritable cause de ce mouvement. Le soleil est cause de mille et mille effets admirables, mais cause occasionnelle, 40u bien cause naturelle, en conséquence des lois natweltes des communications des mouvements. Car, mon 61s, retiens bien ceci : Dieu nb communiqué sa puissance aux créatures. qu'en les établissant CAUSES OCCASIONNELLES POUR PRODUIRE CERTAINS EFFETS, EN CONSÉQUENCE DES LOIS QU'iL SE FAIT POUR EXECUTER SES DES- SEINS DUNE MANIÈRE UNIFORME ET COlJsTANTE, PAR LES VOIES LE8 PLUS SIMPLES , LES PLUS DIGNES DE SA SAGESSE ET DE SES AÙTRE8 ATTRIBUTS.
48. Les Philosophes païens- et presque tous les hommes s'ima'ginent que la lumière vient du soleil , et que le feu est la véritable cause de la chaleur qu'ils sentent dans son approche. L'action de mon père ne tombe point sous les sens, sa main toute-^puissante est invisible. Mais on ne peut regarder le soleil sans eii être ébloui; et le feu qui se fait sentir par la chaleur, se fait aussi voir par la lumière* Il ne peut y avoir d'effet sans cause, c'est une notion commune. Un homme tient un fruit entre ses mains ; il le voit, il le goûte, et le trouve doux et agréable; à quoi attribuera-t-îi cette douceur qu'au fruit? Que prendra-t-il pour la cause du bonheur dpnt il jouit en s'en nourrissant? Dieu ne paraît point devant lui, son opération n'a rien de sensible. Il ne pense point actuellement à Dieu : s'il y pense, ce n'est point pour chercher la cause du plaisir actuel dont il jouit, car il n'en est nullement en peine : ce fruit parle à tous ses sens, et ses sens satisfaits le séduisent; car qu'importe aux sens d'où viennent les plaisirs pourvu qu'ils en goûtent! Cet homme a cru enfant , il a cru toute sa vie que la douceur et l'amertume étaient dans les fruits, et qu'ils avaient la force de se faire sentir à l'âme. II a vécu avec des gens qui ont cru la même chose , ou du moins qui ont toujours parlé comme s'ils le croyaient véritablement. Pourra-t-il quitter ses préjugés, pourra-t-il les examiner, pourra-t-il seulement en douter? Cette pensée, mon file, ne lui viendra pas seulement dans l'esprit. Et si par piété ou par un principe de religion, il se croit obligé de dire que Dieu fait tout, il le dira de bouche, et même de bonne foi , mais sans savoir nettement ce qu'il dit. Il ne laissera pas d'attribuer aux créatures une force véritable pour agir. Dieu fera tout par un concours inintelligible, et les créatures par une force toute naturelle. Dieu fera tout , mais si tu examines de près son sentiment, ou tu n'y comprendras rien; ou tu verras bien que Dieu a tout fait, mais que maintenant il laisse tout faire, et ne fait plus rien.
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49. Je comprends, mon unique maître, qu*il n*y a rien de plus Yrai que ce que vous me dites : j'en ai en moi-même des preuves personnelles. Jusqu'ici mes sens m'ont conduit; jusqu'ici mes sens m'ont séduit. Nous ne sommes point de nous-mêmes capables de former, comme de nous-mêmes, aucune bonne pensée; votre apôtre l'a dit, notre force, notre capacité vient de vous ; vous nous éclairez; mais, hélas, nos sens nous aveuglent! Vous nous parlez dans le plus secret de nous-mêmes ; mais nos sens de leur côté nous tirent hors de nous et crient si haut , ils parlent si vivement et si agréablement, que' nous n'entendons point votre voix, ou que nous ne discernons point vos réponses. Dès que j'ouvre les yeux du corps mon âme se répand au dehors, et tous les objets qui m'environnent me forcent à croire qu'ils ont véritablement la puissance d'agir les uns sur les autres, et sur moi-même; et j'ai toujours cru que pour m'instruire sur ce sujet, je devais m'en tenir à de fausses et de trompeuses expériences. Seigneur, qui me délivrera de ce corps qui m'aveugle, mais de ce corps qui m'entraîne et qui me rend esclave des derniers des êtres? de ce corps de péché qui nonseulement me représente les objets sensibles comme de vrais biens, mais qui me force encore à les aimer et à les rechercher? Car enfin je crois bien maintenant que vous seul pouvez agir en moi ; mais je sens encore que j'ai de l'attachement pour ces objets que votre lumière me fait mépriser ; je sens que je les aime. Hélas î les aimerais-je autant que vous, les aimerais-je plus que vous, pures et chastes délices des esprits, unique et véritable cause de mes biens, source féconde de mes lumières et de mes plaisirs, aimerais-je plus que vous tous ces vains objets? Je ne le crois pas ; mais quand je rentre en moi-même, je me trouve devant vous si corrompu, si infidèle, si misérable, que tout ce que je puis dire, c'est que je ne me connais pas. Sauveur des pécheurs, en quelque état que je sois, je ne puis rien sans vous, ne meubliez pas.