A MONSIEUR DE BUFFON
Sur une maladie violente qui fit craindre pour ses jours, lorsqu'il avait délia perdu madame de Buffon à la fleur de r&ge et de la beauté.
Cet astre , roi du jour au brûlant diadème , Lance d'aveugles feux , et s'ignore lui-même , Esclave étincelant sur le trône des airs ; Mais Tastre du génie , intelligente flamme ,
Rayon sacré de l'âme, A sa libre pensée asseiVit l'univers.
O génie! à ta voix l'univers semble éclore! Ce qu*il est , ce qu'il fut, ce qu'il doit être encore, Malgré les temps jaloux se révèle à tes yeux : Ton œil vit s'élancer la comète brûlante
Qui de la sphère ardente A détaché ce globe autrefois radieux.
Tel qu'on nous peint Délos , au sein des eaux flottante , Tu le vois , dans sa course invisible et constante , Sur son axe rouler dans l'océan des airs. Aux angles des vallons tu vois encore écrite
La trace d' Amphitrite , Et les monts attester qu'ils sont enfants des mers.
Sans aller désormais , par un larcin funeste, Dans roiympe'jaloux ravir le feu céleste , Et , nouveau Prométhée ^ irriter un vautour. Tu sais lancer au loin , du sein brûlant d'un verre ,
Ces flèches de lumière Que de son carquois d*or verse le dieu du jour.
Tu fais plus : Jupiter, assemblant les nuages , Devant son char tonnant roule en vain les orages , A d'impuissants éclats tu réduis son courroux : Ce dieu , jusqu'en ses mains , voit sa foudre égarée ,
Par un fer attirée, N'obéir qu'au mortel qui dirige ses coups.
La nuit dérobe en vain l'Olympe dans ses voiles , Ton sublime regard y poursuit les étoiles ; Tu vois dans l'avenir s'éclipser leurs flambeaux ; Et , d'un œil de cristal armant sa faible vue ,
Ton audace imprévue Dans les deux étonnés surprend des deux nouveaux.
Là, dans l'immensité l'éther roule ses ondes; Des milliers de soleils, des millions de mondes : Deux forces balançant tous ces globes divers , Les éléments rivaux , l'équilibre et la vie ,
Composent l'harmonie , L'édifice mouvant de ce vaste univers.
£h ! quel autre eût tracé de ces orbes immenses La figure , le cours , les erreurs , les distances ? Quel autre osa peser ces corps impérieux ? Ce n'est plus Jupiter, c'est toi , divin génie ,
Qui , sous l'œil d'Uranie , Tiens d'un bras immortel la balance des deux.
Au sein de l'infini ton flme s'est lancée ;
Tu peuplas ses déserts de ta vaste pensée.
La nature avec toi fit sept pas éclatants ;
Et, de son règne immense embrassant tout l'espace ,
Ton immorteUe audace A posé sept flambeaux sur la route des temps.
Tel éclatait Buffon! Son âme ardente et pure
pans ses brillants essors planait sur la nature ; Il franchit Tunivers à ses yeux dévoilé. Aigle qui f élançais aux voûtes étemelles ,
Tu sens languir tes ailes ; Et TÉrèbe t'envie à Tempire étoile.
Jaloux de tant de gloire, un monstre au front livide , De serpents dévoré, de vengeances avide , L'Envie avec horreur, en contemplait le cours : Elle fuit, en grondant^ sa lugubre caverne ,
Et vole au sombre Averne, De deux filles du Styx implorer le secours.
« Noires divinités , un demi-dieu nous brave ; « Il a conquis l'Olympe , et me croit son esclave ; « Son titre d'immortel partout choque mes yeux : « Sa vue est mon supplice ; et , pour l'accroître encore ,
« Un marbre que j'abhorre « Consacre mes affronts , et ses traits odieux.
« Quoi ! je serais l'Envie! eh ! qui pourra le croire, « S'il jouissait , vivant, de ce tribut de gloire.^ « Si mes serpents vaincus y rampaient sous ses pas ? « Allez, courez, volez; de ce marbre infidèle
« Détruisez le modèle ; « Précipitez Buffon dans la nuit du trépas. »
Elle dit ; et , courant le long des rives sombres , Gos monstres font frémir jusqu'au tyran des ombres ; L'Érèbe est e£frayé de les avoir produits ; Et le fatal instant où leur essaim barbare
S'envole du Tartare Semble adoucir l'horreur des éternelles nuits.
L'une au souffle brûlant, à la marche inégale ; L'autre , du doux sommeil implacable rivale, Fendent l'air embrasé de leurs triples flambeaux. La Nuit avec horreur roule son char d'ébène; Les nymphes de la Seine
Cherchent, en frémissaiit, Tabri de leurs roseaux»
Non loin de œ rivage est on séjour illustre Qui du Pline firançais emprunte un nouveau lustre ; La Nature , en ses mains, y remet ses trésors. Là ces filles du Styx, aux ailes enflammées,
Par FEnvie animées , Dirigent vers Buffon leurs sinistres essors.
A peine elles touchaient au seuil du noble asile, Que la fille d*Hébé Fabandonne et s'exile ; Morphée, en gémissant, voit flétrir ses pavots : Leur vol a renversé ces tubes et ces sphères
Qui, loin des yeux vulgaires , Servaient du demi-dieu les sublimes travaux.
O divine Uranie ! en ces moments funestes , Quel soin f arrête encor sur les voûtes célestes? Ton fils succombe.,, hélas! que t'importent les deux ? Viens de tes purs rayons consoler sa paupière;
Viens rendre à la lumière L'ami , le confident, l'interprète des dieux.
Cest donc peu que le ciel de talents soit avare ! La terre en est jalouse-! et le sombre Ténare Poursuit nos demi-dieux jusque sur leurs autels! Ah ! si la mort détruit votre plus digne ouvrage ,
Dieux , témoins de l'outrage , N'est-ce pas une erreur de vous croire immortels ?
Que vois-je?... Ah! cette main si rapide et si sûre, Qui d'un trait enflammé sut peindre la nature. Se glace, et sent tomber son immortel pinceau I Et déjà , sur ces yeux qu'allumait le génie ,
La fièvre et l'insomnie Ont des pâles douleurs étendu le bandeau.
La Nature en gémit : sa voix , sa voix puissante. Dans les airs jette un cri d'amour et d'épouvante;
Ce cri vole aa Cocyte, et fait frémir ses eaux ; Lachésis s'en émeut ; Qotho devient sensible ;
Mais sa sœur inflexible Déjà presse le fil entre ses noirs ciseaux.
Cen était fait ! Soudain par l'Amour embrasée , Une ombre , tout en pleurs , du fond de l'Elysée S'élance , et d'Atropos embrasse les genoux. « Oui , tu vois son épouse, ô fatale déesse !
« Pardonne à ma tendresse, « Pardonne à ma douleur de suspendre tes coups.
« Ah ! garde-toi de rompre une trame si belle ; « Par le nom d'un époux ma gloire est immortelle : « Je M dois mon bonheur ; qu'il me doive le jour. « Orphée , en t'implorant , obtint son Eurydice :
A Que ma voix t'attendrisse !
« Sois sensible deux fois aux larmes de l'amour!
« Dès mon aurore , hélas î plongée aux sombres rives^ A Je ne regrette point ces roses fugitives « Dont l'Amour couronna mes fragiles attraits t « O Mort ! combien pour moi ta coupe fut amère !
« rétais épouse et mère ; « Un fils et mon époux font seuls tous mes regrets.
« Ah! prends pitié d'un cœur qui s'immole soi-même ; « Qui , par excès*d'amour , craint de voir ce qu'il aime : « Qu'il vive pour mon fils, c'est vivre encor pour moi! « O Parque! ma douleur te demande une vie
« Déjà presque ravie :
« La moitié de lui-même est déjà sous ta loi. »
A peine elle achevait , le demi-dieu respire; La Parque, en frémissant , la regarde et soupire. Tes pleurs , nouvelle Alceste , ont sauvé ton époux \ tu vois le noir ciseau pardonner à sa proie ;
Un cri marque ta joie ; Et du triste Léthé les bords te sont plus doux.
Fuis, noir essaim des maux que déchaîna Pandore; Olympe , fais briller ta plus riante aurore ; O Nature! le ciel t*a rendu ton amant. Et toi, dont Tamitié souvent daigna sourire
Aux accents de ma lyre»
Reçois ces vers, baignés des pleurs du sentiment.
Puissé-je d'un rayon embellir ta couronne ! Les lauriers sont plus chers quand Famitié les donne. Nos cœurs et nos penchants suivaient un même cours : Ma lyre osa chanter ton amante immortelle ;
Mais tu la rends si belle , Que toi seul as fixé ses augustes amours.
Ses autels sont les tiens; et sa gloire.... Qu*entends-je? Quel reptile insolent croasse dans la fange? Mes chants en sont plus doux; ses cris, plus odieux : Tandis qu'un noir Python siffle au bas du Parnasse,
Pindare avec audace Vole au sommet du Pin de , et chante pour les dieux.